Nounou: Histoire de la Moucheronne
Chapter 9
" Savez-vous, reprit la Comtesse, ce que mécrit récemment une de mes amies en ce moment en villégiature dans le midi, sur les bords du golfe de Gascogne?... Un brave caniche, noir et blanc, affreusement laid, vient dêtre décoré dune médaille de sauvetage et acheté une somme formidable par un lord anglais.
" Quavait-il fait?
" Voilà lhistoire, telle que me la rapporte mon amie. Ce caniche appartenait au baigneur dun établissement de bains situé sur la plage. Un soir une tempête horrible fondit sur lOcéan; un beau navire espagnol, en grand danger et à quelque distance de la côte, jetait en vain des signaux dalarme et des câbles; nulle barque, nul pilote nosait se hasarder à lui porter secours, et le bâtiment allait périr corps et biens lorsque le baigneur eut lidée de lancer son chien à la mer en lui mettant une corde dans la gueule; le chien nagea, quoique avec de grandes difficultés, jusquau navire; on attacha la corde au câble et, du rivage on la tira tout doucement jusqu'à ce que le bateau pût être en sûreté dans une anse abritée des grosses vagues. Avouez que le chien avait bien mérité sa récompense.
" Oh! oui, sécria Marie, et lon a bien raison daimer les animaux et de les bien traiter.
" Il est de fait, dit Valérie, que toutes les bêtes du château, outre Nounou, chérissent Marie et la caressent, depuis les chevaux auxquels elle porte du pain et du sucre, jusquaux oiseaux auxquels elle donne du grain.
" Il est à croire, dit alors Gérald en flattant doucement léchine de la louve, que si Marie neût pas été bonne et tendre avec cette bête-là, Nounou ne se serait pas montrée ce quelle est. Les animaux sont souvent ce que nous les faisons.
" Mais, protesta Marie, Nounou est bonne delle-même et elle le sera toujours. Nest-ce pas, ajouta-t-elle en embrassant lénorme bête qui lui lécha la main en signe dassentiment."
CHAPITRE XXII
LA BAGUE DOPALE.
La Moucheronne, devenue linséparable compagne de Valérie de Cergnes, commençait à se faire à sa nouvelle vie si peu semblable à cette quelle menait auparavant; elle sy faisait surtout à cause de linstruction quelle acquérait et à cause des trois femmes affectueuses qui lentouraient.
Elle avait gagné encore en grâce et en beauté: ses membres, toujours souples, avaient perdu la brusquerie de leurs mouvements; sa peau nacrée, une partie de son hâle doré; son regard sétait adouci, son sourire était plus affable.
A la fin de son premier congé, le jeune de Cergnes était reparti, et le château paraissait encore plus grand et plus mélancolique depuis quil lavait quitté.
Ce nest pas, cependant, que le jeune homme fût dhumeur joyeuse; il navait plus cette gaieté insouciante de la première jeunesse, au temps où il avait rencontré la fillette et la louve dans le bois de Saint-Prestat. Il avait au front une gravité précoce qui le faisait surnommer, au régiment, le beau ténébreux.
Peut-être, quoique la vie lui fût clémente sous le rapport de la fortune et de la santé, peut-être le jeune homme gardait-il au fond de son cur quelque secrète tristesse comme ceux que lexistence a touchés profondément, tout en leur prodiguant mille douceurs ainsi quà ses enfants gâtés.
Cette gravité se retrouvait au fond de ses yeux bleus, dans son sourire; nul nen savait la cause. Sa belle-mère elle-même lavait à peine remarqué.
Elle aimait beaucoup son beau-fils, mais elle le voyait trop rarement pour se demander doù pouvait lui venir cette tristesse douce mais immuable.
Quant à Valérie, très fière lorsquelle donnait le bras à cet officier de belle prestance, elle adorait son frère surtout quand il lui apportait des bonbons de Boissier ou la conduisait à lHippodrome, à Paris; et elle le croyait très heureux.
Seule, Marie avait su deviner que, pour lui aussi, le destin sétait montré dur; elle avait vu ce qui échappait à la perspicacité des autres et elle avait prié Dieu tout bas de lui adoucir sa peine.
Le lendemain de son retour au régiment, le jeune de Cergnes télégraphia au château demandant quon lui renvoyât une bague dopale quil avait oubliée dans une coupe donyx sur la cheminée de sa chambre: Cétait celle de sa mère et il ne sen séparait jamais.
La bague ne fut pas retrouvée et Mme de Cergnes sen émut, car jusqu'à présent, aucun vol navait été commis parmi les domestiques.
" Bah! dit Valérie, je lui donnerai une autre bague pour sa fête. Tant pis pour lui; il navait quà être plus soigneux.
" Cétait celle de sa mère, insinua doucement Marie. Aussi, comment a-t-on pu la lui dérober? les voleurs ne peuvent trop sintroduire ici; le château est bien fermé.
" Ah! ah! ricana une voix aigre; comment la bague a pu être dérobée? Cest elle qui le demande."
Valérie séloignait en chantonnant, sans avoir entendu cette réflexion vipérine lancée par Mlle Sophie qui passait dans le corridor.
Marie se retourna.
" Que dites-vous? demanda-t-elle.
" Je dis, je dis que cest la poule qui chante qui a fait luf; vous ne devriez pas parler de cette affaire, vous.
" Moi? pourquoi cela?"
Et elle leva son honnête regard sur le visage méchant de la vieille fille qui, honteuse, détourna la tête.
Mais, dans son cur égoïste et rancunier, elle en voulait mortellement à celle quelle appelait encore, la Bohémienne.
" Elle ose demander pourquoi! poursuivit la mauvaise femme de charge en élevant au ciel ses bras osseux; comme si tout le monde ne sait pas que cest toi la voleuse.
" Moi...moi la voleuse?"
Les yeux noirs de la fillette se dilatèrent effroyablement; sa peau bistrée pâlit, ses dents blanches mordirent ses lèvres subitement décolorées.
En ce moment elle redevenait la Moucheronne, lenfant sauvage au sang de louve qui avait fustigé son bourreau et incendié son logis.
" Va-ten, tu me fais peur! cria Mlle Sophie épouvantée.
" Répète ce que tu as dit, reprit la Moucheronne en la tutoyant à son tour avec dédain et dune voix à peine audible."
Sophie craignit de se laisser prendre en défaut et elle senhardit:
" Tu feins létonnement, petite drôlesse, mais tu ne peux ignorer ce quest devenue la bague du jeune vicomte qui a été assez simple pour se montrer bon avec toi. Cette bague que tu as fait disparaître, dis-moi où elle est? Chacun sait que lorsquon a vécu avec des voleurs, il en reste toujours quelque chose."
A peine ces mots étaient-ils prononcés que le bruit dun maître soufflet retentit dans le corridor.
La vieille fille se mit à crier, à lassassin, et ameuta autour delle une partie de la domesticité.
" Ah! cest la petite voleuse qui vous a arrangée comme cela, dirent-ils à Mlle Sophie dont la joue était encore violette. A la porte! à la porte, la voleuse qui finirait par nous envoyer tous en prison à sa place!"
La Moucheronne recouvra son sang-froid; après tout, elle ne devait pas sémouvoir des insultes de ces gens-là qui la haïssaient elle ne savait pourquoi.
" Je vais trouver madame de Cergnes, dit-elle en redressant sa taille déjà grandelette, venez avec moi.
" Madame est loin! elle sera absente trois jours, et dailleurs... elle sait ce que nous savons! ajouta un groom dun air profond."
La Moucheronne sentit comme un épine aiguë lui entrer dans le cur: est-ce que la Comtesse, elle aussi, allait croire?... Non cétait impossible.
A qui se confier alors? Miss Claddy était en vacances depuis une semaine environ, et Mme de Cergnes ayant reçu un message pressé le matin même, avait dû quitter le château pendant que les enfants dormaient encore, pour se rendre auprès dune vieille parente qui se mourait.
"Il ny a donc plus que Valérie pour me défendre?" se dit la pauvre Marie.
Et elle sentait bien en elle-même que ce serait là, piètre défense.
Elle alla cependant trouver son amie qui lisait avec un intérêt très vif une nouvelle, dans un petit journal mensuel quelle avait reçu le matin même.
En entendant entrer sa compagne, elle dit dun geste de la main:
" Chut! ne minterromps pas, cest palpitant."
Mais Marie sapprocha, et, lui fermant sa brochure:
" Savez-vous ce quils disent? prononcèrent ses pauvres lèvres tremblantes."
Au son altéré de sa voix, Valérie releva la tête, et, voyant ce visage bouleversé:
" Quas-tu? sécria-t-elle.
" Ils disent, reprit lenfant, ils disent que cest moi qui ai volé la bague."
Valérie de Cergnes haussa les épaules et reprit sa lecture.
" Tu es bien bonne de tinquiéter de ce que pensent les domestiques, dit-elle pour toute consolation.
" Mais, ils disent que votre mère elle-même doute de mon innocence.
" Maman? allons donc! elle men aurait bien parlé!"
Et cest là tout ce que Valérie avait à répondre pour la justifier aux yeux de ses accusateurs, elle qui savait ordinairement si bien se faire obéir et, au besoin, se montrer impérieuse?
La Moucheronne séloigna, plus triste encore; elle rencontra le baby qui lui tendit ses petits bras; mais la bonne qui le portait, recula précipitamment avec son fardeau.
" Ne vous laissez pas toucher par elle, mon mignon, sécria- t-elle comme si le petit Jean pût la comprendre, cest une voleuse, une méchante.
" Non, pas méchante, pas méchante, Marie..." répondit le bébé en essayant de sélancer vers sa favorite. Mais il ne put.
Cette fois, la Moucheronne ne récrimina pas; une pensée odieuse lui venait à lesprit: qui sait si Valérie elle-même ne la croyait pas coupable? elle nen avait pas dit plus long peut-être par pitié. Et la comtesse alors. Cétait sans doute pour cela quelle était partie si matin sans dire adieu à sa protégée.
Marie ignorait la cause de ce départ précipité, car on nétait pas même encore à lheure de midi et Valérie déjà toute à sa lecture lui avait dit simplement:
" Maman a été obligée de nous quitter pour deux ou trois jours."
La maudite pensée revenait sans cesse torturer le cerveau de la pauvre fille, lancinante et douloureuse. A la fin ce devint une idée fixe, et lesprit tendu de la Moucheronne ne douta plus que la maison tout entière fût contre elle.
"Ah! se dit-elle amèrement, javais bien raison de refuser à Manon de vivre parmi mes semblables; sa compagnie et celle de Nounou me suffisaient; elles ne mauraient jamais causé une telle peine, elles!"
Marie monta à sa chambre et enleva ses vêtements élégants. Au fond dune armoire gisait la pauvre robe usée et fanée que portait la Moucheronne lors de son entrée à Cergnes; elle enleva de même le ruban qui attachait ses cheveux, puis ses bas et ses bottines, et redescendit dans le parc.
" Nounou!" appela-t-elle doucement.
Aussitôt une masse noire sortit dun taillis de jeunes arbustes où la louve dormait souvent, et elle vint sauter joyeusement autour de lenfant. Elle reconnaissait le vieux vêtement terni quelle avait si souvent mordillé en jouant, et peut-être préférait-elle sa petite amie ainsi quen ses plus riches toilettes.
" On ne veut plus de nous, ma pauvre Nounou! murmura la Moucheronne dune voix pleine de larmes; on nous chasse; on dit que cest nous qui avons volé la bague de monsieur Gérald. Tu sais bien que ce nest pas vrai, toi, tu le sais bien."
Dans on indignation et sa douleur, la Moucheronne mêlait injustement les maîtres et les serviteurs dans laccusation dont on laccablait. Si elle eût mieux réfléchi, elle eût attendu Mme de Cergnes; mais sa nature profondément honnête répugnait à limprobité comme lhermine à la boue, et elle était révoltée jusquau fond de son être.
" Ce nest pourtant pas moi qui suis venue à eux, disait- elle encore; ce sont bien eux qui sont venus me chercher; je ne leur demandais rien."
Nounou, comme si elle eût compris ces paroles, poussa un grognement significatif.
Elles sen allaient ainsi toutes deux dans la campagne déserte, dans le vent froid du soir et mirent longtemps à gagner la forêt. Le temps était triste et glacial. Depuis des mois la Moucheronne avait vécu dune existence facile; elle nétait plus accoutumée comme jadis à courir à travers la pluie et louragan; le temps était passé où elle bravait la neige la plus épaisse et riait de la bise âpre qui lui mordait le visage.
Aussi, elle souffrait dans son corps en même temps que dans son âme, et la nuit était venue tout à fait quand elle atteignit son refuge habituel: la cabane de Manon.
Epuisée, elle se laissa tomber sur le lit et y dormit, accablée, inerte, jusquau matin, pendant que Nounou sommeillait, allongée sur le sol.
Et maintenant comment allaient-elles vivre, sans feu, sans nourriture, sans vêtements? Qui voudrait donner du travail à une voleuse? Quimporte! la société lavait repoussée, la Moucheronne repoussait à jamais la société, dût-elle périr de froid et de misère au fond de sa solitude absolue!
Cependant, à lheure du déjeuner, Valérie ne voyant pas venir son amie manifesta quelque étonnement.
"Me bouderait-elle? se demanda la jeune fille; ce serait la première fois, et puis elle naurait pas de raisons pour cela; je ne lui ai pas répondu avec empressement tout à lheure, cest vrai; mais ordinairement elle est moins susceptible. Aussi ces domestiques sont insupportables avec leurs plaisanteries absurdes que Marie a prises au sérieux. Je les ferai gronder; ils ne peuvent la laisser en repos parce que, de la hutte dun braconnier, elle a passé tout à coup dans un beau château."
Mlle de Cergnes pria la femme de chambre daller sassurer si Marie nétait pas chez elle; mais on ne trouva dans la jolie pièce quhabitait lenfant, que ses vêtements épars sur le tapis.
Quétait-elle devenue? On lappela dans toute la maison et dans le parc, et lon constata que, en même temps que la fillette, la louve avait disparu.
Parties toutes les deux?...Valérie ne voulait pas le croire.
"Elle boude, dit-elle encore."
Et elle se fit servir à déjeuner, mais elle ne mangea point, se sentant toute triste vis-à-vis de la chaise vide de son amie.
Laprès-midi lui parut longue, et lorsque vint le soir, Mlle de Cergnes fut épouvantée en ne voyant pas reparaître Marie.
"Elle sera retournée à la forêt, pensa la jeune fille avec angoisse. Mon Dieu! mon Dieu! et il y fait si froid! Que diront Maman et miss Claddy, et même mon frère Gérald quand il sera de retour?
"Je nose aller la chercher moi-même, maman ne serait pas contente, mais je vais envoyer les domestiques au bois."
Elle sonna et donna ordre quon allât immédiatement jusqu'à lancienne cabane de Manon et quon en ramenât Marie et la louve qui devaient sy être réfugiées.
Ils sétaient donné le mot, les rusés compères, et, suivant le conseil de Mlle Sophie, ils feignirent dobéir et passèrent tranquillement leur soirée à loffice à fumer et à causer.
Puis ils reparurent, lair triste et fatigué, devant leur jeune maîtresse, affirmant quils avaient vainement battu la forêt et que Mlle Marie et sa louve demeuraient introuvables.
Pendant ce temps, la Moucheronne étendue sur la couche où Manon avait rendu le dernier soupir, songeait, Nounou à ses pieds, et se disait:
"Ils mont appelée voleuse, ils me croiront tous coupable, et moi je mourrai plutôt que de retourner parmi eux."
CHAPITRE XXIII
LE CINQUIEME JOUR.
Il y avait cinq jours que la Moucheronne habitait sa chère forêt. Sa chère forêt avait revêtu laspect lugubre de lhiver : plus de feuilles aux arbres, plus doiseaux dans les nids; le ruisseau gelé faisait son murmure, et lâpre vent dautomne glissait sous les fentes de la pauvre cabane.
Dans la masure, aucun bruit; elle était aussi morne et silencieuse que le soir où la dépouille de la vieille femme lavait abandonnée pour jamais.
Où était donc la Moucheronne? et où donc était Nounou?
Sur le sol humide et glacé, deux formes sombres étaient pressées lune contre lautre: celle dune louve accroupie, léchine maigre, le poil hérissé, lil atone; la bête avait faim; il y avait cinq jours quelle navait mangé.
Tout contre elle, une fillette pâle et presque aussi maigre était affaissée; la fillette aussi navait mangé depuis cinq jours quune poignée de farine aigre trouvée dans le buffet vide.
Ses bras bus étaient glacés, malgré le peu de chaleur qui gardaient les membres de lanimal serré contre elle.
Le premier soir où la Moucheronne sétait retrouvée sous le toit de sa vieille amie défunte, elle avait eu comme un soupir dallégement au milieu de sa désolation; mais elle était lasse et brisée et passa la journée du lendemain, lil fixé aux cendres mortes du foyer.
Lenfant ne sapercevait pas que le temps sécoulait; par moments ses lèvres violettes murmuraient une prière qui sachevait dans un sanglot.
Le troisième jour, la neige commença à tomber, mais elle ne la vit pas; seulement elle sentit dans ses veines un frisson mortel.
Un gémissement de Nounou lui rappela quelle aussi avait faim. Alors, elle fouilla le pauvre réduit et découvrit un peu de farine quelle délaya dans leau. Nounou dévora un os déjà dépouillé de sa chair; ce fut tout.
Le lendemain, la Moucheronne se sentit le cerveau alourdi, et sa pensée dansait dans un chaos incompréhensible; elle avait les membres glacés et une vive chaleur à la poitrine.
"Je vais sans doute mourir, se dit-elle."
Et son regard tombant sur la louve:
"Pauvre Nounou! tu seras seule."
La faim qui lavait quittée à lheure de la fièvre, lui déchirait maintenant les entrailles. Alors, devant ses yeux passèrent détranges visions; elle, qui nétait certes pas gourmande, revoyait en imagination la table étincelante du château de Cergnes, avec ses cristaux et son argenterie rutilants sous la lumière, avec ses mets exquis fumants sur les réchauds dargent.
La Moucheronne revoyait tout cela, tout cela quelle avait perdu à jamais.
Et elle se mourait de faim et de froid. Elle songeait de même à sa petite chambre rose si gaie et si chaude avec ses tapis moëlleux et sa lampe dalbâtre rosé suspendue au plafond, car Valérie avait exigé le même luxe pour son amie que pour elle.
Et maintenant, elle était au cinquième jour, la Moucheronne; épuisée par la fièvre et par la faim, elle demeurait moitié évanouie, aussi immobile quune petite statue de bronze, les bras passés autour du cou de la louve.
Cet état nétait pas encore la mort, mais cétait à peine la vie.
La louve avait faim, elle aussi, et elle avait froid, mais elle ne remuait pas, de peur déveiller sa nourrissonne; et elle nallait pas à la chasse. Elle seule en aurait profité dailleurs, il ny avait pas de feu dans la cabane.
Vers le milieu du jour, la neige craqua sous un pas ferme et vif. Peu après, la porte de la masure souvrir, laissant entrer un amas de neige.
Alors, parut sur le seuil un jeune homme de haute taille vêtu dun ample manteau de fourrure.
La louve releva la tête; sans doute, elle reconnut le visiteur, car elle remua la queue et ses prunelles brillèrent dans lombre.
Larrivant aperçut auprès de la bête le corps dune fillette; il se baissa, et ses yeux bleus semplirent dune pitié profonde.
"Marie, ma pauvre enfant! murmura-t-il très doucement."
Mais les paupières de la Moucheronne demeuraient fermées et leurs longs cils ombraient sa joue livide.
"Mon Dieu! si elle était morte?... sécria malgré lui le jeune homme."
Il saisit, dans ses mains, les mains froides de lenfant: elle ne remua toujours pas et la louve poussa un gémissement lugubre.
Gérald de Cergnes remarqua que les petits doigts de la moucheronne tenaient fortement serré un papier jauni, plié en quatre, aux angles usés.
"Quest cela? se dit-il."
Et il essaya, mais vainement, denlever le papier à la main qui lenfermait.
Il eut lidée de détacher la gourde quil portait en bandoulière et qui contenait une liqueur généreuse; il en introduisait le goulot entre les lèvres blanches de Marie, et lui fit avaler quelques gouttes.
Peu après elle entrouvrit les yeux et, apercevant penché au- dessus delle, un visage quelle ne reconnaissait pas, elle se souleva un peu sur son séant et regarda.
Mais après avoir regardé, lenfant se recoucha sur la louve, comme épuisée par cet effort.
" Elle se meurt de faim et de besoin, la pauvre petite! dit le jeune de Cergnes dont une larme mouilla la joue mâle: Voilà donc ce quils ont fait de ce pauvre ange qui sest toujours montré doux et honnête envers tout le monde? Quelle injustice!"
Sa main rencontra léchine maigre de Nounou:
" Et toi aussi, pauvre bête, murmura-t-il, toi aussi tu souffres; mais au moins tu lui es restée fidèle."
Il plongea dans sa gibecière et en retira un morceau de pain quil présenta à la louve: elle allait se jeter dessus avec voracité lorsque soudain elle sarrêta, dirigeant son regard oblique sur lenfant quelle aimait et quelle avait nourrie de son lait.
" Mange, Nounou, mange, va, dit alors Gérald, touché de ce mouvement. La Moucheronne est trop malade maintenant pour manger ton pain."
La louve ne fit quune bouchée du morceau; elle en eût dévoré dix fois autant, mais Gérald navait pas prévu le cas.
Il avisa dabord au plus pressé, et enveloppa la Moucheronne dun grand plaid écossais qui était jeté sur son épaule; puis il emporta la fillette, devenue bien légère, jusquau petit traîneau qui attendait à la porte, attelé dun poney à lhumeur paisible.
Gérald, instruit dès son prompt retour de la fuite de Marie, avait interrogé les domestiques dont les réponses lui avaient paru louches et embarrassées; il avait pris le parti, sous prétexte de chasse, de venir lui-même à la forêt.
Certes, la comtesse et Valérie, désolées et croyant bien perdue leur protégée, ne sattendaient pas à le voir ramener la fugitive; navait-on pas battu le bois en tous sens? Du moins, elles le croyaient naïvement.
Et Gérald avait enfin trouvé celle quil cherchait.
Lorsquil leut couchée au fond du traîneau, il secoua les guides, et fit signe à la louve de suivre.
Le petit cheval prit sa course et Nounou limita.
Ils mirent longtemps à arriver au château, car les chemins étaient mauvais et la distance longue; enfin Gérald était obsédé par la crainte que Marie fût plus malade encore quil ne lavait trouvée dans la cabane.
Son angoisse sapaisa lorsquil toucha la grille du parc. Une fois dans la cour, il jeta les guides au groom accouru au bruit des grelots du poney, et avec toutes sortes de précautions, il prit lui-même dans ses bras la fillette toujours immobile.
"Jour de Dieu! grommela le groom désagréablement surpris, je crois quil a retrouvé la Bohémienne. Et voilà encore cette mauvaise bête endiablée! ajouta-t-il en apercevant Nounou qui gravissait le perron à la suite de Gérald.
Mais il nosa lui allonger un coup de pied, il craignait son maître.
Lorsque le jeune de Cergnes, portant son précieux fardeau, entra dans le boudoir où travaillait la comtesse et où Valérie faisait une lecture anglaise sous la direction de miss Claddy, un triple cri de joie accueillit son arrivée.
" Marie! cest Marie!"
On avait vu Nounou dabord, et lon devinait que si Nounou était là, la Moucheronne ne devait pas être loin.
"Oui, Marie, répondit Gérald dun ton grave; mais Marie malade, mourante peut-être, et par notre faute, ou plutôt grâce à la méchanceté de nos domestiques. A présent, il sagit de la coucher au plus vite et de lui faire prendre un réconfortant, si elle est encore capable davaler."
Valérie fondit en larmes, et son frère, touché de ce désespoir, sassit près delle pour essayer de la consoler pendant que Mme de Cergnes et miss Claddy transportaient lenfant dans la chambrette quelle habitait six jours auparavant, et la couchaient, après lui avoir fait boire un peu de bouillon.
" Est-ce quelle va mourir? Mon Dieu, est-ce quelle va mourir? demandait Valérie à travers ses larmes.
" Jespère que non, ma petite sur, mais son état est sans doute grave. Joseph est allé chercher le médecin; nous verrons ce que celui-ci dira."