Nêne

Part 11

Chapter 113,991 wordsPublic domain

Ils la regardèrent sans rien trouver à lui dire. Enfin Michel demanda tout de même.

--Est-ce qu’elle dort? La nuit a été bonne, il me semble?

Et il attendit anxieusement la réponse; mais la réponse ne vint pas.

Madeleine se tourna vers Gédéon.

--Alors tu quittes le pays, dit-elle; où t’emmènent-ils, mon pauvre?

Le jeune homme répondit d’un air brave:

--Pas au bout du monde! Je vais à Angers, au régiment de dragons.

--Cela me fera chagrin, dit-elle, de ne plus te voir ici.

Michel risqua:

--J’espère bien qu’il viendra nous faire visite à chacune de ses permissions.

Puis il posa sur la table une petite pile de louis.

--Voici votre gage à vous aussi, Madeleine... Vous pouvez en avoir besoin.

Alors pour la première fois depuis huit jours, elle lui parla.

Je vous remercie, dit-elle; j’en ai besoin en effet.

Elle prit un louis qu’elle tendit à Gédéon.

--Tu vas sans doute à St-Ambroise?... oui, n’est-ce pas?... Eh bien, fais-moi l’amitié de passer chez Blancheviraine: tu choisiras ce qu’il y a de plus beau pour l’amusement d’une petite.

Michel fit un geste pour protester, mais elle haussa la voix, marquant sa volonté.

--Ce qu’il y a de plus beau, tu m’entends bien; et puis tu me l’apporteras.

--Bon! dit le jeune homme, tu auras cela dans la soirée.

Michel était devenu très rouge; mais son orgueil n’osait plus chanter haut. Ce fut timidement qu’il proposa:

--Par la même occasion, on ferait peut-être bien de mander le médecin; je serais content qu’il vînt une autre fois.

--Pour qu’il la fasse souffrir encore!... Cela ne lui fait rien à ce monsieur de voir souffrir les enfants!

--Mais on pourrait aller en chercher un autre... le vieux de St-Ambroise, par exemple?

--Eh bien, à votre désir, dit Madeleine.

Et elle tourna les talons.

Le nouveau médecin arriva dans l’après-midi; pas bien vite celui-là et sans grands embarras.

C’était un petit vieux timide et sensible qui n’avait pas une grande réputation. Il ne fallait pas aller le chercher pour une blessure, car la vue du sang lui faisait mal. On disait qu’il n’avait pas fait de grandes études et que sa longue pratique ne lui avait pas appris grand’chose. Mais il avait tout de même ceci pour lui que, s’il guérissait peu de malades, il n’en tuait presque jamais.

Devant le lit où Lalie dormait toujours il se mit à parler bas.

--La pauvre mignonne... elle dort... il ne faut pas la réveiller; il ne faut jamais réveiller les malades... C’est une brûlure, m’avez-vous dit?... Pauvre petite bonne femme! elle a dû souffrir un martyre... Je ne la dérangerai pas... Vous mettez de l’huile d’olive, n’est-ce pas?

Madeleine répondit péniblement:

--Oui... de l’huile d’olive... c’est ce que je mets.

Elle s’était assise à côté du lit; ses jambes étaient devenues molles, sa tête pesait; elle ne soufrait pas, au contraire, ce ronronnement du médecin était sur sa peine comme un baume.

--C’est tout à fait ce qu’il faut... Continuez... et veillez à ne pas l’écorcher en la soignant... Ce sont les mains qui ont du mal et la joue gauche... Cela ne sera peut-être rien... Il faut l’espérer... Une si belle petite fille, ce serait grand dommage si elle restait défigurée! Il faudra la distraire maintenant et la faire bien manger. Elle sera vite guérie... eh oui!... eh oui... C’est moi qui vous le dis: elle sera vite guérie... Les petits, il y a plaisir à les soigner... Comme elle dort! Dites-moi, elle ne s’est pas beaucoup reposée, les nuits passées?

Se détournant pour recevoir la réponse, il vit que Madeleine dormait elle aussi! Écrasée de fatigue, elle dormait la bouche ouverte, sans presque respirer et elle était si blanche qu’on eût pu la croire morte.

Le médecin la montra à Michel, puis il fit «chut!» et il sortit sur la pointe des pieds.

Assez vite Lalie cessa de souffrir et redevint joyeuse. Mais le feu laissa tout de même sa trace ineffaçable. Les cheveux repoussèrent, la joue droite redevint blanche et lisse, mais du côté gauche une grande balafre rouge resta, marquée pour toute la vie. Et les mains aussi, les jolies petites menottes aux beaux ongles se couvrirent d’une peau trop lisse et sans souplesse; jamais les doigts, si lestes auparavant, ne s’ouvriraient complètement.

Quant à Madeleine elle ne se remit pas non plus tout à fait de cet ébranlement. Ce fut comme si son cœur eût été touché par le feu; certaines fibres se desséchèrent et moururent.

A part les enfants toute chose lui devint indifférente. Elle était à nouveau la maîtresse en la maison. Michel subissait sans mot dire son autorité froide et il se tenait devant elle avec plus de timidité que les valets. Elle ne lui marquait point d’inimitié en ses paroles, mais, quelquefois, aux heures où il se montrait le plus humble et le plus aimable, le souvenir atroce lui passait dans l’idée et elle levait vers le jeune patron, au cœur changeant, des yeux secs qui ne pardonnaient pas.

L’hiver vint. Jo eut la rougeole.

Boiseriot prenait le café chez Violette. Ils avaient déjeuné en tête en tête, la mère de Violette étant occupée dans le bourg à une lessive.

Toute sa ruse au guet, Boiseriot questionnait Violette. Chaque parole qu’il lançait cachait un piège où elle ne pouvait manquer de se prendre... mais jusqu’à présent elle avait tout esquivé et quant à lire en ses yeux, c’était chose impossible.

--La mâtine, pensa Boiseriot, elle a de l’aplomb! Je n’arriverai pas à connaître ses idées.

Il perdit patience.

--Toi, ma filleule, dit-il, tu n’es pas facile à confesser; celui qui y réussira sera plus fin que moi.

Et puis quittant ce ton chagrin, il leva la tête pour l’attaque directe.

--Pour te confesser, toi, il faudrait un vieux curé bien rusé qui en aurait entendu de toutes les couleurs et qui saurait démêler sa laine... Non, ce n’est pas un jeune abbé qu’il te faut, n’est-ce pas, petite?

Violette eut un vif mouvement de tête, elle devint blanche et sa parole siffla.

--C’est à cela que vous vouliez en venir?

Il eut l’air très surpris.

--Mais tu te fâches, je crois bien!... Qu’est-ce que je t’ai dit? Je ne vois pas...

Elle lui coupa la parole violemment.

--Inutile de faire l’innocent!... C’est donc pour me honnir vous aussi que vous êtes venu déjeuner avec moi? Sachez que je ne suis pas d’humeur à vous laisser ce plaisir.

Elle s’était levée et rangeait bruyamment des verres sur le dressoir. Lui, tapotait sur la table, laissant passer l’orage.

--Ah! vous voulez me faire de la morale!... Violette, on dit ceci... Violette, on dit cela... Je m’en moque! je m’en moque! je m’en moque!

Un verre se cassa avec un bruit clair. Violette se tut, soudain calmée; puis elle fit un pas de danse et éclata de rire.

--Ah mon beau parrain! vous avez tout de même raison: ce petit abbé n’était pas bien fin!

--Je ne comprends pas, dit Boiseriot; il y a donc une histoire? Je ne sais rien, moi!

Mais elle haussa les épaules.

--Vous ne savez pas!...

Elle s’était approchée de lui, et au fond de ses yeux se levait une flamme d’impudence téméraire. Elle avait envie de crier:

--Allons donc! vous mentez! vous mentez toujours, vous!... Moi, quelquefois, je dis la vérité... J’ose!... Vous ne savez pas? Eh bien sachez qu’il y avait ici un jeune abbé tout rose avec des cheveux de soie et des mains fines, des mains blanches comme du sucre. Il me voyait souvent, quasi tous les jours; d’abord il ne bougeait pas; mais moi, à cause de ses cheveux, de ses mains, de ses yeux innocents, j’ai désiré qu’il fût en éveil... J’ai secoué mes jupes autour de lui et petit à petit il s’est mis à avoir cet air égaré qu’ils ont tous... et il est venu comme les autres. Il est venu, mais à cause de l’idée de péché qui le tourmentait il s’est mis à déraisonner et à faire des folies... et il s’est fait surprendre. Maintenant il est parti, très loin, je ne sais où et moi je reste avec ce bouquet sur ma coiffe. Mais je m’en moque!

Oui, en vérité, elle avait envie de crier cela, par bravade...

--Vous ne savez rien, mon parrain? Alors, c’est que vous êtes venu aux nouvelles?

--Si tu veux... On m’a dit que tu n’avais plus tes apprenties?

--Je n’ai plus d’apprenties en effet... et je n’ai plus de pratiques... et, ce qui est le plus triste, je n’ai plus de galants?

--Oh! Cela!

--Il y a de quoi pleurer toutes les larmes de ses yeux. Mais ne craignez rien: vous avez une filleule gaie.

--Alors, que vas-tu faire? demanda Boiseriot.

Elle répondit:

--Partir en religion dans les pays étrangers... et tout au long des jours, je prierai pour vous qui en avez besoin. Ou bien, tenez, une autre idée: je vais me marier.

--Te marier?

--Oui! du moment que je n’ai plus de galants... je vais prendre un mari... Crac! je retourne l’étoffe; l’envers est encore d’un bon usage. Qu’en pensez-vous, mon parrain?

--Je pense que tu te moques de moi.

A nouveau, elle éclata de rire.

--Oh oui! de vous comme des autres.

Boiseriot cependant suivait son idée; il reprit:

--Alors, vraiment, tu n’as plus de galants? Clarandeau ne te guette plus sur les routes? Et Michel Corbier? est-ce bien sûr que tu ne l’écoutes plus?

Elle le regarda en face sans répondre.

--Tu te vantais de faire partir la servante des Moulinettes... elle est bien restée cependant! Tu me disais qu’elle t’avait honnie et je croyais...

Violette, vivement, lança une question aiguë.

--Et vous? que vous a-t-elle donc fait cette grosse fille?

Boiseriot acheva son café d’une gorgée et fit claquer sa langue.

--Il est joliment bon, dit-il; tu sais le faire, toi; tu es, ma foi, bonne à mettre en ménage.

Mais Violette le regardait toujours de ses yeux narquois. Alors il plaisanta, plaignit ce mari qu’elle souhaitait.

--Ce sera un brave!... Tu lui en feras voir! Les cinq cents diables seront en sa maison. Je voudrais le connaître... Ce sera peut-être Clarandeau?

--Peut-être! dit Violette, le visage fermé.

--S’il avait une place du gouvernement... mais cela ne vient pas vite! Et puis il boit... Ce sera peut-être Michel Corbier?

--Peut-être! Ce sera sans doute un de ces deux; aucun autre ne serait assez brave... Savez-vous qu’il n’est pas déplaisant votre ancien patron!... Si c’est lui, la servante s’en ira bien, cette fois, et vous serez content, mon parrain.

Boiseriot se leva.

--Plaisantes-tu? Parles-tu en raison et en vérité?... Avec toi, on n’est jamais sûr. Celui qui devinerait ce que tu feras...

--... serait plus fin que vous, vous l’avez déjà dit; eh bien, il serait aussi plus fin que moi-même... Vous partez? Au revoir!... Quand vous reviendrez, vous serez sans doute plus heureux; j’aurai quelque chose à vous dire.

Ils se séparèrent.

Sur le chemin Boiseriot pensait:

--Elle se mariera... Comment ferait-elle autrement? Elle prendra un de ces deux qui ne savent rien... Celui qu’elle laissera se croira en enfer, mais l’autre, pour de bon, y sera. Je me promets de l’amusement.

Violette, devant sa fenêtre, pensait:

--Je me marierai... Comment faire autrement? Il me faudra prendre un de ces deux qui sont sourds et aveugles. Après, je saurai bien arranger ma vie.

Ayant desservi la table elle s’installa devant sa machine à coudre. Lentement, elle se mit à enrouler un fil de soie sur la bobine. Et, lentement, ses pensées se dévidèrent aussi; mais, courtes et de fil rude, elles se mêlaient, se nouaient, s’accrochaient; elles ne coulaient point comme un bel écheveau lisse.

Le regret la mordait. Pourquoi avait-elle joué à affoler ce jeune prêtre? Et ensuite surtout, quand il s’était traîné à ses genoux comme un possédé, pourquoi s’était-elle prêtée à ses exigences bizarres? Elle l’avait donc aimé cet adolescent au teint blanc et aux yeux de rêve?... Leur audace avait rendu le scandale inévitable.

Maintenant le vide se faisait autour d’elle. Certes, on avait étouffé l’affaire à cause de la honte qui rejaillissait sur l’Église; on avait fait tout le possible pour que la nouvelle n’en vînt point aux oreilles des protestants et des dissidents; mais, tout de même, les langues avaient joué à Chantepie.

Les deux petites apprenties avaient été vite retirées par leurs parents, les ménagères catholiques s’étaient mises en quête d’une autre couturière et les galants eux-mêmes, ne se pressaient plus autour de cette fille compromettante.

Que faire? La misère venait. Elle ne paraissait pas encore dans la maison, mais elle était pour demain.

Violette songeait. La ville était bien là, toute prête à recevoir les filles de son espèce. La ville! les belles maisons... les douces étoffes... les lumières éclatantes... les fêtes... Ah! sa songerie montait comme une volée d’alouettes.

Oui, mais il y avait des chances à courir, il y avait de la misère à risquer! Tandis qu’ici, en épousant un nigaud...

En épousant un nigaud qui eût de quoi, la route ne serait pas large, mais elle serait plane... et il serait si facile de filer de temps en temps par une sente traversière.

Si Jean Clarandeau avait obtenu une rente et une bonne place... Mais non, celui-là ne serait jamais qu’un malheureux.

Alors l’autre, ce Michel Corbier? il était de famille aisée; il avait des champs au soleil... Il était dissident et c’était à merveille, car elle l’amènerait à l’église et elle y reviendrait avec lui. Elle y reviendrait, non point humblement sous le mépris des gens, mais la tête haute et les yeux vaillants. Et, à cause de sa victoire, elle serait entre toutes honorée dans la paroisse.

--Je me marierai... J’aurai une grande maison où les gens travailleront sous mon commandement... Il ne faut point attendre.

Sur la bobine, le fil de soie était enroulé; la machine était prête pour le travail. Mais Violette repoussa la robe commencée. Dans un placard en désordre elle alla prendre une boîte parfumée, puis, sur le plateau de sa machine, rapidement elle écrivit à Michel Corbier.

A quelque temps de là, Madeleine, un dimanche, emmena les enfants au Coudray.

La Clarandelle avait été un peu malade pendant l’hiver et ses douleurs la tenaient encore de longues journées en inaction. Elle fit reproche à Madeleine de n’être pas souvent venue la voir; elle dit aussi:

--C’est comme pour ma petite rente... Tu n’es pas en avance, ma fille! Tes sœurs, cette fois, ont payé les premières. Dans l’état où je suis pourtant, j’ai besoin d’aide.

Madeleine rougit et s’accusa.

--C’est vrai, vous pouvez me gronder. Mais je vais vous payer aujourd’hui; j’ai de quoi, maman.

Elle tira une pièce d’or, puis une pièce d’argent.

--Voici vos douze francs, dit-elle.

La mère la regarda, surprise. D’habitude elle arrondissait toujours la somme, disant qu’elle était l’aînée et qu’elle gagnait plus d’argent que ses sœurs.

--Alors, en ce moment tu n’es pas riche? dit la mère. Tu dépenses donc bien!

Madeleine rougit de nouveau; elle ouvrit sa bourse, prit une pièce de cinq francs, puis une de deux francs, se décida enfin pour une pièce de vingt sous...

--Je ne suis pas riche, en effet, dit-elle, mais je puis encore vous donner cela.

Elle eût pu dire:

--Non je ne suis pas riche. J’ai donné à mon frère qui avait pourtant juré de ne pas revenir à la charge... Et puis pour ces petits que vous voyez, j’ai tant acheté que tout l’argent de mon gage y est passé.

Mais il lui eût été très difficile de dire ces dernières paroles: c’était un secret caché avec grande pudeur.

Lalie était sur ses genoux; elle la serra plus fort contre elle.

--C’est cette belle petite qui s’est brûlée? demanda la Clarandelle. Je ne l’avais pas vue depuis. Elle a bien dû souffrir!

--Si vous saviez! si vous saviez!

Madeleine se mit à parler. Elle raconta l’accident, la visite du jeune médecin, celle du vieux, la fureur de la sorcière; puis elle dit les autres misères, les rhumes, les engelures, la rougeole de Jo qui avait failli prendre mauvaise tournure.

Elle s’animait, faisait des gestes et le chapelet n’en finissait pas.

La Clarandelle sourit.

--Tu les aimes comme si tu étais leur mère!

--Pour cela, oui! dit Madeleine.

--Voici déjà quatre ans que tu es là-bas... Tu y resteras sans doute longtemps puisque Corbier ne se remarie pas. Tu dois avoir du travail?

--J’en ai, mais c’est à mon gré. Ce qui est chagrinant, c’est que je n’ai guère le loisir de promener les enfants. Ainsi, même aujourd’hui, il faut que je rentre tôt... Je vais vous quitter; il est temps.

--Déjà!

--Oui; je suis seule avec un jeune valet. Michel est parti de grand matin pour aller je ne sais où, à la ville peut-être, car il était en toilette. Il faut bien que je veille sur toute chose.

--Attends au moins que je fasse une tartine de confitures aux petits.

Les yeux de Madeleine devinrent plus clairs et tout son visage remercia.

--Vous les gâtez, maman, dit-elle; pour que je les ramène ici, ils me tourmenteront.

Sans parler davantage elle chercha dans sa bourse et mit encore une pièce sur la table. Puis elle sortit.

Sur la route, les enfants musaient, leur tartine en main. Madeleine, devant eux, marchait en souriant.

Depuis quelque temps, elle recommençait à être heureuse; son courage revenait petit à petit et sa tranquille humeur. «Tu es là-bas pour longtemps» disait la mère. Pour longtemps! mais elle y était pour toujours!

--Jo! allons, viens mon petit!

L’enfant, à une croisée de sentier, s’était arrêté et se dressait contre un échalier.

--Nêne, regarde!

Madeleine, s’approchant, aperçut une fille en larmes qui venait très vite. Elle reconnut Tiennette et n’eut pas le temps de s’étonner: la petite franchit l’échalier et, tout de suite, se mit à dire, en grand trouble:

--Tu sais, je m’en viens chez nous!... Il y a assez longtemps que cela dure... Je ne suis pas voleuse... le reste, passe encore, mais pas cela!... Je ne retournerai pas là-bas... L’an passé, j’y étais bien; maintenant je ne sais pas ce qu’ils ont...

Madeleine lui prit les mains, l’attira vers le fossé.

--Qu’est-ce qu’il y a... allons raconte moi...

--Je ne suis pas une voleuse, criait la petite... Je ne veux pas qu’on ait l’air de le croire! Et puis sur ma conduite il n’y a rien à redire!...

--Apaise-toi!... viens t’asseoir ici.

Tiennette s’assit mais il lui fallut un bon moment pour se remettre. A la fin, pourtant, Madeleine put comprendre les choses.

Tiennette était gagée chez des fermiers catholiques dans un petit village près de Chantepie. C’était la deuxième année qu’elle passait dans cette maison. D’abord tout avait bien marché, avec les patrons comme avec les autres valets du village. Mais à la Toussaint de nouveaux valets étaient venus qui avaient mis le désordre. On avait commencé par la tenir à l’écart parce qu’elle était seule de sa religion; puis on avait fait des cancans sur son compte: elle allait ici, elle faisait cela, elle se conduisait mal...

--Il y a un triste gars qui vient souvent à la maison, ce Boiseriot qui a été chassé des Moulinettes... On l’écoute parce qu’il est enragé catholique... Je pense que c’est lui qui invente ces histoires.

--Tu peux le croire, dit Madeleine... C’est un mauvais homme dont il faut se métier.

--Dès qu’il est arrivé au village, à la Toussaint, ma patronne m’a fait vilaine humeur... et cela a toujours été en empirant. Maintenant on est en garde contre moi; quand je reste seule à la maison on met tout sous clef... Je ne veux plus de cette vie! Hier n’a-t-on pas égaré une paire de ciseaux... Ce matin, pendant que j’étais au chapelet, on a ouvert mon armoire et fouillé dans toutes mes boîtes! Crois-tu! Est-ce que j’ai l’air d’une voleuse, moi? Je leur ai dit ce que je pensais et me voilà. Maman ira chercher mes hardes si elle veut; quant à moi, non, je ne remettrai plus les pieds chez ces gens-là!

Tiennette reprit à sangloter. Madeleine s’efforçait de la calmer.

--Tiennette! voyons, Tiennette, ce n’est pas une raison pour se mettre en cet état!

--C’est que tu ne sais pas! balbutia-t-elle... Il peut apprendre tout cela, lui, et qu’est-ce qu’il pensera?

--De qui parles-lu?

--De... de Gédéon... Il est loin... je ne peux lui parler pour me défendre. On est capable de lui écrire contre moi... on l’a fait déjà une autre fois. A moi, on est bien venu dire qu’il était malade, à l’hôpital!... et ce n’était pas vrai, je l’ai bien su.

Madeleine crut devoir dire sévèrement:

--Pourquoi écoutes-tu ce gars protestant?

La petite redressa la tête comme pour se mettre en défense.

--Ah! oui! tiens, toi aussi tu es contre lui! Qu’a-t-il donc fait pour ne pas valoir les autres? Saurais-tu le dire?

Madeleine reprit, avec douceur, cette fois:

--Mais, ma belle, je ne suis pas contre lui; c’est au contraire un garçon que j’aime beaucoup.

--Eh bien, alors! puisque c’est pour la vie! puisque nous voulons nous marier!

--Une dissidente avec un protestant! Cela ne s’est jamais vu.

--Qu’est-ce que cela fait? Je veux qu’on me le dise!... Qu’est-ce que cela peut te faire à toi? Qu’est-ce que cela peut faire à maman, à Fridoline, à Jean, à tous les autres?... Du moment qu’il vient à moi, vous n’avez rien à dire... Cela ne le préoccupe pas, lui, ces histoires de religion... cela le regarde!... Quand il aura fini son temps, je serai prête: c’est juré!

Madeleine la laissait parler; et elle était chagrine à cause de cette insouciance des siens à l’endroit de choses qui lui semblaient si respectables; mais elle était surprise aussi et un peu troublée devant ce bel amour qui se levait en souverain.

--C’est juré, disait Tiennette; nous avons juré tous les deux... Mais maintenant, s’il allait croire que je suis une voleuse. Ah! Madeleine, ma peine est grande!

Madeleine prit la petite par les épaules, tendrement.

--Voyons! tu vas d’abord te taire... puis, essuyer tes yeux... Je sais d’où vient le mal: c’est une vieille rancune qui remonte... Il y a des choses que tu ignores, vois-tu... Je vais écrire à Gédéon, moi; dès qu’il saura que Boiseriot était ton voisin, il comprendra. Je t’assure qu’il ne doutera pas de toi une seule minute.

--Bien vrai?

--Je te le jure. Tu t’affoles pour peu de chose, ma pauvre petite. En voilà une fille sensible!

Elles furent un moment sans parler et les enfants prirent de la hardiesse.

Tiennette, dont le sourire renaissait à travers les larmes, caressa la tête frisée de Jo.

--Il m’avait vue avant toi, ce mignon, dit-elle à Madeleine.

Et puis, à propos de l’enfant, un souvenir surgit au milieu de son chagrin et elle continua:

--Ce Boiseriot est tout de même un mauvais gars; il ne t’aime pas plus que moi, apparemment.

--Pourquoi dis-tu cela? demanda Madeleine avec inquiétude.

--C’est qu’avant-hier, je l’entendais donner les nouvelles à Jules l’Innocent... et il y en avait une pour toi, une que tu n’as sans doute point été contente d’apprendre... Mais tu étais bien au courant avant Boiseriot, j’imagine?

Les mains de Madeleine se crispèrent aux épaules de Tiennette.

--Jules? Je ne l’ai pas encore vu... il n’est pas venu... De quoi veux-tu parler? Je ne sais aucune nouvelle...

--Vraiment? A Chantepie c’est tout un bruit.

--Mais enfin, qu’est-ce qu’il y a?

Madeleine, blanche comme une morte, haletait. Mais la petite sœur ne le remarqua point et elle dit sur un ton un peu moqueur et presque enjoué:

--Eh bien, c’est que ce pauvre Michel Corbier se marie avec Violette la tailleuse... Ce sera vers le commencement de l’été. Aujourd’hui, précisément, il doit lui acheter sa bague de fiancée.

Alors, seulement, Tiennette sentit que les mains de sa sœur glissaient de ses épaules. Elle se retourna: Madeleine, évanouie, gisait sur le talus.

Tout d’un coup, Madeleine avait décidé d’envoyer Lalie à l’école.

C’était une idée bien inattendue qui lui était venue; une idée bizarre comme il lui en venait beaucoup d’ailleurs, depuis la mauvaise nouvelle.

Elle s’était soudain jugée très coupable de priver d’instruction une grande fillette qui allait sur ses huit ans.

--A l’école, ma petite! il est grand temps!... Je t’ai appris à lire et à former tes lettres, mais pour les autres enseignements je ne suis pas assez savante... A l’école!... Tu me ferais reproche plus tard.