Part 4
Par quel hasard, après quelles vicissitudes et quelles pérégrinations cette horloge est-elle venue échouer là, dans ce sanctuaire figuiguien? Épave peut-être de quelque pillage barbaresque sur les côtes d’Italie ou d’Espagne, envoyée en ex-voto, à dos de bêtes, à travers le Maroc...
Le mouvement est arrêté sur un midi ou une minuit oubliés, et rien ne trouble plus le silence pieux.
De petits cierges en cire vierge et des cassolettes de benjoin alourdissent l’air sous la coupole basse.
Un très vieux personnage, tout blanc et tout courbé sous de longs voiles immaculés, reçoit la ziara, l’offrande, et il nous accompagne de bénédictions murmurées d’une voix éteinte, comme lointaine.
Nous ressortons, et la grande lumière du dehors m’éblouit dans la plaine nue, semée seulement d’innombrables tombes...
Dimanche au village
Le ciel est couvert; le siroco souffle son haleine chaude, sa brûlante et mortelle caresse, sur la moiteur morbide des corps énervés.
Le tapage et les cris commencent dans les cafés maures: _Au retour de Béchar_, à _l’Étoile du Sud_, à _la Mère du Soldat_, à _l’Oasis de Figuig_. La légion porte dans les buvettes tout un fond de désespérance et de regrets déchaînés par l’ivresse obstinée et terrible des gens du Nord. Les portes ouvertes versent des flots de lumière rouge sur le sable des rues sombres. C’est un entassement confus de capotes bleues contre les comptoirs en bois. L’absinthe coule et le siroco souffle.
On commence à s’échauffer, et c’est maintenant la Babel des chants, des lents patois germaniques ou bataves, des gazouillements italiens, des rauques syllabes heurtées des dialectes espagnols.
Puis tout à coup, sans raison apparente, ce sont des effusions qui, à première vue, paraissent drôles, mais qui, au fond, sont tristes à pleurer, parce qu’elles montent du plus profond de la douleur humaine, chez tous ces déshérités réfugiés dans la dure existence du soldat dans le Sud.
Des embrassades commencent entre les hommes ivres, qui finiront par des disputes et des coups, quelquefois par du sang.
Dehors, la patrouille, le fusil sur l’épaule, gravement passe, attendant les rixes prévues, les inévitables chutes.
Dans une cantine, un petit Allemand pâle joue de l’accordéon, tandis que d’autres dansent[9].
[9] Variante des premières notes:
... A la _Mère du Soldat_, un petit Allemand, pâle, joue de l’accordéon et d’autres dansent... Ils s’excitent et ils suent; ils commencent à se déshabiller, à jeter au hasard leurs vêtements. Puis ils renversent les bancs; ils cassent et chavirent tout... Alors la patronne, ancienne cantinière, survient, mince cavale efflanquée et déhanchée, au mufle osseux et blême, avec des crins jaunes sur un crâne pointu. D’une poigne de fer, jurant plus fort que les troupiers, elle expulse les plus turbulents...
A l’_Étoile du Sud_, c’est un groupe d’officiers qui, eux, n’osent pas se saouler et rouler à l’oubli en public, et que pourtant l’ennui et le «cafard» tenaillent... Ils s’engouffrent là, pour boire, pendant des heures, lentement, en écoutant une Espagnole vieillie, au dur masque sanguin, roucouler une romance sentimentale, _La Paloma_.
Dans les cafés maures, c’est la vague bleue des tirailleurs, avec la floraison des chéchias rouges et les écroulements écarlates des burnous de spahis. On joue aux cartes, avec des éclats de voix et des fusées de rire formidables... On chante.
A demi couché sur l’épaule d’un grand tirailleur bronzé, au fin visage impassible, un mokhazni tout jeune, peut-être un peu ivre, souffle de toutes ses forces dans une rhaïta dont la plainte endiablée perce et domine tout le tapage. Un tirailleur se lève, emprunte deux foulards de coton rouge à grands ramages naïfs, jaune canari, et danse, au milieu des rires, la danse des Ouled-Naïl, les filles de son pays, imitant leurs déhanchements lascifs et le frisson artificiel de leur chair.
Puis, par besoin de crisper leurs mains avides sur de la chair vivante, les soldats grisés de fumée et de thé marocain luttent et se roulent furieusement sur les nattes, sur les bancs, avec de grands cris.
--Neuf heures... Les ivrognes jonchent le sable des rues. Les cris et les chants vont se taire, et, seuls, montent, dans l’ombre et la chaleur, le râle et la plainte furieuse, toute la rage, tout le rut inassouvi des mâles qui appellent, en vain, les étreintes et les caresses de la femme, depuis des mois.
Les cafés maures, salles blanches et vides, avec dans le coin, l’oudjak[10] et, sur des planches, l’entassement nacré des tasses en porcelaine, les feux divers des petits verres à thé multicolores, et les soleils pâles des plateaux de cuivre.
[10] _Oudjak_, fourneau des cafés maures, en forme de porte mauresque en plâtre, souvent garni de faïences,--mot d’origine turque.
Ici, c’est la vague bleue sombre des tirailleurs, avec la floraison pourpre des chéchias, l’entassement écarlate des spahis coiffés de hauts turbans blancs à cordelettes fauves ou noires. Il y a aussi les burnous bleus du makhzen, avec leurs cartouchières où les rayons rouges de la lampe allument des éclairs de cuivre, et les burnous blancs, terreux, des Bédouins.
Les tirailleurs sont les plus bruyants. Ils jouent aux cartes ou aux dominos, avec des cris joyeux.
On chante.
A demi couché sur l’épaule d’un grand tirailleur, fine figure impassible, un mokhazni tout jeune, sans doute un peu ivre, souffle de toutes ses forces dans une rhaïta dont la plainte endiablée perce et domine tous les bruits.
Un tirailleur barbu se lève, emprunte à ses camarades deux foulards de soie rouge et danse au milieu des rires la danse des filles du Djebel Amour, imitant leurs déhanchements lascifs et le frisson artificiel de leur chair.
Puis, par besoin de mouvement et d’ivresse, les soldats jouent et luttent, se roulant avec fureur, sur les nattes, sur les bancs, comme des enfants.
... Neuf heures. A la redoute, le clairon égrène les notes mélancoliques de l’extinction des feux, hâtive ici, pour éviter les malheurs.
Des hommes saouls jonchent les rues. Les cris et les chants s’achèvent et, seuls, montent dans l’obscurité étouffante, le râle et la plainte, toute la rage, toute la douleur du rut inassouvi des mâles appelant en vain, depuis des mois, les étreintes et les caresses, la chair de femme.
Les Marabouts
Au ksar de Beni-Ounif, le soir.
Une chambre fruste en très vieille toub grise, sorte d’antre aux parois irrégulières, au plafond bas en tiges de palmes noircies, toutes gondolées.
Une nudité vétuste de cellule. Rien qui marque le cours du temps, dans ce coin d’immobilité et d’insouciance musulmanes, chez ces gens qui assistent indifférents à la décrépitude des choses, qui ne relèvent jamais les ruines.
Collé sur le sol raboteux, un mince cierge de cire jaune éclaire faiblement la pièce. Le vent du soir pénètre par les crevasses de la muraille, et la flamme rouge vacille, promenant de grandes ombres noires sur les murs ternes. Au fond de la salle, des trous de ténèbres s’enfoncent, où s’accumulent des choses informes.
Dans le mur, presque à fleur de terre, une petite fenêtre carrée s’ouvre sur le sommeil des palmeraies, sur le rouge mourant du ciel, sur l’immense silence de la plaine.
Nous sommes à demi couchés en cercle, sur une natte élimée et un vieux tapis en lambeaux.
Au milieu, sur un plateau en étain, des petits verres aux couleurs tendres, historiés de naïves fleurs d’or, une théière en métal, un pain de sucre, tout le vieil attirail du thé de l’hospitalité marocaine, parfumé à la menthe poivrée, doux, lourd, grisant: le breuvage des causeries lentes, à voix basse, coupées de rêves.
Accroupi contre l’un des rudes piliers de terre, Ben-Aïssa, le marabout conteur d’histoires, pâle, d’une souriante laideur dans ses voiles terreux, prépare le thé, gravement, les coudes aux genoux, les bras nus seuls en mouvement dans la nonchalance lasse du corps.
Ma tête repose sur mes burnous pliés. Je regarde l’hôte, le meilleur assurément d’entre les sombres zoua de Bou-Amama, le plus simple et le moins astucieux, sorte de derouich accueillant et rieur... A côté de lui, étendu mollement, en une pose d’un grâce féline, mon compagnon occasionnel de route, l’ex-spahi Taïeb Rzaïni, enveloppé dans un mince burnous de laine neuve, aux longs plis moelleux. Un vague sourire à dents très blanches éclaire le bronze obscur de cette figure bédouine, sèche, linéaire, et l’ombre des grands yeux durs.
La lueur incertaine du cierge cisèle étrangement le mince profil d’oiseau de proie du grand mokhazni Abd-el-Hakem, son corps anguleux et robuste disparaissant sous la draperie lourde de son burnous bleu: un silencieux, celui-là, très fruste et très dépaysé dans le «service» du makhzen français[11].
[11] Variante des premières notes:
... Un silencieux celui-là, très fruste et tout dépaysé dans ce service du beylik français où l’appât de la solde l’a jeté.
Derrière eux, quelques immobiles silhouettes figuiguiennes, laines blanches encadrant des faces de cire. Tout au fond, un masque d’ébène, le khartani Tahar, demi-frère de Ben-Aïssa.
Tous se taisent, écoutant attentivement l’hôte qui parle de sa singulière voix rapide et saccadée, modulée parfois en plainte ou en caresse enfantine. Il nous raconte les histoires de jadis, les légendes, ou défilent les saints de l’Islam et leurs miracles, les hauts faits des ancêtres, toute la vie âpre et violente des nomades et les mystères, les intrigues, la ruse et le sang qui assombrissent la vie ksourienne.
--Tu as vu, Si Mahmoud, la pierre qui est là, dehors, contre le mur de la maison? Cette pierre a son histoire. Jadis, du vivant de notre saint maître Sidi Abdelkader Mohammed, patron de Figuig,--que Dieu nous fasse profiter de ses vertus!--des querelles terribles éclataient sans cesse entre les différents ksour de Figuig, pour l’eau des seguia et des feggaguir. Chaque ksar, chaque fraction même, voulait capter les eaux et vouer ainsi les jardins du voisin à la sécheresse et à la mort.
Longtemps Sidi Abdelkader Mohammed exhorta les ksouriens à agir avec équité, à partager fraternellement l’eau que le Dispensateur de tous les biens leur donnait en abondance. Longtemps il leur parla, et sa parole avait la douceur et le parfum ambré du miel sauvage. Mais les impies sont sourds et l’œil des entêtés ne s’ouvre pas même au soleil éblouissant. Le sang coulait toujours, et les mains fratricides prenaient plus souvent le sabre que la pioche. Un jour, après un grand carnage entre les Hammamine, le saint homme de Dieu se lassa. Il arriva à la limite de la colère, et maudit les impies en ces termes: «Soyez maudits, ksour de Figuig, qui renfermez l’impiété, qui abritez la discorde et la cruauté! Soyez maudits, vous et votre terre, et jusqu’aux pierres de vos montagnes»! Alors trois pierres maraboutes se détachèrent du sol et furent emportées par la malédiction du saint. L’une d’elles se réfugia dans la koubba de Sidi Slimane, où on la voit encore. La seconde est restée sur le chemin des croyants, pour les instruire et les exhorter à la mansuétude. C’est celle près de laquelle nos ancêtres--Dieu leur accorde sa miséricorde!--ont bâti cette maison, qui est très vieille. La troisième pierre...
--Si Ben Aïssa, combien d’années a-t-elle, ta demeure?
Ben Aïssa esquisse un geste vague:
--Dieu seul le sait, car lui seul compte les années toujours semblables qui s’écoulent sur les créatures et les choses qui passent.
Depuis un instant, Taïeb est très occupé à préparer du kif, sur le fond d’un plat à couscous en bois d’Ouezzan; il coupe menu les branches et les feuilles de chanvre indien avec son long couteau marocain; puis il frotte les morceaux entre ses deux mains, les réduit en poussière et les mélange avec du tabac maure pulvérisé.
Une très petite pipe en fer, sur un long tuyau en roseau, circule de l’un à l’autre.
Peu à peu tout se tait. Un lourd silence, où il n’y a rien des rêves érotiques qu’on attribue en Europe aux fumeurs de kif, pèse sur la vieille maison croulante, sur la salle emplie d’ombre et de fumée bleue. L’heure est tardive. Le petit cierge coule et s’éteint. Nous nous endormons en une douce quiétude, en un rêve vague qui flotte dans les limbes.
O volupté des logis de hasard où, insouciant, seul, ignoré de tous, on s’hallucine! Ombre amie des ports provisoires, des haltes longues sur la route ensoleillée du vagabond libre! Douceur infinie des rêves quintessenciés, dans les abîmes de silence, aux pays d’Islam!
Mériéma
Un ciel bas, opaque, incandescent, un terne soleil sans rayons, qui brûle pourtant. Sur la poussière qui couvre tout, sur les façades blanches ou grises des maisons, une réverbération morne, aveuglante, qui semble émaner d’un brasier intérieur. Aux crêtes anguleuses des collines arides, des flammes sombres couvent, et des fumées rousses s’amassent derrière les monts de Figuig.
Rien ne brille, rien ne vit, dans tout ce flamboiement. Parfois seulement une haleine de sécheresse vient, on ne sait de quelle fournaise lointaine, pour soulever de petits tourbillons de poussière qui fuient, rapides, vers l’Est, et se dissipent dans la vallée.
A la gare, entre les wagons noirs et les palissades éventrées, des gens attendent le train, Européens accablés, Arabes aux gestes las.
Des chevaux et des mulets, résignés, tendent leur col vers la terre, la tête pendante, les narines en sang.
Et sur tout cela un indicible silence, qu’on sent, et qui pèse. Ce n’est ni du repos, ni de la volupté, ce silence: c’est de l’alanguissement morbide allant jusqu’à l’angoisse.
Ce fut là l’une de mes premières impressions de Beni-Ounif[12].
[12] Variante de notes:
Ce fut là ma première impression de Beni-Ounif, un midi de siroco, au commencement d’octobre.
... Pas de guide, nulle vision étrangère s’interposant entre mes sens et les choses, nulle explication oiseuse, tandis que j’errais, toute seule, dans ce coin de pays nouveau pour moi.
A la sortie du village, vers la gare, un pan de mur élevé d’un gris ardent de métal en fusion. Plus loin, au delà des rails bleus finissant dans une tranchée rouge, rien, la plaine semée de pierres noires, encore de la poussière, une nudité brûlante, infinie. Tout au pied du mur, un mince filet d’ombre fauve, transparente, sans fraîcheur.
Là, je vis Mériéma, accroupie devant un petit tas de vieille ferraille et de débris de toutes sortes.
Un corps nu, déjeté, déchu, des seins vides, pendants, une chair noire, affaissée, souillée d’ordures et de terre. Une tête crépue et rase de garçon, une face maigre, ridée, une bouche large et épaisse s’ouvrant sur de fortes dents jaunes, et des yeux à fleur de tête, de pauvres yeux de bête malade: un masque tristement simiesque de souffrance, de crainte et d’égarement.
Elle dodelinait étrangement de la tête, en fouillant de ses longs doigts osseux son tas de chiffons et de balayures.
Et elle parlait sans s’arrêter, à la cantonade, en un incompréhensible idiome aux consonances barbares, que je sus plus tard être le kouri, vague langue nègre saharienne ou soudanaise.
Je lui parlai arabe. Son murmure continua, montant en une sorte de lamentation irritée.
Je lui tendis la main. Elle m’étira alors successivement les phalanges des doigts, sans cesser son verbiage. Des grimaces de cauchemar convulsaient son visage.
Un Figuiguien qui la regardait me dit:
--Tu sais, cette femme n’est pas d’ici. Elle était esclave chez des musulmans, à Mechéria; elle était mariée; elle avait un fils qui s’appelait Mahmoud. Vois ce que c’est que la destinée: cette Mériéma était pieuse, tranquille, sensée. Elle jouissait parmi les femmes d’une réputation de vertu. Puis, un jour, Dieu lui retira son fils. Alors elle devint folle et s’enfuit, seule et nue. Elle cessa de parler arabe, reprenant la langue de ses ancêtres, venus de très loin, bien au delà du Touat. Elle a parcouru comme cela les routes et les villages, vivant de la charité des croyants. Plusieurs fois, on l’a menée au ksar d’Oudarhir, à Figuig, où des musulmans pieux avaient soin d’elle. Mais elle revient toujours à Beni-Ounif. Elle gîte sous des tas de planches. Pourtant, là, les enfants la persécutent et se moquent d’elle. Les soirs de dimanche, quand les légionnaires et les tirailleurs sont saouls, ils oublient qu’elle est une pauvre innocente et ils la violent, malgré ses plaintes et ses cris... L’homme ivre est semblable à la bête sauvage... Dieu nous préserve d’un sort misérable tel que celui de cette créature!
* * * * *
... Un matin de lumière. Le siroco s’est apaisé dans la plaine où, pendant des jours pesants, il a semé des cendres rousses.
A l’aube, un vent léger, venu du Nord, a secoué la poussière des dattiers qui reverdissent dans la vallée, autour du ksar d’ocre.
En des transparences vertes, le jour se lève. Les tirailleurs passent, s’en allant vers le lit de l’oued où quelques palmiers et des lauriers-roses poussent dans des filons de toub sanguine.
En tenue de toile blanche, avec leurs cuivres où le soleil levant allume des étincelles d’or et l’attirail plus sévère de la nouba arabe, les musiciens vont s’exercer, éveiller jusqu’à neuf heures les échos de la vallée morte de notes éclatantes de clairons, de notes plaintives et nasillardes de rhaïta, de martèlements sourds de tambours.
Ils traversent le village, et la gloire de l’heure matinale met un sourire sur leurs visages bruns aux dents blanches, une caresse sur leurs cous musclés et nus.
D’un geste sec, mécanique, tous les bras lèvent ensemble les cuivres, et une musique alerte, d’une gaieté insouciante, éclate.
Tout à coup, surgissant d’un trou d’ombre, comme un pantin noir, Mériéma paraît. On l’a affublée d’une gandoura en loques et d’un vieux chapeau de femme, en paille, aux rubans bleus passés.
Précédant la troupe des tirailleurs qui rient, elle danse, elle saute, avec de petits cris de singe énervé. Peu à peu, accélérant ses mouvements, avec des déhanchements frénétiques, elle lacère sa gandoura et continue à danser, nue, avec seulement son chapeau, retenu par une ficelle.
Jusqu’aux carrières de toub, Mériéma accompagne la musique des tirailleurs qui s’en viennent dans la joie du matin sans nuages.
* * * * *
... Un jour de calme sur le désert silencieux, sur le village. Une légère buée blanche embrume le ciel que traversent des vols rapides d’oiseaux migrateurs. Dans le lit de l’oued, parmi les dalles noires, sous les frondaisons aiguës des dattiers bleus, Mériéma est assise.
Avec des oripeaux multicolores ramassés dans les rues, elle a orné les buissons, comme pour quelque cérémonie étrange d’un culte fétichiste.
En cadence, ses longs bras maigres et noueux élevés au-dessus de sa tête, elle frappe sur un vieux bidon en guise de tambourin.
Elle chante, sur un air monotone, d’une voix aigre de fausset, une inintelligible mélopée.
Une fumée âcre monte en spirales grises d’un petit brasier de crottes de chameau que la folle a allumé devant les arbres.
Pourtant, la terre répand une fade odeur de charnier, des ossements y traînent, une grande mare de sang s’irise, putréfiée... ce lieu sert d’abattoir.
Mais Mériéma ne voit pas la tuerie lamentable, les porcs immondes qui viennent retourner de leurs groins avides les débris saignants, lécher le sang coagulé. Elle ne sent pas l’affreuse odeur de mort. Elle prie, elle psalmodie, elle pleure, retranchée à jamais de la communion des êtres, plongée dans la solitude lugubre de son âme obscurcie.
* * * * *
... J’ai rencontré Mériéma, pour la dernière fois, un soir de départ. Il était très tard; la lune décroissante se levait, blafarde, comme furtive, sur la plaine bleue. Et Mériéma dansait, toute nue et toute noire, seule sur une dune basse.
Lézards
Contre les murs effrités, que le temps a dorés et découpés en dentelures bizarres, le vent accumule peu à peu du sable.
Dans le bas où, sous terre, l’humidité dure, les ksouriens ont planté des dattiers aux frondaisons puissantes, jaillissant du sol et se courbant en arceaux.
C’est le commencement de l’automne, et des herbes menues poussent sous les palmiers. Dans l’ombre des vieux murs, l’air est d’une fraîcheur un peu salée. Au soleil encore chaud, des souffles de caresse passent.
Ce coin de la palmeraie d’Ounif est abandonné des fellah. Aucun bruit n’y parvient; on y goûte un silence bienfaisant, quelque chose comme un acheminement lent vers la non-existence souhaitée.
Je suis couchée sur le sable depuis des instants ou depuis des heures, je ne sais plus. Le moindre mouvement troublerait l’harmonie de mes sensations ténues, fugitives.
Près de moi, Loupiot, mon chien noir, un étrange griffon né et baptisé dans une caserne, partage mon immobilité. Assis, il prend des poses de cariatide pour guetter de vagues formes mouvantes, quelque part, au loin.
Le soleil tourne, glisse, oblique, sur un pan de mur où l’eau des pluies a creusé de petits sillons noirâtres.
Alors, sur la toub striée, des lézards viennent se délecter. Ils sont en face de moi, et, pendant longtemps, ils captivent mon attention.
Il y en a de tout petits, minces comme des aiguilles et d’un gris cendré, qui jouent à se poursuivre, rapides, flexibles, promenant très vite des cercles d’ombre légère sur la surface du mur.
D’autres, plus gros, bleutés, s’aplatissent et soufflent, gonflant leur ventre rugueux. Les plus beaux s’épanouissent en teintes rares, comme de longues fleurs vénéneuses. Il y en a surtout de très gros, d’un vert d’émeraude pur, le corps tout couvert de petites pustules dorées, semblables à des yeux de libellules. Sur leur tête plate, des lignes de pourpre tracent un dessin compliqué.
Ceux-ci sont tout à la volupté de la chaleur, étalés, paresseux, la queue molle et pendante. Ils s’immobilisent ainsi, assoupis, heureux, sans tomber pourtant. Parfois leur bouche s’ouvre, comme en un bâillement sensuel. Ils semblent pleins de dédain pour l’agitation puérile des petits lézards gris qui continuent leur course circulaire, comme pris de vertige.
Tout à coup le chien les aperçoit.
Il se lève et s’approche lentement, prudemment, sans bruit. Il tend son museau velu, l’œil intrigué, l’oreille dressée.
Il s’assied devant le mur et considère avec étonnement le jeu des lézards[13].
[13] Des premières notes:
Devant le mur il s’assit, et considéra avec étonnement le jeu des lézards, se retournant parfois comme pour s’assurer de ma présence ou pour me prendre à témoin.
Mais le soleil descend vers l’horizon et projette l’ombre déformée du chien sur la famille des bêtes paisibles.
Alors rapides, effarés, les lézards s’enfuient, disparaissant dans les fissures de la vieille muraille, dans les trous d’ombre où ils habitaient.
Le mur reste nu et doré dans le soleil plus pâle du soir...
Agonie
Le convoi de Béchar partit vers midi, emportant des madriers et des planches.
Messaouda, la chamelle grise de Maamar-ould-Djilali, affaiblie par de longues marches, n’alla pas loin: en face de la petite palmeraie de Mélias, ses longues pattes tremblèrent brusquement et fléchirent, elle s’agenouilla avec une plainte rauque, puis elle se renversa sur le côté.
Maamar connut que sa chamelle allait mourir et il invoqua Dieu, car une grande tristesse avait étreint son cœur bédouin.
Le convoi s’arrêta. Avec des cris et des imprécations, on fit agenouiller d’autres chameaux sur lesquels on partagea la charge de la bête mourante. On lui ôta jusqu’à son petit bât triangulaire et les loques qui protégeaient sa bosse pelée. Un instant, Maamar, ses bras musclés ballants, sa tête d’aigle courbée, considéra, atterré, sa chamelle. Puis, avec un soupir, il ramassa son bâton et repartit, poussant devant lui ses deux autres chameaux, avec un sifflement bref et un ah! guttural.