Nêne

Part 8

Chapter 84,019 wordsPublic domain

--J’ai tiré au sort à 21 ans; comptez, à présent.

--Jules, dit Madeleine, est-ce vrai que tu te maries?

Il était si bien lancé qu’il se contenta de répondre:

--Je suis innocent, Dieu me protège.

--On m’a dit ça, pourtant... on m’a dit que le maire devait te marier...

--Le maire, que le diable le brûle!

Cette fois, il s’était levé et avait couru vers la porte.

--Assieds-toi Jules; il ne viendra pas ici, va... assieds-toi donc.

Il ne voulut rien savoir, resta debout, l’œil sur la sortie.

--Chez les Dissidents, y a-t-il encore du pain pour Jules qui n’a pas fini son lard?

Madeleine lui tendit un petit grignon; il goba le reste du lard et dit:

--Chez les Dissidents, y a-t-il encore du lard pour Jules qui n’a pas fini son pain?

--Tu n’es pas beau! dit Madeleine; contente-toi de ce qu’on te donne. Tiens, prends ce morceau encore et laisse-moi: je n’ai pas le temps...

Il cacha le bout de lard dans sa main et mangea le pain sec.

--Chez les Dissidents, y a-t-il...

--Ah non! fit Madeleine qui poussait sa besogne; c’est assez, tu n’as plus faim.

--Les Dissidents ont des clous à leurs sabots; c’est riche, ça!

--Rien!

--Les Dissidents, Seigneur, mon Dieu, faites-les coucher sur de la plume d’oie... Seigneur, mon Dieu, donnez-leur du fricot sans pain.

--Rien!

--Jules dira les nouvelles.

Madeleine ne put s’empêcher de rire.

--Tu es un garou! dis-les donc, tes nouvelles.

--Monsieur l’abbé ne veut pas donner de cidre à Jules... faut dire, soir et matin: «Seigneur, mon Dieu, l’abbé Picou a fait gras un vendredi avec un nid de roi bertaut»... Rivard de la Combe a écorné sa vache grise. Bourru de Maison-Gaillard a enfermé le diable dans son poulailler et le grand coq lui a crevé un œil. Bercegère est morte, Rousselote est morte, Piquerelle est morte. Le pasteur aux protestants a une boule d’eau dans le ventre: qu’elle pète!... Chez les Dissidents y a-t-il du pain?

--Eh oui, donc! tiens, mange!

Il prit le pain et continua en guise de remerciement:

--Cuirassier du Coudray n’a pas eu la place de facteur; ça le rend plus fou que Jules...

Madeleine se retourna, émue.

--Tais-toi, ne répète pas cela!

--Quelles nouvelles Jules dira-t-il? Jules dira-t-il les mariages?

--C’est cela, répondit Madeleine, dis les mariages, si tu veux.

--Louise Brunelle se marie avec Jacques de l’Oumeau, Pierre Harteau se marie avec sa cousine de Monverger et Monsieur l’abbé Picou se marie avec Julie l’œil rouge, la vieille sorcière de l’Hardilas: pas beau, ça!

--Pas beau en effet! dit Madeleine; et après?

--Bray de l’Ouchette va avec Jeanne Lourrigeonne; Philippe le maçon va avec Berthe du Basbourg; Michel Corbier, ton patron, avec Violette de Chantepie... et Jules va avec des sabots ferrés quand il n’est pas nu-pieds.

Madeleine vint vers lui, ayant mal entendu.

--Qu’est-ce que tu as dit de Michel Corbier?

--Corbier des Moulinettes va voir Violette la tailleuse.

--Tu es un menteur, Jules!

--Seigneur, mon Dieu, Jules est-il un menteur? Non, Jules, tu n’es pas un menteur.

--Mais qui a pu te raconter une chose pareille? cria Madeleine.

--C’est Boiseriot de Chantepie; et il a dit: «Va le rapporter à Madeleine, aux Moulinettes»... Qu’est-ce qu’il a donné à Jules pour ça?... Une poignée de sucre et une poire molle.

--Ah! c’est Boiseriot! Merci! Va-t’en, Jules... Non, non! tu n’auras plus de lard; tu as assez mangé; tu serais malade... Sortiras-tu à la fin! J’appelle M. le maire pour te marier.

A ces mots il sauta dans la cour et s’enfuit le plus vite qu’il put.

--Le maire! Que le diable le brûle! Qu’il le brûle!

Madeleine, sur le moment, ne sentit qu’un choc léger. Il lui fallut un peu de temps pour s’apercevoir que la plaie était laide et pouvait s’envenimer.

Elle n’avait d’abord songé qu’à elle-même. «Corbier des Moulinettes va voir Violette la tailleuse»! Eh bien, qu’il y aille! C’était la deuxième fois déjà qu’elle se sentait piquée de la sorte à propos de Michel; ce dernier coup était le moins douloureux et le chagrin ne la travaillait pas beaucoup.

Des filles de sa connaissance, en des circonstances semblables, étaient tombées en mal de mort, d’autres étaient devenues presque folles ou subitement vieilles: elle ne comprenait pas très bien comment cela avait pu se faire...

Qu’était-ce donc qu’une peine d’amour sinon une chimère, quelque chose comme une buée sur une glace qu’un coup de chiffon fait disparaître. Passe encore de pleurer au premier moment, mais après!... Quand on a les mains occupées du matin au soir, on doit se guérir facilement d’un mal aussi bénin.

Madeleine, pour son propre compte, pensait ainsi, véritablement. Mais d’autres idées lui étaient venues, bien plus sombres et navrantes.

Qu’adviendrait-il de son frère? Il avait revu Violette; Madeleine le savait et elle se figurait raisonnablement cette fille coquette jouant à abêtir les hommes. Qu’elle encourageât Michel et Pierre et Paul et Jacques pour se moquer d’eux ensuite, cela n’était pas trop mal! Pourquoi se laissaient-ils enjôler, les badauds... Mais avec un infirme, le jeu n’était plus le même; du moins, il semblait à Madeleine. C’était un amusement cruel et lâche; à coup sur un très vilain péché.

Qu’adviendrait-il du pauvre Cuirassier? Déjà, il avait bien un peu perdu la tête. Il buvait, de temps en temps; un soir à Saint-Ambroise, étant ivre, il avait frappé l’aubergiste et enfoncé une porte à coups de pieds. Si, du moins, ç’avait été une chose réglée, maintenant, cet abandon de Violette! Mais non! Elle avait trouvé moyen de l’aguicher de nouveau et elle le tenait encore en laisse comme, sans doute, elle n’en tenait aucun autre.

Quand il apprendrait la conduite de sa bonne amie--et, par Boiseriot, cela ne tarderait guère--il pouvait se passer des choses tristes. Madeleine en tremblait.

Et ce Michel, lui aussi, qu’est-ce qui le prenait? Un homme de trente ans, dans cette situation, aller s’amouracher d’une fille si jeune qui n’avait que la malice en tête! Il ne pensait pas, peut-être, mener l’aventure au bout? D’ailleurs en eût-il l’intention que Violette ne le voudrait pas, elle. Voyez-vous cette tailleuse avec un tablier de toile bise et de gros sabots!

Et les petits? est-ce qu’on ne pourrait pas y songer un peu? Est-ce qu’il y avait quelqu’un pour les aimer plus que Madeleine. Est-ce que vraiment, un jour, on pourrait les lui arracher?

--Ah bien! cela n’irait pas tout seul! Cela n’irait pas tout seul!

A cette pensée, le cœur de Madeleine ronfla comme un essaim de guêpes.

--Et puis je suis bien sotte! Michel est un mauvais gars qui veut rire... S’il lui en cuit, tant mieux! Mais tout cela n’est pas sérieux. Est-ce vrai, seulement? Il faudra que je le sache.

Elle prit à épier Michel.

Il avait été touché par la mort du père; les premiers dimanches après l’enterrement il n’était sorti que pour aller au chapelet. Et puis, peu à peu, il avait repris ses habitudes; maintenant il lui arrivait souvent, le dimanche, de ne rentrer qu’à la nuit tombante...

Comme il n’allait presque jamais à l’auberge, Madeleine en conclut qu’il devait voyager. Elle essaya de le faire parler, mais ce fut vainement.

Il recevait des lettres qui ne passaient pas à la maison; le facteur était venu deux fois demander à Madeleine où travaillait le patron. Cela était assez singulier.

Enfin, un jour vint où Madeleine ne douta plus. Ce fut un samedi du mois d’octobre. Il était onze heures, Madeleine était en train de goûter la soupe qu’elle venait d’assaisonner quand le facteur entra.

--Une lettre pour Michel Corbier!

Il tint un moment la lettre haut en humant l’air.

--Bigre! celle-ci ne sent pas le tabac à priser... Une belle fille pourrait la mettre dans sa gorgerette.

Madeleine, pour ne pas faire de remarque sur ce sujet, demanda:

--Voulez-vous que j’aille quérir un verre de vin? Il fait chaud.

Il répondit:

--J’ai bu au Châtaignier... vous êtes bien honnête... Au revoir!

Aussitôt qu’il fut sorti, Madeleine regarda la lettre. C’était un joli papier bleu, poli comme une glace et qui sentait vraiment très fort. Sur un coin, le cachet de la poste, pas très bien marqué, difficile à lire... Madeleine, cependant, put reconnaître à peu près toutes les lettres du mot Chantepie.

Quelques minutes après, Michel qui arrivait du labour, entra dans la maison.

--Le facteur a apporté une lettre pour vous, dit Madeleine; elle est là, sur la table.

Il parut contrarié, prit la lettre et sortit sans dire un mot.

Tout de suite, Madeleine fut à la fenêtre, derrière le rideau.

Lui, dans la cour, décachetait la lettre. Une fleur en tomba; il la ramassa avec grande précaution et la considéra; puis, ayant tiré un calepin de sa poche, il y plaça bien cette fleur, le benêt!

Alors, tout de même, le dépit pinça Madeleine et, bien qu’elle essayât de rire, deux grosses larmes vinrent tout au bord de ses paupières.

Elle se retourna, courut à sa marmite, fit sauter le couvercle à grand bruit et, plongeant sa main dans la boîte saunière, par deux fois elle jeta dans le bouillon une énorme poignée de sel.

Après quoi elle mit devant le feu un petit pot pour les enfants.

DEUXIÈME PARTIE

A l’ombre, sur l’herbe rase du pré, Lalie avait entrepris de mener une danse-ronde. De sa main droite elle tenait la main de Jo et, de sa main gauche, elle soutenait Zine, la poupée de bois. Elle avait mis à Jo une couronne de joncs; sur le cœur de Zine elle avait attaché, avec un brin de laine, un gros bouquet de marguerites. Et c’était la noce.

«Derrièr’ chez nous dort un étang, «C’est le vent, c’est le vent frivolant! «Deux beaux canards vont s’y baignant, «C’est le vent qui vole...

Ici, Lalie ne savait plus.

--Nêne, comment dis-tu, après?

Madeleine, penchée sur son lavoir, chanta:

«C’est le vent qui vole, qui frivole, «C’est le vent, c’est le vent frivolant!

--Ah oui!

Lalie sauta en l’air et continua, en tournant plus vite:

«Le fils du roi vint en chassant, «C’est le vent, c’est le vent frivolant! «Visa le noir, tua le blanc...

Elle s’arrêta, perdue encore! Elle commença à se fâcher.

--C’est Jo! Il n’y a pas d’amusement... Quand on dit: c’est le vent! il faut courir... Jo tire en arrière, lui! Veux-tu courir, dis, quand c’est le vent!

Elle secoua Jo; alors Jo donna un coup de pied à Zine et la ronde fut rompue.

Madeleine se retourna.

--Eh bien! vous ne vous amusez plus?

--C’est Jo! dit Lalie. Il a cassé une jambe à Zine... et il tire toujours!

Jo, sans rien dire, vint se motter près de Madeleine. Lalie fut jalouse; elle berça sa poupée.

--Viens, ma pauvre Zine!... Lalie n’aime que Zine, voilà!

--Vrai? Tu n’aimes pas un peu Nêne?

--Oh si! cria la petite en se redressant et elle sauta avec son frère sur la planche du lavoir.

Madeleine les embrassa tour à tour en écartant les mains pour ne pas les mouiller.

--Vous allez tomber dans l’eau, dit-elle et vous m’y ferez tomber aussi... Allez-vous-en!

--Veux-tu faire la ronde avec nous? dit Lalie: Viens! je te donnerai la main et puis Zine.

--Jo aussi! dit l’autre.

Madeleine les serra contre elle en rapprochant ses coudes.

--Je n’ai pas le temps aujourd’hui. Il faut que je lave vos sarraus, vos bas... vous le savez bien!

--Il n’y a pas d’amusement! dit Lalie.

--Mais si! faites la ronde; moi je chanterai. La petite battit des mains.

--Oui, oui! Jo, viens! Zine, viens! Toi, Nêne, dis le vent qui vole.

Madeleine se mit à chanter.

«Le fils du roi vint en chassant, «C’est le vent, c’est le vent frivolant! «Visa le noir, tua le blanc, «C’est le vent qui vole, qui frivole, «C’est le vent, c’est le vent frivolant!

--Encore! cria Lalie; encore, Nêne!

Madeleine continua et son battoir allait au saut.

«Beau fils du roi, tu es méchant, «C’est le vent, c’est le vent frivolant! «Pourquoi tuer mon canard blanc? «C’est le vent qui vole, qui frivole, «C’est le vent, c’est le vent frivolant.

--Encore! encore! on s’amuse maintenant!

Madeleine pensait:

--Ils me rendront folle.

Et ses yeux riaient.

Elle finit la chanson et puis elle la reprit. Quand elle tourna la tête pour savoir où en était la partie, elle vit que les petits ne l’écoutaient plus.

Lalie faisait dire le chapelet à Zine qu’elle venait d’asseoir, ne pouvant la mettre à genoux. Quant à Jo, il était occupé à arracher des poignées d’herbe; il faisait: han! han! et il tirait la langue tant l’effort était rude.

--Je suis comme un musicien aveugle qui dit la gavotte quand la noce est passée... Ils sont plus raisonnables que moi; s’ils avaient sauté pendant tout ce temps ils seraient en nage. Vraiment, je ne suis pas trop fine.

Elle s’attarda à tordre un morceau de linge pour écouter Lalie.

--Cette petite, avant qu’il soit longtemps, c’est elle qui me donnera des idées pour toute chose à la maison.

Une bouffée d’orgueil lui gonfla la poitrine; puis ses regards flottèrent et sa pensée bondit en avant comme un chevreau de l’année.

--Quand Jo sera grand... moi je serai une vieille bonne femme... Je ne serai peut-être plus aux Moulinettes... C’est Lalie qui tiendra ma place... Qui sait où je serai? Il viendra me voir et je lui ferai une tasse de café... Il ira au régiment et il aura des permissions... Bonjour Nêne! tu files toujours ta quenouille!... Son sabre fera frac! frac! derrière lui; je lui demanderai s’il est bien nourri et je lui donnerai une pièce... Et puis il aura une bonne amie et il se mariera... Seigneur, faites que j’aie de l’argent pour ne pas lui faire déshonneur au moment de la noce et pour lui offrir un beau cadeau!

Elle tordit encore une fois son linge et se remit au travail.

Il faisait beau laver. Le ruisseau courait assez vite en sautillant sur ses bosses et en faisant un tout petit charivari de grelots. Au-dessus du lavoir, l’eau était si claire qu’on voyait très bien les choses du fond. Les petits vairons voyageaient par bandes nombreuses; par moments, ils remontaient vers la surface et, tous ensemble, se mettaient à tourbillonner.

Madeleine pensait:

--Peut-être bien qu’ils font une ronde ces petits; et la mère est au fond qui mène la danse. Toutes les bêtes du Bon Dieu, c’est mignon quand c’est jeune... Je voudrais savoir où est la mère vaironne et si elle s’occupe de ses petits.

Madeleine agitait l’eau par mouvements prompts de grande laveuse; elle ne craignait point de se mouiller les bras ni de faire sauter des gouttes jusqu’à son visage. Elle frottait entre ses mains pour ne pas user l’étoffe et, quant au savon, elle en était très ménagère: elle rinçait vivement, le linge défripé d’un coup sec, claquant à hauteur de figure.

Elle avait d’abord lavé la dépouille des hommes et les torchons de cuisine: il lui restait le linge fin des petits et son idée était qu’il fût très propre. Le dimanche suivant, en effet, le cousin de l’Ouchette donnait un repas; Michel, empêché, ne pouvait y aller, mais Madeleine devait y conduire les enfants. Elle voulait tout préparer pour qu’ils fussent plus beaux que les autres.

Elle étendit donc sur sa planche un jupon de cretonne à fleurs et elle se mit à le savonner avec grand soin; puis elle frotta longuement, pas trop fort. C’était un travail à son gré qu’elle eût aimé faire durer.

«C’est le vent qui vole, qui frivole, «C’est le vent, c’est le vent frivolant!

La ritournelle était revenue sur ses lèvres, douce comme une dragée fondante. Elle frottait, frottait; entre ses gros doigts disparaissait la toile mince et le savon moussait tout autour...

Zine ayant fini son chapelet Lalie l’avait couchée, très malade; et elle était allée chercher Jo. Jo était venu avec de l’herbe dans chaque main.

--Jo, Zine aurait mal au ventre... moi, je serais sa maman, je la bercerais sur mes genoux... toi, tu lui apporterais de la tisane... On s’amuserait comme ça.

Jo, de mauvais vouloir, secoua la tête.

--Nêne a pas dit!

--Qu’est-ce que ça fait? Zine pleurerait... Je lui essuierais les yeux et je la moucherais.

--Nêne a pas dit!

Lalie tira Jo par le bras.

--Tu es un méchant, voilà!

Jo voulut donner un coup de pied à Zine, mais il ne put y réussir parce que Zine était couchée sur l’herbe et parce qu’il levait le pied très haut, voulant taper fort. Alors il se baissa tout d’un coup et lui frotta la figure avec une poignée d’herbe.

Lalie le fit rouler d’une bourrade. Jo pleura et Lalie pleura plus fort.

--Nêne! cria Jo.

--Nêne! Nêne! cria Lalie.

Madeleine se releva et accourut, les mains toutes blanches de savon.

Quoi qu’elle fît, à présent, les cris des enfants la mettaient debout tout de suite. Elle perdait du temps ainsi chaque jour et se le reprochait, mais elle avait beau se le reprocher, elle se dérangeait toujours; ces cris résonnaient en sa poitrine et lui faisaient mal.

--Oui, ils me rendront folle, ces chétifs!

Elle sécha ses mains et enveloppa les deux enfants de caresses. Puis elle entra dans le jeu, fut la maman de Zine pendant que Lalie montrait à Jo comment il fallait s’y prendre pour la tisane.

Quand ils furent à nouveau bien lancés, elle courut à son travail. Le temps fuyait; elle se tourmenta l’esprit à regretter le petit moment perdu.

--Si j’étais chez une patronne, je serais relevée de mon péché... Jouer à la poupée, c’est de l’abus! Allons! que je me hâte d’en finir!

Elle coula ses bras dans l’eau et se mit à rincer, de grosse manière, une chemise de Lalie. Eh bien non! il n’y avait pas moyen, tout de même, d’aller si vite. La chemise, tordue, laissait goutter de l’eau trouble et savonneuse; elle recommença. Cette toile fine était douce à ses mains.

--Petite chemise, soyez blanche... Jolie dentelle, je vous passerai dans l’amidon et vous tiendrez bien étendue comme une collerette de marguerite.

--Hââ!

Un cri partit à dix pas, vers le ruisseau; en même temps que Lalie appela, en grande frayeur:

--Nêne! Nêne!

Madeleine fut debout d’une secousse, ses jambes vacillèrent, son cœur s’arrêta de battre; le petit n’était plus là!

--Jo! où es-tu Jo?

Lalie montrait le ruisseau. Un nouveau cri perça l’air, très aigu.

--Hââ!

Madeleine s’élança, heurtant le tréteau qui était derrière elle et renversant son linge propre dans la boue; pour courir plus vite elle laissa ses sabots.

Jo était tombé dans le ruisseau; heureusement il avait choisi le bon endroit. Deux mètres plus loin il eût été roulé par le courant, mais là il avait le bec hors de l’eau, le pauvre canet, et Dieu sait s’il l’ouvrait!

Madeleine le tira sur l’herbe et le déshabilla. Il criait à tue-tête et il eût encore crié plus fort s’il n’eût pas grelotté. Quand il fut tout nu sur l’herbe ce fut la même chanson. Madeleine lui frottait le dos pour le réchauffer et elle était elle-même plus blanche qu’un linge de lessive.

--Il a le sang glacé! Pourvu, mon Dieu, qu’il ne prenne pas mal!

Elle dénoua son tablier pour en envelopper l’enfant, mais le tablier était mouillé. Il n’y avait que son jupon qui fût sec et d’étoffe chaude... Elle n’eut pas une hésitation, elle ne s’inquiéta même pas de savoir s’il y avait quelqu’un en vue: d’une main preste elle ôta le jupon et en couvrit le petit comme d’une cloche. Et puis, comme elle se trouvait en chemise, elle courut à son tréteau renversé et noua autour de ses hanches un des jupons qu’elle venait de laver.

--Viens, mon petit Jo! Sauvons-nous! As-tu encore froid!

Elle courait vers la maison, coupant au plus droit, enjambant les fossés. Près d’une haie, comme elle n’avait pas de sabots, une épine lui entra dans le talon si profondément que le cœur lui devint froid et que ses larmes jaillirent. Elle ne s’arrêta pas cependant, continua de courir en boitillant; dans l’ouche aux chèvres son pied s’enfonça dans la vase d’une rigole d’égout; son jupon mouillé claquait sur ses jambes.

Le petit s’étant calmé, à l’aise maintenant dans cette étoffe tiède; la course le secouait et il commençait à trouver cela bien amusant. Quand Madeleine fut arrivée dans la maison et voulut le coucher, il se débattit et se cramponna à son cou.

--Encore, Nêne... Encore!

Mais elle ne céda pas, elle craignait trop qu’il eût pris froid. Elle le mit au lit, le réchauffa entre deux oreillers. Puis elle lui passa des hardes propres et son sarrau du dimanche.

--As-tu encore froid, mon petit Jo? Si tu as froid, je te ferai chauffer du vin sucré...

--Oui, Jo a froid.

Elle trotta par la maison, cherchant le sucre, le réchaud, la bouteille.

--Tiens! bois, mignon! Le trouves-tu à ton goût?

Jo, le nez dans la tasse, répondit entre deux gorgées:

--Jo fera encore!

Madeleine se pencha, inquiète.

--Que dis-tu? Que feras-tu encore?

--Dans l’eau, Jo tombera encore! dit le petit d’un ton décidé.

Le lendemain Madeleine eut son travail à recommencer et, tous les jours de la semaine, elle dut veiller fort tard pour rattraper le temps perdu.

Quand furent enfin prêtes la toilette de Lalie et celle de son frère, Madeleine ne fut pas encore tranquille. Elle se souvint d’un repas que Corbier avait donné avant la mort du père. Les petits cousins y étaient venus avec des rubans et des falbalas car leur mère était coquette; mais, aussi, on leur avait apporté des sarraus de rechange pour qu’ils pussent jouer sans se salir et la mère avait très bien dit d’une voix pointue:

--Il faut du ménagement... quand on ne veille pas, tout va à la perdition.

Madeleine avait pensé:

--C’est pour moi qu’elle pince le bec... Merci!

Mais, avec son ménagement, elle n’est qu’une glorieuse; pour garantir une robe de coton il n’est pas besoin d’un si beau sarrau avec tant de dentelles.

Oui, sur le coup elle avait pensé cela.

Maintenant, cette histoire la tracassait; non point pour elle, mais pour les enfants qui ne devaient en rien être au-dessous des autres.

Or, le vendredi, un marchand qui passait frappa à la porte et fit ses offres à Madeleine.

--J’ai des tabliers magnifiques... J’ai la nouvelle mode... Profitez de l’occasion, madame.

--Merci, dit Madeleine, je n’ai besoin de rien.

Le marchand, qui avait l’air très malin, montra Lalie et Jo.

--C’est toute votre famille, madame?

--Oui, répondit-elle en devenant rouge.

--C’est un beau commencement! Je pense qu’ils sont mignons! Vous ne leur achetez rien? Allons, venez donc voir ma marchandise.

Madeleine le suivit sur la route; il avait une grande voiture toute pleine d’étoffes nouvelles.

--Je pourrais peut-être prendre deux sarraus dit Madeleine.

--Belle qualité, naturellement... et à la mode, n’est-ce pas?

--Bien sûr! répondit-elle.

--Tenez, voici... voici encore... et encore.

Il lui en fit voir! des petits, des grands, des rouges, des verts, des bleus...

--Choisissez madame!... Mais mon goût je puis vous le dire: voici ce qu’il y a de mieux.

Il tendait un joli sarrau de toile bise dont les manches étaient brodées et sur lequel dansaient de petits bonhommes de toute couleur; c’était bien celui que Madeleine avait également remarqué.

--Ce sera trop cher, dit-elle.

--Mais non, Madame!... 2 fr. 75! je vous donne les deux sarraus, prêts à mettre pour 5 francs. Ça va-t-il?

--C’est bien trop! dit Madeleine d’un ton qui consentait.

Elle s’en fut à la maison chercher l’argent.

Cinq francs! C’était beaucoup et la dépense n’était pas pressante.

Elle ouvrit le tiroir où était la bourse de Michel. Cinq francs! Il est vrai que Michel n’en saurait rien; il ne s’occupait jamais des achats qu’elle faisait, jamais l’idée ne lui venait de demander le prix de ceci ou de cela. Elle prit la pièce et referma le tiroir.

--Eh bien non! je veux payer avec mon argent.

Elle remit la pièce et emporta sa bourse à elle.

Le marchand avait déjà plié les deux sarraus.

--Vous devriez me donner deux petits mouchoirs pour mettre dans la poche...

--Ce n’est pas possible, madame... Mais je vous en vendrai au prix d’achat.

Madeleine paya les sarraus et les mouchoirs. Puis elle prit encore un beau ruban de soie rouge pour les cheveux de Lalie; et encore, deux fines paires de bas, ajourés de façon plaisante.

--Vous videz ma bourse! disait-elle au marchand et elle riait.

Le marchand répondait: