Part 2
Vos expériences antérieures sont sans utilité. A chaque fois vous vous trouvez devant l’inconnu. La science pourra faire mille progrès, elle établira que l’amour est ceci ou cela, qu’il y a au contact de certaines personnes dégagement d’_électrons_ ou d’_ions_, ou de rayons _n_; on mettra en formules algébriques les lois de l’attraction sensuelle...; les savants n’en seront pas plus avancés que les autres, car, sur ce point qui est le tout de l’amour, seule l’épreuve de la chair décide.
C’est pourquoi beaucoup de femmes hésitent. Elles savent que les serments, les promesses d’avant le lit, sont paroles vaines, que rien ne les assure du lendemain, qu’il faut se donner d’abord et, sans être sûres d’être remboursées, payer de leur personne. Le risque est immense.
Heureusement les femmes ont-elles plus de courage que nous.
LA PHYSIQUE DE L’AMOUR
L’amour est un sentiment qui tend impérieusement à se traduire dans un acte. Lorsqu’ils ont réussi à amener la femme qu’ils aiment à l’acte, les naïfs croient que la partie est gagnée. Grave erreur, c’est alors seulement que la véritable bataille se livre, et ce qui précède n’est qu’escarmouche sans conséquence.
Le problème est celui-ci: amener sa maîtresse au bonheur au temps même où vous y atteignez. Cela est d’une grande difficulté, et n’obtient pas l’harmonie synchronique qui veut. Peu d’hommes savent pratiquer cet art difficile. Ceux qui en possèdent les secrets sont aimés des femmes. Les autres, ceux qu’elles méprisent, renvoient ou trompent, sont simplement--il n’y a pas à chercher ici d’explication métaphysique--des hommes maladroits au lit.
L’éducation de l’homme dans la physique de l’amour est mauvaise. Il débute à l’ordinaire par des professionnelles; leur métier veut qu’elles satisfassent l’homme sans qu’il ait à se préoccuper du plaisir de sa compagne. Elles sont aux yeux de l’homme un instrument dont il tire des jouissances personnelles. L’égoïsme de l’homme est prodigieusement développé par le commerce avec les filles de joie. Voilà de mauvaises habitudes prises.
Il se marie. La situation est changée. Il faut trouver autre chose. Mais quoi?... Son ignorance est grande. Et puis a-t-il le temps de réfléchir? Il aime; il veut sa femme; il est pressé et rude; il la prend! Quelles désillusions pour cette vierge qui attendait qu’on lui ouvrît délicatement la porte du paradis!
L’abord brutal de la vierge par le mari est la raison suffisante du grand nombre de maris non aimés et, par la suite, trompés.
Les débuts du mariage sont, le plus souvent, horribles pour la femme et sans agrément pour l’homme. Les tâtonnements de l’homme, la pudeur blessée de la femme, son inexpérience, sa peur, rendent à ce moment l’amour physique sans charme. Joignez à cela la nouveauté de la situation, la difficile adaptation des caractères, le heurt de deux personnalités si différentes, le manque d’habitudes communes, et l’on comprend que ce qu’on appelle--ironiquement, sans doute,--la lune de miel, soit une des périodes les moins heureuses de la vie.
La femme est d’autant plus déçue que la tradition, littéraire ou parlée, lui a dépeint ces premières semaines sous des couleurs enchanteresses. Du reste, elle se fait, aussitôt, complice de ces mensonges. Celle qui a le plus souffert à ce moment de sa vie se garde de l’avouer. Elle est honteuse d’avoir été seule, croit-elle, à éprouver une déception; elle se tait ou contribue par des récits trompeurs à augmenter les illusions dans lesquelles se plaisent ses sœurs ignorantes.
Pourquoi ne pas dire la vérité, simplement? Pourquoi ne pas montrer qu’entre l’homme maladroit ou brutal, ou l’un et l’autre, et la vierge ignorante, il est rare de voir naître le bonheur physique?
Un grand nombre de femmes de tempérament moyen ou médiocre passent des nuits, et parfois des années, sans éprouver de l’amour autre chose que du dégoût. Ce dégoût les amène bien vite à mépriser leur mari.
Les hommes qui ont eu des maîtresses non professionnelles sont mieux préparés. Avec les femmes qu’ils aimaient, ils ont pris de précieuses leçons. Mais il est des maris à préjugés qui se refusent à traiter leur femme comme ils traitaient leur maîtresse. Ils entendent respecter «la mère de leurs enfants»!
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Quant au premier contact entre deux êtres vierges, peut-on en imaginer l’horreur et le ridicule?
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La physique de l’amour est un art difficile. Pour y passer maître, il faudrait à l’homme quelques connaissances anatomiques, de l’ingéniosité, du tact, de la force, et surtout de la patience. Savoir attendre! Posséder et être possédé! Voilà le grand secret! Voilà ce qui fait les liaisons solides et durables. Cela, c’est la réalité suprême de l’amour;
Et tout le reste est littérature.
CE QUI EST PERMIS
En amour, chacun a son idée sur ce qui est permis et sur ce qui ne l’est pas. La plupart des hommes mariés ne connaissent leur femme qu’en chemise!
Il est des pays entiers, l’Amérique du Nord, l’Angleterre, où une femme honnête se croirait déshonorée si son mari lui demandait de traverser nue la chambre à coucher. Mais c’est une idée qui ne viendra jamais à un mari anglo-saxon.
Pour d’autres, il y a les choses naturelles et celles qui ne le sont pas, les premières étant permises, les secondes défendues. Ils trouvent licite telle posture parce que naturelle; ils proscrivent celle-ci comme antinaturelle. Ces gens sont d’une grande ignorance. Ils se font de la nature une idée étriquée et fausse. S’ils ouvraient quelques livres d’histoire naturelle, ils seraient terrifiés à voir ce que la nature a inventé dans la physique de l’amour et de combien elle dépasse les imaginations les plus folles de ce pauvre animal raisonnable qu’est l’homme.
Ainsi à qui veut s’en tenir à la nature (et je ne vois pas à quoi d’autre nous pourrions nous raccrocher) tout est permis. Et chacun décidera librement selon ce qui lui plaît.
EN DEHORS DE LA NATURE
Rien n’est plus risible que la prétention que nous avons eue si longtemps (la plupart des hommes l’ont encore) d’être en dehors de la nature.
Nous imaginons que nos vertus sont d’origine extra-terrestre, qu’elles nous élèvent au-dessus de ce monde, qu’elles sont la marque de notre fabrication divine. «Dieu fit l’homme à son image.»
La pudeur, le dévouement, le courage, le sacrifice de soi, voilà, nous assure-t-on, les titres de gloire propres à l’homme. Ah! que l’on a écrit de belles et éloquentes pages sur ce sujet! Et l’on a créé les religions! Et l’on a dit mille folies!...
Et pourtant si nous voulions regarder chez nos frères les animaux! N’y trouverons-nous pas ces vertus exaltées encore? Quelle pudeur humaine égale celle de l’aveugle taupe qui fuit éperdument le mâle? Quelles sont les mères humaines qui donnent plus délibérément leur vie pour assurer celle de leurs enfants que les femelles de certaines espèces animales, que la louve, par exemple, lorsqu’elle s’efforce d’entraîner les chiens à sa suite pour sauver ses louveteaux? Et, pour en arriver à l’amour, où sont les hommes prêts à affronter à coup sûr une mort horrible pour la possession d’une femme? Où sont-ils ceux qui, comme le frelon, sont résolus à donner aussi leurs entrailles dans l’acte de l’amour?
Y a-t-il une mesure plus grande de prévision, de calcul désintéressé, de dévouement, de courage, de sacrifice absolu de soi pour les siens chez les hommes que chez les animaux?
L’AMOUR LIBRE
On voit des gens souhaiter un libre épanouissement de l’amour dans un monde nouveau où rien désormais ne gênerait plus sa croissance, n’arrêterait son élan.
Je ne sais trop ce que donnerait l’amour s’il avait à fonder une société. Mais nous pouvons déjà constater que l’amour facile ne va pas très loin, ne monte pas très haut.
Il est bon qu’il ait quelque chose à vaincre. Il ne grandit que dans des circonstances adverses; il n’éprouve sa force que contre des obstacles. C’est pourquoi les barrières si gênantes que lui oppose la société ne sont pas inutiles. Ces étroites et hautes notions d’honneur, de devoir, de vertu, d’amitié, de pudeur et de chasteté, ne cherchons pas à les diminuer. Exaltons-les, au contraire; augmentons-en la valeur. Elles se dressent contre l’amour; constamment elles l’humilient, l’anéantissent, l’écrasent. Tant mieux! L’amour qu’elles ont vaincu n’était pas digne de vivre. S’il ne peut triompher des idées reçues, des dogmes imposés, qu’il meure!
Il faut qu’il soit assez puissant pour renverser les obstacles qui se trouvent sur son chemin. Il n’est rien s’il n’est tout, s’il n’est au delà du bien et du mal. Sur les ruines, il sourit, fier de sa force éprouvée.
Mais qui ne voit alors que son sort ne serait pas aussi grand dans la liberté? Il ne peut exister dans la promiscuité, dans la vie trop facile, trop lâchée.
LA PUDEUR
Il y a la pudeur physique et la pudeur morale. Celle-ci, Stendhal l’a décrite excellemment; il n’y a pas à y revenir, nous ne parlerons donc que de l’autre.
Les sentiments de pudeur physique que nous avons conservés prouvent que nos actes sont encore régis par des causes qui ont cessé d’exister depuis plus de dix mille ans (et il y a des gens pour croire à la liberté!) Les animaux se cachent lorsqu’ils s’unissent parce qu’ils sont alors sans défense. Voilà une excellente raison. Nos ancêtres de l’époque préhistorique, lorsque l’homme faisait la chasse à l’homme, étaient obligés d’avoir, comme les animaux, de secrètes amours. Mais, depuis ces temps lointains, la lutte pour la vie ne s’exerce plus de la même manière. C’est à la Bourse, dans les usines, que l’on se bat pour vivre. Nous sommes en parfaite sûreté dans nos maisons.
Pourtant la pudeur, héritage de ces époques disparues, veut que nous nous cachions pour faire l’amour.
Le monde antique était arrivé à s’en débarrasser presque. Dans les fêtes égyptiennes, grecques et romaines, la pudeur telle que nous la concevons, avait à peu près disparu.
Le christianisme l’a fait revivre. Pour lui, la chair est l’ennemie. Il apprend à la mépriser. Elle est la pierre d’achoppement sur la route du ciel. De nouveau, des siècles passèrent. Nous avons secoué rudement les idées chrétiennes et nous nous en sommes défait. Mais la pudeur s’est cramponnée à nous et ne nous lâche pas.
Le nu reste scandaleux.
La pudeur a été exploitée adroitement par tous les malvenus, les déformés, les ratés de notre civilisation. Comme ils sentent bien ce qu’ils perdraient à exposer au grand jour leurs anatomies insuffisantes, leurs pieds plats et carrés, leurs genoux osseux, leurs cuisses maigres, piteuses et sans muscles, leurs ventres ballonnés, leurs poitrines rentrées, leurs épaules rondes, leurs dos voûtés, ils déclarent qu’il est contraire à la pudeur de se laisser voir dans sa nudité. Et, même dans le lit, ils gardent leur chemise.
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Ne déshabillez jamais une femme qui se refuse à se laisser voir nue. La pudeur est, neuf fois sur dix, le juste sentiment d’une insuffisance physique.
Entre gens beaux, jeunes, et dont les muscles sont assouplis par le sport, la pudeur est une survivance inutile.
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On a dit les mille variations de la pudeur suivant les époques et les climats.
Un de mes amis qui revient du Japon me raconte le fait suivant.
Naguère--hier--les Japonais se baignaient ensemble, hommes et femmes, nus dans les lacs aux bords desquels poussent les amandiers grêles. Et c’étaient des scènes charmantes que celles de ces mousmés aux cheveux d’encre, de ces petits hommes énergiques au teint de safran, jouant innocemment dans les eaux claires des lacs où des montagnes en pain de sucre mirent leurs cônes neigeux. Le bonheur de ces jours revit dans les estampes japonaises pour l’éternelle joie de nos yeux.
Mais les Japonais imaginèrent de nous emprunter nos canons, nos bateaux, nos ingénieurs, notre droit civil, nos vêtements, l’exercice à la prussienne, et nos idées morales. Nous leur enseignâmes la pudeur avec le reste.
En Europe, les hommes et les femmes ne se baignent ensemble que vêtus jusqu’au cou. Mettre, au bain, les hommes à droite et les femmes à gauche, naître à la pudeur, voilà la vraie civilisation!... Oui, mais ne plus s’amuser sur les bords de l’eau calme et moirée! renoncer à ces jeux traditionnels et charmants!
Les Japonais ont tout concilié. Dorénavant, à la surface du lac, pour séparer les sexes, on tend entre deux pieux... une ficelle.
J’aime l’offrande de cette ficelle mince, si mince, à la déesse de la Pudeur.
II
NATURE ET SOCIÉTÉ
Il y a la nature. Il y a la société.
Entre ces deux puissances ennemies, nous sommes fort mal pris. La société a mis des siècles à assurer son pouvoir. Elle nous tient aujourd’hui attachés dans des cadres étroits. De toute part nous sommes gênés, par les lois d’abord, mais plus encore par les préjugés, par les coutumes, par ces lois non écrites qui sont plus pesantes à nos épaules que celles du code. Enserré dans leurs mille liens, l’homme moderne étouffe.
Où retrouvera-t-il la liberté? où retrouvera-t-il la nature?
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Cet être garrotté par la société, il se sent naître à nouveau lorsque l’amour s’empare de lui. Alors il s’affranchit; il atteint du coup au plus haut degré de son individualité. Il se débarrasse joyeusement des entraves qui l’ont gêné jusqu’alors. Les forces de la nature le secouent d’une ivresse dionysiaque; la vie universelle coule dans ses veines. Il entre en communion avec l’univers entier et l’associe à ses transports. Il est pareil à un dieu.
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Mais cet affranchissement intérieur lui fait sentir plus douloureusement son esclavage. A ce moment il est déchiré entre la nature et la société qui se l’arrachent. Comme un héros, il entre en lutte avec les puissances du monde pour se frayer sa voie.
Et ce tragique conflit dans lequel est intéressé, non seulement l’individu, mais l’avenir de l’espèce, ne cessera pas d’être pour l’homme le spectacle le plus dramatique, le plus profondément humain.
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Le héros remporte-t-il la victoire sur la société? Un autre drame commence. Il lui reste à apprendre maintenant quelles sont les ruses de la nature.
Il découvre que la nature ne nous a pas donné l’amour en don gracieux et désintéressé. Il croyait naïvement qu’elle travaillait pour lui. Grande erreur! la nature est égoïste. Elle ne se soucie pas de nous, mais d’elle seule. Si elle a entouré l’amour des voluptés les plus vives, c’est qu’elle y trouve son compte. L’amour qui est pour nous une fin n’est pour elle qu’un moyen. La volupté est l’appât qu’elle dispose pour nous attirer dans ses pièges. Elle fait rayonner devant nos yeux le mirage d’un bonheur surhumain attaché à la possession de la femme aimée. Cependant elle ne voit que ceci: qu’en la prenant, nous la féconderons.
Ce que nous mettons en plus dans l’amour lui est indifférent. Peu lui importe que nous possédions notre femme ou celle d’autrui, que nous la soumettions par force ou par ruse, que nous la trompions ou que nous lui soyons fidèle; peu lui importent nos joies et nos larmes; elle ne nous dit qu’une chose: «Faites des enfants.»
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Or, c’est précisément ce que nous ne voulons pas faire. Ici nous l’emportons dans notre lutte avec la nature et déjouons ses ruses. Intelligents et avertis, nous allons cueillir la volupté sur les bords du piège, mais nous n’y tombons pas.
Nous prenons le plaisir, sans plus. Nous entendons jouir des avantages inestimables que la nature a attachés à l’amour, mais nous nous refusons à payer le prix qu’elle demande.
Nous avons là notre revanche bien personnelle et établissons du coup notre supériorité sur les animaux.
Les théologiens affirment que l’homme a une âme et que les animaux n’en ont point. Par là sommes-nous au-dessus de la nature, disent-ils, dans une classe à part, sans communication avec les espèces animales. Mais on peut affirmer avec une probabilité plus grande que la différence essentielle entre l’homme et les bêtes est dans ce petit fait que l’homme est capable, seul dans la création, d’arrêter à son gré les suites naturelles de l’amour. Les animaux n’aiment que pour se reproduire. Nous avons vaincu l’instinct et aimons pour le plaisir d’aimer. Voilà le propre de l’homme, voilà ce qui le met au sommet de l’échelle des êtres.
Cette supériorité, nous l’avons cultivée habilement jusqu’à exploiter à notre profit, de la façon la plus égoïste, l’acte que la nature voulait le plus désintéressé.
LE JEU NOBLE
Mæterlinck a décrit le vol nuptial de la reine des abeilles et du frelon qui la suit au plus haut des airs.
Il y a là une image exacte de la façon dont la nature opère pour améliorer l’espèce. Partout elle établit entre les mâles une rivalité. Le mieux doué l’emporte dans ce sport le plus nécessaire, le plus glorieux de tous.
Nous seuls avons perverti pour des arrangements sociaux les finalités naturelles. Dans l’espèce humaine des facteurs nouveaux interviennent et ce n’est pas toujours le meilleur individu qui a la victoire.
Pourtant, même dans l’arbitraire que nous créons, parmi les fins égoïstes que la société poursuit, la nature trouve moyen de reprendre quelques-uns de ses droits, et les physiologistes nous apprennent qu’il s’engage entre les centaines de spermatozoïdes déposés à l’ouverture de la matrice, une lutte émouvante, un passionnant concours de vitesse dont le but est l’ovule unique à féconder. Les spermatozoïdes se hâtent et ondulent à la manière des poissons. Celui qui est le plus vite arrive le premier à l’ovule, se fiche victorieusement en lui, le féconde. Lui seul, parce qu’il est le plus fort, triomphe et se perpétue. Les autres meurent, inutiles, après une course vaine.
Ainsi, grâce à la nature, y a-t-il un jeu noble, quelques instants de sport, à l’origine du plus disgrâcié d’entre nous. Il peut se dire que, quelle que soit sa faiblesse, la nature a fait pour lui ce qu’elle a pu, qu’elle a, même sur un mauvais terrain, institué un concours, une lutte, et assuré le succès du germe le plus vigoureux entre tant de germes médiocres. Il a donc la maigre consolation de penser, qu’étant données les circonstances adverses, il est le meilleur produit que la nature pouvait amener à la vie.
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Comme on voit, la nature a fait beaucoup pour nous.
Remercions-la encore de ce qu’elle nous ait laissé l’illusion tenace de notre liberté, grâce à quoi nous imaginons que nous avons voulu nos fautes, qu’elles nous appartiennent en propre, que nous aurions pu ne pas les commettre. Ainsi pouvons-nous caresser à loisir et chérir longuement les remords, les remords nécessaires, bienfaisants, purgatifs.
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On ne dira jamais assez combien l’idée (fausse) que nous nous faisons de notre liberté apporte d’agrément dans le jeu des passions.
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Et puisque nous en sommes aux actions de grâce, soyons reconnaissants à l’homme de ce qu’il a fait de l’amour. La nature nous l’a livré brut, acte physiologique et purement animal. Notre ancêtre pithécanthrope était d’une sensibilité médiocre, vite échauffée, tôt satisfaite. Comme nous l’avons cultivée, cette sensibilité grossière! Comme nous l’avons nourrie et développée! Nous l’avons amenée à une richesse, à une complexité si grande que finalement la civilisation, l’art, la pensée, tout est sorti de là et que les conquêtes les plus précieuses sont attachées à l’amour tel que l’homme sociable l’a créé.
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Y a-t-il une liberté intellectuelle véritable là où il n’y a pas une liberté réelle de l’amour?
Le puritanisme est la plus effroyable des prisons. On y devient, du reste, imbécile.
LA SOCIÉTÉ
Quels sont les rapports de la société, constituée comme elle l’est aujourd’hui, avec l’amour?
C’est simple. Elle emploie, vis-à-vis de l’amour, ses gendarmes. Elle oublie ce qu’elle lui doit, et l’on voit la morale et la religion liguées contre cette chose simple, naturelle, excellente: le rapprochement normal de deux êtres de sexe différent.
On ne comprend pas que la société et les gendarmes interviennent pour empêcher un acte sans lequel il n’y aurait plus ni société, ni gendarmes.
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Imagine-t-on ce que serait la société si l’amour en était banni, la sécheresse affreuse des cœurs, le triomphe d’une vaine idéologie, les calculs les plus bas affichés sans pudeur, la vanité régnant sans partage, l’intérêt maître du monde?
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Ce qui rattache, malgré tout, à l’humanité, tant d’êtres desséchés, c’est qu’ils ont été capables de suivre, ne fût-ce qu’un instant, un sentiment plutôt qu’un intérêt. Ils ont risqué quelque chose, ces êtres si prudents, ils ont eu un instant de courage, ces gens qui tremblent continuellement. Pendant une minute, ils ont été des hommes.
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On peut concevoir une société où l’argent serait sans utilité. Le jour où l’amour cessera d’avoir une prise forte sur les hommes sera celui de la fin du monde.
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La société a raison de traiter l’amour en ennemi, car il franchit d’un pied libre les petites barrières qu’elle a élevées avec tant de soin entre les gens, et ne respecte pas même la chose qui lui est la plus sacrée: l’argent.
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La société dit: «Les hommes aiment où ils veulent, mais il est préférable que les femmes aiment dans leur monde.»
On aime où l’on peut.
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A la suite d’un malentendu vieux comme le monde, l’amour avait gardé un pied dans le mariage. La société travaille à l’en expulser. Pour y réussir, elle a inventé la dot.
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Elle dit:
Le mariage doit être fondé sur le roc d’une affection durable. On ne doit mettre en commun que des intérêts permanents, des avantages sociaux de même nature. L’amour construit sur le sable. Il emploie n’importe quels matériaux. Il prend un malin plaisir à rapprocher ce qui, socialement, doit rester dans des castes opposées. Et puis il ne dure guère. «J’aime aujourd’hui, je n’aimais pas hier, aimerai-je demain?» Il est violent, transitoire et brouille-tout. Il n’en faut pas.
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Elle a presque réussi.
Dans une certaine bourgeoisie et dans le monde, la plupart des unions légitimes se font de nos jours à coups de marchandages et de concessions. Il faut que les pères et grands-pères s’agréent, que les mères se tolèrent, que les professions s’harmonisent (chez les notaires, on ne se marie qu’entre notaires!) que la religion, la fortune, les espérances, le rang soient égaux. Que d’histoires! On consulte aussi, pour la forme, le goût des fiancés, un goût convenable et ganté. Inspection rapide. Lui avec un soupir: «Il faut se faire une raison!»--Elle: «Il est plutôt bien... et puis je dois me marier.»
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On ne peut dire que la société ait tort. Cette vieille dame a vu les drames de l’amour; elle en connaît les dangereuses folies. Elle ne veut plus s’attacher qu’aux avantages réels, à ce qui dure et survit à l’individu. Les seuls biens qu’elle connaisse et qui puissent figurer au contrat sont les biens de fortune.
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Mais l’amour a ses revanches. Aussi la société gémit-elle continuellement: «Que de scandales!»
Pourtant ils sont le sel de la terre.
Si la société poussait ses principes jusqu’au bout, ce qu’à Dieu ne plaise, on verrait ceci:
Pour l’agrément de ses jours et, si possible, le charme de ses nuits, on choisirait une personne de goûts et de sexe complémentaires. Mais on insérerait au contrat la clause suivante: «Il est interdit aux époux d’assurer entre eux le développement de l’espèce.»
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Car il y a l’espèce.