Part 13
--C’est le monde du dessous, dit Madeleine.
--Y a-t-il aussi des gens dans celui-là?
--Oui, dit Madeleine, il y en a.
--Nêne, dit Jo, je crois qu’ils ne sont pas à leur aise!
Aux lèvres de Madeleine remontaient les contes de la vieille tante folle; mais elle les trouvait effrayants et mauvais à cause de cela; elle ne dit que ce qui était sa croyance.
--Il y a trois mondes... Le monde du dessus qui est le bon... Le monde du milieu: c’est le nôtre, il est bon et mauvais... Le monde du dessous: priez pour nous! C’est le poison; le mal en sort comme une fumée noire... Il y a trois mondes qui ne se ressemblent pas. Nous en connaissons un; dans les autres les choses ne sont pas pareilles; personne ne peut comprendre; nos yeux ne servent de rien, ni nos oreilles.
Elle parlait avec douceur et sa peine s’apaisait. Avec le soir, une grande pitié tombait du ciel.
--Quand nous serons morts, nous irons en haut ou en bas selon la justice. Ceux de là-haut, ce sont ceux qui ont aimé; ils aiment encore? ils veillent sur nous.
--Ils nous voient donc? demanda Lalie.
--Ils nous voient. Ainsi, pour vous, mes petits...
Elle hésita, ne sachant comment dire ce qui lui venait au cœur.
--Pour vous, il y a de l’aide, là-haut. Votre mère est au Paradis et vous regarde. Elle vous aime; personne ne peut vous aimer autant qu’elle... personne!
Les enfants se taisaient, les yeux larges. Madeleine pensait tout haut et sa parole montait comme une prière.
--Elle veille sur vous... Elle doit bien savoir que je vous aime aussi... Qu’elle me soit donc secourable!... Si je viens à m’en aller, je lui demande de me préserver de l’oubli...
--Mais tu ne t’en iras pas, Nêne! dit Jo.
--C’est-il que tu veux mourir? demanda Lalie.
Elle ne répondit pas et la petite demanda encore:
--Si tu mourais, irais-tu là-haut, toi aussi?
--Je ne sais pas.
--Tu serais forcée d’y aller... autrement, comment ferais-tu pour nous voir?
Madeleine attira les deux enfants sur sa poitrine.
--Quand je m’en irai, je ne pourrai peut-être plus vous voir. Je ne suis pas votre mère, moi; je suis... non, je ne suis pas votre mère... Votre mère est morte. Elle était bonne, votre mère... oh! bien meilleure que moi!... Et elle était belle!... Jamais une autre ne sera aussi belle... C’est elle qu’il faut aimer le plus, mes petits... plus que moi... plus que toute autre...
Elle parlait à voix basse, lentement, pour donner le temps à ses paroles de laisser leur marque.
--Vous pouvez bien aussi aimer les autres... Vous pouvez bien m’aimer, moi... ce n’est pas défendu! Mais que votre maman soit la première; je ne serai pas jalouse... Oui, vous pouvez m’aimer... Quand vous serez grands, vous pourrez dire: ce n’était pas notre mère, mais nous nous souvenons d’elle tout de même... Ce sera ma part; je serai bien contente.
Lalie, dont la pensée était en nouvel et grand travail, demanda:
--Tu n’es pas notre mère... ni notre tante, ni notre cousine... tu parles de t’en aller... Alors, qui donc es-tu?
--Qui je suis, moi?... qui je suis?
Jo, levant sa tête jusqu’au cou de Madeleine, dit, très étonné par cette question:
--Qui elle est?... Eh bien, elle est Nêne!
Et, serrés l’un contre l’autre, ils ne parlèrent pas davantage ce soir-là.
Tout était prêt. Il n’y avait plus rien à dire maintenant, plus rien à faire. Inutile de pleurer, de prier, de se débattre... Il n’y avait qu’à s’en aller.
Encore une nuit, sept ou huit heures à peine...
Le mariage était le mercredi, mais, dès le lundi, la mère de l’Autre venait s’installer avec une partie de son mobilier; et Madeleine ne serait pas là pour recevoir cette femme qui venait en conquérante.
Pour la dernière fois, elle avait déshabillé les enfants. Raidie, elle les avait déshabillés comme à l’habitude, en jouant, pour ne pas les affliger; et elle les avait couchés tous les deux dans son lit à elle. Pour la dernière fois, elle avait livré sa tête à Jo: il lui avait froissé les oreilles, il avait défait son chignon.
Maintenant, Jo dormait, Lalie dormait; dans la chambre aux hommes, le jeune valet ne remuait plus.
La maison était noire, mais au dehors le crépuscule n’en finissait pas.
Madeleine s’assit près de la fenêtre, ouverte encore. Sur une chaise, à côté d’elle, il y avait un petit paquet de linge; c’était tout ce qui lui restait aux Moulinettes; ses autres hardes étaient déjà parties... Michel l’avait payée le matin...
C’était fini.
Elle ne pleurait pas, elle ne bougeait pas, ses cheveux tombaient sur sa figure; elle ne sentait ni ses bras ni ses jambes; toute sa vie était en sa poitrine où son cœur s’acharnait.
Du jardin, les œillets de bordure envoyèrent une odeur très douce; un chant de rossignol entra; puis, du côté de l’étang, les rainettes commencèrent à se faire entendre et, bientôt, leurs voix innombrables furent partout.
Madeleine se forçait à murmurer:
--Je n’habiterai plus ce bel endroit; j’étais accoutumée et cela me fait mal de partir... Je regretterai la maison qui est avenante... je regretterai l’étang, le ruisseau où je lavais... Où trouverai-je un jardin aussi bien à ma commodité? Je ne verrai plus le buisson de lilas ni les rosiers du courtil...
Elle cherchait à égarer sa peine par ces petits chemins. Ah pauvre! suis donc la grande route! Ces deux chétifs qui dorment et dont tu n’entends seulement pas le souffle, tiennent tous tes amitiés prisonnières...
--J’étais la patronne, ici; en la maison, tout allait par ma voix... Ailleurs, cela changera!
Va, va, ta malice est courte!
--Je serai rudoyée; j’irai aux champs avec les hommes.
Il s’agit bien de cela! Ah! si l’on voulait, elle ferait bien toute l’année le travail d’un valet, elle moissonnerait bien, elle porterait bien les fardeaux.
--Bonsoir, Madeleine!
Elle releva la tête; un homme qu’elle n’avait point entendu venir était dans le courtil.
--Bonsoir, dit-elle.
Alors l’homme s’avança.
--Tu ne me reconnais pas? L’habit militaire me change donc bien!
Elle eut un geste de réveil.
--Gédéon!
--Oui, c’est moi... J’ai eu une permission... Maintenant, je vais à Château-Blanc prendre le train. Je n’ai pas eu beaucoup de temps à passer au pays; sans cela, je serais venu te faire longue visite.
--J’en aurais été très contente, dit Madeleine. Entre donc!
Mais il s’approcha de la fenêtre, posa son bras sur la barre d’appui.
--Non, dit-il, je ne peux pas, je suis trop pressé... Le patron est-il ici?
--Il n’est pas encore rentré, dit Madeleine.
Puis elle ajouta avec un peu de mépris:
--C’est une grande journée pour lui: on a dû le baptiser à Chantepie. Il y a de la joie chez les catholiques... Tu en as bien entendu parler, sans doute?
--Oui; il en est question un peu partout dans le pays.
--Le mariage est cette semaine?
--Mercredi.
--Alors, toi, tu quittes les Moulinettes?... Quand t’en vas-tu?
--Demain.
Madeleine avait détourné son visage. Dans le silence tombé la douce respiration des enfants devint perceptible. Gédéon dit à voix basse:
--Tu as de la peine, ma grande.
Elle répondit:
--J’en ai!
Et sa voix était celle d’une mourante.
Alors, lui, se tut, ayant au cœur des choses qu’il ne savait dire. Il resta un moment penché tout près d’elle, puis il lui prit la main et se redressa.
--Tu pars déjà? demanda-t-elle.
--Il le faut; le train passe à dix heures et quart à Château-Blanc. Je te souhaite bonne santé et bon courage, Madeleine... Tu sais, j’ai de l’attachement pour toi, je voudrais que tu sois heureuse... Nous avons été quatre ans l’un à côté de l’autre... Ça ne s’oublie pas. Et puis, il y a la chose que tu sais... entre Tiennette et moi... Madeleine, c’est ton tour d’avoir de la peine... Moi, je ne peux pas te consoler... Tu ferais bien de pleurer, Madeleine.
Il lui serrait la main et il disait: Madeleine... tu sais, ma pauvre Madeleine... ma bonne Madeleine... Il n’en finissait pas. Si bien que ce fut elle qui s’inquiéta.
--Tu n’oublies pas l’heure, Gédéon?
Il eut une hésitation, puis il ôta son casque et dit:
--Madeleine, je voudrais t’embrasser avant de partir.
Elle se leva et tendit sa joue.
--Au revoir mon petit.
Il fit quelques pas, puis il s’arrêta.
--A propos, Madeleine... merci pour la bonne lettre que tu m’as envoyée là-bas. Elle m’a fait grand bien.
Madeleine demanda un peu distraitement:
--Tu as vu Tiennette?
--Oui... c’est à cause d’elle que je suis venu... Il y en a un aussi que j’aurais voulu rencontrer, un mauvais loup rouge à qui j’aurais bien cassé les dents... Je n’ai pas pu; tant mieux pour lui.
--De qui parles-tu?
--De Boiseriot... Je l’ai bien vu, parbleu, mais pour l’aborder seul, ce n’était pas le jour! Tout à l’heure encore, à St-Ambroise, il était attablé au café avec ton frère.
--Avec mon frère!
--Oui... et j’en ai été étonné!... Ils étaient seuls à leur écot et buvaient de l’eau-de-vie. Je me suis assis à une table et j’ai attendu en vain la sortie de Boiseriot. Je les voyais bien; Boiseriot faisait l’ivrogne, mais c’était un faux jeu car il vidait son verre sous la table... Quant à Cuirassier! Eh bien, lui, je pense qu’il était parti!... Il criait: «Tu dis à dix heures, à la croisée de Bellefontaine?... C’est le coup!»... Et il jurait, il tapait sur la table, il roulait de gros yeux... Il devait en avoir avalé, de l’eau-de-vie, pour être dans un état pareil!
Madeleine murmura:
--Quand il a bu, il est comme fou.
Dans la maison, l’horloge sonna.
--Neuf heures! fit Gédéon; j’ai juste le temps... Au revoir, Madeleine!
Il disparut dans la nuit commençante.
Madeleine ne s’était point levée pour le reconduire; elle n’avait fait aucun mouvement, aucun geste d’adieu. C’est qu’elle était trop lasse, véritablement.
Elle l’aimait ce bon petit camarade, mais elle souffrait tant en ce moment! Elle souffrait tant que Gédéon et Tiennette et Cuirassier et tous les autres lui étaient un peu indifférents.
Ses idées n’étaient pas bien claires. Qu’avait dit Gédéon? Cuirassier était ivre... Boiseriot lui faisait boire de l’eau-de-vie. Pourquoi cela? «A dix heures, à la croisée de Bellefontaine...» Il s’agissait sans doute d’un pari, d’une chose folle dont on parlerait dans quelques jours. Pauvre frère! Il portait mal sa peine, lui aussi; sa tête faible chavirait. Il s’enivrait souvent; ainsi, l’autre jour... quand était-ce donc, voyons? il était venu avec de mauvais yeux...
--Ah! mon Dieu!
Madeleine se dressa, puis ses jambes fléchirent et elle retomba sur sa chaise. Un souvenir, entre tous les autres, venait de se faire passage, de percer, aigu comme une lame d’acier. Elle revoyait la grande main menaçante! «Si un homme est devant moi, priez pour lui!» Ah! elle comprenait maintenant!
Une minute elle fut atterrée. Sur ses lèvres, des mots vinrent qu’elle prononçait sans les entendre.
--Le mauvais loup rouge... dix heures... à Bellefontaine... C’est le chemin de Michel! c’est le chemin de Michel!
Puis elle fut debout, elle se précipita dehors, appelant:
--Gédéon! Gédéon!
Mais sa voix s’étranglait et n’allait pas loin. Elle traversa le jardin, courut sur la route du côté de Château-Blanc.
--Gédéon! A l’aide, Gédéon!
Aucune réponse ne vint. Elle se tordait les bras.
--C’est ma faute! C’est ma faute!... C’est que j’ai prié!... Damnation!
Comme une folle elle prit sa course à travers champs du côté de Bellefontaine. Les sentiers ne se voyaient plus; dans un grand clos elle s’égara, ne put trouver la barrière; il y avait devant elle une grosse haie: elle se jeta entre deux touffes d’épines, appuya de tout son corps et roula de l’autre côté dans un fossé profond.
Le cœur lui manquait; elle fut obligée de rester assise dans ce fossé. Un oiseau de nuit qui passait jeta son cri. D’un grand effort elle se releva; ses mains montaient au-dessus de sa tête et se déchiraient. Au cri de l’oiseau de nuit une idée s’était éveillée en elle et, contre cette idée monstrueuse, elle se débattait avec épouvante.
--Non! non!... pas à ce prix!... Je ne veux pas qu’ils soient orphelins!... Je ne l’ai jamais voulu!... Je suis maudite!
Elle courait en haletant.
--Je suis maudite si j’arrive trop tard!
Au-dessus des haies, elle apercevait une grande masse noire: c’était, bordant la route, la futaie de Bellefontaine. Encore trois champs à traverser... encore un... La voilà sous les grands arbres; elle n’hésite pas, elle va comme en un rêve. Juste à la croisée des chemins il y a deux chênes dont les branches se mêlent; elle y court et ses mains s’abattent sur les épaules d’un homme accroupi entre les troncs jumeaux.
--Jean, que fais-tu ici?
L’homme se redresse, recule:
--Madeleine!
--Oui, c’est moi... viens-t-en! tout de suite!
Sa voix est une voix de commandement, âpre, tranchante; lui, en réponse, fait entendre un rire terrible, un rire de forcené.
--Jean, tu m’entends... marche devant moi.
--Toi, de quoi te mêles-tu? Va te coucher! les filles honnêtes ne courent pas les chemins, la nuit.
Lent et lourd, il la repousse, il la reconduit sous les arbres. Les voici dans un pré où la nuit semble plus claire. Madeleine se suspend au bras de son frère.
--Allons, Jean, viens! suis-moi!
Mais il l’écarte d’une dernière poussée et son bras se lève, menaçant.
--Va-t’en!
--Jean, pourquoi es-tu ici?
--C’est pour la mort... Va-t’en!
Madeleine revient, saute au bras levé qui brandit une arme.
--Qu’as-tu dans ta main? donne-moi cela, entends-tu?
Elle grimpe, elle rabat le poignet et saisit l’arme, une masse de cantonnier emmanchée de houx flexible.
Elle lutte et elle caresse, elle commande et elle supplie, elle honnit et elle flatte.
--Donne, Jean! Tu as bu, tu ne sais plus ce que tu fais. C’est Boiseriot qui t’a enivré... un mauvais gars!... Moi, je viens te chercher, je te prends par la main... Il faut me suivre, il faut me croire... Allons, donne cela tout de suite! Que veux-tu faire avec cette masse? Jean, songe donc! attendre quelqu’un de la sorte!... Tu es fou... et tu es lâche!... Entends-tu? Si tu as de la rancune, explique-toi en plein jour... Tu es un lâche, un grand lâche!
--Il n’y a pas de lâcheté... Il ne s’agit pas de ça. C’est pour la mort... Lui d’abord, moi après.
--Donne cela! allons donne!... Tu le veux bien, n’est-ce pas?
Crac! Madeleine, par ruse, a cassé le manche souple; elle saisit la masse et la jette le plus loin qu’elle peut.
--Viendras-tu maintenant?
Mais, à nouveau, roule le rire farouche.
--C’est pour la mort!... J’ai mon couteau... et puis je n’ai besoin de rien, pas même d’un bâton. J’ouvre ma main et je la referme... C’est pour la mort! Va-t’en!
--Jean, tu te damnes!... Et moi aussi, je serai damnée... Tu ne sais pas!... deux pauvres petits... ils dorment là-bas si doucement... viens les voir... Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ces innocents?
--C’est pour la mort... Il n’y a rien à dire. Ote-toi de mon chemin.
Madeleine s’accroche, noue ses bras et elle dit les dernières paroles, elle ment désespérément.
--Écoute, je ne veux pas... Je l’aime! oui! je l’aime!... Je ne te le disais pas d’abord... c’est que j’avais honte... Maintenant, tu le sais... Je ne veux pas que tu lui fasses de mal. Ce serait me tuer, vois-tu... tu ne le feras pas, Jean, mon frère... Viens! allons-nous-en... si! si, allons-nous-en... Tiens, j’empêcherai le mariage; je le puis encore, moi!--Tu vois qu’il faut me suivre... Je te dis que tu ne le toucheras pas! Je le défendrai! Je vais crier quand il viendra... et la honte sera sur toi, sur moi, sur toute la famille.
Lui, rudement, secoue ses grosses épaules.
--Ote-toi de mon chemin!
Il s’est dégagé; il regagne la futaie.
--C’est comme cela? Eh bien, attends!
Madeleine s’est ruée. Les bras ouverts elle a bondi sur son frère; elle le soulève et l’emporte. Mais il reprend terre d’un coup de reins et sa grande main s’abaisse. Madeleine sent ses bras se dénouer; une force irrésistible la lance au loin et sa tête sonne sur un tronc d’arbre...
Maintenant elle est étendue sur le dos; autour d’elle la prairie tourne, le sol monte et baisse; là-haut les étoiles dansent... et puis il n’y a plus rien...
Quand elle rouvrit les yeux elle vit une grosse tête penchée sur elle, et, sous ses épaules, elle sentit un bras qui tremblait. Cuirassier était à genoux; complètement dégrisé, il sanglotait et il suppliait avec une douceur infinie.
--Madeleine, relève-toi!... Ma sœur, pardonne!... Madeleine, dis que tu n’as rien... que je ne t’ai pas fait mal!...
Madeleine le regardait, étonnée. Tout à coup, la mémoire lui revint... Elle jeta un cri; ses mains, faibles, se crispèrent encore aux épaules de son frère. Mais lui se pencha davantage et dit tout bas, d’une voix honteuse:
--Ne crains rien: il est passé... à cette heure, il est aux Moulinettes... Et moi, ma mauvaise folie est partie... Madeleine, qu’ai-je fait? Dis-moi que tu n’es pas blessée...
Madeleine, redressée péniblement, eut le courage de sourire.
--Mais non, je ne suis pas blessée! C’est une faiblesse qui m’a prise tout d’un coup... Je veux me lever: aide-moi.
Quand elle fut debout elle dut encore s’appuyer sur lui, et il dit:
--Veux-tu que je te porte?
Elle ne répondit pas, elle songeait.
--Jean, dit-elle enfin, quand tu étais petit, c’est moi qui te conduisais le long des routes... Je n’étais guère plus grande, mais je connaissais mieux les raccourcis... Aujourd’hui tu te perds, Jean, et il faudrait encore te remettre en bon chemin.
Il répondit de sa douce voix de détresse.
--Ma sœur, mène-moi.
--Jean, il faut que tu quittes le pays pour quelque temps; il faut que tu partes... tout de suite... dès ce soir! Marche cette nuit et, si tu n’es pas assez loin, marche encore demain... Tu disais qu’à la ville tu trouverais facilement du travail: vas-y donc. Voici de l’argent pour attendre... prends!... Allons, prends!... Quand tu seras guéri tu reviendras. Jean, ne crois-tu pas que c’est la raison?
--Ma sœur, mène-moi!
Elle le prit par la main et tous deux descendirent sous les arbres. Quand ils furent sur la route, ils s’embrassèrent. Puis elle dit:
--Va!
Et, lentement, il s’en alla.
Il était près de minuit quand Madeleine fut de retour aux Moulinettes. La porte était entrebâillée, telle qu’elle l’avait laissée, car Michel avait passé par les derrières comme il faisait toujours. Elle entra sur la pointe des pieds, et puis, vite, vite, sans prendre haleine, elle se dévêtit et se jeta au lit.
Les deux enfants avaient glissé dans la ruelle; elle les sépara, se coucha entre eux et, passant ses bras sous les deux petits corps, elle s’immobilisa, les yeux ouverts, crucifiée.
Sa tête bourdonnait; aucune pensée, aucun souvenir; plus rien que le vertige des pauvres bêtes qu’on assomme.
Un poids énorme était sur sa poitrine; elle étouffait. Elle dégagea ses bras et se mit sur son séant; les petits remuèrent; avec d’infinies précautions elle les ramena vers elle, les coucha en travers sur ses jambes.
A l’horloge, la première heure sonna. Madeleine sentit sur son front comme un vent froid; ses cheveux se dressèrent. Elle ne pouvait pas pleurer; elle ne pouvait pas prendre haleine, non plus. Sa tête se renversait, sa bouche s’ouvrait, exhalant une plainte rauque.
Dans la chambre aux hommes, Michel venait de se réveiller, il prêta l’oreille.
--Han!... han!... han!...
Il appela:
--Madeleine!... Madeleine!... Êtes-vous malade?
Aucune réponse ne vint. Il écouta encore un petit moment puis, n’entendant plus rien, il se rendormit.
Elle avait jeté le buste en avant et saisi la couverture à pleine bouche...
Mais les enfants, mal à l’aise, ne tardèrent pas à s’agiter; elle dut se redresser.
--Han!... han!... mes petits!
Elle les tirait toujours plus près, elle les rassemblait sur elle, ramenant leurs bras, pliant leurs jambes. Ses mains ne s’arrêtaient pas; elles glissaient, lentes, pour une caresse interminable.
La nuit coulait; les vitres devenaient blêmes; un coq, au fond du courtil, chanta le jour d’une voix cruelle.
--Han!... mes petits!... adieu, mes petits!
Un tremblement si fort la prit qu’elle craignit de les réveiller. Une minute elle réussit à se maîtriser; elle les enveloppa plus étroitement, ses genoux remontèrent, son cou ploya, ses grandes paumes pesèrent et couvrirent tout ce qu’elles purent.
--Adieu!... Hââ! hââ!...
Elle avait replacé sur le traversin la tête des enfants. Elle sortit ses jambes, se traîna sur la couverture et puis, enfin, elle se trouva debout.
Elle alluma une bougie, revint s’habiller devant le lit. Un frémissement horriblement douloureux courait dans toute sa chair froide; ses dents claquaient. Ses mains travaillaient, nouaient le jupon, boutonnaient le corsage; mais ses yeux, larges et fixes, ne bougeaient pas: c’était son regard maintenant qui touchait les deux têtes brunes, qui s’étendait, qui caressait, qui appuyait.
Brusquement elle souffla la bougie; elle fit trois pas pour s’en aller et puis elle revint, retomba sur le lit les bras ouverts.
--Han!... han!...
Elle les touchait encore, elle posait ses lèvres au hasard sur la peau tiède.
Raidie, elle se ramena en arrière. Mais le petit, à demi réveillé, lui avait jeté ses bras autour du cou et il tenait une mèche de cheveux. Alors Madeleine serra contre sa joue la menotte fermée et, d’une secousse, elle arracha les cheveux.
Puis, courant à la porte, elle se sauva, son tablier enfoncé dans sa bouche.
C’était au matin; elles étaient deux dans une chaumière basse, deux femmes pauvres qui besognaient tristement.
L’une préparait la soupe. L’autre, qui était sa fille, pliait et empaquetait des hardes de travail. Quand elle eut fini, elle dit:
--Maintenant, au revoir, mère!
--Tu ne manges pas? Tu as plus d’une lieue à faire, songes-y... Voici ta soupe.
--Merci!... je ne veux rien.
--Tu es malade?
Elle secoua la tête sans répondre et ses lèvres s’allongèrent avec un tremblement.
--Tu es malade, Madeleine?
--J’aimerais mieux être malade... j’aimerais mieux être morte!
La mère se signa puis elle leva vers sa fille ses mains maigres, ses mains de laveuse aux jointures raidies.
--Madeleine, tu ne parles pas à mon gré. On n’appelle pas le malheur, on le prend quand il vient... Pleure, cela te soulagera... Voilà quinze jours que ton chagrin te ronge comme une mauvaise fièvre. Si c’est raisonnable! se mettre ainsi en mal de mort parce qu’on change de condition! A trente ans, belle et grande et forte comme tu es!... Si tes sœurs te voyaient, qu’est-ce qu’elles diraient!...
Sur les épaules rondes, sur les bras lourds, lentement, elle promenait ses doigts las dont la peau était usée.
--Allons, bois ce café... avec une petite goutte... C’est cela!... Va, maintenant; travaille et contente tes nouveaux maîtres, ma fille.
Madeleine prit ses hardes et s’en alla.
A deux cents pas elle s’arrêta. Il faisait déjà chaud; elle s’aperçut que son paquet, mal épinglé, trop gros, trop rond, l’embarrassait beaucoup. Elle s’assit pour le refaire. Mais comme elle dépliait une étoffe pelucheuse et chaude, son chagrin lui revint à la gorge, très âcre... C’était cette camisole qui lui servait à envelopper les pieds froids du petit Jo, là-bas, chez ce Corbier qui n’avait plus besoin de servante; et ce tablier à demi brûlé, c’était avec cela qu’elle s’était précipitée sur Lalie en un jour de malheur...
Elle était toute reprise par ses souvenirs.
Elle se revoyait arrivant chez ce veuf, si jeune et si désemparé. Elle l’avait aimé d’un amour mélancolique et doux, sans grand espoir... mais les enfants avaient pris bien vite la première place; à cette heure et même depuis longtemps, ils occupaient seuls son cœur par droit d’amour.
Ils lui avaient donné tant de joie! Ils lui avaient donné tant de peine!
Elle se rappelait les promenades du dimanche, les jeux devant l’étang... Et elle se rappelait les heures mauvaises, les veillées d’angoisse au chevet de Lalie. Ce dernier souvenir était en elle comme une atroce déchirure; elle entendait toujours les gémissements de l’enfant.
--Nêne! J’ai bobo! Nêne! Nêne!
Ah! oui! Comme ils avaient pris son cœur, lui avec ses menottes carrées, toujours sales, elle avec ses pauvres doigts brûlés de martyr!