Nêne

Part 12

Chapter 123,929 wordsPublic domain

Et puis elle avait la crainte d’être tournée en dérision quand l’Autre aurait pris sa place, l’angoisse de paraître la moins raisonnable et la moins vigilante.

Elle résolut de ne pas même attendre la rentrée de Pâques qui était proche.

Mais elle voulait que la petite fût vêtue de neuf et bellement; et quant à puiser pour cela dans la bourse de la maison, non, par exemple.

Prenant son livret, elle s’en fut donc trouver les messieurs de la Caisse d’Épargne et elle retira, d’un coup, les cent francs qui lui restaient. Puis, avant de quitter la ville, elle fit toutes ses emplettes, de sorte que le lendemain qui était un lundi elle put conduire la petite à l’école.

Elles partirent toutes les deux de bon matin. Lalie trottait en avant. Ah! la galante robe achetée toute faite à une ouvrière de ville! la galante robe et le joli panier fanfreluché! Madeleine en était glorieuse. Son cœur était bien serré--il l’était toujours maintenant--mais une pensée lui était réconfort.

--Cette petite, jamais elle ne m’aura en oubli... Quoi qu’il arrive, quand elle se rappellera son temps de jeunesse, elle se dira: «pour mon premier matin d’école, c’est Madeleine qui m’a prise par la main...» C’est un souvenir, marqué pour la vie.

Quand elles furent à St-Ambroise, Madeleine acheta une belle tranche de miche et du pâté de charcutier; et puis encore du chocolat et des pralines.

--Tu mangeras d’abord ta miche avec la viande, puis cette tartine de confitures. Tu donneras des pralines aux autres petites pour qu’elles t’aiment bien.

Madeleine frappa à la porte de l’institutrice pour présenter Lalie et donner ses explications.

L’institutrice parut. C’était une demoiselle assez âgée, en robe noire tout unie. Elle les fit entrer; Madeleine laissa ses sabots à la porte, mais Lalie, s’avançant avec ses galoches neuves, faillit tomber, car le parquet était comme une vitre.

L’institutrice prit une feuille de papier et écrivit ce que lui disait Madeleine:

--Elle s’appelle Eulalie Corbier... native des Moulinettes, le 27 de novembre... Elle n’a que sept ans, mais le malheur n’a pas attendu qu’elle fût grande: sa mère est morte.

La voix de la demoiselle vint, très calme.

--Je sais... Je l’ai eue dans ma classe, sa mère; c’était une bonne élève d’ailleurs.

--Je le crois, dit Madeleine... Cette petite aussi sera fine et vous donnera du contentement. Ah! mademoiselle, je désire que vous en preniez bien soin!

L’institutrice avait fini d’écrire; elle marqua un peu d’étonnement.

--Mais nous prenons soin de toutes nos élèves! dit-elle.

Madeleine rougit.

--Je sais bien, balbutia-t-elle... J’ai entendu vanter votre école, croyez-le, Mademoiselle. Mais... c’est que... cette petite n’est pas comme les autres.

L’institutrice se mit à sourire; légèrement, oh bien légèrement! ses yeux posés sur Madeleine demeurèrent calmes et froids.

A son tour elle dit ce qu’elle avait à dire, en peu de mots; et sa voix était sans rudesse comme sans douceur.

--Vous venez trop tôt ou trop tard. Il n’y a que trois rentrées: la première en octobre, la seconde en janvier, la dernière à Pâques. Comme cette enfant est déjà âgée, nous la prendrons... bien que ce ne soit pas conforme au règlement.

Puis, se levant, elle reconduisit Madeleine et Lalie.

--Excusez-moi, dit-elle, j’ai un peu de travail... Que la fillette aille jouer avec les autres.

Quand elle eut refermé la porte, Madeleine se sentit en détresse. Elle se pencha vers la petite.

--Lalie, veux-tu t’en revenir chez nous?

Lalie, le cœur gros, ne répondit pas.

--Ma mignonne, si tu veux, nous allons nous en retourner... Allons, viens!

Elle se releva, prit l’enfant par la main et elle se dirigea bien vers la grille!... Mais comme elle allait la franchir, une arrivante lui barra le passage. C’était une demoiselle toute jeune, pas très grande, pas très jolie non plus, avec une figure pâlotte et des yeux loucheurs.

--Bonjour! dit-elle; vous m’amenez une petite nouvelle?

Comme Madeleine restait interdite, elle expliqua:

--Je suis la sous-maîtresse... elle sera dans ma classe.

Et tout de suite, elle se baissa pour embrasser Lalie.

--Bonjour, ma belle mignonne! tu es contente de venir à l’école? Je te donnerai un beau livre avec des images..., et puis nous nous amuserons, tu verras! Comment t’appelles-tu?

--Elle s’appelle Eulalie, dit Madeleine.

--Eulalie, sais-tu jouer à la poupée? ou bien à cache-cache? Je t’apprendrai à danser la ronde... Comme tu as une belle robe, Eulalie! J’en voudrais une toute pareille... Et ce panier! Qui t’a donné un si joli panier?

Lalie souriait, les yeux fixés à terre. Madeleine dit:

--Allons, ne sois pas si sotte; réponds à la demoiselle.

--Oui réponds-moi! Je ne suis pas méchante... Où as-tu trouvé ce beau panier?

--C’est Nêne qui me l’a donné.

--Nêne?

--C’est moi qu’elle appelle ainsi, dit Madeleine. Elle n’a plus sa mère, c’est moi qui l’ai élevée, ainsi que son petit frère.

La sous-maîtresse souleva l’enfant, la tint sur sa poitrine; apercevant la cicatrice de la joue, elle demanda:

--Que lui est-il donc arrivé?

--Elle s’est brûlée, dit Madeleine; c’est une enfant qui a eu du malheur... Voyez! ses cheveux n’ont pas encore repoussé et ses pauvres petites mains ne guériront pas.

La figure pâlotte devint tout à fait blanche et les tendres yeux loucheurs s’emplirent de larmes... Madeleine se mouchait.

--Ce n’est pas ma faute, allez, mademoiselle! il ne faudrait pas le croire... ce ne serait pas juste! Si l’on m’avait écoutée, le malheur ne serait pas arrivé... Je n’ai pas de reproche à me faire... Cette petite, Mademoiselle, je l’aime bien... je ne peux pas vous dire combien je l’aime... On s’attache vite aux enfants, voyez-vous... Je suis contente que vous la preniez dans votre classe!... Vous veillerez sur elle... Qu’elle ne coure pas trop!... Elle a ce qu’il faut pour manger... Elle retiendra tout ce que vous voudrez lui apprendre; elle est fine, c’est moi qui vous le dis... Elle sait lire déjà et elle écrit! vous verrez comment elle écrit! Moi, je ne suis pas savante, surtout pour le calcul; sans cela je lui en aurais appris bien davantage... Elle vous aimera mademoiselle; vous n’aurez pas besoin de la mettre en pénitence, croyez-moi; d’ailleurs, avec elle ce ne serait pas la bonne manière... Et puis, ça pauvre qui n’a pas de mère...

Cinq ou six petites étaient venues du fond de la cour, l’œil rond et l’oreille au guet. Madeleine pleurait.

La demoiselle couvrait de baisers les menottes brûlées et pleurait aussi; sur son visage blanc, de grosses larmes claires coulaient qu’elle n’essayait point de retenir. Elle dit:

--Vous pouvez être tranquille; je veillerai sur elle... Je l’aimerai bien autant que les autres! et sans doute même un peu plus!

Puis elle essuya ses yeux et son sourire revint:

--Il ne faut pas pleurer, dit-elle; nous ne sommes pas raisonnables! Ce n’est pas ainsi qu’on habitue les enfants.

Tournée vers la cour, elle appela:

--Jeanne! Élise!

Deux jolies petites à mine futée accoururent.

--Vous voyez, c’est une nouvelle... Elle s’appelle Eulalie... Embrassez-la et prenez-la par la main... C’est cela!... Moi, je porterai le panier; nous irons voir l’école et puis nous nous amuserons... Vous, dit-elle tout bas à Madeleine, il faut que vous vous en alliez... Au revoir!... Et soyez tranquille!

Elle descendit par la cour, babillant avec les trois petites; mais tout à coup, Madeleine cria:

--Lalie!

Lalie se retourna, indécise. Madeleine était restée à la même place et elle se mouchait, elle se mouchait...

--Lalie! au revoir, ma petite!

La sous-maîtresse leva la main et puis, en riant, elle fit un geste qui voulait dire:

--Allez-vous-en! Allez-vous-en donc!

Comme Madeleine ne bougeait pas, elle emmena les petites et les fit entrer à l’école.

Alors, seulement, Madeleine s’en alla. Elle s’en alla bien vite, courant presque et puis, petit à petit, elle ralentit sa marche; ses pieds traînèrent, elle s’arrêta.

Est-ce qu’elle avait fait toutes les recommandations nécessaires? Eh bien, non, justement! elle n’avait pas dit de remettre la capeline à la sortie... Et si la petite s’ennuyait trop, qu’en ferait la demoiselle? Peut-être, si elle prenait à pleurer, serait-il préférable de la ramener...

Madeleine revint vers l’école. La classe était commencée; elle n’osa pas pénétrer dans la cour; elle resta sur la route, s’assit au pied de la muraille, sur une pierre.

Le bruit des deux classes venait à elle, confusément. D’un côté, on entendait une sorte de murmure égal, un bourdonnement de voix discrètes. De l’autre, le petit ménage était plus bruyant; des sabots claquaient, des boîtes tombaient; des voix doucelettes chantaient l’alphabet sous la conduite d’une voix plus grave, mais jeune aussi et très flexible; prestes, des volées de rire partaient.

--Elles n’ont pas de chagrin, les petites, pensait Madeleine. Pourvu qu’elles ne se moquent pas de Lalie! C’est peut-être à cause d’elle qu’elles rient si souvent...

Elle se leva et vint s’asseoir juste devant la classe de la sous-maîtresse.

Passa un meunier qui était d’humeur faraude et qui se mit à plaisanter. Puis ce fut, conduisant une carriole, Bouju, cet ancien amoureux de Madeleine qui, naguère encore, l’avait priée honnêtement. Bouju arrêta sa bête pour donner le bonjour, puis il s’informa de la Clarandelle, de Tiennette, de toute la parenté.

Madeleine lui répondit vite et tout droit, en peu de mots. Elle s’impatientait parce qu’elle n’entendait plus le bruit de l’école.

Quand Bouju partit enfin, l’heure de la sortie avait sonné. Madeleine courut à la grille, mais la sous-maîtresse l’ayant aperçue vint rapidement au devant d’elle:

--Ne vous faites pas voir, chuchota-t-elle; vous auriez mieux fait de partir... Cela va très bien; je crois qu’elle sera facile à accoutumer. D’ailleurs, elle est grande déjà... Tenez, la voici là-bas... dans la ronde avec les autres... Mais, cachez-vous, je vous en prie!

Madeleine recula jusque sur la route. La demoiselle, tout de suite, s’en fut rejoindre les écolières et prit place dans la ronde à côté de Lalie.

--A toi, mignonne... à toi d’entrer... Qui embrasses-tu?

Lalie s’approcha timidement et comme la demoiselle se baissait, elle lui sauta au cou.

--Lalie! Lalie! A midi, tu prendras ta capeline!

Toutes les têtes se retournèrent. Qui était celle-ci dont on ne voyait, au-dessus de la muraille, que le haut de la figure? La demoiselle haussa les épaules; Lalie se mit à sourire en rougissant... et ce fut elle qui la première recommença le jeu.

Derrière la muraille, les cheveux blonds et les yeux gonflés disparurent.

--Elle est déjà habituée... J’en suis contente! Elle ne pense déjà plus à moi... Il faut voir comme elle embrasse la demoiselle! J’avais de la crainte et cela va très bien... Tant mieux! Je suis contente, bien contente!

Sur la route des Moulinettes, Madeleine murmurait: «Je suis contente!» et de grosses larmes lui brouillaient la vue.

De cette première journée d’école Lalie fit tout un conte.

--Si tu savais, Nêne, comme on s’amuse! La demoiselle m’a fait chanter; elle a dit que je serais la première.

--Tu l’aimes déjà, la demoiselle?

--Oh oui! elle est mignonne! Quand on l’embrasse, ses cheveux, sentent bon... Elle m’a donné une rose en papier.

--Comme celle que je t’avais achetée à l’assemblée de St-Ambroise?

--Oh! plus belle!

Madeleine pensait:

--C’est bien heureux que la demoiselle ait su la prendre...

Et son cœur était gros.

A la maison, pendant qu’elle préparait le repas, elle vit la petite fort occupée à se regarder dans un miroir; elle s’approcha sans bruit: Lalie s’efforçait à loucher pour ressembler à la demoiselle.

Le lendemain soir, ce fut le même enchantement:

--Tu n’as pas été punie? demanda Madeleine.

La petite leva des yeux moqueurs.

--Punie! Pourquoi punie?

--Pendant tout ce temps, tu ne t’ennuies pas?... Tu ne songes pas à Jo?... ni à moi?

--Jamais!

Madeleine ne questionna plus.

Le mercredi elle chercha un prétexte pour retenir Lalie, mais elle eut si belle musique qu’elle dut céder.

La semaine passa. Lalie ne parlait plus que de son école, que de sa maîtresse. La nuit elle en rêvait tout haut et c’était pour Madeleine une torture cachée, inavouable, honteuse.

Le lundi suivant elle eut une minute de joie coupable.

Elle était allée après quatre heures du côté de St-Ambroise attendre Lalie. Quand la petite parut, son panier au bras, Madeleine vit qu’elle marchait tristement et qu’elle avait les yeux rouges.

D’un élan elle la rejoignit, l’enleva en ses bras.

--Qu’est-ce que tu as?... Tu viens de pleurer!... Elle t’a punie?

Lalie éclata en sanglots.

--Elle t’a punie! elle t’a punie!

Lalie secouait la tête.

--Non! Non!

Mais Madeleine, sans entendre, la serrait, l’emportait, la reprenait.

--Ah! la méchante!... Elle t’a battue!

--Non! non!

--Qu’est-ce qu’elle l’a fait? dis-le moi... Je la gronderai, moi, la méchante, et tu n’iras plus à son école!

Lalie se débattait; elle réussit à glisser jusqu’à terre, puis elle cria, tout en colère:

--Non! elle n’est pas méchante! Je ne veux pas que tu la grondes!... Qui t’a dit qu’elle m’avait battue?

--Mais tu pleures encore...

--C’est à cause des petites... qui ne sont pas sages... qui ne veulent pas apprendre à lire... Elle a dit qu’elle s’en irait, que nous ne la verrions plus!

Madeleine, interdite, les bras ballants, regardait l’enfant et son cœur était déchiré de jalousie.

Le lendemain, elle déclara que Lalie avait mauvaise mine, qu’elle toussait la nuit et qu’elle n’irait plus à l’école.

La petite se mit à crier, mais Madeleine se gendarma et fut la maîtresse.

--Ta mère n’est pas bien forte; ses douleurs sont revenues. Elle se plaint de toi qui ne vas pas la voir.

C’était un petit vieux du Coudray qui, de passage aux Moulinettes, donnait les nouvelles à Madeleine.

Elle secoua la tête et répondit avec un peu d’humeur:

--C’est que je n’ai pas le temps, aussi! En plus de mon travail j’ai des enfants à surveiller. Mon frère n’est-il pas là-bas, lui?... Et mes sœurs qui ont quasi tous leurs dimanches libres, ne peuvent-elles pas les passer au Coudray?

--Tu es l’aînée, dit le vieux; tu dois être la première à soutenir ta mère.

Et puis, pour son plaisir, il commença un lent discours plein d’amertume.

--Les anciens ont toujours tort... Qu’est-ce qu’ils font sur la terre?... Tant qu’on peut travailler, cela marche encore... mais après, il faudrait mourir tout de suite...

Madeleine l’interrompit.

--C’est bon! dit-elle; vous direz à maman que j’irai la voir un de ces jours. Qu’elle prenne patience et qu’elle se soigne bien pour que je la trouve guérie.

Le vieux releva le propos.

--Qu’elle se soigne bien! Et avec quoi? Dis, avec quel argent achètera-t-elle ce qu’il faut?

Madeleine rougit.

--C’est vrai, je suis un peu en retard... dites à maman qu’elle m’excuse.

--Je trouve qu’elle a déjà trop excusé... Je sais que c’est le troisième mandement qu’elle t’envoie. Elle est meilleure que moi, ta mère.

Madeleine rougit de plus belle.

--Eh bien, tenez, je vais vous donner l’argent et vous le lui remettrez.

Elle ouvrit son armoire.

--C’est que je ne suis pas riche, moi aussi, murmura-t-elle.

Elle vida sa bourse dans le tiroir.

Eh bien! ce n’est pas possible! Il ne lui reste plus que douze francs, juste ce qu’elle voulait donner à sa mère. Depuis quelque temps elle a puisé, puisé et maintenant, voilà le fond. Comment faire? Eh! que Fridoline donne un peu plus, que Tiennette se prive d’un ruban! Son argent à elle, elle ne peut pas s’en passer. Est-ce qu’elle va refuser quelque chose aux enfants, au moment où l’on va la séparer d’eux!

Elle referme la bourse, elle referme le tiroir, elle referme l’armoire... Et elle dit au vieux étonné:

--Tout bien réfléchi, que maman attende un peu; j’irai moi-même lui porter son argent, car j’ai à lui parler.

--Tiens, celui-ci, que veut-il encore?

Madeleine, maintenant que le vieux était parti, voyait arriver son frère.

Il était très rouge et ses yeux brillaient. Il entra lourdement, se laissa choir sur une chaise.

--Salut, Madelon!

Elle dit sèchement:

--Salut, donc! Que veux-tu?

Il se mit à rire.

--Tu le sais bien, parbleu!

--Mais non, je ne le sais pas.

Il cligna de l’œil, fit mine d’aligner des sous sur la table.

--De l’argent! encore de l’argent! Tu tombes mal: je ne donne plus rien.

--Il ne s’agit pas de donner, mais de prêter... Et tu peux être sans crainte: ne suis-je pas ton frère?

Madeleine haussa les épaules.

--Te donner de l’argent! pour que tu ailles à l’auberge et que tu en sortes ivre comme tu l’es en ce moment? Ou bien pour que tu le portes encore à cette fille? Dis, c’est pour cela? Eh bien, non! c’est assez maintenant!

Cuirassier se leva, tout de suite en colère.

--J’ai à te dire que tu déraisonnes, Madeleine, lança-t-il, et que tu m’offenses grandement. Jamais je n’oublierai tes paroles; elles sont entre nous pour la vie. Tu as parlé sans cœur et sans esprit comme une qui n’a jamais aimé personne.

Du coup, elle fut sur lui.

--Tais-toi! Va-t’en! Vous me rendez folle, tous, tant que vous êtes! Tais-toi!... Ah! je n’aime personne! Eh bien, regarde là-bas dans le courtil... tu vois ces petits: en voilà deux que j’aime... Et je pense qu’ils en valent d’autres, je pense qu’ils valent celle qui te rend fou et qui te rend méchant et qui te rend lâche!... Oui, vous me faites rire... avec vos airs... Ils sont là tous à faire leurs simagrées... «Nous aimons Pierre ou Maurice ou Jacqueline... toi, Madeleine, tu ne comprends pas...» Voyez-vous ça?... Sans chercher ailleurs, ces petits qui sont là, je me ferais couper en morceaux pour eux. Est-ce que cela compte pour vous tous?... Mais regarde-les donc ces petits, grand fou que tu es!

Les deux mains à plat sur la poitrine de son frère elle le poussait vers la porte.

--Regarde-les! Je veux que tu les regardes! Je crois qu’ils sont aussi beaux que ta Violette, et ils ne me trahiraient pas comme elle t’a trahi... Eh bien, on va me les arracher... et c’est elle précisément, qui va faire ce beau coup!

--Tu mens!

--Je mens! Mais tu es donc tout à fait innocent?... Le mariage est dans trois semaines.

Cuirassier recula, la figure décomposée et des mots de douleur bourdonnèrent en sa grande poitrine.

--Madeleine, le malheur est sur ma vie!

--Et sur la mienne, est-ce donc le bonheur qui règne? Mais qui s’en occuperait? Pas toi, à coup sûr!... Il n’y a que Violette; tout pour Violette! Va-t’en!... Ah mon argent! tu le lui porterais encore et elle serait bien capable de le prendre... Cet argent, il n’est pas à moi, il est à ces enfants que tu vois. A cette heure, je trouve qu’elle les a assez volés, ta coureuse!... Je la hais! Tu ne sais pas comme je la hais!... Tu ne sais rien, toi!... J’avais une petite, la plus mignonne du canton, la plus mignonne du monde et la plus fine; eh bien, à cause de ta Violette, j’ai failli la voir mourir, la voir brûler, toute vivante! et maintenant ce n’est pas encore assez, elle me la prend! Elle me prend Lalie, elle me prend Jo, elle me prend tout!... Tout ce que je leur ai dit, elle le démentira; elle changera leur religion, elle changera leur cœur... Si elle peut, dans leur souvenir, elle effacera jusqu’à mon nom!... Ah! Damnation! Je la hais!... Toi qui me parles d’elle, va-t’en! va-t’en!

Cuirassier, toujours à reculons, avait gagné le seuil... Il n’écoutait pas. En ses yeux élargis par l’ivresse, une flamme de folie s’était levée.

Il tendit le bras; sa main de géant s’ouvrit, se referma, joua plusieurs fois comme une énorme pince.

--Le malheur est sur ma vie!... Si un homme est devant moi, priez pour lui, je ferai un coup de galères!

Michel arrivait de Chantepie où il était allé faire les dernières démarches. Tout était enfin réglé: il serait baptisé le dimanche précédant le mariage. Le prêtre consentait à faire les choses simplement, sans bruit, sans apparat, sans insolence de victoire. Michel en était content. Il dit sa joie à Madeleine qu’il tenait maintenant au courant de tout. Elle répondit quelques mots seulement et sur un ton de politesse indifférente.

Alors il se tourna vers les enfants:

--On a pensé à vous, dit-il; tiens, Jo.

Il tendit à l’enfant un sac de dragées.

--Et loi, Lalie, viens voir!

Madeleine s’arrêta de travailler; Lalie s’était approchée, curieuse.

--Regarde cette boîte... en as-tu jamais vu une aussi belle?

Il mit sur la table une boite à ouvrage recouverte de peluche bleue, puis il l’ouvrit avec une toute petite clef.

--Tiens! il y a tout ce qu’il faut pour coudre... Et ce nom qui est écrit ici, saurais-tu le lire?

La petite épela:

--Eu-la-lie... c’est mon nom, à moi.

Lalie tendit la boite à Madeleine qui l’ouvrit et, tout de suite, regarda ce nom écrit à l’intérieur.

C’étaient, sur un petit carré de toile finement cousu, des lettres brodées avec du coton de couleur et ce n’était pas du travail mal fait.

Madeleine pinça les lèvres; ses yeux devinrent secs et bizarres. Brusquement, elle ferma la boîte, l’ouvrit encore, la referma..., crac! crac!... Et tout à coup ses gros doigts entrèrent dans le carton, brisant le couvercle, aplatissant tout.

--Tiens! dit-elle, je l’ai bien cassée!... Elle n’était pas solide; je t’en achèterai une autre.

Et, prenant les deux enfants par la main, elle sortit de la maison.

Le ciel était ouvert; la terre reposait. Ce n’était pas encore la nuit, mais en ce crépuscule dominical, les champs ne retentissaient pas du travail des hommes. Le vent était mort; rien ne s’acharnait; toute vie était étendue.

Madeleine avait conduit les enfants près de l’étang et, avec eux, elle s’était assise au pied du grand chêne sous les feuilles immobiles.

La paix était souveraine. Les enfants ne jouaient pas; ils avaient des gestes doux et posaient des questions inattendues.

Madeleine leur répondait lentement.

C’était comme un pèlerinage qu’elle faisait. Sous ce chêne, en un jour pareil, un grand émoi l’avait fait défaillir. Alors, la joie était en elle et, par grâce de jeunesse et par illusion d’amour nouveau, les belles heures à vivre s’étendaient innombrables. Maintenant, elle était malade, maintenant elle n’osait plus regarder en avant, maintenant elle venait pour l’adieu.

Corbier se mariait dans dix jours. Elle n’avait plus qu’une semaine à passer aux Moulinettes. Une semaine!... et puis s’en aller!... Loin de Lalie, loin de Jo, recommencer une vie nouvelle. C’était pire que la mort!

Allons! c’était un mauvais rêve! Elle allait se réveiller, ne plus souffrir; elle allait trouver la tête de Lalie sur sa poitrine... et, là, dans le petit lit, à côté, Jo, les yeux rieurs, dirait:

--Nêne, tu as beaucoup dormi!

Non, ce n’était pas une chose possible! Elle prierait... Le Bon Dieu ne permettrait pas... il mettrait une pierre devant la roue écraseuse, il verserait le chariot dans le fossé... Il y aurait un accident, un choc sauveur...

--Nêne, les nuages qu’est-ce que c’est? où vont-ils?

--Ce sont les petits moutons du Bon Dieu qui s’en viennent au pacage.

Le ciel, grand ouvert, était comme une belle prairie rase; quelques flocons blancs y voyageaient cependant et, à cause de cela, il paraissait assez proche.

Jo, la main levée, disait:

--Nêne, la lune, elle n’est pas haute!

--Nêne, continua Lalie, il y a des choses sur la lune.

Madeleine répondit:

--C’est un petit bonhomme qu’on y voit... tout petit et bien vieux... Sur son dos, il a un fagot d’épines pour chauffer son four.

--Nêne, demanda Jo, derrière les nuages, qu’est-ce qu’il y a?

--Il y a le Temps, répondit Lalie... et c’est le Bon Dieu qui y demeure.

--Le paradis, Nêne, où est-il?

--Ma petite, on ne le voit pas quand on est vivant: mais ceux qui n’aiment pas le péché y vont quand ils sont morts.

--Nêne, dit Jo, je ne sais pas comment ils font pour y monter et pour s’y tenir!

--Ils n’ont pas de peine... ce sont des choses difficiles à te dire.

Lalie montra l’eau tranquille où se reflétait le bleu sombre du ciel et les nuages.

--Regarde Nêne! il y a un autre Temps au fond de l’eau.