Part 3
Le mariage ayant pour but d’assurer le bien-être des époux, reste la question des enfants. La société a besoin, elle aussi, d’avoir les meilleurs individus. Elle pratique pour les animaux domestiques une intelligente sélection et sait parfaitement que s’il y avait de l’argent, des contrats, des dots chez les chevaux, il n’y aurait plus de bons chevaux.
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Voyez les résultats du mariage sans amour: produits médiocres, corps mous, grandes oreilles, âmes plates.
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Comment les espèces animales sont-elles sauvées de la décadence? Pour la possession de la femelle la plus belle luttent les mâles. Il faut qu’ils la conquièrent. Le plus vigoureux, le plus adroit, l’emporte. Il prend alors la femelle tremblante de désir et de peur, et la féconde.
Oui ou non, sommes-nous des animaux?
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--Mais j’ai une âme immortelle, soupire plaintivement madame Dubois.
--Est-ce avec votre âme, chère madame, que vous faites vos enfants?
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Dans une société qui serait assez forte pour imposer le seul mariage d’intérêt on verrait grandir soudain le rôle de l’amant.
La société l’accepterait. Elle comprendrait que pour avoir les meilleurs produits, il n’y a qu’à laisser faire l’amour qui ne se trompe guère et qui, en tout cas, agit toujours d’une façon désintéressée pour le bien de l’espèce. Et ne lui reprochons pas la médiocrité des résultats qu’il obtient trop souvent, mais voyons plutôt, comme je l’ai déjà dit, les éléments avariés que nous lui livrons.
Ainsi, puisqu’on interdira aux époux d’assurer entre eux le développement de l’espèce, ce sera donc l’amant, celui qui est beau et rafraîchissant comme un orage après une lourde journée de chaleur, qui fera les enfants.
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Il deviendra un membre nécessaire de la société.
Il sera le Messie attendu dans chaque ménage.
Il aura la fierté de son rôle et ne se cachera plus dans les armoires, marchera auréolé d’admiration et de reconnaissance. Aucun homme ne rendra plus de service à la communauté que ce passant prestigieux.
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La femme ne se laissera guider dans le choix de son amant que par l’instinct profond et mystérieux de l’espèce. Aucun bas motif d’intérêt ne l’influencera. Elle ne cédera qu’à la voix impérieuse de l’amour.
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Il est possible qu’elle n’aime jamais.
Alors il n’y a pas d’intérêt à ce qu’elle se reproduise.
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--Mais c’est abominable! mais il n’y aura plus de société! s’écrie monsieur Chaque.
--Il y aura une autre société, cher monsieur Chaque. Il serait malheureux, avouez-le, que, de toutes, notre société fût la seule possible. Du reste, ne vous alarmez pas. La société a toujours déclaré moral ce qui lui était utile. Elle crée le bien et le mal suivant son intérêt. Du jour où elle aura avantage au nouvel arrangement qui aujourd’hui vous scandalise, vous et vos descendants, le vénérerez à genoux, cher monsieur Chaque, comme un dogme révélé par la divinité elle-même.
III
LES HOMMES
L’homme à femmes laisse son cœur à la maison quand il part en guerre. Ce n’est pas avec le cœur que l’on gagne des batailles.
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Une fois qu’il a vaincu, il disparaît. Les femmes, alors, le maudissent d’être né. Pourtant elles regrettent, non pas qu’il soit venu, mais qu’il soit parti.
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Pourquoi l’homme met-il de la vanité dans le nombre des femmes qu’il a eues?
La moindre fille des fortifications a une liste plus longue que celle de don Juan.
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La fatuité des hommes est faite de la sottise des femmes.
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La coquette vaut le fat.
Renvoyons-les dos à dos pour qu’ils ne perpétuent pas leur méprisable espèce.
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Aimer, c’est difficile.--Être aimé, c’est fatigant.
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La femme exige les assurances positives et préalables d’un bonheur éternel. Elle en veut à l’homme averti et loyal qui formule une réserve. Elle préfère être trompée.--Soit!
LES HOMMES ET L’ARGENT
Recevoir des cadeaux, de l’argent même, est permis aux femmes. Mais l’homme est blâmé, qui, aimé des femmes, se sert d’elles pour améliorer sa fortune.
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La femme n’aurait-elle donc pas de plaisir en amour? Ne serait-il pour elle qu’une besogne rémunératrice?
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Alors qu’on voit l’humanité entière courir d’une allure effrénée à la chasse au plaisir, pourquoi ne recevrait-il pas son salaire, celui qui donne le bonheur?
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Les jugements du monde sont sans nuances. On n’a qu’un nom pour celui qui vit du labeur des petites ouvrières d’amour et pour celui qui travaille, comme il a été dit, à la sueur de son front.
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Il y a beaucoup de mépris pour la femme dans l’opinion du monde qui veut que la bourse d’une femme soit plus sacrée que son cœur et que sa chair.
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«Je te donne mon âme, mon cœur, mon corps, ce qu’il y a d’ineffable et de secret en moi, mais ne touche pas à mon porte-monnaie ou je crie: «Au voleur!»
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Pourquoi l’argent qui se mêle à tout ne serait-il pas mêlé à l’amour?
Qu’avons-nous fait de l’amour? Une petite chose bien arrangée, rapetissée, polie, mise à sa place, qui ne doit pas grandir et sortir des limites tracées par les convenances.
On comprend qu’une femme se refuse à choisir un amant par intérêt. Mais une fois qu’elle a cédé à l’amour et qu’elle a tant fait que de se donner, tout ne devient-il pas commun entre elle et lui?
On trouve chez beaucoup de femmes, délicates à l’extrême en matière de sentiment, l’idée qu’il serait délicieux de venir en aide à leur amant. Rendre un service réel à celui qu’on adore, savoir qu’il tient de vos mains le nécessaire et le superflu, son plaisir et son luxe, qu’il n’est pas un objet qu’il touche qui ne vienne de vous, mais c’est la joie suprême.
Les hommes de ce temps ne l’entendent pas ainsi. Ils se croiraient déshonorés aux yeux de leur maîtresse, ils se sentiraient diminués eux-mêmes, comme s’ils avaient fait quelque chose de bas et de honteux en acceptant de l’argent de celle pour qui ils jurent qu’ils donneraient leur vie.
Cela est pitoyable. Mais il n’en a pas toujours été ainsi, comme on sait. Adrienne Lecouvreur vendait ses diamants pour Maurice de Saxe.
Que faut-il accuser? La médiocrité des âmes contemporaines? Ou bien serait-ce que nous ajoutons peut-être l’hypocrisie à nos défauts? Il y a un beau mot de La Bruyère que je voudrais voir appliquer aux relations entre amants: «Celui-là peut prendre qui sent un plaisir aussi délicat à recevoir que son ami en sent à lui donner.»
La société contemporaine a son opinion faite. Mais elle ne va pas jusqu’au bout de son idée et l’horreur qu’elle manifeste pour l’argent qui va des femmes aux hommes s’arrête au contrat de mariage. Sous cette forme, un homme est autorisé à recevoir des millions; il n’a qu’à prendre l’État et l’Église à témoins de ce marché. Tout devient pur, licite, moral, excellent, et c’est ce que le monde appelle: un beau mariage.
Les choses sont à ce point qu’on a vu de nos jours un jeune homme libre, dans un cercle où les règles de société sont lâches, épouser la jolie maîtresse, avec laquelle il vivait depuis plusieurs années, au jour où, par un coup du hasard, elle devint riche de pauvre qu’elle était. S’il ne l’avait fait, voyez le qualificatif qu’on ajoutait à son nom. Mais le maire arrangea cela.
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Et puis, disons-le, les femmes ne font rien pour atténuer les difficultés que soulève la question d’argent entre elles et les hommes.
Ces créatures sentimentales n’imaginent pas qu’un homme qu’elles aiment soit tourmenté et malheureux à côté d’elles pour de vulgaires soucis d’ordre matériel. Elles ne pensent pas qu’avant d’aimer, il faut vivre.
Et si elles ont de la pénétration, elles manquent d’ingéniosité; elles ne savent pas donner; elles se mettent maladroitement en scène; tout de suite, elles imaginent des attitudes. Elles ne diront rien, oh! non, elles serreront leur ami dans leurs bras et d’une main hésitante lui glisseront l’enveloppe libératrice. Ou bien elles l’oublieront sur son bureau.--Mais c’est inadmissible, chère Madame; vous savez bien que l’homme n’acceptera pas d’être humilié devant vous. Voulez-vous simplement lui fournir l’occasion d’un beau geste de refus?
Non, si vous voulez vraiment l’aider à franchir la barre et l’amener au port, envoyez-lui un simple chèque de banque sur banque où votre nom ne figure pas... Alors, quand vous le revoyez, la belle scène! Il est inquiet, nerveux; il vous interroge par sous-entendus; il ne se livre pas. Mais vous feignez de ne rien comprendre; vous êtes à mille lieues de soupçonner ce qu’il veut faire entendre... Il n’ose pas s’engager; les regards même sont évités entre vous parce que trop directs... Il s’arrête enfin; il a, vous le sentez, l’intime conviction qu’il vous doit le salut. Il a deviné vos sentiments, tous vos sentiments, et votre délicatesse; il sait le bonheur que vous avez à lui venir en aide, mais il sait aussi que ni lui, ni vous, si renseignés tous deux, ne parlerez jamais de ce qui s’est passé. Il y a des choses trop précieuses pour qu’on les dise; les mots les gâteraient; on les garde enfermées au fond de son âme, à jamais.
Est-ce payer trop cher d’émouvantes minutes?
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Un de mes amis, sans fortune et qui a été aimé, me dit: «Pourquoi les amants hésitent-ils à mettre en commun une chose aussi méprisable que l’argent? Sans doute parce qu’ils sont de médiocres amants, qu’ils ont peu de confiance l’un dans l’autre, et qu’ils ne croient pas à la durée de leur liaison. Au temps où j’étais ruiné, j’avais une maîtresse. Je l’aimais ou je croyais l’aimer. Pourtant je lui cachais avec soin l’état de mes affaires, et j’évitais tout ce qui pouvait y faire allusion. Elle était fort riche et je ne doute pas qu’elle n’eût été heureuse de venir à mon secours si elle avait su où j’en étais. Mais comment admettre l’idée de parler argent avec elle? Comment imaginer que je pourrais recevoir de ses mains une liasse de billets bleus?
«J’ai souvent pensé à mes sentiments et à ma conduite à cette époque et suis arrivé à la conclusion que je n’aimais pas ma maîtresse autant que je le croyais alors, qu’à un degré d’amour de plus je ne lui aurais rien caché, qu’il y aurait eu entre nous la plus entière franchise, une union complète, que je n’aurais fait aucune différence entre sa bourse et la mienne.
«Ainsi je soutiendrai volontiers que recevoir de l’argent de sa maîtresse est la dernière et suprême preuve d’amour qu’un homme délicat puisse lui donner.»
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Les réflexions qui précèdent risquent de scandaliser fort. Il faut être bien sûr de son amour, et de soi, et de celle qu’on aime, pour laisser l’argent intervenir dans l’affaire. Il faut croire que nos contemporains ne s’inspirent pas ce sentiment d’absolue sécurité puisque l’argent est repoussé avec horreur des liaisons sentimentales. Je ne sais si la constatation de ce fait prouve en faveur des mœurs de notre temps comme quelques naïfs paraissent le croire. Il témoigne de la défiance où nous sommes les uns des autres, il montre que lorsque nous commençons une liaison nous pensons déjà à comment en sortir et à ne pas livrer des armes dont on pourra se servir contre nous; la paix entre nous, même en amour, n’est qu’une paix armée...
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Un homme riche trouve des femmes prêtes à se vendre. Il finit par s’imaginer que toutes sont à acheter, que leur vertu n’est qu’une question de prix. Lorsque cet homme s’éprend d’une femme, il lui fait la cour de la seule façon qu’il connaît. Froissée d’être confondue avec celles qu’on paie, elle renvoie le maladroit. Il se console en pensant que, s’il avait offert davantage, il aurait réussi.
Nombre d’hommes riches ignorent ainsi à jamais ce que peut être l’amour d’une femme désintéressée. L’argent les a gâtés. J’en ai connu un, étranger, il est vrai, qui ne prenait même pas la peine de faire la cour aux femmes qu’il désirait. Il leur envoyait une entremetteuse! Cet homme naïf et grossier s’imaginait connaître les femmes. Il prenait des airs supérieurs. Il était «celui à qui on ne la fait pas»!
Disons-le-lui tout de suite: avec l’argent on achète tout, le luxe, une situation dans le monde, la considération même, sauf précisément l’amour.
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Je déjeune quelquefois à la table où se réunissent, dans un grand restaurant, quelques hommes d’affaires, fort riches. Ils ont entre quarante et cinquante ans, et ils aiment les femmes. A eux cinq ou six, ils connaissent toutes celles, du monde ou non, que l’on peut avoir pour de l’argent. Ils en parlent librement, sans hypocrisie. Ils savent qu’on prend Mme S... à l’heure, pour cinquante louis dans telle discrète maison du quartier de la Madeleine; qu’avec Mme de Z... il faut s’attarder aux préliminaires et feindre le sentiment, mais qu’elle a toujours une grosse note impayée chez sa couturière; que Mme R... est plus folle de plaisir que d’argent. Il n’arrive pas une femme sur le marché de Paris qu’ils ne l’essaient aussitôt. Ils la classent, suivant sa beauté, le grain de la peau, sa fraîcheur, la qualité des seins, à quoi s’ajoute ce qu’on appelle ailleurs «la cote d’amour». Ils sont renseignés minutieusement sur les femmes du monde faciles, si nombreuses à Paris; ils savent les hauts et les bas de leur fortune, que, s’il y a une panique à la Bourse de New-York, on peut s’offrir à bon compte Mme D... qui a la plus jolie peau de Paris; que lorsque les paysans russes ne payent pas leurs fermages, la belle Mme M... comprend merveilleusement le langage des chiffres. Ils savent à cinquante louis près ce qu’une aventure leur coûtera et le moment opportun où la tenter.
A la façon dont ils en parlent, la femme est pour ces hommes quelque chose d’intermédiaire entre un cheval de race et une valeur de Bourse. Ils la détaillent, la critiquent et la louent comme ils feraient d’un pur sang; ils l’estiment avec la même précision que les valeurs à la cote et en savent le cours variable aussi exactement que celui du Rio-Tinto ou de la De Beers.
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Admirons les hommes riches qui ont gardé de la délicatesse et plaignons-les, car il leur reste, au fond de l’âme, la pensée secrète (fruit de tant d’expériences!) qu’ils ne sont pas aimés pour eux-mêmes.
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Un homme sans fortune, sans influence, aime-t-il, est-il aimé? Les dieux eux-mêmes envient son bonheur!
LES HOMMES INTELLIGENTS ET LES FEMMES BELLES
Une femme belle attire-t-elle les hommages d’un homme intelligent, les femmes moins belles s’étonnent et disent: «Comment peut-il se plaire avec une sotte?»
Les femmes intellectuelles comprennent mal ce que recherche l’homme. Elles s’adressent à son intelligence, mais ce n’est pas son esprit qui est à conquérir. Elles peuvent l’intéresser, elles ne le charment pas.
L’homme désire très rarement engager un commerce d’idées abstraites avec la femme. C’est autre chose qu’il lui demande. Il veut trouver une sensibilité neuve et vibrante, se rapprocher de la nature dont les spéculations de l’esprit l’ont éloigné! Et plus il est d’intellectualité développée, de haute culture, raffinée et livresque, plus aussi il goûte le charme profond, unique, incomparable de l’instinct, les ressources d’une sensibilité aussi riche que la sienne, et différente,--et plus aussi, ce qui est appris, factice, pas sincère chez la femme lui est odieux.
Il sait que rien n’est plus affreux que la prétention intellectuelle, que la soi-disant culture dont tant de personnes pédantes se vantent: il ne se laisse pas tromper par ce vernis si mince, si glacé des idées qui recouvre, neuf fois sur dix, le désordre et l’ignorance la plus absolue.
Il est évident qu’il y a des femmes belles et sottes. Hélas! nous en connaissons qui sont, à dire vrai, inabordables! Mais les femmes à sensibilité vive sont-elles prêtes à admettre qu’elles sont laides parce que sensibles?
L’intelligence, c’est l’apport de l’homme. Non pas qu’il se décide et qu’il agisse en ces matières suivant des motifs intellectuels. La source de nos actions n’est pas dans l’intelligence. C’est dans la sensibilité qu’il faut la chercher. Mais l’intelligence donne une vue des choses. Elle offre un spectacle, et rien de plus, un spectacle logiquement orné et bellement arrangé; c’est la joie de trouver un sens et d’imposer une explication cohérente et claire à ce qui n’est peut-être, en réalité, que désordre et chaos obscur.
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Mais il est une intelligence que la femme possède à un point plus aigu que nous; ce n’est pas une intelligence de luxe, inutile, contemplative, de haute compréhension des lois générales et des rapports abstraits. C’est une intelligence toute pratique de la vie, des rapports réels d’elle aux autres êtres et aux choses; c’est la compréhension la plus rapide la plus lumineuse de ce qui lui est utile et de ce qui lui est mauvais, de ce qu’il faut prendre et ce qu’il faut rejeter...
INSTINCT ET INTELLIGENCE
Essayons de montrer clairement l’utilité de l’instinct et la futilité de l’intelligence dans les choses de l’amour.
Voit-on les femmes les plus intelligentes être les plus heureuses en amour, même si elles ont pour elles, en plus de l’intelligence, la beauté? Elles ont de la culture, elles lisent, elles expliquent, elles raisonnent à ravir de ceci et de cela; elles arrangent à merveille leurs intérêts, leurs snobismes, leurs relations; elles parlent de toutes choses avec un vocabulaire suffisant, et surtout de l’amour sur lequel elles pensent tout savoir et mieux que personne; elles le jugent et commentent avec des mots choisis et élégants. Mais lorsqu’elles passent à l’action, comme on est étonné de les trouver maladroites, et gauches, et gênées! Leur attitude alors a quelque chose de faux, de contraint; ce qu’elles font, elles le font mal, sans spontanéité, par calcul et réflexion; il y a toujours en elles du trop ou du trop peu.
Elles sont pareilles à un historien de la musique très intelligent et instruit; il disserte fort bien de son art, de son essence, de son passé, de son avenir. Mais hélas! ce musicographe joue du violon et, si cultivé qu’il soit, il n’a pas d’oreille. Alors, quand il s’agit de jouer un mi, il dit: «Le mi est entre le ré et le fa, par conséquent je dois mettre mon doigt sur la corde à cette place qui est précisément entre le ré et le fa.» Mais ce violoniste-là ne joue jamais un mi juste, car il n’entend pas, et, puisqu’il n’a pas d’oreille, tous les raisonnements du monde ne lui servent à rien, tandis qu’on voit tel enfant ignorant, mais musicalement doué, être sensible au plus petit écart en dehors du ton.
De même en arrive-t-il aux femmes intelligentes, mais sans instinct, qui se fient à leur intelligence pour les choses de l’amour. Elles se croient supérieures aux autres. N’ont-elles pas ce que bien peu possèdent? Mais l’intelligence leur est ici un guide fallacieux, car il s’agit, non de raisonner avec éloquence ou spirituellement sur l’amour, mais d’écouter la voix impérieuse et sûre de l’instinct. Si vous n’avez pas d’oreille, comment l’entendrez-vous?
La plupart des femmes, au contraire, ne sont pas faites pour les hautes spéculations. Beaucoup d’entre elles manquent de trait dans la conversation, ne vivent pas dans un commerce quotidien avec les idées, se préoccupent peu de lectures intellectuelles,--mais elles déploient une sublime ingéniosité dans leur vie amoureuse. Elles prennent sans compter dans les trésors inépuisables de l’instinct. Elles y trouvent des richesses dont les femmes qui ne sont qu’intelligentes ne peuvent même soupçonner l’existence. Elles aiment, elles se font aimer, elles savent garder l’homme qu’elles aiment. Elles disent ce qu’il faut dire, taisent le reste, devinent les sentiments secrets de l’homme, préviennent ses désirs, savent jusqu’où elles peuvent aller, la limite qu’il ne faut pas dépasser. Avec quelle sûreté elles agissent dans cette tâche, la plus difficile, la plus importante de toutes!
A quoi leur servirait ici l’intelligence? Qu’est-ce que l’intelligence la plus claire peut révéler en ces matières à une femme qui n’a pas l’instinct? Qu’est-ce qu’une incertaine expérience individuelle si on la compare aux millions et aux millions d’expériences utiles que les femmes ont enregistrées au cours des siècles, et que l’instinct conserve pour le bénéfice de leur sexe? L’instinct seul garde la clef de ces inestimables trésors.
C’est ici qu’apparaît la vanité de l’intelligence dont quelques femmes s’enorgueillissent. Si peu qu’elles sentent, elles savent tout de même obscurément que le seul bonheur digne de la femme est dans l’amour; c’est là que se décide le drame de leur vie. Et pour jouer cette partie suprême, elles n’ont que l’intelligence,--un néant!
Est-il nécessaire d’ajouter qu’il y a des femmes intelligentes qui ont gardé l’instinct? Ces femmes-là ne se trompent pas et, en amour, n’écoutent que l’instinct. Elles ne tombent pas dans l’erreur grossière qui consiste à vouloir employer l’intelligence à créer du bonheur.
DE LA SINCÉRITÉ ENVERS SOI-MÊME ET ENVERS LA FEMME
Il faut être sincère avec soi-même, s’efforcer d’être clairvoyant, chiffrer exactement le degré de sa passion, ne pas prendre pour un grand amour ce qui n’est que béguin, accorder aux aventures juste l’importance qu’elles ont. Trop de gens cherchent à se duper eux-mêmes. Qu’y gagnent-ils? Des déceptions, un choc brutal dans le retour à la réalité.
Et de même faut-il s’efforcer d’être sincère avec la femme.
--Vous me dites tout cela, répond la femme, mais au fond vous n’en pensez rien. Vous me faites la cour, cela excuse tout à vos yeux et même ce dangereux appel à la sincérité. Ce sont des mots habilement arrangés et qui produisent un bon effet, j’en conviens. Mais pourquoi vous croirais-je?
--Et pourquoi ne serais-je pas sincère? Croyez-vous donc être seule à courir une chance hasardeuse dans l’aventure que je vous propose? Ce que je mets au jeu mérite d’être pris en considération. Au point de vue du monde, vous risquez plus que moi, il est vrai. Mais de ces dangers-là, il est facile de se garantir et ce n’est pas de sécurité extérieure qu’il s’agit. En fait, vous jouez votre bonheur comme je joue le mien. C’est ce que nous avons l’un et l’autre de plus précieux. Ici nous sommes à partie égale. Pourquoi vous tromperais-je? Pourquoi vous assurerais-je de mon amour, si je ne vous aimais pas? Nous ne sommes pas dans une île déserte. Il y a d’autres femmes que vous dans cette ville. J’ai eu d’autres maîtresses. Pourquoi les aurais-je quittées si je ne croyais pas vous aimer? Demain quand vous entrerez chez moi, si je ne sens pas en mon cœur l’émotion que donne seul l’amour, si je vous regarde sans frémir, si je pense à vous sans tendresse quand vous serez partie, n’est-ce pas moi qui serai le mauvais marchand de cette affaire? J’aurai bouleversé une vie ordonnée, agréable. Et pourquoi? Pour mettre une femme de plus sur ma liste! Les femmes que l’on n’aime pas ne comptent guère et faites-moi l’honneur de croire que je ne suis pas de ceux qui ne cherchent en amour que de vaines satisfactions d’amour-propre. Comprenez donc que mon intérêt est de voir clair en moi et d’être sincère avec vous.
DEUX ÉMOTIONS
On ressent une émotion délicieuse lorsqu’on s’aperçoit soudain que l’on est sur le point d’aimer.