Nêne

Part 10

Chapter 103,895 wordsPublic domain

--Écoutez-moi! A ce jeu vous n’êtes pas de force... Puisqu’il n’y a rien pour vous retenir--c’est comme cela que vous parlez, n’est-ce pas?--puisque rien ne peut vous retenir, ni la honte, ni la religion, ni la crainte de votre mère, eh bien, c’est moi qui vous baillerai la pénitence!... Dès maintenant, je vous engage à vous déshabituer des Moulinettes.

Madeleine blêmit et ses mains montèrent à sa gorge.

--Qu’est-ce que vous dites? qu’est-ce que vous osez dire?

--Ne vous frappez pas! ne criez pas comme cela, voyons!... Je suis bonne fille; je vous préviens un mois avant la Toussaint... Vous aurez le temps de chercher une autre condition.

--Mais vous ne savez pas... vous ne pouvez pas imaginer...

--Mais si! parfaitement... Je sais, j’imagine; et c’est à cause de cela que je vous ferai partir. Cela vous apprendra d’ailleurs à vous mêler de vos affaires.

Madeleine balbutia, étranglée:

--Non, ce n’est pas ce que vous croyez... Je ne suis pas jalouse, allez! C’est à cause des enfants... Oh! vous ne seriez pas assez méchante!

--Les enfants? Allons donc! que me racontez-vous là!... Vous n’êtes pas leur mère; vous n’êtes rien pour eux... Qu’est-ce qui vous prend? vous voulez me battre?

--Taisez-vous!... Mademoiselle Violette, taisez-vous!

--Mademoiselle Violette, maintenant!... Mais rien n’y fera! Vous partirez, ma belle; et, quand vous serez partie, vous ne verrez ni le père ni les enfants... je vous ferai défendre l’entrée de la maison.

--Ah! je t’étranglerais, mauvaise!

Madeleine avait jeté ses mains en avant... Mais l’autre s’en allait, sa petite tête dressée et brillante comme une tête de vipère.

--Madeleine Clarandeau, dit-elle, vous avez commencé; vous avez eu tort... J’entends que vous me portiez en votre souvenir.

Et puis elle murmura:

--Mon gentil parrain, vous qui vous tourmentez à cause de cette fille, vous qui prenez tant de peine pour épingler des bouquets à sa coiffe, mon gentil parrain, vous allez être content!

Le lundi, Michel commença la guerre.

Dès le matin il chercha noise à Madeleine. Le soir il revint à la charge, sans l’ombre d’un prétexte et sans même attendre que les valets fussent partis.

Les jours qui suivirent ce fut la même antienne. Alors une inquiétude mortelle commença de ronger Madeleine. Par moments elle essayait de se rassurer.

--Il n’osera pas, se disait-elle; pour me chasser il lui faudrait une raison... Je crois, d’ailleurs, qu’il commence à s’apaiser.

Et puis Violette passait par là ou bien elle écrivait et, tout de suite après, revenait le gros temps.

Madeleine ne répondait rien à Michel. Le plus souvent elle n’entendait même pas ses paroles. Le sang lui sautait aux joues et puis il fuyait aussi vite; son cœur devenait froid; de temps en temps, après un grand battement douloureux qui résonnait dans sa poitrine comme un coup de marteau, il s’arrêtait net pour repartir ensuite sur une cadence affolée. Ses jambes devenaient subitement molles, sa vue se brouillait et toutes ses idées se fondaient en une angoisse étrange qui ressemblait à l’angoisse de la mort.

Quand les hommes étaient partis, elle apaisait son malaise à force de larmes.

Elle ne finissait plus aussi bien sa besogne. Comme elle avait, plus qu’à l’habitude, le souci de ne pas mécontenter Michel, elle passait plus de temps qu’il n’en fallait aux choses vers lesquelles l’attention du patron avait coutume de se porter; et, pour le reste, les jours n’étaient pas assez longs. Ainsi elle essuyait bien encore, et avec grand soin, ces vieilles choses de la cheminée, ces vieilles choses assez laides dont elle avait la garde depuis la mort du père Corbier, mais les chaises, les lits, les armoires à belles ferrures, elle ne les touchait plus que rarement et d’une main rapide.

Il lui arrivait de s’asseoir, et de prendre Jo sur ses genoux et de rester ainsi un long moment. Quand l’enfant consentait à se laisser bercer, quand il s’endormait sur son épaule, quand la petite haleine tiède venait lui caresser la figure, une torpeur douce s’emparait d’elle et elle avait encore, dans un oubli de tout, un moment de grand bonheur.

Michel la contrariait en toute occasion; il s’affirmait le maître, durement. Sur un ton qui n’admettait pas de réplique il fit, un matin, commandement à Madeleine de préparer les hardes de Lalie pour qu’elle pût aller à l’école à partir de la Toussaint.

A vrai dire il était temps: Lalie avait sept ans bien sonnés. Mais comme elle était seule pour aller à St-Ambroise, Madeleine, jusqu’à présent, avait réussi à la garder à la maison. Elle lui avait appris à lire, à compter et même elle lui avait acheté à la ville des cahiers à modèles tout faits sur lesquels la petite s’essayait à jouer de la plume; et Madeleine était contente parce que Lalie laissait espérer une belle main d’écriture.

A la rentrée du mois d’octobre, le père avait bien parlé d’envoyer la fillette à l’école, mais Madeleine s’y était opposée à cause de la longueur de la route et du mauvais temps d’hiver. Michel avait cédé. Et voilà que maintenant il revenait sur sa parole sans donner aucune raison nouvelle.

--Lalie ira à l’école à partir du premier lundi de novembre. Veillez à ce que ses hardes soient prêtes.

--Le premier lundi de novembre, où serai-je? pensait Madeleine; nous sommes à quinze jours de la Toussaint où mon gage prend fin et il ne me parle pas d’un nouveau marché.

Michel en effet gardait le silence à ce sujet et c’était la grande frayeur de Madeleine.

Pourtant, un jour, à table, comme il venait de faire des projets pour l’année suivante, il dit avec brusquerie.

--Quant à vous, Madeleine, qu’avez-vous décidé?

Elle ne répondit pas, recula et tourna le dos pour attiser le feu.

--Que comptez-vous faire? Vous ne m’avez pas encore dit si vous vouliez rester chez moi... Il est temps de le savoir; je veux être fixé tout de suite... Voici ma parole: si vous restez, ce ne sera pas au même prix: j’entends diminuer votre gage.

Il parlait de haut et d’une voix maussade pour qu’il n’y eût pas de méprise possible: il ne voulait plus de sa servante et s’il lui offrait encore marché, c’était pour que le refus vînt d’elle, non de lui. Les valets écoutaient, très surpris; Gédéon se retenait pour ne pas parler et ses yeux disaient sa colère.

Michel reprit:

--Vous êtes sans doute capable de gagner beaucoup d’argent; mais vous donner un fort gage n’est plus à ma convenance.

Madeleine, le dos toujours tourné, demanda d’une voix blanche:

--Quel est donc votre prix?

Il hésita, car il n’avait pas prévu cette question directe; il dit enfin:

--A la servante que je gagerai... je ne donnerai pas plus de 200 francs.

Aussitôt Madeleine se retourna et, les regardant tous:

--Marché fait! dit-elle.

Michel eut un sursaut; il ouvrit la bouche pour protester, mais rencontrant les yeux des valets il devint rouge et dit d’une voix orgueilleuse:

--C’est bon! ma parole compte toujours! N’en parlons plus!

Ce jour-là Madeleine mangea de bon appétit, fit toute sa besogne et, quand la nuit fut venue, elle dormit huit heures d’affilée.

Hélas! dès le lendemain, l’attitude du patron fut telle que son angoisse revint plus âpre, plus pressante d’avoir été un moment refoulée.

Il lui parut qu’elle ne pourrait pas rester aux Moulinettes; tous les marchés du monde n’y feraient rien. Elle aurait beau être sourde et muette et humble et lâche, elle ne pourrait échapper à cette folle inimitié.

Elle qui n’avait jamais été malade sentit qu’elle le devenait. Elle ne mangeait plus; elle ne dormait plus; une étrange lassitude lui cassait les membres.

Un matin, Gédéon qui s’était levé de très bonne heure trouva la porte du corridor ouverte. Comme il sortait, très intrigué, il buta contre Madeleine; elle était assise à terre et luttait contre un évanouissement.

Le soir tombait, un soir d’octobre, beau comme un soir d’été, mais d’une beauté plus proche, plus intime, plus frissonnante. Le vent, qui avait été fort durant toute la journée et qui avait cueilli des feuilles innombrables venait de s’endormir; seules quelques hautes cimes frémissaient encore, toutes rousses dans le brouillard doré des derniers rayons du soleil.

Michel mesurait l’heure à l’allongement des ombres. Toute la soirée il avait travaillé dans le pré derrière les bâtiments, éclaircissant les haies broussailleuses, étêtant les arbustes, coupant les ronces et les chèvrefeuilles: maintenant il était passé dans l’ouche aux chèvres et il achevait d’approprier les cheintres envahies durant l’été par une végétation hâtive et drue. A grands coups de faucille il abattait les herbes sèches, les ravenelles, les derniers chardons et les tiges rouillées des fougères.

De temps en temps il se redressait pour écouter et ses regards s’en allaient vers la route. Violette devait passer aux Moulinettes en revenant de St-Ambroise et il l’attendait; l’heure approchait où elle allait venir.

--Encore un petit moment. Quand la brume d’eau sera levée autour de l’étang, elle sera dans ma vue.

Toutes ses pensées, jeunes, ardentes, partaient en folle cavalcade.

Près de la maison sonna la voix de Madeleine. Michel l’entendit et son humeur fut prompte à se lever.

Celle-ci, pourquoi était-elle encore chez lui? Il ne pourrait même pas la renvoyer à bout de gage: le marché était fait et revenir sur sa parole eût été un déshonneur trop grand.

Cependant quel tort ne lui avait-elle pas fait dans l’esprit de Violette!

Voilà, aussi, c’était sa faute à lui, Michel! Dès les premiers temps il avait laissé cette grosse fille prendre puissance en sa maison; maintenant elle se carrait en la maîtresse place et elle prétendait régenter tout le monde. Eh bien! on allait voir!

--Je suis le maître, et le seul!... Je finirais par tomber en dérision!... Je la ferai bien partir... elle le mérite; ce sera bonne justice.

Il murmurait ces paroles pour s’affermir en sa résolution. Quand Violette était devant lui, sa rancune flambait haut, mais dès qu’il était seul, il lui fallait bien l’attiser un peu...

C’est qu’il y avait trois années de dévouement et de bonne amitié, il y avait la prospérité de sa maison, le bonheur de ses enfants et puis, peut-être, encore autre chose qui n’était pas tout à fait oublié.

--C’est la justice, c’est la bonne justice.

Il lui fallait se le répéter que c’était la justice...

Ayant achevé le tour des cheintres il jeta sa faucille, prit une fourche et rassembla tout ce qu’il avait coupé en un grand bûcher; puis, afin de détruire toutes ces herbes porteuses de mauvaises graines, il y mit le feu. Une flamme claire ronfla, mordit les fougères sèches et les menues broussailles, puis elle baissa un peu et une fumée très blanche, très lourde, née des branches vertes, monta lentement.

Lalie, occupée à jouer dans la cour, vit cette belle et haute fumée. Elle traversa la maison, parut à la porte du corridor.

--Nêne! Nêne! Il y a un grand feu dans le pré; j’y vais voir.

Madeleine répondit:

--Non! Reste ici: lu verras tout aussi bien; là-bas tu pourrais te brûler.

Michel entendit cette réponse et la trouva prudente. Mais, aussitôt, il se reprocha son approbation; un mauvais orgueil lui fit crier:

--Lalie! viens voir mon brûlot!

Et ces paroles n’étaient pas de douces paroles d’invitation mais des paroles de rudesse et de défi, des paroles lancées très fort pour porter loin. Elles passèrent par-dessus la tête de l’enfant, elles résonnèrent dans la maison et, contre le cœur de Madeleine, choquèrent dur.

Lalie déjà prenait sa course.

--Nêne! j’y vais: papa l’a dit.

Michel, maintenant, rassemblait les feuilles mortes et les bourrées sèches dont il avait fait de petits tas dans le pré. Chaque fois qu’il en apportait une brassée, la flamme se réveillait, pépiait joliment et d’innombrables étincelles montaient.

Lalie tournait autour du brûlot en battant des mains. Michel qui avait ramassé des châtaignes précoces les lui installa dans un petit tas de cendre chaude qu’il tira à l’écart du brûlot. En attendant qu’elles fussent cuites, l’enfant prit à courir dans la fumée.

--N’approche pas trop, dit Michel; la flamme pourrait t’atteindre.

La petite s’arrêta et, avec une branchette, remua les châtaignes.

Il restait encore vers le haut du pré un gros monceau de broussailles; Michel alla le chercher; mais dès qu’il eut piqué sa fourche, il la lâcha et remonta sur la route.

Violette arrivait.

Quand elle fut à sa hauteur elle s’arrêta, laissant les apprenties s’éloigner.

--Bonsoir! dit-elle; vous m’avez donc entendue venir?

Il répondit et sa voix chantait:

--J’ai l’esprit plein de vous tout au long des jours et, où que vous soyez, dès que vous vous levez pour venir vers moi, j’entends votre pas. Mon cœur porte cent fois plus loin que mon oreille.

Elle renversa la tête, offrant sa gorge gonflée et elle murmura d’une voix languissante:

--Pour faire des compliments, vous n’en craignez pas un.

--C’est que pas un n’a autant de tendresse que moi. Si vous saviez combien les heures sont lentes pour moi quand je suis loin de vous!

Elle sourit et s’approcha de lui jusqu’à le frôler.

--Moi aussi, dit-elle, je pense à vous... Je suis contente de vous rencontrer ce soir: j’ai à vous dire que je vous ai trouvé une nouvelle servante, une femme d’âge qui pourrait entrer chez vous tout de suite, dès la Toussaint.

Michel fit un geste de colère.

--Ah oui! parlons-en! Je me suis joliment fait attraper l’autre matin!

--Quoi donc? Qu’y a-t-il?

--Il y a que j’ai fait un nouveau marché, pour un an, avec celle de chez moi.

Violette sursauta comme si elle eût marché sur une épine et la méchanceté s’alluma en ses yeux.

--Vous plaisantez, dit-elle sèchement; vous voulez me faire rire.

--Je n’y pense pas, malheureusement!

--Alors?... Vous m’aviez pourtant promis!

--Parbleu, oui! et de grand cœur! Mais quoi, je ne me suis pas méfié... J’ai offert un prix risible et elle m’a pris au mot. Ce que j’en faisais c’était pour ne pas lui faire affront.

--Merci bien! vous préférez qu’elle me fasse affront à moi.

Elle fit mine de s’éloigner et Michel supplia.

--Violette!... Violette!... Je vous en prie!... Il ne faut pas m’en vouloir.

Et il ajouta d’un ton triste et lâche:

--Je vous ai fait une promesse... Je tâcherai de la tenir; je chercherai l’occasion.

--C’est bien simple et il n’est pas besoin de chercher: à la Toussaint, prenez la servante que je vous indique.

--Ce n’est pas possible! il y a un marché...

--Peuh! c’est ce qui vous arrête?

--Oui... chez nous, les marchés ont toujours tenu... Mais peut-être s’en ira-t-elle d’elle-même: je le préférerais.

--Moi pas! dit Violette. Si vous aviez réellement envie de la chasser, les raisons ne vous manqueraient pas; d’abord, elle vous vole.

--Cela non! dit Michel.

--Non!... Pauvre homme!

Elle le regarda avec une sorte de pitié et elle se mit à lui conter les mauvaises histoires de Boiseriot. Mais comme il hochait la tête, toujours incrédule, elle s’impatienta et jeta nettement:

--Et puis, moi, j’en ai assez! Si vous voulez que j’écoute vos compliments, vous vous priverez d’une servante aussi jeune.

Michel lui avait pris les mains et de force il les retenait en les siennes.

--Violette!... Violette!... C’est entendu... Cela s’arrangera... Si vous vouliez, c’est vous qui tiendriez maintenant la maîtresse place en ma maison; s’il y avait une servante, elle serait sous votre commandement. Écoutez-moi...

Elle eut une parade de tête, mais il continua, plus pressant.

--Vous savez combien je vous aime pourtant! Si vous m’aimez aussi, pourquoi ne voulez-vous pas être ma femme? Pourquoi attendre et laisser passer notre jeunesse?

La réponse n’eut pas le temps de venir.

Dans le silence du soir un cri monta, brusque, atroce, fou, un cri prolongé d’horrible épouvante et de souffrance indicible. Et puis, presque aussitôt, un autre, plus grave, plus rauque, le cri d’une bête traquée qui prend son élan et bondit.

Michel se sentit fléchir sur ses jarrets; il leva la main, jeta d’une voix grelottante:

--Malheur à moi! ma petite brûle!

Il se rua, perça la haie, se précipita dans le pré vers cette nappe de fumée où s’agitait une torche vivante.

Dans l’ouche, Madeleine, aussi courait. Le cri de l’enfant l’avait mise debout, l’avait jetée hors de la maison et il l’amenait, la poussait, la portait avec une vitesse incroyable. Et, de sa gorge, un autre cri sortait en réponse, ce cri rauque de louve hurlant à la mort.

Son tablier à la main elle se jeta sur l’enfant, roula avec elle sur l’herbe, éteignit la flamme par gestes fous, avec ses jupons, avec ses mains, avec tout son grand corps.

Et puis d’une secousse, elle fut debout. Sur ses bras l’enfant se tordait et poussait une haute plainte déchirante.

Michel arrivait, tremblant, défait; elle ne le regarda pas; elle prit la course.

Pieds nus, une grosse mèche de cheveux déroulée sur son dos, elle courait d’un côté, puis de l’autre, sans but, avec des saccades, des zigzags de démence.

Comme Michel, dans son impatience de savoir, se mettait à la poursuivre, elle fila vers l’étang, les bras hauts, offrant au vent les morsures du feu. Elle disparut derrière une haie, puis revint.

Violette, elle aussi, était accourue dans le pré; elle se tenait près de Michel, sur le routin de l’ouche. Madeleine, les yeux terribles, fonça droit sur le couple. Eux s’écartèrent, la devinant folle, prête à griffer, à ruer, à mordre. Et farouche, tous ses cheveux au vent, elle passa entre eux d’un bond, emportant vers la maison son lamentable fardeau hurlant.

Le médecin n’arriva que le lendemain matin à la pointe du jour. La plainte de la petite montait encore, inexorable. Par moments elle se faisait moins aiguë, elle baissait et l’on aurait bien dit qu’elle allait s’éteindre, mais brusquement elle renaissait, plus vive, plus déchirante.

--Nêne! Nêne! J’ai bobo!... Guéris-moi Nêne!... Nêne!

Le médecin examina longuement le petit corps en souffrance. Le feu avait pris dans les jupons, probablement pendant que l’enfant était accroupie à regarder cuire ses châtaignes. Le sarrau de cotonnade, surchauffé à l’avance, avait flambé comme du papier, brûlant tous les cheveux, la joue, le cou, les mains. Le côté gauche surtout était atteint; quelques secondes de plus et tout le corps n’eût été qu’une plaie.

--Elle n’est pas en danger, dit le médecin; les brûlures semblent superficielles. Mais il était temps d’arriver!

Ce médecin était un jeune à l’air glorieux. Il fit un pansement mais, à l’idée de Madeleine, il s’y prit mal, allant trop vite et trop rudement. Quand il eut fini, il se frotta les mains comme s’il eût été très content.

--Ce ne sera rien... C’est très douloureux, mais il ne faut pas s’effrayer pour si peu. Vous entendez, madame! Vous êtes là à trembler, à vous énerver... il ne faut pas! Regardez-moi donc: cela ne me fait rien à moi!... les cris ne me font rien!... On se maîtrise, que diable!

Derrière Madeleine qui avait repris sa place au chevet de l’enfant, il bavardait, laissant entendre qu’il revenait de loin et que son savoir était grand. Michel, les oreilles pleines de cette plainte qui n’en finissait pas, faisait effort pour écouter avec politesse; il hochait la tête comme pour approuver bien qu’il n’entendît que des bouts de phrases auxquels il ne comprenait goutte.

--A Paris... là-bas... à l’hôpital... vous ne vous imaginez pas!... Dans mon service... A Paris, j’en ai entendu... Je me souviens d’une femme... toute brûlée, des cloques comme des vessies... C’était à Saint-Louis... et, notez bien, de l’asphyxie... Un confrère proposait l’acide picrique... J’ai dit: non!... Je l’ai sauvée... A Paris dans les hôpitaux... des cas intéressants chez les grands brûlés!

Madeleine se retourna, hérissée, et elle lui cria dans la figure:

--Les grands brûlés! les grands brûlés! guérissez donc seulement celle-ci qui est petite... Puisque vous en savez si long, empêchez-la donc de souffrir!

Le petit médecin se mit à rire jaune, toute sa jactance fauchée. Et il s’en alla, disant à Michel:

--Elle n’est pas commode, votre bourgeoise.

Dès qu’il fut sorti, Madeleine appela Gédéon.

--Va-t’en à l’Hardilas, dit-elle, et ramène Julie la Rouge qui traite pour le feu. Il faut tout essayer.

Michel qui rentrait, murmura:

--Que voulez-vous qu’elle fasse après le médecin?

Madeleine ne broncha, ni ne répondit. Elle ne lui avait pas encore parlé; elle ne s’occupait pas de lui.

Il reprit un peu plus fort:

--Le temps des sorciers est passé.

Puis comme elle ne répondait toujours point, il s’enhardit jusqu’à avancer tout près du lit.

--Madeleine, dit-il, vous devez être morte de fatigue. Je vais prendre votre place... Je lui soutiendrai la tête aussi bien que vous et, s’il faut la promener, je la promènerai... Entendez-vous, Madeleine?

Elle se détourna comme elle s’était détournée vers le médecin; elle ne dit rien cette fois, mais son regard fut si implacable que Michel recula.

La sorcière de l’Hardilas vint dans la matinée, à moitié aveugle, très vieille, très sale et l’air méchant.

Tout de suite, elle indiqua son remède: trois araignées, trois limaces, trois lombrics coupés en sept morceaux, sept feuilles d’ache et sept gousses d’ail; enfermer tout cela dans un petit sac et mettre le sac sous l’oreiller.

--Tu entends ma fille?... sous l’oreiller.

--Oui, oui, j’entends! dit Madeleine.

--Eh bien, maintenant, retire-toi, je te conjure.

--Où faut-il que j’aille?

--Sors de la maison. Il faut que je souffle sur le mal... en disant des choses que tu ne dois pas entendre... Allons, va-t’en!

La vieille s’impatientait; elle s’approcha du lit, repoussa brusquement la couverture. Lalie, qui venait de s’apaiser un peu, jeta un cri.

--Nêne!

Madeleine revint.

--Je suis là, ma petite.

--Nêne! elle m’a fait bobo!

--C’est vrai aussi!... dit Madeleine tout de suite courroucée; pourquoi allez-vous si vite? Si vous venez pour lui faire du mal, il faut me le dire.

La vieille le prit de haut; elle avait l’habitude d’être flattée, et, dans beaucoup de maisons, on la redoutait tellement qu’elle avait fini par croire à sa force de sortilège.

Elle recula, fit des gestes bizarres en marmottant.

Alors Lalie prit peur de cette grande vieille si laide qui agitait ses mains crochues et Madeleine gronda.

--Avez-vous bientôt fini d’appeler vos garous?

La sorcière sembla vouloir sauter au plafond; elle se mit à glapir:

--Serpent rouge et lézard d’eau!... garous blancs!... p’tits! p’tits! garous noirs! garous poivrés!...

Madeleine la reconduisit si rudement à la porte que la fin du chapelet lui resta dans la gorge, faute d’haleine.

Michel arrivait par le jardin. Madeleine, les bras raidis, cria en le regardant dans les yeux:

--Tout le monde s’y met, donc, contre cette petite! Après le jeune, c’est une vieille; après le médecin, c’est la sorcière! Je vous ai assez vus, tous, tant que vous êtes!... Allez-vous-en!... Allez-vous-en!

Michel, interdit, balbutiait:

--Mais... celle-ci... c’est vous qui l’avez fait demander!

Elle ne répondit pas à l’observation; elle ne sembla point l’avoir entendue. Ses yeux devinrent d’acier; elle écarta les bras et ses grandes mains s’ouvrirent.

--Je ne veux plus personne ici! personne! Le premier qui entre, je lui saute à la figure.

Et, comme Michel approchait, elle lui jeta la porte au nez.

Huit jours durant, la maison fut inabordable.

Les hommes mangeaient dans la chambre de Michel; pour entrer ils passaient par la porte de derrière, en assourdissant leurs pas. Madeleine ne s’occupait plus d’eux; elle ne s’occupait ni de la cuisine, ni du ménage, ni de ses bêtes, ni d’aucun travail. Tant que dura la plainte de l’enfant, elle demeura au chevet du lit, obstinée, jalouse, méchante, les yeux larges et secs.

Le matin de la Toussaint cependant, comme la petite était partie en un sommeil profond, elle ouvrit la porte du corridor et, silencieusement, passa dans la chambre aux hommes. Ils finissaient de manger; Michel venait de compter le gage des valets et il versait du vin pour marquer le départ de Gédéon qui s’en allait au régiment.