Notes de route

Part 6

Chapter 63,662 wordsPublic domain

«Hier, toute la journée, je me suis plaint et j’ai pleuré:--je regrettais ma tente; je regrettais ma gazelle.--Aujourd’hui le soleil m’a regardé--et le chagrin s’est éloigné de mon cœur.»

Insensiblement, les voix montent, s’affermissent, deviennent plus rapides.

--«Tais-toi, ô mon cœur, et ne pleure pas, ô mon œil!--Les larmes ne servent de rien.--Nul ne peut obtenir ce qui n’était pas écrit--Et ce qui est écrit, nul ne saurait l’éviter.--Notre pays est le pays de la poudre,--et nos tombeaux sont marqués dans le sable.--Calme-toi, ô mon âme, tais-toi jusqu’à ce que guérisse ta blessure--et si elle ne guérit pas, console-toi, il y a la mort...»

Alors, du cercle des mokhazni, une autre voix s’élève, plus fruste et plus rauque, qui pleure une plainte désolée sur le sort du soldat musulman:

--Dieu m’a abandonné, car je suis un pécheur.--J’ai quitté ma tribu et ma tente;--j’ai revêtu le burnous bleu;--j’ai pris pour épouse le fusil.--Les chefs nous annoncent un départ lointain.--Mon cœur est mon avertisseur, il m’annonce une mort prochaine.--Demain, ce sera l’heure qui sonnera:--l’ange de la mort s’approchera.--Sera-ce un Guilil haillonneux ou un Filali sans pitié dont la balle m’anéantira?--Ceci est parmi les secrets de Dieu.--Et qui priera sur moi la prière des morts?--Qui pleurera sur ma tombe? Je mourrai, et nul n’aura pitié de moi.»

Les voix, plus nombreuses, montent dans la nuit tranquille, et les chalumeaux murmurent d’immatérielles tristesses.

Hier, tout le jour j’ai pleuré: J’ai regretté ma tente, J’ai regretté ma gazelle. Aujourd’hui le soleil s’est levé et j’ai souri...

Il y en a qui sont allés au Tafilalet, à Béchar, D’autres qui étaient présents, qui ont combattu Aux jours de Timimoune et d’El-Moungar, Dieu les a protégés. D’autres n’ont jamais quitté leurs tentes, Et ceux-là sont morts... La vie est entre les mains de Dieu, Et il n’y a qu’une mort. Ne pense à rien, ne cèle aucune pensée dans ton cœur. Notre pays est le pays de la poudre, Nos tombeaux sont marqués dans le sable, Et ta tombe est ouverte, ô fils de Mimoun!...

Départ de caravane

Derniers beaux jours où le désert semble se recueillir avant l’horreur des tourmentes de sable.

Le ciel pâle se voile de buée laiteuse. Pas de vent; à peine parfois un souffle léger, encore tiède. A Beni-Ounif, c’est un va-et-vient fiévreux, une activité insolite, le grand convoi de Beni-Abbès, qui ravitaille aussi les lointaines oasis sahariennes, va s’ébranler demain.

Pour les goumiers de Géryville, l’ordre de partir est arrivé: ils s’en vont à Béchar. La cité nomade va se disperser dans les hamada et les solitudes de sable.

Accroupis en cercle, par petits groupes, dans les rues du village, parmi les tas de pierres et les plâtras, les mokhazni bleus, les spahis rouges et les nomades fauves partagent tumultueusement des vivres et de l’argent; avant de se séparer on liquide les vies communes, provisoires, finies.

* * * * *

... Vers la Zousfana, dans la nuit limpide, une aube se lève. Au milieu de l’amoncellement chaotique et noir des camps, quelques flammes rouges se raniment sur les brasiers de la veille. Puis un grand murmure grave, monotone, monte de tout ce sommeil déjà troublé des hommes et des bêtes: ce sont les nomades qui prient. Ils invoquent à voix haute le Seigneur de la pointe du jour[19].

[19] Premières notes:

Vers l’Ouest, très loin, quelques vagues montagnes aux formes étranges à peine distinctes: cônes tronqués, arêtes dentelées ou terrasses... Autour, une plaine infinie, brûlée, rouge, au sol craquelé, avec l’innombrable semis des touffes d’alfa vertes par le bas, s’échevelant en flocons gris vers le haut des tiges desséchées: le mouchetage sombre d’une peau de panthère étalée sous la limpidité tiède du ciel d’automne.

Des brises légères passent sur la plaine et la caressent. Sur des chevaux secs, tout en os et en tendons, le poil gris hérissé et l’œil ardent, des cavaliers viennent au pas. Le burnous noir et le lourd haïk de laine terreuse leur donnent grand air.

Ils ont des visages minces, de ligues sobres, de traits durs, avec la lueur fauve des yeux de l’aigle. Belle prestance, gestes larges, attitudes digues... On les prendrait presque pour des marabouts, sans leur fusil qu’ils portent en bandoulière ou dressé, la crosse appuyée sur le genou. Bach-hamar de convois, ils sont, aussi, à l’occasion, des hommes de guerre, braves par tradition et par indifférence profonde pour la mort.

Loin derrière eux, disséminés dans l’alfa, des nomades s’en viennent, le front ceint de cordelettes fauves sur un voile mince, le bâton en travers des épaules, bombant de maigres poitrines tannées, sillonnées de muscles épais, dans l’entrebâillement des haillons couleur de poussière; ils poussent devant eux leurs grandes bêtes lentes, sans charges, avec seulement le petit bât triangulaire.

Les longs cous souples se tendent, les museaux lippus broutent quelques maigres buissons gris, tapis entre les pierres noires et les touffes d’alfa.

Les chameaux s’arrêtent. Puis, comme cela dure trop longtemps, les sokhar ont un cri rauque, un ah! guttural sorti du fond de leur gosier de cuivre, et un sifflement bref. Les cous onduleux se redressent lentement, et les têtes tenant à la fois du serpent et du mouton, les étranges têtes dédaigneuses aux yeux doux, reprennent leur balancement régulier. Les longues dents jaunes ruminent avec un bruit continu de moulin.

La troupe passe. Les hommes, plus petits, disparaissent les premiers dans le moutonnement infini de l’alfa. Puis ce sont les chameaux qui se déforment, s’arrondissent, se confondent avec les vagues ondulations du sol.

... Il en vient ainsi de tous les cercles, de tous les douars des Hauts Plateaux, qui descendent vers le Sud, traversant lentement les solitudes souriantes, qu’eux seuls, pasteurs et errants, connaissent et aiment, de l’inconscient amour des gazelles et des oiseaux sauvages.

* * * * *

... Ce sont les derniers beaux jours avant les tourmentes de sable. Le ciel pâle se voile de buée laiteuse. Pas de vent, à peine parfois un souffle tiède.

A Beni-Ounif, dans la vallée, près du ksar, une éclosion soudaine de vie bruyante.

Des nomades arrivent tous les jours, avec de longues théories de chameaux, pour camper à côté des goumiers.

Les campements des sokhar sont plus frustes et plus confus, plus colorés aussi.

C’est un entassement chaotique de choses: les haraïr, les longs sacs étroits en grosse laine grise et noire qu’on accouple aux côtés du bât des chameaux, les lambeaux de tapis, les couvertures effilochées parmi les marmites enfumées, les outres velues suspendues entre trois bâtons en faisceau, l’éclair d’une gamelle d’étain neuve dans l’amas des loques bédouines, aux couleurs sombres et chaudes où dominent le rouge et le noir roussi; tout s’accumule et se mêle autour des feux de palmes sèches ou de fiente, parmi les chameaux couchés, qui ruminent, taudis que d’autres semblent rêver, dominant tout de leurs hautes silhouettes anguleuses.

Les camaraderies de couchage et de plat, nées sur la route longue, se continuent; d’autres naissent; quelques-unes se rompent avec des disputes terribles... Alors, parfois, le sang coule.

... Et il en vient toujours, de ces sokhar et de ces chameaux dans la vallée qui semble servir d’asile à tout un peuple en migration, comme aux premiers âges du monde.

* * * * *

... A la redoute, le clairon lance les notes enrouées d’abord, puis éclatantes et impérieuses du réveil.

Devant les petites masures encore ensommeillées du bureau arabe, quelques burnous bleus ou rouges passent parmi les haillons verts ou noirs des juifs nomades de Kenadsa, venus du Sud pour vendre des bijoux d’argent et d’or.

Chez les goumiers aussi il y a un mouvement insolite: les Amours d’Aïn-Sefra s’en vont en colonne vers l’Ouest, à Béchar. Les Trafi de Géryville descendent vers Taghit et Beni-Abbès pour protéger un convoi. Les noms d’El-Moungar et de Zafrani évoquent encore un frisson de mort.

... Et voilà, enfin, après plusieurs heures de travail et de cris, que tous les chameaux, près de deux mille, sont massés parmi les chargements à prendre.

Ils sont debout, et le soleil oblique glisse dans l’innombrable fouillis des grandes pattes immobiles, sur les têtes qui ondulent, curieuses, attentives, et sur les dos et les flancs fauves, gris, blanc terne, bruns ou roux...

Quelques petits chamelons impayables, la longue tête douce et naïve, avec des grâces de grands oiseaux au duvet sombre, se pressent contre les mères, cherchant de la lippe déjà velue la mamelle pointue.

Maintenant, les sokhar font agenouiller les bêtes, à petits coups de bâton au-dessous du genou. On commence à charger. Alors, c’est un tumulte indescriptible, des querelles éclatent autour de chaque chameau, avec des cris furieux, des exclamations gutturales, des injures et des gestes échevelés, comme si cela devait finir par un massacre. On prend Dieu à témoin et on atteste le Prophète pour un schritt, une ficelle de fibres de dattier mal attachée, pour une fermeture de sac...

Tout cela dure sans aucun souci de l’heure qui s’écoule.

Plus cela va, et plus le bruit augmente.

Des Arabes grinçants, des cavaliers lancés au galop, passent, mettant le désordre et l’épouvante parmi les chameaux qui se lèvent, jettent les charges à moitié amassées et fuient, poursuivis par les imprécations des sokhar.

Les bach-hamar, à cheval dès le matin, le bâton à la main, harcèlent et pressent leurs hommes, vociférant des ordres, menaçant, frappant même parfois.

De très loin les Bédouins s’interpellent et se parlent, parvenant à se comprendre.

Oh! ces gosiers des hommes du Sud, en quel airain sont-ils, qu’ils ne se rompent et ne saignent de tous ces cris profonds, de ces appels qui sonnent comme des notes de trompettes?

Quelques chameaux se révoltent, s’enfuient, piétinent sur place; des chevaux se cabrent.

Le vent qui se lève fait claquer les loques comme des voiles gonflées, dans la poussière soulevée.

Les tenues militaires, les burnous écarlates ou bleus, font des taches gaies sur toute cette foule de couleurs sombres ou terreuses.

Des voix françaises, trop faibles, essayent de percer les cris bédouins et se perdent.

Et c’est la voix rauque et sauvage, la plainte continue, immense des chameaux qui domine tout ce bruit, qui monte, emplissant la plaine, jusqu’au silence éternel des lointains.

... Pourtant elle va finir, cette grande vision de vie primitive, dont on ne reverra bientôt plus la splendeur, avec la sécurité et le chemin de fer.

Des tirailleurs de l’escorte, en chéchias et ceintures écarlates sur la toile blanche de la tenue de campagne, s’ébranlent et défilent avec un piétinement nombreux de troupeau. Le soleil allume des éclairs blancs sur l’acier des fusils.

Un goum file vers l’Ouest, derrière la redoute, avec ses fanions tricolores par-dessus le blanc terne des burnous.

Tout est chargé, c’est fini.

Lentement, les chameaux redescendent dans la vallée qu’ils traversent, s’en allant vers Djenan-ed-Dar.

Pendant une heure, ils se déploient en une file interminable, qui ondule à travers la plaine où le soleil dore la poussière.

Puis, à l’horizon rougeâtre où traînent des buées ardentes, le convoi disparaît, s’évanouit.

La lumière d’abord hésitante, comme furtive, gagne le zénith, et les grandes étoiles qui brillaient pâlissent et s’éteignent.

Seul, le Bordj-en-Nehar, l’étoile du matin, luit, lampe de joie et d’espérance allumée dans la nativité souriante du jour.

A l’Est très bas encore, quelques nuées légères s’embrasent, nageant en des transparences d’or vert, océaniques.

Et c’est un ruissellement de lumière opaline sur la rue où s’éveille la vie qui, à cette heure première, semble légère et bonne.

Tout de suite les camps s’emplissent de bruits confus, de cris.

Les chameaux se lèvent à contre-cœur, avec des plaintes mécontentes, pour remonter vers le village, où pendant des heures ils stationneront entre la gare et la redoute, parmi les tas de sacs gonflés, les planches, les cantines, les caisses portant des adresses lointaines: Taghit, Igli, Beni-Abbès, In-Salah, Adrar...

A la redoute, le clairon lance les notes enrouées d’abord, puis éclatantes et impérieuses du réveil.

Devant les petites masures encore ensommeillées du bureau arabe, quelques burnous bleus ou rouges passent parmi les haillons verts ou noirs des juifs de Kenadsa, venus du Sud pour vendre leurs bijoux forgés.

Enfin, après plusieurs heures de travail, les chameaux, près de deux mille, sont massés parmi les chargements à prendre.

Ils sont debout, et le soleil oblique glisse dans l’innombrable fouillis des grandes pattes immobiles, sur les têtes qui ondulent, curieuses, attentives, sur le bossellement des dos et des flancs pelés, gris, blanc terne, bruns ou roux...

Quelques petits chamelons drôles, la longue tête douce, d’une naïveté d’expression étrangement enfantine, avec des grâces de grands oiseaux au duvet sombre, se pressent contre leurs mères, leur lippe déjà velue cherchant la mamelle pointue.

Maintenant, les sokhar font agenouiller leurs bêtes à petits coups de bâton au-dessous des genoux.

On commence à charger.

Alors c’est un vacarme indescriptible, des querelles qui éclatent autour de chaque bête, avec des cris furieux, des exclamations gutturales, des injures et des gestes échevelés, comme si tout cela allait finir par un massacre.

On prend Dieu à témoin; ou atteste le Prophète pour une ficelle en fibres de palmier mal attachée, pour une fermeture de sac. Et cela dure sans aucun souci de l’heure, avec un bruit qui augmente.

Les arabas grinçantes du train des équipages, et des cavaliers lancés au galop passent, mettant le désordre et l’épouvante parmi les chameaux qui se relèvent brusquement, jetant leurs charges à moitié amassées et s’enfuient, poursuivis par les imprécations des sokhar.

Les bach-hammar, à cheval dès le matin, le bâton à la main, harcèlent et pressent leurs hommes, vociférant des ordres, menaçant, frappant.

De très loin, les nomades s’interpellent et se parlent avec des grands cris traînants.

Oh! ces gosiers des gens du Sud, en quel airain sont-ils, qu’ils ne se rompent et ne saignent pas, de tous ces cris profonds, de ces appels qui sonnent comme des notes de trompettes?

Quelques chameaux se révoltent, piétinent sur place ou se sauvent lourdement sur trois pattes, la quatrième repliée.

Des chevaux se cabrent, hennissant aux juments qui passent. Le vent se lève tout à coup et fait claquer les loques comme des voiles gonflées. Des tourbillons de poussière emplissent le camp, brûlant les yeux, desséchant les poitrines.

Les tenues militaires, les burnous rouges ou bleus jettent quelques taches gaies sur cette houle de couleurs sombres ou terreuses.

... L’heure passe, et les chefs, perdant la tête, courent pour activer le départ, et crient eux aussi. Mais leurs voix françaises sont trop faibles pour percer les cris bédouins, et elles se perdent dans le vacarme qui augmente avec la fièvre des derniers instants.

Et c’est la voix rauque et sauvage, la plainte continue, immense des chameaux qui domine tout ce tumulte qui monte, emplissant la plaine, jusqu’au silence éternel des lointains.

... Pourtant elle va finir cette grande vision de vie primitive dont on ne reverra bientôt plus l’inoubliable splendeur, avec la sécurité et les chemins de fer...

Contournant le coin de la redoute, un goum part le premier, au trot, vers l’Ouest, avec ses fanions tricolores, par-dessus le blanc terne des burnous et les robes poussiéreuses des chevaux: ce sont les Trafi de Géryville qui accompagneront le petit convoi de Béchar.

Un autre goum, celui des Amour d’Aïn-Sefra, devance le grand convoi de Beni-Ounif, prenant la route du Sud.

Les tirailleurs de l’escorte, en chéchias et ceintures écarlates sur la toile blanche de la tenue de campagne, s’ébranlent et défilent avec un piétinement nombreux de troupeau. Le soleil allume des éclairs blancs sur l’acier des fusils.

Les chameaux, debout, se taisent, comme recueillis, et descendent dans la vallée, s’en allant vers Djenan-ed Dar. Pendant une heure ils se déploient en une file interminable qui ondule à travers la plaine. Le soleil dore la poussière. A l’horizon rougeâtre où flottent des buées ardentes, le convoi s’évanouit.

La Bible

Au crépuscule, le dimanche, l’ivresse montait, dans Djenan-ed-Dar, et l’alcool roulait sa folie triste et ses chants d’exil à travers les cantines et les rues de sable.

Il y avait pourtant un coin tranquille, où j’allais m’isoler, aux heures où je n’éprouvais plus le besoin douloureux d’errer parmi les groupes, de me plonger en pleine géhenne...

C’était derrière l’unique café maure, sur un vieux banc boiteux qu’étayait un bidon à pétrole.

Là, plus de bruit, plus rien. Une petite vallée nue, une dune basse et, derrière, l’incendie du jour finissant.

De la salle enfumée, des mélopées arabes, des plaintes lentes de chalumeaux, des lamentations de rhaïta venaient, se perdant dans le silence.

On était bien là, pour s’étendre et rêver, en une dispersion délicieuse de l’être.

... Une fois, je trouvai un légionnaire assis sur mon banc. Figure germanique et blonde sous le fort hâle du Sud, regard réfléchi, presque triste.

Au bout d’un instant s’engagea la conversation, par petites phrases d’abord.

Pour répondre à l’étonnement du légionnaire d’entendre un Arabe lui parler, tant bien que mal, la langue de chez lui, je contai une histoire quelconque.

Alors il se mit à évoquer des réminiscences lointaines, faisant passer devant moi, avec un certain art inconscient, toute une épopée de vie gâchée, de trimardage à travers le monde, qui me le rendit sympathique.

Né à Düsseldorf, étudiant en droit, il avait été pris, à vingt ans, d’un invincible besoin de voyages et d’aventures. Il s’était engagé. On l’avait envoyé en Chine, sous les ordres du maréchal de Waldersee!

Un jour, il avait déserté, sur la route du retour, par dégoût de la caserne. Il avait, été tour à tour saltimbanque dans les ports chinois, scribe dans un consulat, puis matelot. Enfin, cinq ans après avoir quitté sa ville natale, il était venu échouer à Alger, sans ressources, et il s’était engagé dans la légion.

Auguste Seemann revivait sans regret les années qui s’étaient écoulées. Sa vie était gâchée, c’était vrai, mais après tout qu’importait? Il ne s’était pas ennuyé; il avait vu du pays; il connaissait maintenant les hommes et les choses.

... Nous devînmes vite camarades, le déserteur et moi, et, presque toutes les fois que je venais à Djenan-ed-Dar, il s’empressait de me rejoindre, au café maure, qu’il préférait aux cantines tumultueuses, car il ne buvait pas.

Un soir, Seemann, me dit:

--Le malheur ici, c’est qu’on ne trouve rien à lire... jamais, même un journal! On s’abrutit à vivre comme des bêtes. Il ferait bon, à cette heure, lire ici, ensemble, en prenant le café.

Il eut comme une hésitation.

--J’ai bien un livre... Mais voilà, toi, tu n’es pas chrétien, et tu ne voudrais sans doute pas...

Je lui parlai de la proche parenté de l’Islam et du vieux judaïsme, de leur même farouche monothéisme. Alors, tout joyeux, il courut à la vieille redoute, dans sa fruste chambrée de toub croulante.

Quand il revint, il déplia pieusement un très ancien foulard de cachemire jaune.

La reliure de maroquin noir de sa Bible s’illustrait d’une croix couchée obliquement sur une aube d’or, un large soleil se levant sur un vague horizon obscur.

Des noms allemands et des dates déjà anciennes rappelaient des souvenirs de jadis, écrits en belles lettres gothiques, sur la garde jaunie du livre. Entre les feuillets minces, usés, des fleurs naïves pâlissaient; pensées, églantines, violettes mortes, tombant en poussière, cueillies sur des prairies lointaines.

--C’est la bible que le pasteur de chez nous a remise à ma mère le jour de son mariage. C’est tout ce que j’ai gardé d’elle et de la chère maison là-bas...

Un instant, la voix du légionnaire parut trembler un peu. Puis, ouvrant le livre sur les lamentations et les prophéties de destruction du grand Isaïe, il lut gravement, psalmodiant presque.

... Sur le désert vide, plongé en des transparences roses, le soir s’allumait.

D’un horizon à l’autre, une houle de flamme pourpre roulait à travers le ciel vert et or.

La voix lente du soldat scandait les versets, et sa langue septentrionale sonnait étrangement à cette heure et dans ce décor.

Le petit livre noir, talisman touchant rapporté des brumes du Nord où des siècles d’exil en avaient faussé et pâli la splendeur, redevenait peu à peu le livre d’Israël, conçu sur la terre semblable, aussi aride, de l’antique Judée resplendissante. Et, dans le dernier rayonnement rouge du soir, sur la dune basse, des armées et des tribus blanches passèrent, et des silhouettes de prophètes aux yeux âpres et ardents s’agitèrent...

Puis le légionnaire referma son livre, et le soir s’éteignit sur le désert violet où s’étaient dissipées les visions de la Bible.

Visions de Figuig

Sourires aimables sur des visages reposés, gestes lents et graves sous les voiles blancs. Silence et recueillement dans des cours vastes où les hommes glissent sans bruit, comme des apparitions. Murmures de prières, attitudes d’extase... Immobilité des choses à travers les siècles...

A première vue, on ne discerne rien d’autre dans les vieilles zaouïyas de l’Ouest, seules inexpugnables dans la tourmente qui gronde alentour et parmi les ruines d’un monde qui croule.

Et pourtant, derrière cette façade d’indifférence hautaine, dans cet éloignement des choses du siècle, il y a autre chose: des intrigues mystérieuses qui, au Maroc, finissent souvent dans le sang, des haines séculaires, des dévouements absolus à côté de savantes trahisons, des passions d’une violence terrible qui sommeillent dans les cœurs, des ferments de guerre et de massacre.

Mais, pour distinguer toutes ces choses cachées, il faut se faire admettre dans les zaouïyas, y vivre, y acquérir quelque confiance, car au dehors tout est blanc et apaisé...

Dans l’ancienne zaouïya de Bou-Amama, à Hamman-Foukani, après une journée chaude, traversée de souffles d’orage, un soir pesant et calme, avec une oppression particulière dans le silence.

Le soleil se couche sans les irisations limpides accoutumées, sans délicatesses de tons, en un incendie violent, passant sans transition du rouge sanglant de l’horizon au vert sulfureux du zénith où flottent quelques nuées d’un rose de chair.

La palmeraie voisine s’abîme en une ombre hâtive d’un bleu profond, presque noir déjà, pendant que, sur les cimes échevelées des dattiers, seules quelques flammes d’or rouge courent encore.

Au delà des murailles basses de la cour, c’est la grande plaine qui s’étend derrière Figuig jusqu’au Djebel-Grouz abrupt. Sablonneuse, à peine ondulée, elle brûle d’un feu terne, comme un immense brasier couvert de cendres mal éteintes.

Vers la droite, en contrebas, au milieu d’une vallée pierreuse, aride, se dresse la koubba de Sidi-Abdelkader-Mohammed, patron de Figuig. Sa grande coupole blanche prend des teintes de cuivre surchauffé, des reflets de métal en fusion coulent sur ses murs.