Nêne

Part 6

Chapter 64,014 wordsPublic domain

--Qu’il le fasse donc, lui... il verra si c’est facile!

Ou bien:

--Tu n’en as pas encore assez? moi, je n’ai jamais supporté de reproches à cause de mon travail... Vous n’êtes pas content? Bonsoir! A ta place, c’est moi qui filerais, une fois mon temps fait!!

Gédéon avait entendu bien d’autres gronderies sans garder rancune au patron; mais, sentant le fouet, il jurait comme un pendu:

--Bien sûr, Bon Diou! que je filerai... Et le diable m’emporte si je regrette jamais la maison!

L’autre hochait la tête.

--C’est tout de même vrai, dame, mon pauvre gars, qu’il t’en a fait voir!

Quand il eut bien décidé Gédéon à partir, il parla de Madeleine.

--Voici le Carême qui vient où les bêtes seront mieux nourries que nous. Change de cuisinière, va! Celle d’ici mange le lard et nous laisse les choux.

Il faisait rire le jeune homme en parlant de cette grosse fille. Sans doute elle avait la poitrine si lourde qu’elle avait étouffé tous ses galants...

--Tous... non! je dis mal... Il lui en reste encore...

--Qui donc? faisait le gars en se retournant sur son outil.

--Ça... tu es trop jeune pour le savoir.

Il ajoutait entre ses dents, la mine scandalisée:

--C’est honteux!... il se passe des choses!...

Cependant Gédéon ne s’emballait pas si vite contre Madeleine; et il y avait à cela plus d’une raison.

Quand Boiseriot osa enfin lâcher devant lui les dernières paroles, il eut une révolte.

--Non! ce n’est pas vrai! Vous voulez rire!

--On ne me l’a pas dit... Je l’ai vu: tu entends bien!

Il fallut plusieurs jours au mauvais pour le convaincre.

Enfin, une après-midi vint, tout de même, où Boiseriot crut le gars fin prêt pour la besogne.

Ils avaient eu, ce jour-là, long travail et, à cause d’un jeûne, bien maigre soupe. Par-dessus le marché Michel avait tempêté contre Gédéon pendant le repas. Quand les deux valets furent revenus à leur chantier, devant une haie d’épines qu’il s’agissait d’abattre, le jeune, pour se soulager, prit à musiquer plus fort qu’à l’habitude.

Boiseriot le laissa aller et puis il parla à son tour. Rappelant toutes les choses, les gronderies du patron, la longueur du Carême, la mauvaise conduite des gens de la maison, il finit par rire:

--Écoute... ça vaut un charivari.

--Un charivari? J’en suis, Bon Diou! si vous en êtes!

Il avait dit cela, le jeune gars par bravade; mais l’autre reprit tout de suite.

--Moi, non, ce n’est pas de mon âge.

Du coup, Gédéon, qui n’avait point l’esprit trop lent, se méfia.

Boiseriot continuait à voix basse et sans lever la tête.

--Moi, d’abord, je reste ici; toi, tu t’en vas dans une dizaine de jours... Tu n’as qu’à dire ce qui se passe aux autres de ton âge; ils viendront tous avec toi. C’est une belle occasion de s’amuser maintenant que voilà finie votre saison de veillées. Quand j’avais dix-huit ans, j’ai été d’un grand charivari. C’était à Chantepie, à la porte d’un cordonnier qui avait fait le coucou. A dix ou douze que nous étions, nous faisions, tous les soirs, autour de sa maison, un tapage du diable avec des chaudrons, des seaux, des casseroles percées... Si bien qu’il a été obligé de s’en aller du pays. Je n’ai jamais tant ri de ma vie... Tout le monde était pour nous. Et ce serait de même ici. Des choses pareilles, on ne doit pas les souffrir... et c’est à la jeunesse de les empêcher.

Gédéon secouait la tête.

--Non... non... ça ne me regarde pas. Et puis, il y a la famille...

--Quelle famille? Celle des Clarandeau? Elle est propre! Tu ne sais donc rien! La plus jeune des filles qui était à la batterie, l’année dernière... tu n’en as pas entendu parler?... Elle fait encore pis que celle d’ici, toute gamine qu’elle est...

Gédéon qui tapait avec sa serpe sur un aubépin s’arrêta sec:

--Ça, c’est une menterie!

Mais l’autre qui poussait au bout, pressé d’en finir, ne remarqua ni le geste ni le ton de colère.

--Une menterie! Demande-le aux gars de Saint-Ambroise qui l’ont suivie, il y a eu huit jours dimanche, dans le bois de Beaufrêne...

--Qu’est-ce que vous dites Boiseriot? Répétez pour voir...

Dévalant du haut de sa haine, Boiseriot ne s’arrêta point:

--Oui, dans le bois de Beaufrêne... et dimanche dernier encore, au même endroit, ils étaient quatre avec elle... Hé! Hé! qu’est-ce qui te prend, imbécile?

Gédéon avait jeté sa serpe et sauté sur lui.

--Mauvais bougre, je t’apprendrai à inventer des choses pareilles! Tiennette... ces deux dimanches, après le chapelet, elle est allée s’asseoir sur la route de la Grand-Combe... et moi à côté d’elle, si tu veux le savoir...

Boiseriot se débattait, mais le jeune gars le bouta dans la haie, le derrière en plein dans les épines. Le maintenant d’une main, de l’autre qui était gantée de cuir très dur, il se mit à lui froisser les côtes, rudement. Et il bramait avec des larmes de colère:

--Tiens! Tiens! voilà pour tes menteries... Ah oui! Tiennette était dans le bois de Beaufrêne... dis-le donc, sale menteur! Ah oui! le patron vit mal avec sa servante... qu’est-ce que cela te fait? Tiens, sale menteur! Il faut que je fasse le charivari... Bon Diou, je le veux bien: ça sera sur ta peau!

Quand ils se relevèrent, Michel était derrière eux; il disait:

--Eh bien, c’est fini?

et puis à Boiseriot:

--Viens-t-en à la maison!

Le valet eut un geste de rage, mais Michel reprit:

--Marche devant moi... tout de suite!

Et la voix était telle que Boiseriot fila par crainte des coups.

Quand il eut son argent, et quand ses hardes furent rassemblées, il sortit du quéreux aux valets et s’approcha de la maison.

Voyant que Michel n’y était plus, il s’avança sur le seuil et il dit, les dents serrées:

--Je m’en vais... Au revoir!... Vous m’avez mordu, moi je vous navrerai.

On pêchait, cette année-là, l’étang des Moulinettes. Le bail de l’endroit portait que la pièce d’eau serait vidée tous les trois ans et que le poisson serait vendu, part au profit du maître, part au profit du fermier, réserve faite de six carpes de redevance choisies parmi les plus grosses, comme de juste.

Dès le Lundi Gras on avait donc ouvert les vannes. L’eau sortait sous une haute chaussée par un bondon en maçonnerie, puis elle s’en allait, par un petit ruisseau, s’étendre sur les prés en contre-bas.

Le lundi soir l’eau avait encore bien peu baissé, mais, le mardi matin, un liséré de boue commença à paraître et les poissons qui vivaient sur les bords se mirent à voyager et à battre l’eau de furieux coups de queue.

Enfin, le mercredi, ce fut la pêche.

Dès la fine piquette du jour un aubergiste de Saint-Ambroise vint s’installer aux Moulinettes.

Après lui les drôles des alentours ne tardèrent point; on en vit deux d’abord, puis deux autres, puis dix; bientôt ils furent une trentaine, garçons ou filles, empaletoqués à la diable et le nez frais.

Les poissons commençaient à sortir. Ils arrivaient dans «la poêle», un petit réservoir peu profond et barré à son extrémité par un grillage assez fin. Les premiers qui vinrent furent les ablettes; elles arrivaient vivement par bandes nombreuses et puis, une fois dans cette eau déjà trouble de la poêle, elles semblaient reconnaître qu’elles avaient pris un faux chemin et s’efforçaient de remonter par le bondon. Mais le courant, trop fort, les ramenait et elles se mettaient à circuler éperdument. Après elles, vinrent les gardons, puis les brèmes. Le réservoir fut merveilleusement agité et vivant. D’innombrables petites lignes brunes filaient à la surface de l’eau; de temps en temps une grosse brème montait du fond et se retournait d’un coup brusque, large et brillante comme un plat d’étain.

A neuf heures on commença à pêcher. Gédéon et Alexis, le nouveau valet, avaient chacun une grande épuisette; debout sur les bords de la poêle, ils plongeaient sans relâche leur filet. Derrière eux un homme recevait les poissons et les portait dans des trous pleins d’eau que l’on avait préparés pour les recevoir.

Jamais la pêche n’avait été aussi belle; Michel lui-même était étonné. Cela tenait sans doute à ce que l’on avait réussi à prendre tous les brochets lors de la pêche précédente.

Les drôles criaient, penchés sur le grillage de la poêle:

--Il en passe! Il y en a des petits qui se sauvent!

ou bien:

--Hep! patron! vous n’avez pas vu? il vient d’en sauter deux hors du filet... Et celui-là qui est crevé et qui balle sur l’eau...

Comme une belle brême échappait à Gédéon et retombait de l’autre côté du grillage, un gros rougeaud d’une dizaine d’années se décida tout d’un coup, disant:

--Attends! Je m’en vais leur faire voir!

Avisant un panier, il releva sa culotte et ses manches et sauta dans le ruisseau. Du premier coup il ramena la brême et cinq ou six petites ablettes.

--Il n’est pas trop bête, le galopiot! dit Michel; tiens, attrape!

Il vida par-dessus le grillage le fond d’un filet, une douzaine d’ablettes qui tombèrent dans l’eau comme des étincelles de feu d’artifice.

Alors un autre drôle se mit au jeu, puis un autre, puis tous ou presque. De temps en temps, Michel leur jetait du poisson et ils barbotaient à grands cris, embarrassés de leurs paniers, se battant pour être aux bonnes places.

Un petit, refoulé par les autres, claquait du bec, dans l’eau jusqu’au derrière; il allait sortir, découragé, quand il leva une brême magnifique.

Sautant sur le pré, il se mit à la jeter sur l’herbe comme un palet.

--Ou vas-tu la mettre? dit Michel.

--Dans ma jabotière... J’en ai d’autres: regardez!

Il écarta sa chemise et montra deux ablettes et trois ou quatre têtes de gardons arrachées à travers le grillage. Il ajouta en glissant la brème sur son estomac:

--C’est comme une crêpe... mais pas une chaude!

Sur la chaussée de l’étang, une femme appela:

--Fédéri!

Le petit en eut l’haleine coupée:

--Que le diable!... M’man!!

Les mères arrivaient en effet, portant des tartines, des blouses propres, des cravates, car les drôles s’étaient sauvés en grande hâte sans prendre le temps de manger et de faire fine plume.

Quand elles virent cette partie elles chantèrent les litanies en plein vent. Mais ce fut en vain; les drôles, tant leur joie battait son plein, n’écoutèrent point la musique; ils demeurèrent, décidés à ne rien savoir, résignés aux taloches.

Vers onze heures, les vrais promeneurs parurent.

Le premier fut un gros homme à figure rouge dont la venue ne causa aucune surprise. On l’appelait «la loutre». Il courait toutes les pêches d’étangs, faisant des quatre lieues pour manger du poisson frais.

Mais, véritablement, il en mangeait! Sa gourmandise était merveilleuse et les gens du pays en tiraient orgueil. Il restait à table six heures d’affilée, sans parler, sans tourner la tête, sans remuer seulement le bout des pieds, mangeant, mangeant, mangeant.

Beaucoup de curieux se mettaient en dépense pour s’asseoir en face de lui et le voir s’escrimer. Les gourmands ordinaires avaient beau se relayer, quand on mangeait du poisson, il en fatiguait quatre et cinq équipes.

Tout de suite, il vint près de la poêle et s’informa:

--Les tanches ne sont pas encore sorties?

--Non, dit Michel, mais voici les premières qui arrivent.

Il dit du fond de son cœur:

--Ah! tant mieux!

Puis, sans s’attarder davantage, il s’en fut porter la nouvelle à l’aubergiste.

--Vous savez, il y a des tanches... Faut que vous alliez voir.

L’autre s’empressa.

--J’y cours... mais d’abord je veux vous choisir une bonne place... Asseyez-vous ici; tenez, au milieu de la table... c’est l’endroit où l’on met le plat. Et puis écoutez-moi: vous savez manger, vous... cela encourage les autres... Je vous servirai... d’amitié... vous comprenez? Je ne vous demanderai rien... Seulement, mangez, mangez bien!

--Je ferai de mon mieux, répondit-il honnêtement.

Il fut à peine installé que trois bourgadins de St-Ambroise prirent place en face de lui et commandèrent une friture.

Sur la chaussée, les rangs des curieux s’épaississaient. Toute la jeunesse du pays était là. C’était comme la première assemblée de l’année.

Il était venu des marchands qui avaient enlevé presque tout le petit poisson et les femmes des métairies avaient dû se dépêcher pour avoir, elles aussi, du fretin à bon marché.

Michel était seul pour vendre; il ne pesait pas, se contentant d’estimer à vue d’œil. Les femmes se pressaient autour de lui avec toutes sortes de ruses pour passer avant leur tour. Une vieille, la dernière arrivée, s’était tout de suite faufilée au premier rang et, comme Michel venait de prendre un lot de belles pièces, elle écartait les paniers des autres et offrait le sien, couvercle levé.

--Ici... mets ici, câlin!

En haut, sur la chaussée, les jeunes se mirent à rire et à répéter:

--Câlin! câlin! mets ici, câlin!

Michel leva la tête; juste au-dessus de lui il y avait un groupe de filles, et l’une d’elles, une grande, très jolie, qui montrait des dents étincelantes, le regardait bravement.

--Câlin! Câlin!

Il fut ennuyé d’être mal vêtu...

L’étang allait être complètement vidé. C’était maintenant une grande cuvette noire, six hectares de boue où ne serpentait plus qu’un ruisseau d’eau fangeuse.

Les gros poissons sortaient, des carpes énormes qu’il fallait attraper une par une. Les deux valets étaient descendus dans la poêle et ils y patouillaient, crottés jusqu’aux cheveux, contents tout de même de ce singulier travail. Les anguilles apparaissaient une à une à l’entrée du bondon mais elles piquaient tout de suite dans la vase et allez courir après! Les grosses, d’ailleurs, restaient sur l’étang; on en voyait d’énormes étendues un peu partout; il devait y en avoir de très vieilles que l’on avait jamais pu faire sortir.

Les curieux en montraient une, pas très loin; et un jeune gars disait:

--J’irais bien la chercher!

Comme on l’en défiait, il paria.

--Tu n’as qu’à la prendre, dit Michel; je te la donne et vingt sous avec.

Il se déshabilla donc, passa un vieux pantalon et s’avança dans la boue. Il en eut vite jusqu’à la ceinture et, comme il s’entêtait, excité par les rires, il tomba à plat, sans pouvoir se relever. Les filles l’engeignaient:

--Tourne à droite!... à gauche!... il est pris comme une mouche dans de la crème.

Il fallut lui jeter une corde et le traîner sur la vase comme un tronc d’arbre. Il descendit dans le pré pour se laver au ruisseau et la jeunesse lui fit conduite.

--Un tireur de portraits!

Ce cri, immédiatement, ramena tout le monde. Un monsieur venait d’arriver à bicyclette avec une dame en chapeau et il installait un appareil dans le pré. Il visa un instant sous son rideau noir et puis il fit signe qu’il allait parler et tout le monde se tut.

--Si vous voulez qu’on vous prenne...

--Oui! oui! nous le voulons!

--Eh bien, il faut vous placer un peu... Quelques-uns là-haut, sur la chaussée, les autres dans le pré derrière les pêcheurs...

Tous se groupèrent avec des trépignements d’impatience; et puis ils s’immobilisèrent. Mais ce n’était pas bien, ainsi; le monsieur vint lui-même les placer.

--Vous, ici... toi, petit, plus en avant... et ne bougez plus!

Ils étaient trop serrés les uns contre les autres et, de la main, le monsieur éclaircissait les groupes, par gestes prompts comme il eût trié des pommes.

--Nous n’allons pas nous y mettre, nous autres, dit Michel.

--Mais si mon brave! et tels que vous êtes; je vous en enverrai une épreuve ou deux.

--C’est égal, cela me fait honte; nous sommes bien sales pour être les premiers devant tout ce joli monde.

Il se retourna pour voir ceux qui étaient derrière lui. Ils étaient une centaine qui se fatiguaient à se raidir et à faire bel air. Les mères, la tête droite, cherchaient des yeux leurs drôles placés en avant. Les garçons donnaient le bras aux filles. Le monsieur les avait appariés à sa convenance selon le costume ou la taille et les galants n’étaient point avec leurs bonnes amies; mais personne n’osait bouger, crainte de faire tout manquer.

Et Michel vit, en avant des autres, à trois pas derrière lui, cette belle fille qui l’avait regardé si drôlement tout à l’heure. Le monsieur l’avait mise au bras d’un garçon boulanger de St-Ambroise, mais elle s’était tranquillement dégagée pour se placer à sa fantaisie, là, bien en avant.

Elle était grande avec des hanches serrées et une poitrine arrondie. Sous ses cheveux noirs son visage était comme du lait; mais ses yeux, surtout, étaient admirables, très larges et très noirs, avec de la lumière pourtant, un brasillement d’étincelles, des rais vifs comme des scintillements d’étoiles par une belle nuit de gelée.

Michel sentit que le sang bondissait en ses veines.

--Je serai ici comme une tache, si près de vous, Mademoiselle... Vous seriez mieux à côté d’un de ces gars en habit du dimanche.

Elle répondit tout droit:

--Je ne trouve pas... Vous êtes au travail: on le verra bien!

Elle ajouta et ses yeux glissèrent sous ses longs cils:

--Vous avez de la chance; il vous a dit qu’il vous donnerait des cartes... Moi aussi j’en voudrais une!

--Attention! cria le photographe; nous y sommes?

Elle leva les yeux et, d’un geste vif, écarta son châle: sa gorge parut, très blanche, sous le tulle clair.

Le photographe levait la main.

--Allons! Je compte... un!...

Michel n’eut que le temps de tourner la tête.

--... deux!... trois! Je vous remercie!

Des bruits de toux s’élevèrent et des rires et des cris; les drôles se prirent à gambader.

Michel, aussitôt, fit demi-tour mais, déjà, la fille s’éloignait. Il eut un élan pour la rejoindre et puis il n’osa. Il la suivit des yeux, souple et fine, à travers ces gens un peu lourds, vêtus à l’ancienne mode. Quand elle fut à une vingtaine de pas, en haut de la pente, elle s’arrêta; son regard papillonna un instant puis, rencontrant le regard de Michel, il brilla soudain et se posa en appuyant. Tout de suite après, elle passa sur la chaussée et disparut.

Alors Michel ne tarda point à s’impatienter. Il n’y avait plus guère d’acheteuses, deux ou trois seulement qui le harcelaient, demandant ces poissons-là au lieu de ceux-ci, criant qu’il les volait, qu’on était bien libre de marchander, peut-être!

--Eh oui! eh oui! vous êtes libres... et moi aussi!

D’un geste violent, il avait rejeté les poissons qu’il tenait.

--Maintenant, vous m’attendrez un petit moment, si vous voulez... Je m’en vais à la maison.

Il se lava les mains et, ayant fait commandement à Gédéon de veiller sur le poisson à sa place, il s’en alla.

Sur la chaussée de l’étang et tout le long du sentier qui menait aux bâtiments, il y avait foule joyeuse; mais celle qu’il cherchait ne s’y trouvait pas. Il revint sur ses pas, descendit par le pré, se dirigea une seconde fois vers la maison.

L’aubergiste avait dressé ses tables dans la grange; à l’entrée, il y avait presse. Michel s’avança pour regarder; mais on ne voyait là que «La Loutre» mangeant tranquillement ses tanches au milieu des gars échauffés. Il haussa les épaules, pris de dégoût et vira les talons.

Où donc était-elle?

Il s’en revenait vers l’étang quand il la vit s’approcher toute seule, lentement, en balançant la taille, et si occupée par sa rêverie qu’elle eut un sursaut quand il parla.

--La belle, votre galant est-il parti que vous vous promenez seule?

Elle répondit:

--Vous m’avez fait peur... Je ne vous voyais pas.

Il ne sut que répéter:

--Votre galant est donc parti?

--Je n’ai pas de galant.

--C’est dommage!

Elle le regarda, la tête un peu penchée et ses yeux étaient doux comme du velours entre les cils rapprochés.

--... Vous n’êtes pas de par ici? Je ne vous ai jamais rencontrée nulle part.

Au lieu de répondre, elle demanda:

--Et vous, vous êtes le fils de la maison?

--Je suis le fils de la maison... et je suis le patron... C’est pourquoi vous m’avez vu marchander avec les commères et c’est pourquoi j’ai mes sabots et ma cotte de tous les jours.

Elle le regardait toujours, en jouant avec son châle. Il reprit:

--J’ai parlé au photographe... il m’a répété qu’il tâcherait de m’envoyer deux cartes. Et je suis content de vous rencontrer: je voulais vous dire qu’il y en aura une pour vous.

--Ce sera un souvenir... Merci!

--Vous y avez droit. Si les cartes sont agréables à regarder ce sera à cause de vous.

Elle leva un peu les épaules, ce qui fit glisser son châle et elle se mit à sourire.

--Vous savez faire les compliments!

--Je dis ce que je pense; ce sera un cadeau à la plus belle et cela ne me privera pas puisque j’en aurai deux. Mais il faudra que je sache où vous demeurez et qui vous êtes...

Elle hésita, puis elle dit:

--Bah! Vous le saurez bien si vous voulez!... Et si le photographe n’envoie qu’une carte?

Le châle avait complètement glissé, découvrant les belles épaules, la gorge fleurie. Une odeur très capiteuse enveloppait Michel et ses oreilles bourdonnaient comme des cloches secouées pour un carillon de Pâques.

--... S’il n’en envoie qu’une, cela vous embarrassera... vous en priverez-vous pour moi?

--Cela me sera une grande douceur... Mais dites-moi votre nom?

Elle se dressa tout contre lui, les yeux brillants d’une vive allumée:

--J’aime mieux qu’il n’en envoie qu’une! dit-elle; et elle se sauva.

De la grange, un homme appela Michel. C’était un jeune maçon de St-Ambroise qui avait un petit paiement à lui faire. Ils se mirent en écot avec deux autres du bourg. Le maçon avait bu; il parlait très fort à Michel et avec beaucoup d’amitié, de leur temps d’école. A la fin, il jura doucement, d’un ton de reproche.

--Mais Bon Dié! tu ne m’écoutes pas!

--Michel se sentit rouge.

--C’est que... je regardais «la loutre».

Le maçon, dont les idées ne tenaient plus, cria:

--Loutre! Loutriot! as-tu la gorge dérouillée?

A la grande table, le gourmand leva un peu sa face violette et répondit avec simplicité, sans orgueil ni malice:

--Ça commence... merci bien! ça petit que je viens de prendre a élargi la charrière... l’appétit me vient.

Entendant cette nouvelle, tous s’émerveillèrent et Michel lui-même ne put s’empêcher de rire.

--Ah! le loup!

--Il en a bien avalé dix livres!

--Dix!... dis donc quinze?... et pas une miette de pain!

Depuis quatre heures qu’il mangeait, plus de cent étaient venus s’asseoir autour de lui, histoire de prendre une queue d’ablette et de lui offrir le reste de la platée.

Ils demeuraient encore une vingtaine, des jeunes valets et des bourgadins qui avaient la gageure de le faire céder ou de le faire étouffer. Ils jetaient toutes leurs arêtes sous la table avec les siennes et cela faisait un tas sous lequel ses sabots disparaissaient.

L’aubergiste avait dit à ses cuisinières:

--Ménagez le beurre, mais poivrez!

Les gars avaient été pris à cette ruse. Ayant mis sur la table un quartaut de vin, ils le vidaient bellement, sans souci de la dépense, hauts en crête et l’œil rond, chauds du bec comme des coqs en jabotés.

Le maçon, sans avoir fait son paiement, se mit à chanter avec eux et Michel sortit, ayant hâte d’être seul pour suivre sa pensée.

Le soir venait; la pêche était finie. Il rentra chez lui. Alors seulement il songea qu’il aurait bien dû prévenir Madeleine pour qu’elle vînt avec les enfants devant le tireur de portraits.

Ce regret, d’ailleurs, ne le travailla pas longtemps. Par la fenêtre, il jeta un regard sur les gens qui s’en allaient vers St-Ambroise ou Chantepie et il se dit:

--Après tout cela, je ne sais quand même pas de quel côté elle est partie.

Quand elle revint, le samedi suivant, ce fut pour lui comme un éblouissement. Une telle bouffée de jeunesse lui emplit la poitrine qu’il se sentit une seconde partir en faiblesse.

Il était dans le pré, à côté des réservoirs aux poissons, et elle venait toute seule, un panier à la main, par la route de St-Ambroise. Quand elle fut sur la chaussée de l’étang elle lui fit un joli salut et se mit à descendre vers lui, nonchalamment, la taille balancée comme pour une danse.

--Bonjour monsieur Corbier! Je passe voir si vous avez encore du poisson à vendre. Vous en reste-t-il qui soit à peu près beau?

Il n’entendit pas ce qu’elle disait; il demanda, les idées en déroute: