Part 5
... Le jour finissait en apothéose sur la vallée lugubre, enserrée entre des montagnes sévères et de petites collines sèches, arides, sans une herbe, d’une couleur terne de fumée rousse.
Des reflets d’incendie coulèrent sur les rochers, qui prirent des teintes de braise obscure.
La chamelle, affalée sur le sol ardent, vivait encore, résignée.
Pourtant, tout à coup, un long spasme agita son corps, depuis ses pattes étendues jusqu’à sa petite tête aux longues dents jaunes, aux grands yeux doux et douloureux qui pleuraient.
Et ces vraies larmes, lourdes et lentes, étaient d’une poignante et très déconcertante tristesse, sur cette face de bête primitive, soudain si étrangement rapprochée de notre humanité, dans l’angoisse de la mort.
... Après, ce fut une grande convulsion. Les pattes remuèrent, repliées, comme pour fuir.
Puis, le long cou souple s’étendit, se rejeta en arrière, en un geste d’un abandon suprême.
Les yeux devinrent vitreux, s’éteignirent. Le poil terni, les membres raides, Messaouda, la chamelle grise, était morte[14].
[14] Variante:
Le poil terni, les membres raides, comme aplatis contre terre et diminués déjà, Messaouda, la chamelle grise, était morte.
... Depuis trois jours, le convoi de Béchar avait passé sur la route, dans la vallée de Mélias.
Midi. Le soleil dardait à pic sur les dalles noires. La carcasse de la chamelle morte s’ouvrait béante.
Sur le long cou, parmi les vertèbres à nu, sur la petite tête, des lambeaux de poils soyeux subsistaient, souillés de sang coagulé. Sur les côtes, une peau mince restait tendue, avec des transparences rouges.
Au hasard des combats nocturnes, les chacals et les hyènes avaient ouvert le ventre de Messaouda, arrachant les entrailles et les viscères, qu’ils s’étaient ensuite disputés rageusement, avec des ululements funèbres.
Au soleil, des légions d’insectes nécrophores, d’un noir nuancé des saphirs et des émeraudes splendides de la putréfaction, grimpaient à l’assaut de la charogne.
Par petits lambeaux ils la dévoraient, hâtant l’œuvre de sa destruction.
Avec, jusqu’au tréfonds de leur chair mortelle, la crainte obscure des choses de la mort, les chevaux pointaient leurs oreilles nerveuses et s’écartaient brusquement des restes de Messaouda, abandonnée au bord de la route déserte de Béchar comme la coque d’une barque échouée sur la grève[15].
[15] Variante:
Quand des chevaux passent, ils pointent leurs oreilles nerveuses, en reniflant, avec une peur obscure des choses de la mort dont ils frémissent, comme s’ils en sentaient le souffle pénétrer au plus profond de leur chair mortelle...
Et tremblants ils s’écartent de la chamelle grise, abandonnée sur le bord de la piste déserte, comme la coque d’une barque échouée sur la grève...
Marché
Le marché de Beni-Ounif, tous les matins.
Devant les cagnas basses du bureau arabe, une vingtaine de ksouriens et de Figuiguiens, vêtus de laine terreuse, accroupis devant des chiffons étalés. Des burnous en grosse laine avec de longues franges autour du capuchon, des peaux de filali[16], des paniers d’œufs, des tas d’oignons et de navets, des peaux de chevreaux pleines de beurre ou de goudron, des régimes de dattes dorées, des paquets de laine teinte en rouge, en vert, en violet: c’est tout.
[16] Peaux de chèvres tannées et teintes en rouge au Tafilalet.
Autour, des spahis, des mokhazni, des ordonnances, des Espagnols, se pressent et marchandent. Encore apeurés et fermés, les gens de l’Ouest répondent par des monosyllabes, la tête courbée farouchement.
L’appât du gain commence à les attirer, pourtant, et ils s’habituent peu à peu au calme et à la sécurité inaccoutumés.
«Le marché aux oignons,» disent par dérision les spahis, tous enfants du Tell ou des Hauts-Plateaux, pleins du dédain et de la haine héréditaire des Algériens pour les gens de l’Ouest.
A l’écart, sous des tentes de nomades étroites, en loques, pouilleuses, des juifs de Kenadsa forgent des bijoux.
Vêtus de gandoura vertes ou blanc sale, coiffés d’un petit turban noir sur leurs longs cheveux roux, ceux-là ont des figures pâles et enflées de reclus, envahies de graisse malsaine. Accroupis, ils travaillent devant leurs petites forges, dans l’odeur fétide de leurs haillons et l’âcre fumée du métal en fusion. Leurs doigts osseux façonnent des bagues lourdes, de grosses agrafes pour femmes, ou de petites boules en argent pour parfumer le thé.
On leur donne des louis d’or et des douros d’argent qu’ils fondent et qu’ils transforment en bijoux.
Et là aussi des marchandages sans fin comblent le vide des heures, pour tant d’exilés.
Cet embryon de marché, un des gages de paix pour le pays, est aussi une des rares distractions d’Ounif, on y vient pour fuir le spleen du Sud, le cafard.
Djenan-ed-Dar
Il est, dans le décor pétrifié de Beni-Ounif, des soirs lourds, des soirs funèbres, où le siroco sème des cendres grises sur les choses, où le noir cafard envahit les âmes et les replie sur elles-mêmes en une angoisse morne.
Pas de calme et d’anéantissement voluptueux de l’être, dans ce paysage sans douceur, aux lignes dures, heurtées, aux couleurs éteintes.
Ces soirs-là, pour chercher les aspects connus et aimés du vrai désert berceur, je m’enfuis vers Djenan-ed-Dar, tout proche, petite poignée de poussière humaine, essai timide de vie perdu dans le vide et la stérilité de la plaine immense, libre, tranquille.
Au sud d’Ounif, la chaîne basse du Gara s’avance et finit en éperon arrondi, tout rose, éventré de larges plaies blanches qui sont des carrières.
Et là, au tournant, brusquement, tout change. C’est l’espace sans bornes, aux lignes douces, imprécises, ne s’imposant pas à l’œil, fuyant vers les inconnus de lumière.
Une monotonie harmonieuse des choses, un sol ardent et rouge, un horizon de feu changeant.
Seule végétation, d’aspect minéral elle-même, le bossellement innombrable du «degaâ» argenté que les soldats ont surnommé le «chou-fleur», l’étrange plante de la hamada de pierre, une agglomération serrée, ronde, de petites étoiles dures et aiguës, tenant au sol par une seule faible tige ligueuse.
Et rien d’autre, à peine quelques touffes d’alfa. Vers l’Est, vague comme un amas de nuages bleutés, une chaîne de montagnes et les dunes de la Zousfana, tachetées du noir des dattiers disséminés.
Au Sud, plus rien, l’horizon qui flambe vide et superbe... Très loin, à peine distincte, la silhouette rectiligne du Djebel-Sidi-Moumène qui s’éteint dans le rayonnement morne du ciel.
* * * * *
... Djenan-ed-Dar, une citadelle grise, sévère, toute neuve et toute seule sur une ondulation basse.
Vers la droite, un terrain de campement où des cités éphémères, des essaims de tentes blanches, fleurissent et se succèdent, en un presque continuel renouvellement.
Tirailleurs, légionnaires, viennent camper là, en attendant de se disperser dans les postes du Sud-Ouest. De petites vies provisoires s’y ébauchent; de petites habitudes s’y prennent. Puis, le lendemain, tout est fini, balayé, et très vite oublié.
... Plus loin encore, dans un bas-fond un peu fertile, quelques bouquets de dattiers aux troncs multiples, très hauts et très sveltes, abritent les masures en pisé du cercle des officiers.
Un coin de fraîcheur et d’oubli, où les heures d’attente coulent, lentes, devant l’opale des breuvages nostalgiques...
Encore un champ nu, semé de pierres, puis les murailles basses, lézardées, croulantes, de la vieille redoute où gîtent encore des spahis et des légionnaires.
A droite, ce qui servait de bureau arabe, quand Djenan-ed-Dar était le centre de la région: quatre ou cinq petits gourbis en terre et en planches dans une cour s’ouvrant sur le désert.
C’est là que je vais m’étendre, sur une toile de tente ou un couvre-pieds, pour le sommeil paisible des nuits insouciantes.
Un spahi et deux mokhazni gardent cette rue et assurent l’ordre dans l’ébauche de hameau. Derrière la vieille redoute, une rue, deux rangées de cahutes branlantes, cantines-boutiques, un café maure, une boucherie: tout cela commence dans le sable et finit aussitôt dans le vide. C’est tout. Bien peu de chose à côté de Beni-Ounif déjà prospère, en pleine activité, en pleine fièvre.
Et pourtant Djenan-ed-Dar a plus de caractère et plus d’originalité. C’est bien le village militaire, né des besoins de la guerre, et qui disparaîtra avec elle.
Et puis, à Djenan-ed-Dar, on commence à éprouver cette sensation d’éloignement, d’isolement dans l’immobilité du décor, que la présence du chemin de fer efface à Beni-Ounif, embryon d’une Biskra nouvelle.
Quelques mercantis espagnols ou juifs vivent des maigres sous des soldats arabes ou étrangers. Au fond de leurs masures en vieux matériaux ayant déjà servi ailleurs, en d’autres villages provisoires, les «pionniers de la civilisation» versent les élixirs d’oubli à ceux que terrasse le spleen.
Assise devant la porte de son gourbi noir, une maigre Espagnole, sans âge, au petit museau anguleux, à la dure crinière noire, attend, avec une passivité lasse, les soldats que les soirs de chaleur et de malaise, les soirs de rut sauvage, jettent sur son pauvre corps dolent.
Dès qu’un homme rentre, la femme ferme vite la porte à double tour. Dehors, des querelles éclatent, violentes, parfois des batailles, quand les mauvaises têtes de la légion se heurtent à celles des tirailleurs. Tous crient brutalement leur désir, sans honte, et cette pauvre loque d’apparence encore femelle prend à leurs yeux une grâce, un attrait, presque une beauté, dans leur détresse.
... Après quelques heures de promenade lente dans Djenan, après des stations longues sur les nattes du café maure, je retourne vers les ruines du bureau arabe.
Là, à la lueur d’une bougie, c’est une gaie cuisine de sauce poivrée que nous faisons, les trois Arabes et moi. Puis, en buvant du café dans de vieux quarts en fer-blanc, j’écoute la nuit silencieuse tomber sur le désert.
Les mokhazni, enfants des steppes de Géryville, très primitifs et très songeurs, se taisent. Le spahi, Tlemceni rieur, chante de longues complaintes langoureuses, ou conte les légendes de son pays.
Lentement, doucement, je m’endors dans le calme de la cahute dont la porte ne ferme pas, dans la cour sans gardiens, grande ouverte sur l’obscurité du bled.
Douar du Makhzen
Comme Oued-Dermel, comme Aïn-Sefra, comme tous les postes de la région, Beni-Ounif a son douar du Makhzen, ses tentes rayées dressées sur la nudité pulvérulente de la terre.
Il est bien calme et bien somnolent en apparence, ce douar isolé vers le sud-est du ksar, à l’orée des jardins. Et pourtant il recèle des intrigues, des ébauches de romans, voire même des drames.
Amour du cercle d’Aïn-Sefra, Hamyan de Mechéria, Trafi de Géryville, beaucoup d’entre les mokhazni sont mariés et traînent à leur suite la smala des femmes et des enfants, que les besoins du service leur font abandonner pendant des mois.
Cavaliers volontaires, sans tenue d’engagement, ne subissant pas d’instruction militaire, les mokhazni sont, de tous les soldats musulmans que la France recrute en Algérie, ceux qui demeurent le plus intacts, conservant sous le burnous bleu leurs mœurs traditionnelles.
Ils restent aussi très attachés à la foi musulmane, à l’encontre de la plupart des tirailleurs et de beaucoup de spahis.
Cinq fois par jour ou les voit s’écarter dans le désert et prier, graves, indifférents à tout ce qui les entoure, et ils sont très beaux ainsi, avec leurs gestes nobles, à cette heure où ils redeviennent eux-mêmes.
Pourtant, au contact des réguliers, spahis ou tirailleurs, beaucoup de mokhazni prennent un peu de l’esprit plus léger, plus frondeur, du troupier indigène. Sans aucun profit moral, ils s’affranchissent de quelques-unes des observances patriarcales, de la grande réserve de langage des nomades. Ils finissent aussi, à la longue, par considérer leurs tentes presque comme des gîtes de hasard.
Et puis, dans leur dure existence d’alertes continuelles, de fatigues, dans l’incertitude du lendemain, les intrigues d’amour, si goûtées déjà au douar natal, prennent une saveur et un charme plus grands.
Fatalement les mœurs se relâchent, et, au douar du Maghzen, ou fait presque ouvertement ce qu’au pays on faisait sous le sceau du secret, dans l’obscurité des nuits où l’amour côtoie de près la tombe...
* * * * *
Tous les soirs, les belles tatouées, au teint bronzé et au regard farouche, s’en vont par groupes, sous leurs beaux haillons de laine pourpre ou bleu sombre, vers les feggaguir de l’oued.
Elles jasent et elles rient entre elles, graves seulement et silencieuses quand quelque musulman passe.
Les cavaliers en burnous bleu ou rouge, qui mènent à l’abreuvoir leurs petits chevaux vifs, passent le plus près possible des voluptueuses fontaines. Pas un mot entre eux et les bédouines. Et pourtant des offres, des aveux, des refus, des promesses, s’échangent par petits gestes discrets.
L’homme, très grave, passe sa main sur sa barbe. Cela signifie: Puisse-t-on me raser la barbe, m’enlever l’attribut visible de ma virilité, si je ne parviens pas à te posséder!
La femme répond, avec un sourire dans le regard, par un hochement de tête négatif, simple agacerie. Puis, furtivement, méfiante même de ses compagnes, elle esquisse un léger mouvement de la main.
Cela suffit, la promesse est faite. Il en coûtera quelques hardes aux couleurs chatoyantes, achetées chez le Mozabite, ou quelques pièces blanches, pas beaucoup.
Puis, plus tard, la passion s’emparera des deux amants, peut-être la passion arabe, tourmentée, jalouse, qui souvent prend les apparences de la folie, jetant les hommes hors de leur impassibilité apparente ordinaire.
... Ainsi, en même temps qu’il est un campement de soldats durs à la peine et vaillants, le douar du Maghzen est aussi une petite cité d’amours éphémères et dangereuses, car ici les coups de feu partent facilement, et il est si facile de les attribuer à un djich quelconque!... Le bled n’a pas d’échos.
Les mokhazni célibataires couchent à la belle étoile, dans la cour du bureau arabe provisoire.
Les hommes de garde eux-mêmes sommeillent roulés dans leur burnous, avec l’insouciance absolue des gens du Sud, accoutumés depuis toujours à sentir le danger tout proche dans l’ombre des nuits.
Et ce sont ces mokhazni isolés qui hantent le plus audacieusement les abords du douar, et qui braconnent le plus souvent dans le domaine de leurs camarades mariés qu’ils jalousent, et qu’ils méprisent un peu, d’être de si malheureux époux.
Nomades campés
Un grand convoi de chameaux et des goums de cavaliers, arrivés un jour gris d’automne, campent dans la vallée, près des palmeraies.
Quelques tentes blanches d’officiers ou de caïds au milieu d’un entassement chaotique de choses, parmi les chevaux entravés et hennissants, et les chameaux qui s’agenouillent avec des plaintes sourdes.
Des amas de haraïr[17], des lambeaux de tapis, des couvertures, des marmites enfumées, des outres velues suspendues entre trois matraques en faisceau, l’éclair d’une gamelle neuve dans le fouillis des loques bédouines, aux couleurs chaudes et sombres où dominent le rouge et le noir roussi... Tout cela s’accumule et se mêle en un sauvage et magnifique désordre.
[17] _Haraïr_, pluriel de _harara_, longs sacs en laine noire et grise qu’on accouple sur le bât des chameaux.
Des hommes circulent, se reconnaissent, s’installent.
Goumiers en burnous blanc, la ceinture hérissée de cartouches; sokhar (convoyeurs), vrais hommes du désert, maigres et tannés, robustes sous la chemise de colon effilochée et terreuse, serrée à la ceinture par une courroie de cuir brut ou une corde, avec la naala (sandale) aux pieds, tout couturés de cicatrices anciennes, la tête simplement voilée d’un linge, avec parfois de petites nattes de cheveux retombant le long des joues... Hommes restés tels qu’ils devaient être au temps des patriarches et des prophètes, à l’aube du monde...
Les bach-hammar, chefs de groupes de seize sokhar, galopent sur leurs chevaux maigres et crient des ordres.
En quelques heures, ces arrivées de goums et de convois changent l’aspect de la vallée grise qui semble servir d’assises provisoires à tout un peuple en migration.
Très archaïques et très impressionnants, ces déballages de vieilles choses qui ne changent pas à travers les siècles, ces arrivages de gens aux costumes et aux gestes de jadis, venus là pour quelques jours, et qui, un matin prochain, s’ébranleront de nouveau, reficelant, remportant au loin leurs beaux et pauvres bagages nomades.
* * * * *
... Le jour d’hiver se lève sur la hamada de pierre noire. A l’horizon, au-dessus des dunes de la Zousfana, une lueur sulfureuse pâlit les lourdes nuées grises. Les montagnes, les collines embuées, se profilent en vagues silhouettes d’une teinte neutre sur le ciel opaque. La palmeraie, transie, aux têtes échevelées des dattiers, s’emplit de poussière blafarde, et les vieilles maisons en toub, debout au milieu des ruines, émergent, jaunâtres, comme salies de l’ombre trouble de la vallée, au delà des grands cimetières isolés.
Le désert a dépouillé sa parure de lumière et un voile de deuil immense plane sur lui.
Aux camps, autour des chevaux couverts de soie en loques, autour des chameaux, goumiers et sokhar s’éveillent. Un murmure monte des tas de burnous humides roulés sur le sol dur.
Au réveil, maussades, les chameaux bousculés commencent à se plaindre. En silence, sans entrain, les nomades se lèvent et allument des feux. Dans l’humidité froide, les djerid fument, sans gaîté.
... Le vent glacé balaye brusquement les camps; il soulève des tourbillons de poussière et de fumée, faisant claquer la toile tendue de la tente du chef de goum, ornée d’un fanion tricolore.
La silhouette du lieutenant français passe. Placide, l’œil triste, les mains fourrées dans les poches de son pantalon de toile bleue, il fume sa pipe en inspectant distraitement hommes et bêtes.
Lui aussi sent peser sur lui le malaise de ce matin de recommencement, après des mois et des mois de ce dur métier de «meneur de chameaux» comme il dit, toujours en route, toujours seul, avec, pour unique consolation, cette pipe mélancolique où se consument en fumées légères les heures monotones de sa vie...
Les nomades préparent le café dans leurs gamelles d’étain, puis, sous le vent qui glapit, ils se lèvent lentement, paresseusement, secouant la terre qui alourdit leurs burnous.
Ils vaquent aux menus soins du camp.
Les goumiers et les sokhar jettent des brassées d’alfa devant leurs bêtes. On fait un pansage sommaire au cheval gris de l’officier. Quelques-uns, assis dans la fumée des feux, commencent des reprises aux harnachements ou à leurs burnous. D’autres montent au village, pour d’interminables marchandages chez les juifs et de longues beuveries de thé marocain, dans les salles frustes des cafés maures.
Des chameaux grognent et mordent leurs haraïr. Un cheval se détache et galope furieusement à travers les camps. Deux hommes se disputent pour une brassée d’alfa... Et c’est tout, comme tous les jours, dans l’ennui des heures longues, des heures d’attente.
* * * * *
Depuis longtemps les nomades ont oublié la solitude de leur existence traditionnelle, sur les Hauts-Plateaux, sans autre souci que leurs troupeaux et les éternelles querelles de groupes à fractions, que vident parfois quelques coups de fusil sans échos.
Depuis longtemps, ils marchent ainsi à travers le désert, avec les colonnes et les convois, dans la continuelle insécurité du pays sillonné de bandes affamées, tenues comme des troupeaux de chacals guetteurs dans les défilés inaccessibles de la montagne.
Maintenant l’hiver va venir, le sombre hiver glacial, les nuits sans abri, près des brasiers sans chaleur. Et, avec la grande résignation de leur race, ils se sont habitués à cette vie, parce que, comme tout ici-bas, elle vient de Dieu.
* * * * *
Dans ces voisinages de hasard, des amitiés de plat et de couchage sont nées parmi les nomades, de ces rapides fraternités de soldats qui se déclarent un jour, à première vue, et qui ne durent pas.
Ce sont de petits groupes d’hommes qui attachent ensemble leurs chevaux, ou qui poussent leurs chameaux vers le même coin du camp, qui mangent dans la même grande écuelle de bois, qui mettent en commun les intérêts peu compliqués de leur vie: achats de denrées, soins des bêtes--leur seule fortune--et parfois aussi, les incursions clandestines chez les belles convoitées, au douar du Makhzen, voire même chez les Amouriat de Figuig, les maigres dissidentes prostituées de Zenaga et d’Oudarhir.
Mélopées sahariennes
C’est le soir, l’heure des chants, des longues mélopées, improvisations naïves et poignantes sur les choses de la guerre et de l’amour, sur l’exil et la mort, à la manière des antiques rapsodes.
Les chefs nous annoncent une expédition lointaine; Mon cœur est mon avertisseur, Il m’annonce une mort prochaine. Qui me verra mourir? qui priera pour moi? Qui fera pour ma mémoire l’aumône sur ma tombe? Ah! qui sait ce que me réserve la destinée de Dieu! Ma gazelle blanche m’oubliera. Un autre montera ma douce cavale... O cœur, tais-toi! Ne pleure pas, mon œil! Car les larmes ne servent à rien. Nul n’obtiendra ce qui n’était pas écrit, Et ce qui est écrit, nul ne l’évitera... Calme-toi, mon âme, jusqu’à ce que Dieu ait pitié, Et si tu ne parviens pas à te calmer, il y a la mort...
Les chanteurs modulent leurs élégies, accompagnées du djouak doux, le petit chalumeau bédouin, aux mystérieux susurrements, coupés parfois aussi par les cris sauvages et les stridences de la rhaïta.
... Après un crépuscule de sang trouble, sous la voûte tout de suite noire des nuages, la nuit est tombée, lourde, opaque.
Les feux s’allument, nombreux, feux de djerid secs aux grandes flammes joyeuses, montant, toutes droites dans les ténèbres, feux de fiente de chameaux, petits brasiers aux rougeoiements ternes.
Une brise souffle; les lueurs vacillent, arrachant de l’ombre des formes vagues, étranges, des groupes et des attitudes de fantômes.
Une silhouette anguleuse et noire de chameau se déforme, presque effrayante. Une ombre de cheval blanc secoue sa longue crinière.
Autour d’un grand feu clair, un groupe blanc de Bédouins debout, agitant comme de grandes ailes les pans mous de leurs burnous. D’autres, assis en rond, s’occupent aux préparatifs du repas. Parmi leurs profils aigus d’hommes de proie, il est quelques figures très sobres et de lignes pures, où un sang asiatique moins mêlé a conservé l’antique beauté arabe.
Attitudes de repos et d’abandon, groupements vagues de corps couchés... Puis, tout à coup, sans cause apparente, des agitations, des gestes superbes, sous des draperies violemment éclairées...
Longtemps, les nomades veillent dans la fièvre de l’arrivée.
... Mais, en haut, sur le plateau de la redoute, les clairons égrènent les notes traînantes de l’extinction des feux... Peu à peu les brasiers baissent et s’éteignent. La nuit s’épaissit sur les camps, les nomades se roulent dans leurs loques et s’étendent à terre, pour l’insouciant sommeil, le fusil ou la matraque sous leur tête, avec leur chaussure en guise d’oreiller.
Près du dernier feu, un jeune homme qui porte deux petites tresses de cheveux noirs retombant le long de ses joues aux méplats puissants, remue les cendres du bout de son bâton, en chantant encore, presque en sourdine[18].
[18] Variante des premières notes:
Deux mokhazni du cercle de Géryville, tout jeunes enfants de la steppe d’alfa aux horizons larges, s’assoient l’un en face de l’autre et se mettent à chanter une cantilène plaintive, dont le refrain est un long cri triste qui finit en une sorte de râle désolé.
D’abord ils semblent sommeiller, les yeux clos, et leur voix est comme un susurrement d’eau qui coule: