Nounou: Histoire de la Moucheronne

Chapter 1

Chapter 14,179 wordsPublic domain

Roger DOMBRE ( pseud. of Mme Andrée SISSON née LIGEROT, 1859- 1914), Nounou - histoire de la moucheronne, Barbou, 1890

Produit par Daniel FROMONT

NOUNOU

FORMAT GRAND IN-8° Carré.

PROPRIETE DES EDITEURS

NOUNOU

HISTOIRE

DE LA MOUCHERONNE

PAR

ROGER DOMBRE

NOUNOU

HISTOIRE DE LA MOUCHERONNE

PAR

ROGER DOMBRE

CINQUANTE-TROIS GRAVURES DANS LE TEXTE ET HORS-TEXTE

LIMOGES

MARC BARBOU & Cie, IMPRIMEURS-LIBRAIRES

Rue Puy-Vieille-Monnaie

1890

DEDICACE

Dédié à Mme Seymard de la Viste.

Chère Madame,

Permettez-moi de vous dédier cette bluette écrite sous les ombrages de votre villa riante, en souvenir des heures charmantes passées au bord de cette Méditerranée si belle et si aimée où nous nous retrouvons chaque année.

Roger Dombre.

CHAPITRE Ier

SINISTRE NUIT.

Cette histoire a eu lieu en 1840 environ sous le règne de Louis-Philippe, dans une forêt de la Bourgogne, alors moins peuplée de cantons et de châteaux, qu'elle ne l'est de nos jours.

La nuit était sombre; une vilaine nuit d'automne, sans lune, sans étoiles, avec une bise aigre qui faisait gémir les branches à demi dépouillées et qui cinglaient désagréablement le visage.

Au milieu de la route solitaire qui conduit de Saint-Prestat à Champ-Bœuf, un homme cheminait en boitillant; il venait de loin et jurait à chaque caillou que rencontrait son pied fourbu.

Il portait un paquet qui semblait plus embarrassant que lourd. De temps en temps il se retournait, et une expression de terreur pâlissait son visage lorsqu'il croyait voir passer une ombre à ses côtés.

Il était de taille colossale et robuste; mais en ce moment il était craintif comme un enfant.

"Pourvu qu’ils aient bien caché le corps! grommelait-il entre ses dents."

Ils, qui donc était-ce?

Sans doute les misérables que le nocturne voyageur avait laissés, une heure auparavant, à minuit, au carrefour de la Croix rouge, sur la route de Saint-Prestat.

L’œuvre à laquelle se livraient ces bandits consistait à effacer le plus habilement possible les traces de leur crime.

Car un drame affreux avait eu lieu cette même nuit en cet endroit: Trois brigands piémontais, experts en ces sortes d’affaires, aidés du braconnier Favier que nous venons de voir arpenter la route obscure, avaient détroussé (pour employer leur pittoresque expression) un voyageur qui se rendait, en simple voiture de louage, au château de Cergnes situé à quelque distance de là.

Et vraiment, il était bien pressé d’y arriver, le pauvre étranger, car, malgré les représentations de l’aubergiste chez lequel il avait soupé, il avait voulu se remettre en chemin le soir même. Cette obstination se comprenait cependant: Cet homme, jeune encore, dont la belle et noble figure portait une profonde expression de tristesse, avait avec lui un petit enfant, mignonne créature que venait de quitter sa nourrice; et le pauvre père, à l’issue d’un long voyage qui allait enfin avoir un terme, pour la petite fille du moins, apaisait la faim du bébé avec un biberon, s’acquittant d’ailleurs de ces soins avec une délicatesse infinie, en dépit de la maladresse qui les accompagne toujours quand ils sont donnés par un homme.

Et voilà que, au milieu de la route où trottait le maigre cheval de louage, quatre bandits s’étaient jetés soudain sur la voiture. L’un avait sauté à la tête de l’animal qui n’était, d’ailleurs, nullement tenté de s’enfuir; un autre étranglait le malheureux cocher qui appelait à l’aide hélas! en vain, et les deux autres s’occupaient du voyageur.

L’infortuné essayait vaillamment de se défendre: il luttait dans l’obscurité contre deux adversaires et fut bientôt vaincu: "Ayez au moins pitié d’elle! gémit le pauvre père en recevant le coup mortel." Ce fut sa dernière parole, et il expira, le cœur mordu par une angoisse terrible à la pensée de l’enfant qui allait devenir la proie ou la victime de ses misérables agresseurs.

Ceux-ci, munis de lanternes sourdes, contemplaient leur œuvre en silence.

"Eh! mes agneaux, il ne s’agit pas de nous amuser, dit soudain Favier, le colosse, qui semblait avoir une certaine autorité sur les autres; il est sûr que, loin de la ville comme nous le sommes, nous ne craignons pas la visite de la police ni même du garde, mais les traces d’une expédition comme celle-ci doivent disparaître au plus tôt; la prudence est la mère de la sûreté, dit-on.

"— Le vieux est judicieux, fit observer l’un des Italiens; à l’œuvre donc! fouillons d’abord la voiture et les vêtements du brave homme qui vient d’être touché."

Le corps du cocher, dépouillé des pièces de monnaie qu’il portait, fut déposé à quelques pas sous les arbres de la forêt qui bordait le chemin; puis, le cadavre du jeune étranger fut dévêtu et l’on retira de ses poches l’or qu’elles contenaient.

Les bandits furent déçus: ils comptaient sur une forte somme et ils avaient à peine cinq cent francs à se partager.

"— C’était bien la peine de courir le risque de la guillotine pour si peu! grommelaient-ils en montrant le poing au mort."

On fouilla la voiture: elle ne contenait qu’une valise pleine d’effets et un paquet assez volumineux que l’on prit pour une couverture de voyage.

Mais lorsqu’un des scélérats s’en empara, ce paquet rendit un vagissement étouffé.

"— Tiens! la couverture qui crie, à présent! s’exclama l’un des cyniques larrons.

"— Un enfant! il y a un enfant! s’écrièrent-ils. En voilà une bonne!... Celui-là ne sera au moins pas récalcitrant, ni difficile à exécuter, on n’a qu’à serrer un peu le cou et..."

Un des Piémontais allait saisir la pauvre petite créature et nouer autour de son cou ses gros doigts calleux, lorsque Favier intervint.

"— Attends, dit-il. Andréino vient de trouver une lettre dans le portefeuille du défunt; sachons au moins ce que celui-ci était et s’il ne possédait pas plus d’argent qu’il ne semble. Qui est-ce qui sait lire ici? ajouta-t-il en élevant sa lanterne sourde dont le rayon blafard éclaira une feuille blanche que dépliait Andréino.

"— Pas moi.

"— Ni moi.

"— Moi non plus.

"— Diable! et moi pas plus que vous, dit le colosse. Comment, Andréino, tu ne peux pas nous tirer d’embarras? Je te croyais plus érudit?

"— Moi foi, mon vieux, je sais un peu défricher l’imprimé, et encore l’italien, mais ce grimoire-là, je sens que c’est pour moi lettre morte.

"— Bah! fit un autre, ça ne nous servirait peut-être à rien, tout ça c’est des sentiments sans doute et pas autre chose. Ce qu’il y a de clair, c’est que ce satané bourgeois n’était pas cossu. Nous avons cru dépister un richissime seigneur et c’est nous qui sommes volés. Allons! reste encore à tordre le cou à la pigeonne. Qui s’en charge?

"— Donne, dit le braconnier qui demeurait songeur. A présent que nous avons partagé l’argent, partageons-nous la tâche: moi je pars avec la mioche que j’arrangerai proprement là-bas dans quelque trou; Andréino va prendre par la forêt avec le cheval et la voiture dont vous vous déferez bien à la ville; je vous les abandonne; vous vendrez l’un à la foire, et en repeignant l’autre nul n’y verra goutte; vous autres, ajouta- t-il en désignant les deux Italiens qui semblaient l’écouter avec déférence, enfouissez-moi habilement ces corps dans la terre.

"— Tu nous laisses le plus sale ouvrage, ripostèrent-ils, mécontents.

"— Alors je réclame ma part entière du butin, et croyez-vous qu’Andréino ait la besogne la plus commode? Il risque d’être rencontré; si on lui demande d’où il vient avec sa rosse et sa voiture!...

"— Va bene, va bene!" firent les bandits qui se mirent aussitôt à creuser la fosse où devaient être ensevelis côte à côte le voyageur et le cocher.

Sous un arbre, étaient cachés les instruments nécessaires à leur travail, car les larrons avaient tout prévu, et ce ne devait être la première fois que pareil ouvrage leur passait entre les mains.

Pendant ce temps, Andréino disparut sous bois avec le butin, et Favier s’éloignait, prenant par la grande toute pour regagner sa misérable demeure; il allait ainsi, trébuchant dans la nuit et serrant contre lui la petite fille qui s’était rendormie paisiblement.

Il réfléchissait.

"Si je la jette à la rivière, se disait-il, cela peut me compromettre, la rivière coule à deux pas de chez moi; on retrouverait le petit corps et l’on pourrait reconnaître l’enfant du voyageur parti hier soir de l’auberge du Coq Bleu; on ferait des recherches pour savoir ce qu’est devenu le père, et alors... bonsoir la sécurité. Tonnerre!... J’aurais dû laisser la moucheronne avec les autres! D’un côté, cependant, j’ai empoché la lettre et ce n’est pas une mauvaise idée; je prierai la vieille Manon de me la lire; elle comprend l’écriture, et c’est la seule personne à laquelle je puisse me fier; elle a des raisons pour ne pas me trahir. Donc j’apprendrai quelle est l’enfant, si elle n’a pas quelques parents riches, et, un peu plus tard, en faisant un peu de chantage, on pourrait gagner de l’argent avec ce moineau. Je combinerai un petit roman dans lequel je m’attribuerai un beau rôle, et... enfin je verrai!"

L’homme eut un mauvais rire, berça maladroitement dans ses bras noueux la petite fille qui s’était réveillée et qui pleurait; elle se rendormit bien vite et Favier continua sa toute dans cette nuit sinistre. Le ciel était uniformément gris et bas; une grande tristesse semblait se dégager de toutes choses, et le vent de minuit s’éleva tout à coup.

CHAPITRE II

LE LOUVETEAU MORT.

Il connaissait le chemin, par cœur, sans doute, même dans la forêt où il pénétra après une heure et demie de marche et au centre de laquelle se trouvait son habitation.

Il l’atteignit enfin: C’était une cabane de planches, mal construite et à peine abritée du vent; il en poussa la porte d’un coup de pied; aussitôt on entendit une sorte de hurlement dans l’ombre et le bruit d’un souffle haletant.

"— Paix donc! louve du diable! grommela le braconnier; c’est ton maître, ne le sens-tu donc plus, maintenant?"

Alors le hurlement se changea en un gémissement plaintif.

"Qu’est-ce qu’il y a donc, tonnerre!... s’écria l’homme en frottant une allumette contre le bois graisseux d’une table.

Il fit de la lumière avec une chandelle de suif dont la lueur jaunâtre éclaira d’un reflet terne le misérable logis.

En effet, bien misérable! le mobilier se composait d’une matelas de feuilles sèches servant de lit, et garni d’une couverture sordide; d’une table maculée de taches et tailladée de coups de couteau; d’une chaise boiteuse et dépaillée et d’un mauvais buffet contenant quelque peu de vaisselle ébréchée; au mur pendaient, accrochées à un clou des hardes fripées.

L’homme se débarrassa de son fardeau qu’il déposa sur le lit de feuilles sèches; aussitôt, dans l’obscurité, de dessous la table, rampa un long corps velu qui s’approcha de la petite fille, et une tête noire se dressa à côté de la tête dorée du pauvre baby. Le même renâclement, entendu à l’arrivée de Favier, se fit entendre de nouveau.

Le braconnier se retourna:

"Paix donc encore une fois! Ah! ah! vous avez flairé du gibier, ma belle? Ma foi! si le cœur t’en dit, louve du diable, tu peux en faire ton souper. De fait, ce sera peut- être un débarras pour moi."

L’animal qui se dressa alors sur ses quatre pattes était une louve gigantesque au poil noir et rude, à l’œil sanglant, aux dents aiguës et blanches.

Mais, au lieu de profiter de l’invitation de son maître, elle poussa de nouveau un gémissement et se mit à lécher doucement de sa langue rugueuse le petit visage rose couché sur le matelas.

L’enfant pleura, sans doute elle avait faim.

"Et ton louveteau, louve du diable? reprit Favier en retirant du buffet un verre, une bouteille, du pain et du lard."

La pauvre bête gémit plus fort; l’homme se baissa et retira de dessous la table le corps raidi d’un petit loup de quelques semaines; l’animal était mort; ses yeux étaient vitrés, ses membres froids.

"Tiens, fit le colosse étonné, je comprends pourquoi tu nous fais cette mine, mais ne va pas, au moins, geindre toute la nuit, satanée bête, ça m’embêterait."

Il prit le cadavre du louveteau qu’il alla jeter à une centaine de pas de la cabane dans un trou où s’amoncelaient des détritus de toutes sortes.

En rentrant il aperçut la mère allongée près du matelas, sa tête noire sur ses pattes velues; il la considéra un instant, puis, comme frappé d‘une idée subite:

"Tiens, dit-il, essayons; ce serait drôle!"

Et il plaça la petite fille tout contre la bête qu’elle se mit à téter avec vigueur.

La louve la laissait faire avec plaisir, et, la voyant à la fin rassasiée et rendormie, se tient immobile, la réchauffant de son souffle puissant.

Favier se rapprocha alors de la table où vacillait la flamme triste de la chandelle de suif, et il commença à manger.

Tout à coup, il s’aperçut que ses mains étaient rouges de sang.

"Tiens! fit-il sans sourciller, du sang."

Il se leva en sifflotant et alla se laver. Puis il s’installa commodément cette fois et acheva son repas; il alluma ensuite sa pipe et compta l’or qu’il avait gagné dans sa soirée.

"Cachons cela, dit-il après l’avoir serré dans une bourse de cuir, et joignons-y la lettre trouvée sur la père de la mioche : je la porterai demain à la Manon qui la lira et je saurai à quoi m’en tenir sur la moucheronne."

Titubant, le visage congestionné, le colosse alla vers le coin le plus reculé de la cabane et y fourragea quelques minutes dans l’ombre.

Puis il s’étendit sur le matelas, laissant l’innocente créature qu’il avait faite orpheline, paisiblement endormie entre les pattes de la louve; la chandelle à bout de mèche s’éteignit et la nuit épaisse enveloppa le pauvre logis où l’on n’entendit plus que le bruit de trois respirations différentes: le souffle à peine perceptible de l’enfant, celui puissant et bruyant de la bête et enfin l’haleine entrecoupée de hoquets de l’ivrogne vautré sur la paille.

CHAPITRE III

LE COUP DE BOTTE.

"Nounou! ici Nounou! cria une voix rude."

L‘animal releva sa tête velue, coucha les oreilles en grondant et ne bougea pas.

"Moucheronne! ici Moucheronne! ici tout de suite!"

Alors une petite masse confuse sortit de derrière la louve: c’était une fillette brune et maigre, au teint hâlé, aux cheveux en broussailles dont les boucles de jais retombaient jusque sur ses sourcils. Elle pouvait avoir sept ans; son petit visage mince et bronzé exprimait une profonde terreur.

Mais aussitôt la bête que l’homme appelait Nounou vint se placer à côté d’elle et montra une rangée de dents aiguës et blanches, comme pour défendre l’enfant.

"Toi, va-t’en, fit le braconnier en lui allongeant un coup de pied."

Docile, la louve recula en grondant toujours, mais sans s’éloigner de la petite fille qui posa sa main maigre et fluette sur le poil rude de son amie.

"Qu’as-tu fait hier? demanda l’homme."

L’enfant le regarda avec ses grands yeux noirs farouches.

"— Ce que vous m’avez ordonné, répondit-elle brièvement.

"— Et que t’avais-je ordonné? parleras-tu, tonnerre du diable! est-ce que je vais me souvenir de cela, brute que tu es! rugit la colosse en levant son énorme poing sur la frêle fillette."

Un nouveau grondement l’arrêta. Alors il ouvrit la porte de la cabane, et, montrant le chemin à la louve:

"En chasse, toi, il n’y a rien à souper."

La louve obéit après avoir passé sa grande langue rose sur le petit bras nu de l’enfant.

Alors celle-ci frémit en se voyant face à face avec l’homme qui la meurtrissait de coups chaque jour, et privée de l’unique défenseur que le ciel lui eût accordé.

Comme pour adoucir le misérable qui la regardait avec colère et mépris elle s’empressa de dire:

"— J’ai lavé le linge, nettoyé la vaisselle, balayé la maison, recousu le matelas, fait cuire la soupe, aidé Rose...

"— Et tu t’es amusée ensuite, naturellement, fainéante, propre à rien.

"— Je n’en ai pas eu le temps, murmura la petite fille.

"— Je ne te crois pas, tu n’ouvres la bouche que pour dire des mensonges."

L’enfant redressa sa taille exiguë, et indignée:

"— Je ne mens jamais."

L’homme se retourna:

"— Te tairas-tu, tonnerre du diable! Je crois, ma parole, que ça se permet de raisonner. Et que fais-tu là à me regarder avec tes grands yeux idiots.

"— J’attends que vous me disiez ce que je dois faire.

"— Ce que tu dois faire? je te le dirai tout à l’heure; pour le moment ôte-moi mes bottes; je suis fatigué et elles sont toutes mouillées. Allons, tire."

Le colosse se laissa tomber sur l’unique chaise du logis, qui craqua sous son poids, et l’air goguenard, la pipe aux dents et les bras croisés, tendit ses deux jambes à "la Moucheronne."

La Moucheronne s’agenouilla sur le sol nu et se mit en devoir de tirer les bottes; mais, quelques efforts qu’elle fît, elle ne put; ses petits doigts n’avaient pas la vigueur nécessaire pour ce rude travail, ses ongles s’éraflaient sur le cuir maculé de boue et ses bras menus s’épuisaient.

Elle y mettait pourtant toute la bonne volonté possible; la sueur ruisselait sur sa figure, collant ses cheveux aux tempes, et ses dents blanches s’enfonçaient dans sa lèvre rouge tandis que sa petite poitrine haletait.

"— Je ne peux pas, murmura-t-elle timidement après quelques minutes d’essais infructueux.

"— Ah! tu ne peux pas? Ote-moi mes bottes, dit tranquillement l’homme sans enlever sa pipe de ses lèvres lippues."

La Moucheronne recommença, redoublant d’efforts, mais sans plus de succès.

"— Je ne pourrai jamais! répéta-t-elle."

Pour toute réponse Favier, le colosse fort comme un taureau, lui lança un tel coup de pied dans l’estomac que la petite fille alla rouler à l’autre extrémité de la cabane; le sang lui sortait de la bouche et sa tête porta si rudement contre le mur qu’à son front s’ouvrit une large fente. Elle demeura évanouie.

L’homme poussa un juron énergique, se leva, éloigna le petit corps du bout de sa botte, parce qu’il gênait son passage, et sortit sans refermer la porte.

Au dehors, il faisait clair et gai; on était au printemps; le soleil piquait de rayons d’or capricieux les ombrages touffus de la forêt; le ruisseau babillait plus loin; la mousse fraîche recouvrait le sol; l’air était tiède et parfumé; les oiseaux chantaient, les lièvres et les lapins s’ébattaient joyeusement dans la clairière.

Pendant une heure une paix délicieuse, toute faite d’harmonies et de parfums, enveloppa le bois; puis, tout se tut comme par enchantement; les jolies bêtes effarouchées disparurent en un clin d’œil, les oiseaux se cachèrent; sur le velours foncé des gazons un énorme animal marchait sans bruit; une ombre gigantesque interceptait par places les rayons du soleil; c’était la louve qui rentrait, traînant après elle le fruit de sa chasse ou de sa maraude: une grosse lapine déjà morte et un mouton à demi égorgé.

Mais avant d’arriver à la cabane de Favier, elle huma l’air, poussa un sourd grondement, et, lâchant sa proie qui retomba sur le sol, elle se précipita dans le logis ouvert.

L’enfant y était toujours privée de sentiment. L’animal gémit douloureusement, s’approcha d’elle et lécha la plaie de son front.

Alors la Moucheronne ouvrit les yeux, de grands yeux pleins d’angoisse et de terreur, mais, apercevant la bête qui lui prodiguait les caresses et les soins, elle murmura faiblement :

"Nounou!" Puis, sans se soucier du sang qui coulait sur son visage, elle passa ses petits bras autour du cou de la louve et pleura amèrement.

"Nounou, pauvre Nounou, répétait-elle, nous sommes bien malheureuses, du moins, pas toi, car il n’ose pas te battre, tu saurais te défendre; mais moi, dès que tu n’es plus là, je suis rouée de coups, et maintenant j’ai bien mal là... et là; fit-elle en portant la main à sa poitrine et à son front."

La louve continuait à lécher tendrement l’enfant qu’elle aimait et qu’elle avait nourrie de son lait, paraissant écouter ces paroles naïves, et comme si elle les eût comprises et qu’elle eût pris une résolution soudaine, elle se leva et, s’arc-boutant sur ses quatre jambes, sembla attendre quelque chose.

Sans doute que la Moucheronne devina sa pensée, car elle se leva à son tour, mais avec peine, sa faiblesse étant extrême, et elle s’installa commodément sur le dos de l’intelligent animal.

Nounou qui était robuste et qui avait sans doute porté souvent l’enfant de cette manière, se mit en marche aussitôt pour traverser la forêt, allant doucement, car la petite blessée ne se soutenait qu’avec peine; la brave bête s’arrêta un instant près du ruisseau et la pauvrette put y étancher sa soif ardente.

Après trois quarts d’heure de marche, environ, on put apercevoir le toit rustique d’une cabane semblable à celle de Favier; lorsqu’elle y fut arrivée, la louve gratta à la porte qui s’ouvrit aussitôt.

Il était temps car la petite fille ne pouvait plus se tenir, même couchée sur le dos de la bête, et sa tête vacillait de gauche à droite et de droite à gauche comme si elle eût été près de défaillir de nouveau.

Celle qui parut alors sur le seuil du logis était une femme très vieille appuyée sur un bâton; son front était couvert d’un bonnet de laine noire sans ornements, sa robe était pauvre et usée mais propre; ses pieds chaussés de sabots; son nez touchait presque son menton; mais quoique son visage, traversé de mille rides entrecroisées, lui fit donner au moins quatre-vingts ans, ses yeux étaient vifs et perçants.

"— Quoi? C’est Nounou! fit-elle sans paraître s’étonner de voir à sa porte cette bête de taille gigantesque; et voilà une gentille enfant, ajouta-t-elle en avançant ses mains tremblantes vers la fillette. Mais, Dieu me pardonne, elle est malade, elle est blessée même."

Et avec une vigueur qu’on n’aurait pas dû attendre de ce vieux corps recroquevillé, elle porta presque la petite fille qui n’avait plus conscience de rien, et, suivie de la louve, elle entra avec elle dans la cabane.

Là elle s’assit sur un escabeau et examina le front de la blessée.

"Une chute, murmura-t-elle, et encore, que sait-on? C’est la Moucheronne, la petite à Favier; déjà si grande?... Est-il possible qu’il y ait huit ans que le braconnier m’a apporté la lettre... cette fameuse lettre que je n’ai pas pu lire parce que je ne lis que le français et qu’elle était écrite dans une langue inconnue; l’anglais peut-être. Quel dommage! je saurais au moins ce qu’est l’enfant et s’il n’y aurait pas moyen de la retirer à cet homme. Car, il n’y a pas à dire, ce Favier n’élève pas la petite sur des roses, je le connais... Qui sait si cette plaie béante n’est pas due à la brutalité du braconnier. Voyons si elle ne serait pas blessée ailleurs."

La vieille femme dégrafa le corsage ou plutôt le haillon qui servait de robe à la fillette, et découvrit un petit buste ravissant, taillé merveilleusement comme dans un morceau d’ivoire, mais sur la peau aux reflets bronzés se voyait çà et là la trace d’une meurtrissure, marques bleues provenant de coups anciens ou nouveaux; et enfin sur la poitrine l’empreinte rouge d’un talon de botte demeurait toute fraîche imprimée.

"Oh! le brutal, le monstre! murmura la vieille femme indignée."

Et des larmes montèrent à ses vieux yeux qui avaient pourtant beaucoup pleuré déjà, car c’est toujours chose infiniment triste qu’un être faible et sans défense soit maltraité et rudoyé par un autre être robuste et dominateur.

Manon déposa la fillette sur un lit maigre, mais certainement plus confortable que la paillasse de Favier, et alla chercher dans un buffet un flacon rempli d’une liqueur jaunâtre dont elle fit glisser quelques gouttes entre les dents serrées de la mignonne.

Cela fait, elle retira du bahut un paquet de toile coupée en bandes et un petit pot d’onguent dont elle enduisait le front troué qu’elle entoura ensuite d’un linge blanc.

L’enfant sembla ressentir aussitôt un inexprimable soulagement; ses grands yeux noirs s’ouvrirent languissamment et rencontrèrent le visage laid mais bon de la vieille solitaire.

"Ne dis rien, mignonne, repose-toi, ce ne sera rien."

Mais au lieu d’obéir, la fillette murmura faiblement:

"— Qui êtes-vous?

"— Une amie.

"— Qu’est-ce que c’est, une amie? fit la Moucheronne étonnée.