Nêne

Part 7

Chapter 74,049 wordsPublic domain

--Quel est votre nom à vous qui savez le mien? L’autre jour vous vous êtes sauvée sans me le dire.

--Mon nom? Ne vendez-vous du poisson qu’aux personnes de votre connaissance? Je m’appelle Violette et je suis tailleuse à Chantepie.

--Violette, vous êtes la tailleuse la plus jolie du monde.

Elle se mit à rire tout bas en renversant un peu la tête comme une pigeonne qui fait la belle gorge.

Il reprit, montrant la route:

--Vous êtes de Chantepie?... pourtant, vous arrivez de ce côté...

--C’est que j’ai pris deux nouvelles pratiques à St-Ambroise. Je suis allée là-bas mercredi soir; à présent mon ouvrage est fini et je rentre chez moi. En passant je veux acheter du poisson pour maman qui n’est pas bien forte.

Elle avait dit ces derniers mots lentement, avec douceur et tristesse; et cela fit plaisir à Michel qu’elle fût aussi bonne qu’elle était belle. Il s’empressa.

--Du poisson, je n’en ai plus guère; il est venu tous les jours, du monde d’un peu partout. Ici, il y a encore quelques tanches... là, des brêmes... Et puis, voilà les carpes; mais je n’en ai plus que six grosses qui sont de redevance et que je ne peux pas vendre.

Elle parut contrariée et murmura:

--Je le regrette bien... J’en aurais acheté une.

Tout de suite il plongea son épuisette et ramena deux carpes énormes.

--Choisissez la plus belle. Je vous la donne à vous de meilleur cœur qu’au maître... Il se contentera des cinq autres.

Elle eut, le voyant penché sur son filet, un rire de triomphe qui ne sonna point; puis elle s’écria:

--Quelles bêtes! Je ne les croyais pas si grosses... Je vous remercie, je n’en veux point... Mon panier est trop petit; et puis je ne saurais en porter une jusqu’à Chantepie.

Alors Michel remit ses carpes à l’eau et, ayant épuisé le réservoir aux tanches, il tria les plus belles. Quand le panier fut plein elle lui tendit une pièce d’argent qu’il refusa par propos véhéments.

--Jamais! Vous ne sauriez me faire plus grand chagrin!

Les beaux yeux noirs glissèrent longuement sous les paupières câlines.

--Monsieur Corbier, vous en aurez merci et cela ne tombera pas en oubli... mais vous n’en saurez rien puisque vous ne venez jamais à Chantepie. Dix ans passeront peut-être sans que nous nous revoyions...

Il dit vivement:

--Dix ans! J’espère que non! si vous disiez dix jours, je le trouverais encore long...

Comme il s’approchait d’elle en baissant le ton, elle recula et lui coupa la parole.

--Tiens!... quelle est cette femme qui est chez vous? Votre servante, sans doute?

Au loin, près de la maison, on entendait en effet Madeleine appeler Lalie.

--Oui, répondit Michel, c’est ma servante.

--Ah!... Et Lalie, qui est-ce?

--C’est ma fillette; elle a cinq ans...

Michel continua avec un peu d’hésitation.

--Elle a un petit frère plus jeune... Je suis veuf.

--Je sais... on m’a dit tout cela... C’est une Clarandelle, votre servante?

--Oui, la sœur d’un gars qui a eu le bras coupé l’année dernière.

--Attendez... je crois la connaître... Une grande, avec un visage picoté... mais pas trop laide tout de même, n’est-ce pas?

Elle le regardait en face, hardiment.

--N’est-ce pas? Une fille de votre âge à peu près... et pas laide?

Il répondit avec un peu d’humeur:

--Est-ce que je sais?... Pourquoi ne m’écoutez-vous pas?

--Parce que j’ai hâte... Je vous remercie bien et je vous dis au revoir... souhaitant vous rendre votre honnêteté.

Elle pirouetta et, lestement, la jupe haute, elle remonta la pente du pré et gagna la route.

Quand elle eut fait un petit bout de chemin elle s’arrêta une minute. Son panier était lourd; elle le posa à terre et le découvrit; il était si plein que des poissons glissèrent sur la route.

Un sourire insolent erra sur son visage qui demeura très beau mais dont les lignes changèrent. Les dents brillèrent fines, propres aux morsures saignantes en pleine chair vive, comme les dents des bêtes libres. La lèvre rouge, légèrement relevée, l’astuce cruelle, peut-être aussi un peu de mépris pour la proie trop facile.

--Ces hommes! encore un que je mènerai où je voudrai. S’il ne vient pas dès demain, dans huit jours il ne manquera pas d’accourir. Il faudra que je m’arrange pour être seule.

Lui, près de l’étang, toute raison partie, l’avait suivie des yeux tant qu’il avait pu, buvant avec orgueil l’air fort qui était resté parfumé derrière elle.

--Ma jeunesse n’est pas morte puisque celle-ci me fait accueil qui est la plus belle de toutes.

Immobile, les yeux larges, il restait là appuyé à la barrière du pré, en rêverie de merveilleuse aventure.

Ce fut un peu avant Pâques que le père Corbier mourut. Un soir, au moment de se coucher, il se sentit malade; tout de suite il perdit connaissance et le lendemain matin, au chant du coq, il passa.

Madeleine mena les enfants chez les voisins du Gros Châtaignier et Gédéon s’en alla prévenir les parents, les amis, les voisins, tous les dissidents.

Les prieuses arrivèrent dès huit heures. Les premières vinrent des villages les plus proches, le Châtaignier et le Boisfrais. Dans la soirée ce furent celles de la Grand’Combe et de la Foye, puis celles du Coudray qui passèrent la veillée. Le lendemain on en vit entrer beaucoup, celles du bourg, celles de Château-Blanc, celles de tous les villages où il y avait une famille dissidente.

Arrivées à la maison elles se jetaient à genoux, sans une parole, autour de celle qui dirigeait la prière. Quand une se relevait pour s’en aller, une autre tout de suite, prenait sa place.

Le troisième jour, ce fut l’enterrement, à Saint-Ambroise, dans le cimetière des Dissidents. Prières... prières... prières. Prières en chemin entre les haies fleuries; prières dans la chapelle sombre, prières très longues au cimetière, quand le cercueil fut posé sur la grande pierre plate qui recouvrait la tombe du dernier prêtre; prières encore quand on eut descendu le cercueil et jeté de la terre.

Il n’y avait là ni catholiques ni protestants, mais toutes les maisons dissidentes connues dans la région avaient envoyé du monde. Cette âme qui s’en allait seule, sans viatique, il fallait au moins que la prière des proches lui fît un long cortège.

Après l’enterrement, Madeleine passa au Gros-Châtaignier chercher les enfants. Quand elle arriva aux Moulinettes elle trouva la parenté réunie. Il y avait là les deux beaux-frères de Michel, son oncle, des cousins, et aussi ses beaux-parents avec Georgette, la belle-sœur, qui avait suivi, hardiment.

Tous ces gens avaient des arrangements à prendre; ils se turent quand Madeleine entra et quelques regards devinrent hostiles. Alors elle laissa sa cape de deuil et s’en alla par le jardin, le cœur un peu serré parce que, soudain, elle s’était sentie étrangère. Elle gagna la grange, puis passa dans le quéreux aux valets où elle se mit à préparer tout pour que Gédéon, le soir même, pût venir coucher dans la chambre de Michel.

Quand elle sortit du quéreux elle vit que Georgette était sur un banc devant la porte avec Jo sur ses genoux; elle jouait avec l’enfant, lui faisait des agaceries, le faisait sauter, le berçait.

Madeleine s’approcha, mordue de jalousie. Le petit tendit les bras vers elle, criant: Nêne! Nêne! Mais Georgette méchamment:

--C’est moi ta «Nêne», mon petit... embrasse-la, ta «Nêne...» Il ne faut pas appeler celle-ci «Nêne», voyons!

En une seconde Madeleine fut sur elle, hérissée de colère; sans rien dire, d’une pression de sa main forte, elle dénoua les mains de l’autre et, l’enfant suspendu à son cou, rentra dans la maison.

A Chantepie, pour la fête de Violette, Boiseriot se présenta avec un petit cadeau: une boîte renfermant un dé en argent et une paire de ciseaux. Violette marqua une joie polie et sa mère retint Boiseriot à déjeuner.

A l’heure des vêpres la mère alla à l’église, laissant les deux autres en tête en tête.

Violette faisait jouer ses ciseaux, disant:

--Ils sont jolis, j’en prendrai soin.

Et, en elle-même, elle pensait:

--C’est de la ferraille... le tout lui coûte trente sous. Mais comment a-t-il songé à cela? Qu’est-ce qui le prend cette année?

Boiseriot riait, bonhomme, content de vivre.

--Quand tu te marieras, je t’offrirai un beau cadeau... laisse venir!... Ton parrain n’est pas riche, mais il vit tout seul comme un vieux loup... Il pourrait bien te payer un collier d’or ou te faire un douzain d’écus, quand tu te marieras...

--Je n’ai pas de galant.

--Faut en chercher un, ma petite.

Ils furent un moment silencieux, puis ils parlèrent du temps qu’il faisait et des nouvelles pratiques de Violette. Celle-ci levait des yeux innocents, mais toute sa ruse veillait.

--Il finira bien de lantiponner, pensait-elle; qu’est-ce donc qui lui trotte en tête?

A la fin, il fit, négligemment:

--Tu es allée aux Moulinettes, voir la pêche de l’étang?

--Oui... et je ne le regrette pas. Sans vous je n’en aurais pas eu l’idée; je vous remercie de m’avoir prévenue.

--Il y avait du poisson?

--Beaucoup; j’en ai acheté à celui dont vous m’aviez parlé.

--Michel Corbier?

--Oui... un bel homme et bien aimable... Vous vous êtes fâché contre lui: vous deviez avoir tort.

Il répondit, très conciliant:

--Peut-être bien! Je suis vif, moi; nous avons en des mots à propos de l’ouvrage... Maintenant, je ne lui en veux pas.

--Je le crois de votre part! dit Violette avec un accent de certitude.

--... Et même je serais heureux qu’il le sût... Ça ne m’aurait pas déplu de le rencontrer quand il est venu ici...

Il l’épiait en dessous, la piquait d’un regard très aigu. Elle eut l’idée de parer l’attaque; et puis elle préféra le joie de montrer qu’elle n’était pas dupe et voyait venir.

--Allons! Dites donc que vous ne savez rien... et que vous voudriez savoir tout! Vous me prenez pour une sotte!... Michel Corbier est venu ici en effet, mais en cachette de tout le monde... Je vous le dis à vous qui êtes mon parrain.

Boiseriot se mit à rire.

--C’est bien!... C’est très bien! Tu n’as pas perdu ton temps. Mais tu sais qu’il y a deux enfants... et que Corbier est dissident. Quelle est ton idée?

Elle eut un geste d’insouciance et ce fut bien franchement cette fois qu’elle répondit:

--Je ne sais pas!

Puis elle reprit:

--Et vous? quelle est votre idée, là-dessus?

--Je suis comme toi ma filleule... et puis cela ne me regarde pas.

Elle insista, câline:

--Mais si! c’est à vous que je dirai ce qui se passe... et c’est à vous que je demanderai conseil.

--Nous verrons ça plus tard... Après tout, je veux bien.

Il parlait d’une voix tranquille, mais ses yeux luisaient de joie cruelle. Il continua doucement:

--L’été passé, ne disait-on pas qu’un Dissident de Saint-Ambroise, un grand qu’on appelle Cuirassier et qui a eu le bras coupé par la vanneuse, te faisait conduite sur les routes?

--On le disait en effet... on ne le dit plus. Je ne l’ai pas revu depuis son accident.

--M’est avis que tu as bien fait. C’est une famille pas très propre... des gens de rien... La sœur est servante chez Corbier, justement; ce n’est point une fine pièce... et pourtant on dit des choses.

Violette le regarda si fixement qu’il hésita, puis remit à plus tard de parler comme il fallait.

Ayant achevé son café il s’en alla.

Sur le chemin, il eut envie de danser.

--Je les tiens! Je les tiens! tous! Corbier, Madeleine, Cuirassier... et Gédéon aussi, je l’attraperai! Elle est gâtée de malice cette petite... pas trop fine pourtant... beaucoup moins qu’elle ne croit... Si elle m’écoute, on va les voir sauter! Ah! je vous tiens! Vous n’êtes pas de force!

Violette était demeurée sur le seuil et le suivait des yeux, tout amusée de le voir si frétillant.

--Dire qu’il croit que je vais le tenir au courant et lui demander conseil!... Il a une dent contre eux, le chafouin! Cela n’est pas mon affaire. Je ferai ce qui sera amusant, pas le reste. Michel est un bel homme; ses yeux sont plus noirs que les miens... Cuirassier aussi me plaisait l’an passé... Et les autres, et les autres! Mon beau parrain, si vous voulez les connaître tous, je vous ferai voyager.

A la même heure, aux Moulinettes, Madeleine écrivait avec grande application: elle écrivait sur une feuille de papier fleuri que venait de lui remettre son frère.

Lui, était assis à la table, en face d’elle, et l’eau bleue de ses yeux était mouvante et troublée.

Le malheur l’avait marqué; il penchait un peu la tête comme un faible qui n’ose pas regarder la vie; sa belle moustache, autrefois si soignée, s’ébouriffait, plus rousse sur le visage amaigri.

Depuis dix mois bientôt qu’il était infirme, il avait été bien secoué.

D’abord l’assurance ne lui avait donné en tout que six cents francs; une fois les frais payés il s’était trouvé sans argent.

Durant quelques jours d’hiver il avait été occupé à tourner la manivelle d’un trieur de grains: besogne d’enfant ou de vieillard qu’il avait accomplie d’humeur piteuse, pour gagner son pain. Au printemps, il s’était embauché quinze jours à la ville pour un travail à peu près semblable. Puis il était revenu au Coudray et on l’avait employé petitement, ici ou là, au hasard du besoin. Il prenait les taupes dans les prés; on le demandait pour conduire les bêtes aux foires; on lui faisait ramasser des pierres ou tailler à la faucille les haies de broussailles: toutes besognes menues qu’on lui proposait par charité.

Il avait demandé une place de facteur, cette place qu’il comptait obtenir tout de suite, de plein droit, mais rien n’était venu. Pourtant, de ce côté, il avait depuis quelques jours grand espoir; c’est pourquoi il écrivait à Violette.

--Eh bien? maintenant, que faut-il mettre, mon grand?

Madeleine avait marqué le lieu, la date et les propos habituels d’accointance; la plume levée elle attendait.

--Maintenant?

--Si tu veux, tourne-lui un compliment... en lui disant que je l’aime toujours plus fort.

--Quel compliment?

--Dis-lui qu’elle est belle: elle le mérite! Quand elle vous regarde le temps devient clair... c’est comme si un soleil de matinée commençait à briller... Autour d’elle l’air est tout jeune et sent bon, comme le vent qui frivole dans les pommiers fleuris.

--Eh badaud! C’est qu’elle se met de l’eau de Cologne!

Madeleine riait de cette mine émerveillée; elle se remit à écrire.

--Je lui dis donc qu’elle est la plus belle du canton... vrai ou non, cela lui fera plaisir... Et puis que tu voudrais être toujours en adoration devant elle.

--Mets que je languis de ne pas la voir.

--Y a-t-il donc longtemps que tu ne l’as vue?

Il hésita quelque peu et ses lèvres tremblèrent; puis il répondit à voix honteuse:

--Il y a juste dix mois et trois semaines.

--Ah! mon pauvre!

Madeleine laissa tomber sa plume et le regarda en grande pitié.

--Alors, pourquoi me fais-tu écrire? pourquoi me fais-tu dire des compliments à cette mauvaise fille qui t’a abandonné?

--Madeleine, je t’en prie, ne parle pas contre elle: cela ne serait pas à mon goût. Si elle ne m’aimait pas, je deviendrais fou... Mais elle m’aime, je te le dis! Elle ne m’a pas abandonné... C’est sa mère qui lui a défendu de me voir... elle me l’a écrit en réponse à la lettre que tu avais faite à l’hôpital... Sa mère ne veut pas qu’elle parle à un Dissident... Il y a des vieux qui sont rudes!... Que veux-tu qu’elle fasse? Elle n’a qu’à attendre... J’ai cherché à la rencontrer; je suis allé à Chantepie, mais elle n’a pas osé sortir... Sa mère la tient court si tu crois! J’ai été l’attendre aussi sur les routes à l’heure où elle revient de chez ses pratiques... mais je n’ai jamais eu de chance... Si, une fois, pourtant je l’ai aperçue; comme elle était avec son apprentie elle ne m’a pas parlé... elle m’a fait seulement bonjour de loin avec sa main... Et maintenant, c’est au bout; ma tête chavire; il faut que je lui parle!

Il fit une pause, après quoi il ajouta d’un ton décidé:

--Et puis, il y a des nouvelles!

--Quoi donc? fit Madeleine.

--Tu vas mettre, premièrement, que l’affaire de religion n’est pas un empêchement. Qu’elle le dise à sa mère; on peut causer avec moi là-dessus... Je verrai ce qu’il y a à faire.

Madeleine, avec vivacité, repoussa le papier fleuri.

--Ma main n’écrira pas ça... J’en aurais grand’honte! Jamais personne ne s’est changé chez nous: c’est l’honneur de la famille. Tu seras le premier et on te montrera du doigt.

Il ne répondit rien.

--Tu ne tiens pas pour tes idées... Tu quittes ceux de ton bord... tu cèdes... Tu n’es pas un homme!

Elle s’arrêta, un peu troublée d’avoir dit des paroles si dures à ce frère que le malheur avait frappé. Pourtant elle devait parler! Elle le sentait avec certitude! C’était un devoir obscur, mais profond comme l’instinct et qui primait la pitié, le devoir des femmes de sens droit, gardiennes de la race.

Lui, la tête basse, pâle comme un mort, tremblait.

--Jean, tu n’es pas un homme... Il ne faut pas faire ça! Ce n’est pas fier! Il faut tenir... tenir...

Il répondit sourdement, avec une fêlure dans la voix:

--Tout ce que tu diras et rien... Violette est la plus forte. Sans mon malheur je n’en serais pas là. Maintenant je suis comme un vergne arraché qui balle sur la rivière.

Elle le considéra une minute, plié en deux, pitoyable avec sa grosse tête ébouriffée, ses lèvres dansantes et cette manche vide qui pendait le long de son corps.

«Il faut tenir! tenir!»

Elle ne regretta point ses paroles qui étaient, à son idée, des paroles justes, mais sa miséricorde fut à son tour souveraine.

--Pauvre grand, l’heure de malaise est venue pour toi.

Elle pleura.

Puis elle reprit sa plume et, comme on fait une chose folle exigée par un moribond, sans parler pour ne pas montrer de faiblesse coupable, elle écrivit les mots de renoncement.

Quand elle eut fini elle s’essuya les yeux et, comme il gardait la même attitude affaissée, elle l’attira vers elle et l’embrassa.

Il en eut réconfort; il dit:

--Il y a autre chose que je veux lui faire savoir. Je ne suis pas riche en ce moment, mais je vais obtenir un bon emploi... C’est sûr maintenant. Il y a une nouvelle place de facteur à Château-Blanc; c’est moi qui vais l’avoir.

Madeleine écrivit cela très vite.

--Alors, c’est sûr? Quand seras-tu nommé?

--Peut-être dans huit jours, peut-être dans un mois, peut-être demain. Cela dépendra du temps qu’ils mettront aux écritures.

Il ajouta d’une voix claire:

--Quand je serai facteur à Château-Blanc, j’espère que la mère de Violette changera d’idée et que nous ferons notre noce. J’aurai une bonne paye et, avec ce qu’elle gagnera de son métier à travailler chez nous, nous pourrons vivre, je pense bien!

Madeleine se détourna et ne fit point écho.

Il cligna des yeux avec malice et continua sur un ton de confidence:

--Je vais te dire: pour avoir quelque chose, ce n’est pas malin... mais il faut savoir. Moi, d’abord, je demandais comme ça tout seul. J’ai fait mon temps de service, n’est-ce pas? J’ai été brigadier... et je suis estropié... J’ai le droit pour moi... J’ai l’instruction qu’il faut... j’écris un peu de ma main gauche... Bon! Tu crois que ça va venir? Eh bien tu peux attendre! Trois mois: rien! six mois: rien! huit mois: rien!... Alors je me suis renseigné et quelqu’un m’a dit: «Allez donc trouver M. Blanchard.» Tu en as entendu parler de M. Blanchard? Tous les Dissidents ont voté pour lui aux élections; s’il n’a pas réussi ce n’est pas notre faute... Tout de même il a le bras long, étant pour le gouvernement. Ça m’ennuyait bien d’aller le trouver: je n’aime pas demander. Je me suis décidé quand même. Je lui ai dit mon affaire, ceci, cela, toutes les questions... Il m’a demandé pour qui je votais. Je n’ai pas voulu répondre tout droit; ça ne m’allait pas! mais j’ai dit: je suis Dissident. Il s’est mis à rire dans sa grande barbe. «Bon! bon! vous pouvez compter sur mon amitié, jeune homme, sur ma grande, grande amitié!»

--Comme cela, oui, c’est bien sûr! dit Madeleine en cachetant la lettre.

--Tu peux le penser!

Ce monsieur Blanchard, une fois Clarandeau parti, avait promis formellement la même place à trois autres. Et, quelques jours plus tard, il s’était employé à faire nommer facteur à Château-Blanc un gars connu comme étant le plus bruyant des Jeunes catholiques, un triste gars qui avait promis de trahir, promis de voter devant témoins, à bulletin ouvert, et de faire voter les siens.

A la porte on entendit un roulement de coups de sabots, puis une voix bizarre et psalmodiante:

--Pan! Pan!... Qui est là?... C’est moi, Jules... Entre, mignon!... J’entrerai s’il n’y a pas de mauvais gars dans la maison et pas de bâtons derrière la porte...

Lalie, blanche de peur, courut se pendre au jupon de Madeleine, mais celle-ci se mit à rire.

--Ne crains rien: c’est Jules l’innocent qui fait son chapelet tout seul. C’est toi, Jules?

--C’est moi Jules... Entre, mignon.

--Eh bien oui, entre!

La porte s’ouvrit et un homme parut qui, tout de suite, fit un signe de croix et cracha par terre en signe de profond dégoût.

--Tu peux t’asseoir, Jules, dit Madeleine, les mauvais gars ne sont pas ici.

L’innocent regarda derrière les meubles et sous le lit, puis il se planta au milieu de la pièce et prit à marmotter:

--Jules, pourquoi vas-tu chez les Dissidents?... Seigneur, mon Dieu, je ne les aime pas... Jules, tu fermes la barrière de leur champ, tu vas remplir leur cruche à la fontaine... Seigneur mon Dieu, ce n’est pas vrai, vous êtes un grand menteur! Les Dissidents, que le diable les brûle!

Il fit un nouveau signe de croix, et, tranquille, paré contre tout accident, s’assit, les pieds vers la cheminée.

Madeleine avait repris sa besogne sans trop s’occuper de lui. Elle le connaissait depuis vingt ans et elle était habituée à ses propos et à ses gestes.

C’était, ce Jules, un innocent bien curieux. Bas d’esprit plus qu’un petit enfant, il avait cependant une mémoire étonnante. Il connaissait tous les villages à cinq lieues à la ronde; il connaissait tous les champs, tous les sentiers, tous les arbres. Par les nuits les plus noires il voyageait sans jamais s’égarer et sans jamais allonger son chemin, même dans des coins de pays où il n’était passé qu’une fois. Il savait le nom de chacun; quelquefois, pour les jeunes, il rappelait le temps qu’il faisait le jour de leur baptême, le nom du parrain, de la marraine et si l’on avait donné des dragées. Quand on lui demandait ces renseignements il répondait tout de suite, sans chercher même l’espace d’une seconde.

Il était très doux et se fâchait seulement quand on faisait semblant de le marier et qu’on y mettait de l’insistance. Si l’on voulait se débarrasser de lui, on prenait un papier et on lisait: «Au nom de la loi, Jules l’innocent, je te marie avec...» Il se sauvait à toutes jambes. Un jour que des jeunes gars avaient fait ces simagrées après avoir barricadé la porte, il les avait mordus et avait sauté à la fenêtre comme un chat.

Il bavardait tout seul du matin au soir, disant les demandes et les réponses. Sur les routes on l’entendait faire une conversation interminable avec ses dix mille amis et connaissances.

Souvent il causait avec le Bon Dieu et il lui arrivait alors de s’irriter et de faire tournoyer son bâton parce que l’Autre l’agaçait, à la fin, avec ses questions indiscrètes...

Madeleine expliquait de son mieux toutes ces choses à Lalie qui n’était pas rassurée.

--Les Dissidents, que le diable les brûle! ils puent comme des blaireaux!

Il n’y avait pas de feu dans la cheminée et pourtant il tendait sérieusement ses pieds vers les chenets.

--Tu n’es pas beau! dit Madeleine; pourquoi parles-tu mal des Dissidents?

--Ils ont des oreillers de plume de poule et pas de clous à leurs sabots... pas de lard dans le charnier... Veux-tu du fricot, Jules?... Une petite bouchée avec du pain... Va-t’en Jules! nous n’en avons pas, nous sommes ruinés, nous ne pouvons pas payer nos dettes... Pas riche, ça!

Madeleine, amusée, lui tendit un gros morceau de pain avec une tranche de lard. Il se mit à manger d’un si bel appétit que Lalie elle-même en fut émerveillée.

Madeleine lui posa les questions habituelles:

--Quel âge as-tu donc maintenant, Jules?