Notes sur l'Amour

Part 4

Chapter 43,894 wordsPublic domain

Les hommes qui ont eu le plus de succès n’en sont pas exempts. Un trouble qu’ils connaissent bien s’empare d’eux; ils ne font rien pour le vaincre. Ils savourent la joie inaccoutumée d’être gênés en face de la femme qu’ils aiment; ils gardent le silence ou ils parlent trop, et sont conscients de cette nervosité qui n’est pas sans analogie avec celle que l’on ressent au moment de partir pour un grand voyage. Ce trouble même les renseigne sur leurs sentiments; ils l’attendent avec impatience, ils saluent sa venue avec joie.

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Une autre émotion précieuse est celle que l’on éprouve à rencontrer au bal sa maîtresse le soir même du jour où elle s’est enfin donnée à vous. Et lorsque vous êtes le premier amant, l’émotion est d’une qualité plus rare.

Elle est là, dans un salon, sous la lumière adoucie des lustres. Des indifférents s’empressent autour d’elle. Vous la regardez et vos regards se heurtent à la robe.--Il est inouï de constater à ce moment combien une robe cache un corps de femme! Une femme décolletée offre sa tête et ses épaules; puis soudain, voici de l’étoffe impénétrable; il semble que la chair s’arrête à la ligne que la robe trace sur la poitrine; la robe paraît être née avec la femme, faire partie d’elle, avoir poussé jusque là; on ne pourrait enlever la robe sans écorcher la femme!

Vous regardez donc votre maîtresse décolletée. Auriez-vous imaginé qu’elle fût aussi peu changée d’elle-même? Elle est pareille à ce qu’elle était hier et chaque jour. Elle parle de ceci, de cela, comme si rien n’était survenu dans sa vie, comme si, il y a quelques heures, elle n’avait pas pleuré et crié de bonheur dans vos bras... Vous en arrivez presque à croire qu’il ne s’est, en effet, rien passé entre vous. Vous cherchez sur ses épaules la trace de vos baisers. Les épaules n’en ont pas gardé la marque. Vous descendez plus bas. Une onde de chaleur vous court dans les veines. Ce qui est caché à tous sous cette robe miraculeusement hermétique, elle vous l’a révélé aujourd’hui même. Vous l’avez possédé, c’est votre bien. Elle l’a donné à vous seul, après quelles luttes!... Et ces imbéciles qui ne soupçonnent rien!...

Elle ne vous a pas encore vu; mais elle vous a deviné, elle sait que vous êtes là. Elle est plus belle ce soir que jamais. Ses yeux un peu battus ont plus d’éclat; sa chair que vous avez couverte de baisers fervents rayonne de bonheur. Vous êtes si ému que vous restez à l’écart, craignant que l’on entende les battements de votre cœur.

Elle tourne enfin la tête. Son regard, une seconde, cherche le vôtre, entre en vous. Vous formez les yeux de volupté, et, au milieu de la fête, des lumières, des bijoux des femmes, des habits sombres des hommes, vous revoyez soudain ses pieds nus sur vos tapis.

L’INSTINCT DE REPRODUCTION

B... n’a jamais été amoureux que de femmes saines et propres à mettre de beaux enfants au monde. Et chaque fois qu’il a aimé une femme, il a eu l’impérieux désir de se reproduire en elle. Il voulait la posséder, jouir d’elle et, aussi, lui faire un enfant. Il était ému à la pensée que sa substance se développerait et vivrait dans cette femme si belle, et qu’un être nouveau, plein d’ardeur et de beauté, naîtrait de cette union passagère.

Il m’assure qu’il n’a jamais caché ce désir aux femmes auxquelles il faisait la cour. «J’aimerais avoir un enfant de vous, leur disait-il, un être qui serait à la fois vous et moi, notre chair et notre sang indissolublement unis.»

Voilà une forme de déclaration à laquelle les séducteurs n’ont pas habitué les femmes.

Faut-il ajouter à l’honneur des femmes que B... passe pour avoir eu de rares et grands succès et pour avoir réussi là où d’autres avaient échoué?

Il est vrai qu’une fois en possession de la femme qu’il aimait, le raisonnement, la prudence, venaient combattre l’instinct et avaient raison de lui.

La chose intéressante à noter est l’existence de cet instinct de reproduction arrivant jusqu’à la conscience.

LES RÊVEURS ET LES AUTRES

Il est des hommes que l’amour déprime. Sont-ils amoureux, ils ne peuvent proférer un mot, sont incapables d’exprimer leur passion autrement que par des larmes. Ils ne font une cour habile aux femmes qu’autant qu’ils ne les aiment pas. Sitôt que le sentiment entre en jeu, ils sont anéantis. C’est en somme pour eux (et par un homme de ce tempérament) qu’a été écrit _L’Amour_ de Stendhal. «Un excès d’émotion paralyse une âme tendre», dit-il à peu près.

Mais les grands passionnés ne sont pas des rêveurs. Ce sont des hommes dont l’amour décuple l’énergie. Lorsqu’ils aiment, le monde leur appartient, rien ne résiste à leur élan. Taciturnes à l’ordinaire, ils deviennent éloquents. Des forces insoupçonnées jaillissent d’eux.

Les rêveurs prétendent que seuls ils savent aimer et que l’amour n’existe que dans les larmes. Mais les femmes ne sont pas de leur avis.

Je connais un homme qui est jeune, beau, séduisant. Il a eu beaucoup de succès. Des femmes se sont éprises de lui; il a joué avec elles fort agréablement. Nul doute qu’en certains milieux, il ne passe pour un don Juan. Il prend avec les femmes le ton qui convient; il leur fait une cour vive et légère, les juge avec une suffisante précision. Il les a; mais il ne les aime pas.

Dès qu’il est amoureux, et cela lui est arrivé plus d’une fois, sa finesse, son assurance, son esprit disparaissent. Il est anéanti, perd tout empire sur lui-même, ne dit que des platitudes, intervient mal à propos, sent sa maladresse, devient de plus en plus nerveux, finit par se rendre impossible et par se faire renvoyer. Cet homme malheureux n’a pas réussi à toucher les deux seules femmes qu’il a aimées passionnément.

A l’opposé, je vois un homme qui n’a jamais fait la cour à une femme, même pour s’amuser, s’il n’avait pas pour elle au moins une nuance de sentiment. Mais il a réussi auprès de toutes celles dont il a été amoureux. Une femme qui l’a aimé me disait (chaque fois qu’une femme vous dit une chose intéressante et vraie, elle use du discours indirect et attribue à une amie l’expérience qu’elle vous raconte. Pour la simplicité du récit--et aussi pour sa vérité--je rétablis le discours direct):

«Personne ne peut savoir, qui ne l’a éprouvé, ce qu’était X... lorsqu’il était épris d’une femme. Une force irrésistible émanait de lui. On se défendait aussi longtemps qu’il vous était possible. Mais du jour où il vous avait attaquée, on se sentait perdue...»

DÉDOUBLEMENT

Il est des gens qui, au plus fort de la passion, conservent la faculté de se voir agir. Un spectateur conscient assiste impassible aux folies de l’être amoureux.

Le beau B. de R... me dit: «J’ai souffert souvent de ce dédoublement de moi-même, et, chose curieuse, moins lorsque je m’amusais avec les femmes que lorsque je les aimais. J’ai connu une fois la grande passion, celle qui vous chavire tout entier, qui vous fait perdre le sommeil et l’appétit. Je ne pouvais approcher que difficilement de la femme que j’aimais. Il y avait, entre nous, des obstacles presque insurmontables. Je fus amoureux d’elle pendant trois mois avant de la voir seule. Enfin, le hasard de la vie de Paris fit que je dus la ramener un jour en voiture chez elle. A peine la voiture commençait-elle à rouler que je parlais; je le fis, en phrases coupées, heurtées, avec une passion enfiévrée par une attente si longue. Ce fut une vraie déclaration avec les mouvements d’éloquence et les admirables folies que l’amour dicte. Eh bien, tant que dura cette déclaration, et elle fut longue, je m’étonnai du son inaccoutumé de ma voix. Elle était changée, étrange; je nasillais affreusement, et je m’en apercevais; je me disais à moi-même au même temps où je m’exprimais avec tant de chaleur: «Tu es absurde, voilà que tu parles avec l’organe ridicule, insupportable d’un bas acteur comique, crois-tu toucher le cœur de cette femme avec ton accent de pitre?» Et j’essayais de me corriger; je prononçais deux ou trois mots froidement avec ma voix ordinaire, puis la passion l’emportait, et je recommençais à nasiller...

«Et c’est ainsi qu’à l’heure la plus émouvante de ma vie, un témoin caché en moi me jugeait et se moquait de ma voix changée.»

LE COQ DU VILLAGE

Les hommes à succès ne sont pas sans s’apercevoir, s’ils ont un peu de clairvoyance, que les succès leur sont surtout faciles dans le petit cercle où ils ont accoutumé de vivre. Une fois qu’ils y ont conquis une femme, leur avenir est assuré.

Les habiles restent dans le pays dont ils connaissent les habitants et les mœurs. Ils y sont entourés d’un incomparable prestige. On les croit invincibles; cela suffit pour qu’ils le deviennent. Ils ont l’autorité qui ne se discute pas.

Le monde parisien, divisé à l’infini en petites paroisses, est plein de coqs de village. Chacune de ces paroisses a un homme à succès qui la régente. Il opère dans deux ou trois maisons choisies; il y connaît les tenants et aboutissants de chacun, les avenues qu’il faut suivre et qui mènent au succès. Il donne ainsi la bataille sur le terrain de son choix. Sa sagesse est de n’en pas sortir.

Arrive-t-il dans un cercle inconnu, il ne fait rien qui vaille. En vain prend-il des airs avantageux. On ne sait ni qui il est, ni ce qu’il a fait. Et si l’on dit de lui: «C’est un tel; il a eu des succès», les femmes le regardent à peine et murmurent dédaigneusement: «Est-ce possible? Vous vous trompez.»

DE SUIVRE LES FEMMES

J’ai connu un homme qui suivait les femmes dans la rue, en tramway, à pied ou en voiture. Ça l’a mené, après quelques années, dans une maison de santé où on le douchait en vain, chaque jour, pour ramener la raison qui l’avait fui.

Comme il était, au temps de sa jeunesse, doué de quelque intelligence et qu’il avait l’esprit de méthode, il s’était fait un plan de Paris à l’usage des suiveurs. Il savait en quelles rues, devant quels magasins, à quelles heures et en quelles saisons, les chasses étaient les meilleures. En marge du plan figurait un tableau sur lequel on voyait le rendement de chaque quartier. On y lisait, pour une ligne de tramway, le chiffre: six pour cent. Une autre ligne donnait huit; la rue de la Paix était à cinq; un grand magasin de la Chaussée-d’Antin montait à seize pour cent. Mais le meilleur résultat était obtenu en été, sur une ligne de banlieue, celle qui va de la Gare de l’Est au Perreux, où, sur cent femmes que l’on abordait, on était accueilli favorablement par vingt-deux d’entre elles.

Le nombre des ratés est considérable. Admettons, en moyenne, que notre homme réussît auprès d’une femme sur quinze. Mais ici, comme à la chasse, le plaisir de la poursuite est grand et se suffit presque. Il s’y livrait avec passion, les nerfs tendus; c’était déjà une joie aiguë et dangereuse. Il suivait entre dix et vingt femmes chaque jour. Il ne s’émouvait ni des rebuffades, ni des marques de mépris qui ne manquaient pas. Du reste, il avait acquis du tact. Il sentait assez vite quelles étaient ses chances de succès. Ce que disait la femme ne lui importait guère et il n’y prêtait pas d’attention. Cela débutait toujours par de la colère, rarement par un éclat de rire. Colère ou rire, il continuait sans se laisser troubler.

Comme nous lui objections qu’il choisissait des femmes d’allure provocante et facile, il répondait qu’il était attiré, au contraire, par la tenue et les apparences les plus correctes, par la distinction et la réserve. Il convenait avoir été dupe, il est vrai, de professionnelles qui imitaient à s’y méprendre les façons des femmes du monde, et ne s’être aperçu de son erreur que dans la chambre de l’hôtel meublé, mais il tenait pour assuré qu’il y a, dans le monde, comme dans la petite bourgeoisie, des femmes que l’on ne peut avoir qu’ainsi, par surprise, et qui préfèrent l’aventure sans lendemain avec un passant à la liaison dangereuse avec un homme de leur cercle. En outre, les étrangères étaient d’un sûr rapport, car elles viennent à Paris pour s’y amuser, et, ne connaissant personne, sont heureuses que le hasard mette un homme entreprenant sur leur chemin.

Notre ami était plutôt bien de sa personne, grand, les cheveux crépus, l’œil en amande; du reste, très vulgaire. Mais, à l’étonnement des hommes bien élevés, la vulgarité est le défaut qui déplaît le moins à la plupart des femmes.

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Un homme délicat, cherchant une maîtresse, consentira-t-il à la prendre dans la rue? Le seul fait qu’elle s’est laissé aborder ne suffira-t-il pas à la classer dans son esprit parmi les femmes faciles et folles, et à empêcher le charmant et indispensable travail d’idéalisation que Stendhal appelle «la cristallisation».

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Dans la rue on peut rencontrer le plaisir. Il ne faut pas en faire fi. Est-ce donc rien de croiser une jolie femme, de s’arrêter aussitôt, de renoncer à la course projetée, de se mettre à la suivre? Elle marche d’un pas décidé sur le trottoir, et tout près d’elle, dans son odeur, vous allez, joyeux, en pensant à l’aventure prochaine. Vous la regardez, vous la respirez... Qui est-elle? Comment vit-elle? A-t-elle une âme légère de petite femme prête à se donner?... Elle sera charmante en déshabillé?... Je caresserai ses hanches arrondies comme les flancs d’un vase. Ah! les jolis cheveux... Que répondra-t-elle quand je l’aborderai?... Il faut l’amuser, la faire rire. Une femme qui rit est désarmée... Je sens que je gagnerai la partie. Nous aurons l’un par l’autre une heure de notre existence embellie... Je ne sais rien d’elle. Je ne la connais pas. J’entrerai violemment dans sa vie pour en sortir aussitôt. Il n’est de plaisir que bref et sans lendemain. Hâtons-nous de le cueillir».

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Mais les hommes raffinés savent que même le plaisir demande plus de préparation. Ils ne sont pas disposés à le goûter dans une chambre d’hôtel en compagnie d’une passante douteuse. Ils savent aussi les risques de ces rencontres. S’ils suivent une femme dans la rue, ils sont assez sages pour s’amuser un instant de cette poursuite, mais l’aventure charmante se noue et se dénoue dans leur imagination.

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Il faudrait se faire une règle: s’interdire le plaisir facile de suivre et d’aborder les femmes dans la rue.

Alors, le jour où l’on en rencontre une qui vous fait rompre avec vos habitudes et mentir à votre passé, c’est qu’elle en vaut vraiment la peine.

AUTRES CHOSES

On voit des hommes, par ailleurs délicats, aimer des femmes qui sont à tous, qui ont eu cinq cents amants, qui se donnent à la nuit.

Pourtant ils les aiment; ils leur murmurent des mots ardents; ils scrutent leurs yeux; ils frémissent de passion dans leurs bras.

L’énorme cortège de leurs prédécesseurs lointains et immédiats, de ceux qui ont passé là les nuits précédentes, ne les gêne pas. Ils aiment ces filles comme un autre aime une femme qu’il a prise vierge et qui ne sera jamais qu’à lui.

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Ce goût de la fille est étrange. Mais il existe. L’idée qu’une femme a appartenu à d’autres excite certains hommes au lieu de les paralyser. Ils veulent user d’un corps qui ait déjà servi. On en voit qui préfèrent prendre pour femme légitime une fille. Je connais des familles où, de père en fils, les hommes ont épousé leur maîtresse qui était parfois leur cuisinière.

Chez ces gens un peu bohèmes, il y a au moins une tradition, celle de la fille.

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Il est des hommes nés pour la vie de famille. Ils l’ont toujours menée. Elle leur est indispensable. Ils ont vécu, comme on dit, dans les jupes de leur mère. Lorsqu’ils quittent le foyer maternel, ils souffrent horriblement de la solitude. Ils seraient d’excellents maris, mais il n’est pas possible de se marier jeune. Il faut faire ses études, établir ses affaires avant que la société autorise à prendre une épouse et à fonder une famille légitime. Alors ils s’acoquinent avec la première venue. Et les voilà collés.

QUELQUES HOMMES

R... est un homme peu compliqué, car il n’est que double. Il est de tempérament passionné et d’âme bourgeoise. En tant qu’homme passionné, il s’éprend successivement de femmes diverses; en tant que bourgeois, il supporte mal de ne les avoir que comme maîtresses. Il rêve d’un bonheur légitime, public et approuvé par la société. Alors il épouse sa maîtresse; il l’épouse pour un an ou deux, puis il divorce.

Ainsi tout se passe-t-il suivant les convenances sociales et conformément aux lois de l’État.

Il en est aujourd’hui à sa sixième femme légitime. Mais, patience, il n’a que cinquante ans, il arrivera à la douzaine.

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Si l’on cause d’amour dans le cercle, V... prend des airs mystérieux. Il a la bouche cousue; il ne parlera pas, quoi que vous disiez. Il ne sait rien, il est discret comme une tombe.

Vous êtes depuis une minute seul avec lui que, déjà, il vous avoue qu’il est amoureux. Ne le poussez pas, car il ajouterait aussitôt, sur un ton de stricte confidence, qu’il aime une femme du monde et qu’elle le paie de retour. Il dira aussi, sans en être prié, qu’il n’en est pas à sa première aventure, que cela a été sa fortune de se promener depuis dix ans au milieu de fleurs délicates parmi lesquelles il n’a eu qu’à cueillir. N’ayez pas l’air de douter de ce qu’il vous raconte, car il est prêt à vous nommer les femmes qui lui ont appartenu et même sa maîtresse de l’heure présente.

V... est gros et court, chauve et barbu; il a les genoux cagneux et les pieds plats; il est sans nom et sans fortune. Les seules femmes dans l’intimité de qui il ait pénétré sont de pauvres filles qu’il ne connaît que par leur prénom. Elles lui coûtent un louis pour la nuit.

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Est-il possible d’unir plus de finesse d’esprit à plus de maladresse dans les affaires d’amour que ne le fait S...?

Nul mieux que lui n’aiguise pour les femmes des compliments alambiqués, ne leur décoche des traits plus charmants. Il les traite comme des déesses qui n’auraient jamais quitté l’Olympe pour s’encanailler sur la terre.

Quel bizarre mélange de qualités et de défauts en ce garçon!

Il est à la fois vaniteux et timide, ostentatoire et gêné, et soudain il mêle étrangement au marivaudage la vulgarité.

Je l’ai vu faisant un jour une cour précieuse, mignarde, à une jeune femme qu’il n’abordait qu’après d’infinis détours. Ayant longtemps évoqué des images rares, il se tut.

La jeune femme, après un silence, lui dit:

--Vous rêvez à la lune, S...?

--A la vôtre, répondit-il, avec le plus fin, le plus délicat des sourires.

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C... arrive au cercle à six heures. Il court à une table et commence une lettre. Tandis qu’il écrit, il pousse des soupirs d’aise; il s’arrête, il regarde dans le vague, les yeux ravis. Bientôt il lui faut un confident; il s’adresse à D... qui lit un journal près de lui.

--Je fais cette lettre, lui dit-il, pour une femme que j’adore. Je la quitte à l’instant. Nous avons passé une après-midi inoubliable. O volupté! O caresses!... J’en suis encore frémissant et il faut que je lui écrive au sortir même de ses bras...

Les mots volent sous sa plume. Il a fini, il cachète l’enveloppe, il appelle le chasseur et à voix haute:

--Porte ceci au numéro 63 de la rue de Bassano, c’est un hôtel privé. Remets-le en mains propres. Va.

Cela fait, il s’asseoit près de son ami et lui explique longuement combien le secret ajoute de prix à l’amour.

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F... va dans le monde. Il y a des amies. Il entre dans un salon et trouve dix femmes charmantes avec qui causer. Près de l’une d’elles, il s’installe dans un coin écarté. Il lui parle bas, mais avec animation; il trouve des mots heureux, presque tendres; un instant, il lui prend la main; ses yeux brillent. Souriante, elle l’écoute avec complaisance.

De loin on les surveille sans méchanceté. On se dit: «Ils s’aiment ou ils vont s’aimer; ils sont libres l’un et l’autre; F... est un garçon discret, de commerce sûr; elle est charmante, timide et fière, prête à se donner à un ami véritable. Cette soirée sera décisive pour eux.»

Cependant le temps passe. F... se lève; il ne peut se décider à quitter sa compagne! enfin il prend congé, il sort. Il attendra, sans doute, son amie à la porte et la reconduira chez elle. Ils connaîtront enfin un juste bonheur.

Mais non, à peine sur le trottoir, il hèle une voiture et donne au cocher l’adresse d’une maison où s’éteindra dans des bras serviles l’ardeur qu’il a gagnée auprès d’une autre.

IV

QUELQUES CONSEILS SUR LE CHOIX D’UNE MAÎTRESSE

On ne choisit pas sa maîtresse. Elle vous tombe dessus; quelques-uns ajoutent: comme une tuile.

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Pourtant il est des hommes à qui la multiplicité des bonnes fortunes permet le choix. Ils ont eu vingt ou trente maîtresses, j’entends de celles qui comptent. La femme qu’ils gardent est vraiment de leur choix. Elle leur donne, qu’ils en soient conscients ou non (ils ne s’en aperçoivent souvent que lorsqu’ils l’ont perdue) la qualité d’amour qu’ils préfèrent. Ils sont plus heureux que mon ami X... qui n’a eu qu’une femme dans sa vie, n’ayant su se détacher de la première qu’il a connue.

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C’est pourquoi on peut se risquer à te donner, ô jeune homme que l’on voudrait être, quelques conseils sur le choix d’une maîtresse en s’excusant à l’avance du ton didactique qu’implique un conseil donné. Dis-toi, du reste, qu’il y a mille façons de réussir auprès des femmes. Celle que je te propose ne m’appartient pas. Je l’emprunte à ton intention à la sagesse des siècles dont d’autres tireront des enseignements opposés, et non moins efficaces.

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Mais avant d’aller plus loin, il convient de dire le charme des moments passés à la recherche de celle qu’on aimera.

C’est une heure exquise, celle qui précède l’amour. On sent frémir en soi d’ardeur et d’impatience le jeune dieu enchaîné. L’attente est une fièvre délicieuse... L’univers est ouvert devant vous. Ses trésors sont là. L’amour d’une femme vous donnera l’empire du monde... Une inconnue passe... Est-ce elle, enfin?... De quels yeux suprêmes vous la regardez! Les mots qui vous montent aux lèvres viennent du profond de l’être. Une angoisse divine vous étreint!... Mais non, vous vous éloignez, vous voulez quelque chose d’intense qu’elle n’a pas. Vous voulez plus, et plus encore!... Une autre! Une autre!... En chasse!

Et l’on vit des heures passionnées dans l’attente du bonheur.

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Cependant tu méditeras ces quelques conseils préalables, petit bréviaire que je t’offre, sage jeune homme, à feuilleter dans les heures de solitude.

Ne crains pas de rester silencieux dans le monde si l’on y parle d’amour. Ceux qui se dépensent dans le cercle s’épuisent inutilement. Ce n’est pas en public que tu veux briller.

Ce que tu as à dire, garde-le pour le particulier. Lorsque tu seras assis à côté de la femme à qui tu veux plaire, sors de ta réserve. Étonnée de ce changement d’attitude, elle comprendra qu’elle en est la cause et t’en saura gré. Explique-lui que si l’on est plus de deux personnes, on parle pour la galerie et que cela est dénué d’intérêt; il est des choses si belles qu’elles ne souffrent pas d’être exposées en public.

Ne tombe pas dans l’erreur commune à tant de jeunes gens de parler de l’amour avec légèreté. Ne crains pas d’être grave et convaincu. Les femmes, même les plus frivoles, sont enchantées qu’on les prenne, ne fût-ce qu’un instant, au sérieux.