Notes sur l'Amour

Part 1

Chapter 13,755 wordsPublic domain

CLAUDE ANET

NOTES SUR L’AMOUR

PARIS LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11

1908 Tous droits réservés.

DU MÊME AUTEUR

Voyage idéal en Italie (JEAN SCHOPFER).--Un vol. in 18. (Perrin et Cie, édit.)

Petite Ville.--Un vol. in-18. (Eug. Fasquelle, édit.)

Les Bergeries.--Un vol. in-16. (Calmann-Lévy, édit.)

La Perse en Automobile.--Un vol. grand in-8, (F. Juven, édit.)

IL A ÉTÉ TIRÉ DU PRÉSENT OUVRAGE:

_45 exemplaires numérotés sur papier de Hollande_

PRÉFACE

On ne trouvera pas ici une définition de l’amour. A quoi bon en proposer une nouvelle? Si vous n’avez pas été amoureux, les paroles les plus belles des poètes n’arriveront pas à vous donner de l’amour une idée même lointaine. Si vous en avez senti une fois la force, il n’est aucun besoin de le définir.

Chacun, du reste, se déclare renseigné et se juge capable de discourir sur ce sujet.

* * * * *

La plupart des auteurs qui ont parlé de l’amour se sont bornés à en décrire les effets. Ces effets varient suivant les milieux, les temps, les mœurs. C’est pourquoi chaque génération a le droit d’apporter à son tour une description des apparences changeantes que revêt l’éternel amour. Et c’est une besogne que l’on recommencera avec le même intérêt jamais épuisé jusqu’à la consommation des siècles.

* * * * *

S’il est une métaphysique de l’amour, je n’ai pas un mot à ajouter aux pages admirables que Schopenhauer lui a consacrées.

Si l’on se refuse l’émouvant plaisir des méditations métaphysiques sur ce thème, nous avons pourtant le droit d’affirmer que le seul but certain de la vie est la propagation de la vie et que, dans l’amour, il faut voir «l’action d’une force naturelle inexorable».

L’amour garderait sa beauté et sa puissance tragique, si chacun adoptait cette vue. Mais peut-être enlèverait-on à ses drames l’amertume qui leur donne le goût de la mort si l’on voulait reconnaître dans la naissance, le développement et la fin de cette passion, l’effet de lois naturelles, plus compliquées, mais aussi nécessaires et inflexibles que celles de la pesanteur?

* * * * *

La forme de ce livre surprendra peut-être, Je me suis interdit le discours. L’amour est un sujet qui souffre mal un exposé didactique. On sacrifierait trop à la rigueur d’une exposition méthodique. La forme de la dissertation avec ses points successifs et ses transitions obligées apparaît un cadre d’une inutile raideur pour y faire entrer cette matière vivante, diverse, ondoyante...

Alors des notes, brèves ou longues, directes toujours, entre lesquelles j’ai épargné au lecteur et à moi-même l’ennui des transitions.

Elles ont été prises au cours de plusieurs années. On ne se met pas à sa table un beau matin en se disant: «Je vais faire un livre sur l’amour.» Ayant écrit, sur ce sujet, des pages sans suite, au hasard des rencontres et des spectacles que la vie m’a offerts, j’ai relu un jour ces fragments épars et j’ai pensé que peut-être ils occuperaient sans ennui pendant une heure le lecteur que je me souhaite.

Ils sont parfois contradictoires. Qu’importe? Il y a un nombre plus grand de contradictions dans la nature qu’on n’en trouvera dans ce petit livre. Écrites à des époques diverses et dans des dispositions d’esprit différentes, ces notes vont tout de même, par des chemins détournés ou directs, vers un seul but qu’on entrevoit...

* * * * *

Je sais ce qu’on pourra leur opposer.

On dira qu’elles ne visent pas assez à donner un tableau de la réalité objective, qu’elles sont l’œuvre d’un homme, et que cela se sent trop.

Je serai heureux de lire sur ce même sujet le livre d’une femme. Je suis certain que si elle veut être sincère et que si elle se place au point de vue féminin, elle nous apprendra des choses intéressantes. Mais si elle veut parler en homme, il y a bien des chances pour qu’elle ne nous dise rien de significatif. Faisons donc chacun notre besogne. Notre seul effort doit être de voir clair et de ne pas nous laisser duper par les mots, par les préjugés et par les attitudes.

* * * * *

Du reste, l’effort que nous faisons pour décrire les choses dans leur vérité n’est-il pas vain? Quelques-uns arrivent et disent orgueilleusement: «Voici l’univers tel qu’il est.» Et, cependant, ils nous présentent l’image qu’ils s’en font.

Au moins n’ai-je pas été la dupe de cette illusion. La réalité nous échappe. Que savons-nous au delà des apparences? Les philosophes ont contemplé le monde; ils l’ont vu étalé devant leurs yeux avides; ils ont regardé ses montagnes déchirées, les forêts où le vent chante ou pleure, le flux et le reflux infatigable des mers, les ciels changeants, le cours immuable des astres, la foule pullulante des hommes,--et le cerveau de l’homme qui est à lui seul un monde plus complet que l’univers entier. Ils se sont abîmés dans leur contemplation; ils ont perdu conscience d’eux-mêmes. Maintenant ils vont saisir les secrets de la vie éternelle. Penchés sur l’univers infini, ils l’interrogent: «Qu’es-tu?» Et une voix sourde monte des profondeurs et leur répond: «Je suis toi.»

* * * * *

Il y a de quoi mourir de rire--ce qui est une solution--à voir les efforts désespérés que l’homme fait pour pénétrer par delà les apparences, pour dépouiller sa personnalité et refléter dans un pur miroir la vérité nue. Mais nous ne quittons notre individualité qu’au moment de la mort... et plus loin, nous ne savons rien.

* * * * *

Ce livre n’offre donc, comme tous les autres, qu’une interprétation des choses. On peut discuter la valeur artistique de l’interprétation ou son intérêt. Mais nul n’a le droit de me reprocher de ne pas donner une vue objective d’une réalité qui, différente pour chacun de nous, restera en elle-même éternellement ignorée.

* * * * *

C’est pourquoi je n’ai pas hésité à employer souvent le «je» dont on assure (je ne sais pas bien pourquoi) qu’il est haïssable. Stendhal, déjà, dans la préface de _L’Amour_ s’excuse de la nécessité où il est de parler de soi. On ne peut éviter cette difficulté. En ces matières, vous décrivez ou des expériences que vous faites, ou des aventures auxquelles vous avez assisté comme témoin. Dans l’un et l’autre cas, quelle que soit la peine que vous preniez pour le dissimuler, c’est votre interprétation que vous proposez au lecteur.

Et finalement il est peut-être plus modeste de dire: «je» que de vouloir ériger en vérité générale, ce qui n’est qu’expérience individuelle.

* * * * *

Je sais quelle est la malignité du monde.

Il est un certain nombre d’individus envieux et malades, qui, n’ayant rien à faire, s’occupent avec passion à brouiller les gens. Ils emploient leurs loisirs à colporter les nouvelles, à rapporter dans un lieu ce qui s’est dit secrètement dans un autre; ils sont d’une prodigieuse habileté à découvrir des intentions là où vous n’en avez pas mis, à trouver des ressemblances où il n’en est point. Ils ajoutent malicieusement à ce que vous avez dit, déforment les propos et les enveniment.

Écrivez-vous le mot «femme», déjà leur imagination s’enflamme; il ne leur en faut pas plus pour savoir à qui vous avez pensé, et, les moindres mots, ils les commentent, les interprètent, les développent: «... Une femme jeune, jolie, coiffée à la grecque et portant une robe Directoire... ce ne peut être que madame R...» Ils volent chez madame R... bouillants d’indignation:--«Voyez, disent-ils, voyez ce qu’il ose! Vous le recevez, vous le traitez en ami, et que va-t-il imprimer sur vous! Car c’est vous, c’est vous, vous dis-je. N’êtes-vous pas jeune, jolie? N’étiez-vous pas au bal hier en robe Directoire et coiffée à la grecque? Cet homme est un infâme!»

Le malheur est que cette scène se répète dans trois ou quatre sociétés différentes et que, dans chacune, on est également persuadé que c’est madame X... et nulle autre que l’auteur a dépeinte, car il est, grâce aux dieux, plus d’une femme jeune et jolie dans la ville, on donne encore des bals, et, comme personne ne l’ignore, les coiffures à la grecque et les robes Directoire sont à la mode cette année.

Faut-il répondre à ces gens mal intentionnés qu’ils se trompent et que je n’ai dépeint personne en particulier? Ce serait une étrange façon de reconnaître l’hospitalité des gens que de les diffamer dans ses écrits. Et, du reste, comment aurai-je trouvé des modèles dans le monde? Tous les hommes à qui je serre la main ne sont-ils pas loyaux, sincères, discrets, dépourvus de haine, exempts de jalousie, à l’abri des passions, bons pères, fidèles maris? Les femmes que j’ai l’honneur de connaître n’auraient-elles pas été choisies par le grand César dont l’épouse devait être au-dessus du soupçon? Comment aurai-je donné du piquant à mes descriptions et mis dans ces pages l’accent de vérité qu’on y trouvera peut-être, si je m’étais borné à tracer les portraits des braves et dignes gens dont je fais mon exclusive société?

Faut-il jurer ici que les mœurs que je décris et les traits de caractère que j’ai relevés, je les ai trouvés dans la planète Mars qui est habitée, comme chacun le sait, et où j’ai passé quelques années fort intéressantes à un moment où le séjour de la Terre m’était devenu fastidieux par l’excès de vertu de ses habitants?

Mais il est inutile de chercher à apaiser les gens aigris dont le métier est de semer la zizanie dans la ville. Et je ne ferai pour les gagner aucun serment inutile.

Les honnêtes gens verront suffisamment que j’ai évité avec soin dans ce livre tout ce qui pouvait, en visant un individu déterminé, éveiller une curiosité scandaleuse.

* * * * *

Je me suis servi souvent au cours de ces pages de confidences que j’ai reçues. Mais je ne pense pas en avoir fait un usage défendu et que personne puisse se lever et me crier: «Vous avez trahi la confiance que j’avais mise en vous.»

* * * * *

Par ailleurs on me dira: «Comment avez-vous ajouté foi à ce qu’on vous a raconté? Ne savez-vous pas que chacun se déguise pour ne se laisser voir que dans un costume et dans des attitudes avantageux?»

Il n’est, en effet, personne qui soit absolument sincère. Mais il est des heures où chacun, presque malgré lui, est poussé à dire la vérité.

Les femmes, elles-mêmes, qui mettent tant d’art à s’arranger, ont leurs moments de franchise. Ces grands enfants délicieux ont un irrésistible besoin de se raconter. Or il est difficile de mentir toujours et avec suite. A qui les écoute avec sympathie et avec un peu de clairvoyance, il n’est pas de secret que finalement elles ne livrent.

* * * * *

Si on se décide à publier un livre sur l’amour, il faut avoir les femmes avec soi.

Pourtant qu’ai-je fait pour me les concilier?

Quand j’y réfléchis, je suis épouvanté à voir que j’ai parlé, d’elles comme de nous, avec une sincérité naïve et dangereuse et que je ne leur ai pas offert, pour me les rendre favorables, les doucereux bonbons que nos confiseurs de lettres à la mode s’entendent si bien à confectionner pour leur plaire.

Mais elles ne s’y tromperont pas et reconnaîtront qu’il y a plus d’estime véritable dans la franchise dont j’use que dans les hommages serviles qu’on leur rend. J’imagine que les femmes,--ai-je tort?--ne font pas grand cas de qui les flatte et qu’elles ont un peu de mépris pour qui ne sait que s’humilier devant elles et s’abaisser?

Je ne dirai pour me défendre que ceci: Qui s’y connaît mieux en courage que les femmes? Ne sont-elles pas plus audacieuses que nous? Alors peut-être me pardonneront-elles d’avoir parlé librement d’elles,--en homme courageux.

* * * * *

Ceci est donc le livre d’un homme.

Ce n’est pas une raison, après tout, pour qu’il déplaise aux femmes.

* * * * *

On y trouvera peu de sentimentalité.

Pourtant, je ne pense pas que l’on s’y trompe et qu’on en juge le sentiment absent.

Mais la sentimentalité fade, poisseuse, universelle, non, je n’en veux pas.

C’est, en amour, quelque chose comme le joli en art. Et, par haine du joli, de ce qui est facile, qui plaît à tous, les artistes vont parfois jusqu’à la laideur qui, à force de caractère, a sa beauté.

L’abus affreux qu’on a fait, qu’on fait chaque jour, de la sentimentalité, cet apitoiement sans mesure, hors de propos, cette effusion radoteuse, ce balbutiement imbécile, le langage des fleurs et l’ânonnement des âmes, sont propres à donner le dégoût de l’amour à tout être un peu fier.

* * * * *

Comme je m’occupais à mettre ces notes en ordre, je reçus la visite d’un ami qui me demanda à quoi je travaillais. Et je le lui dis:

--Comment, s’écria-t-il, vous voulez parler de l’amour. Mais l’amour, c’est l’abjection, la crise de folie, la pourriture, la fin de tout!... Quel fléau, quelle peste, quel tremblement de terre, quel conquérant, a laissé dans le monde les ruines que l’amour y a amassées?... Auprès de lui, l’argent est innocent et sans tache. L’amour dégrade; il souffle le vol et la corruption; il ronge les moelles, rend le héros lâche et l’homme pareil à la bête; il...

--Arrêtez-vous, interrompis-je. Cela ne suffit-il pas pour montrer qu’il n’est rien au-dessus de l’amour, puisqu’il est, en effet, tout ce que vous dites... et tant d’autres choses encore.

NOTES SUR L’AMOUR

I

DE L’AMOUR

LA PEUR DE L’AMOUR

La peur de l’amour est un signe de vitalité moindre.

Les faibles s’épouvantent: «L’amour est une affreuse maladie. Fasse le ciel que je n’en sois jamais atteint. Songez-y! détruire un repos péniblement gagné! bouleverser les aises qui me sont chères, la régularité méthodique de ma vie, mes arrangements minutieux, mes calmes digestions!... Une aventure! Saurais-je y vivre? Comment en sortirais-je?» Et ils s’enfoncent dans leur médiocre quiétude. La seule image de l’amour les fait trembler.

Mais les forts l’appellent d’une voix haute. Cette crise terrible, nécessaire, magnifique, ils ne la redoutent pas. Ils savent que les âmes s’y trempent et qu’elles en sortent d’un meilleur métal. Vaut-il la peine de vivre si l’on ne connaît pas les joies et les douleurs extrêmes de l’amour? Ils aiment mieux en courir les risques graves que de végéter dans un égoïsme tranquille. Comme René, ils s’écrient passionnément devant la monotonie quotidienne de la vie: «Levez-vous vite, orages désirés!»

* * * * *

L’amour-passion est infiniment rare. Il faut, pour y atteindre, une certaine qualité d’âme. Il ne peut se développer en des êtres pleins d’eux-mêmes et de vanité.

* * * * *

Mais il n’est personne qui ne se flatte de pouvoir l’éprouver. Un étalon, s’il parlait, dirait à la jument qu’il saillit: «Je vous aime à la folie.»

* * * * *

La langue même prête à la confusion. On dit (quand on peut): «donner des preuves répétées de son amour.» A prendre cette expression à la lettre, quelle dépense diurne et nocturne de sentiment en ce pays!

L’AMOUR PHYSIQUE

Stendhal le définit brièvement: «A la chasse, une belle paysanne.» Et cette définition est probablement une des plus fausses qu’on doive à cet auteur exquis.

Je ne pense pas qu’au temps de Stendhal on rencontrât plus qu’aujourd’hui de belles et faciles paysannes à la chasse. De nos jours ce gibier est devenu rare. La faute en est sans doute aux braconniers.

Mais, pas plus au temps de Stendhal qu’au nôtre, on n’a goûté, en courant un lièvre, l’amour-physique dans sa beauté. Si, par hasard, on rencontre une jeune et jolie paysanne, on y trouvera peu de propreté, de l’odeur, la maladresse la plus gauche. Vous ne la déshabillerez pas en pleins champs, et il faut être affamé pour prendre un véritable plaisir à cet insuffisant contact.

L’amour physique, les professionnelles nous le donnent avec le raffinement et l’art nécessaires, dans le décor le plus propre à l’amour, qui est, non derrière une haie, parmi les vers et les limaces, avec la peur du garde champêtre, mais, toutes portes closes, en chambre chaude, entre draps fins.

Un grand nombre d’hommes ne connaissent que l’amour physique et s’en satisfont.

LE DON JUANISME

A côté de l’amour physique et de l’amour passion (faut-il dire que ces divisions tranchées ne sont que pour la commodité du discours et que, dans la réalité, on passe par mille ponts de l’un à l’autre?) faisons une place à un sentiment spécial qu’on appelle le don juanisme.

Il y a deux positions fort différentes du don juanisme. Elles ont été souvent confondues.

Le don juanisme peut être la recherche de l’absolu dans la passion. Don Juan veut la femme unique à laquelle il donnera l’absolu d’amour qu’il sent en lui. Il ne la trouve pas. Alors il va de femme en femme, jamais heureux, ou d’un si médiocre bonheur qu’il le rejette aussitôt. Et cette chasse passionnée, cette suite d’efforts aboutissant à de successives déceptions, l’espoir renaissant à chaque fois et chaque fois leurré, ont quelque chose de douloureux et de tragique. On ne songe plus à ses victimes, mais à don Juan lui-même qui serait ici le plus grand, le plus insatiable des amoureux.

Il est un autre don Juan. Celui-ci est tout dans le désir de conquérir, de jouer «au jeu dangereux» avec la femme et de gagner la partie.

Pour illustrer cette forme du don juanisme je cite les confidences que me fait R... Elles montrent que ce don juanisme ne constitue pas nécessairement, comme le précédent, un caractère permanent de l’individu, mais qu’il correspond peut-être à un âge de la vie.

«Pendant plusieurs années, me dit R... dominait en moi le désir de la conquête. Je voulais plaire et remporter des victoires; les plus difficiles étaient les plus belles. Ma première pensée, lorsque je voyais une femme nouvelle, était, non pas: «Est-elle facile?» mais: «Je l’aurai.» J’étais à la fois fièvreux à l’idée de la posséder et calme comme un calculateur tandis que je combinais les attaques propres à la faire tomber rapidement dans mes bras! Avec chacune la défense et l’attaque variaient. Suivant les jours et leur humeur, je jouais l’indifférence avec la coquette; j’étais tendre et léger avec la femme grave, sérieux avec la frivole. De même qu’au jeu des vingt questions, les véritables amateurs s’interdisent de gagner par des moyens trop faciles, je ne me permettais pas de biseauter les cartes dont je me servais. Je ne voulais devoir ma victoire qu’à la science et non au hasard. Suivant les circonstances, je ralentissais l’allure jusqu’à me faire désirer; d’autres fois, je poussais une pointe si hardie, si inattendue, que la place succombait avant même d’avoir aperçu le danger. Ailleurs, je jouais une partie subtile, une guerre toute en sous-entendus, d’attaques sournoises et de fausses retraites. Un mot jeté à temps peut avoir d’infinies répercussions, vibrer des mois et des mois dans une âme soudain inquiète.

»Du reste, étant donnée la vitesse variable selon laquelle elles évoluaient, je pouvais sans peine mener plusieurs affaires de front et les pousser jusqu’à leur fin.

»Je prenais à ce jeu un plaisir extrême. En est-il un plus beau, un plus émouvant au monde?... Avoir en face de soi une adversaire que l’on est prêt à aimer! La combattre et la désirer à la fois! Voilà une sensation rare... Quelle minute, celle où l’on dévêt pour la première fois une femme qui a opposé une longue résistance! Elle vous a accablé de ses hautaines rigueurs, elle a cru vous échapper!... Maintenant vous la tenez! Elle est là, nue devant vous, elle tremble, elle s’affole! Elle est à vous! Prenez-la...

»Mais lorsque je l’avais prise, elle ne m’intéressait plus. Je ne m’attachais pas. La lutte terminée, je m’en allais à d’autres conquêtes. Mon bonheur était dans la lutte et la victoire, non dans la possession.

»Au sortir de l’adolescence, je vécus ainsi pendant une dizaine d’années.

»Vers trente ans je compris que je pouvais demander et donner plus aux femmes, qu’il y avait beaucoup d’orgueil et peu d’amour dans la lutte que j’avais engagée contre elles. Un monde nouveau, celui du sentiment, me fut révélé. Je n’avais fait que l’entrevoir. Alors seulement je sus ce qu’était l’amour...

»L’instinct don juanesque n’était pas tout à fait mort en moi; il se réveillait parfois, mais pour de brèves périodes et je n’y trouvais, malgré un vif plaisir, que d’incomplètes satisfactions...»

* * * * *

Les débuts de l’amour, avant la première caresse, sont délicieux. Les heures passent dans une exaltation colorée et légère où la crainte d’échouer ne se mêle pas encore à la pensée du bonheur espéré. Il serait d’un suprême raffinement de ne voir alors que rarement celle que l’on commence à aimer. C’est le premier degré de l’amour; il faut le prolonger; il est exquis. Peut-être faudrait-il ne pas le dépasser?

Mais persuaderez-vous à la rose en bouton de rester bouton? Elle grandit sous le ciel favorable, s’ouvre de plus en plus, jusqu’à ce qu’elle s’épanouisse enfin au grand soleil, au grand soleil meurtrier de midi.

* * * * *

Les commencements de l’amour sont troubles, incertains, et pareils à ceux des fleuves. Là où le fleuve prend sa naissance, il suffirait, semble-t-il, d’un léger barrage pour en changer le cours. A sa source il irait ici ou là, indifféremment. Mais une fois qu’il a trouvé sa pente, il n’est pas de puissance, divine ou humaine, capable de l’arrêter. Sûr de sa route, il s’en va, malgré mille détours, vers la mer qui l’appelle.

Ainsi en est-il de l’amour. Peut-être pourriez-vous, au moment qu’il naît, l’étouffer? Il est né,--il est trop tard. Il vous entraîne maintenant jusqu’à la mer, là-bas, jusqu’à la mer où tous les fleuves se perdent et meurent.

* * * * *

L’homme prudent dit: «Si vous voyez une femme qui vous plaît, fuyez avant que de la connaître.»

On pourrait aussi ne pas vivre.

* * * * *

On a vu des gens qui s’aimaient prendre leurs jambes à leur cou pour se fuir. Ils étaient affolés par la peur à ce point qu’ils n’ont pas su où ils couraient et se sont soudain trouvés essoufflés, à demi morts, dans les bras l’un de l’autre.

* * * * *

De mélancoliques rêveurs ont affirmé que l’amour, même heureux, ne donnait que déceptions. Ces gens ont tristement vécu et n’ont même pas su regarder autour d’eux.

Ils auraient vu qu’à la vérité l’amour s’égare souvent, ou s’ignore. Mais lorsque deux êtres s’aiment réellement et s’appartiennent, ils ne supportent pas l’idée d’être privés l’un de l’autre. Ils savent qu’ils ne trouveront pas ailleurs le bonheur qu’ils réalisent ensemble.

Il est important de noter, à ce sujet, que les drames passionnels éclatent le plus souvent après la possession. Croit-on que c’est un bien négligeable, un néant, une déception, ce pour quoi les hommes jouent leur existence, et qu’ils estiment plus précieux que l’honneur et que la vie?

Et qu’on ne dise pas qu’ils risquent leur existence pour une chimère, pour un fantôme de leur imagination, non, c’est pour quelque chose qu’ils connaissent et dont ils sentent encore l’aiguillon au profond de leur chair.

L’ÉPREUVE DE LA CHAIR

On aime une femme à en perdre le sommeil et l’appétit. Tant qu’on ne l’a pas possédée, on ne sait rien sur le bonheur ou la déception qu’elle vous apportera.

Vous l’adorez; vous faites pour l’obtenir cent folies dommageables; elle cède; elle est à vous. Au sortir du lit, elle vous devient indifférente; vous vous êtes trompé; vous ne l’aimez plus.

Rien à l’avance ne peut vous renseigner.