Part 14
Quinze jours étaient passés depuis qu’elle les avait quittés, depuis qu’elle avait dénoué les petits bras jetés autour de son cou dans l’abandon du sommeil. Elle se figurait leur émoi, le premier matin; elle entendait leur cri:
--Nêne! Nêne!... où es-tu, Nêne?
Maintenant elle était gagée à la Grand’Combe chez... Elle ne se souvenait plus seulement!...
Elle se releva. Parce que son chagrin était trop visible, elle laissa la route et prit une sente traversière; une sente qui s’en allait du côté des Moulinettes, précisément...
Son cœur sautait dans sa poitrine: ploc! ploc! et ses jambes étaient déjà très lasses.
A la barrière d’un champ, un laboureur cria:
--Bonjour, Madeleine!
Elle releva la tête: c’était Corbier! Il avait l’air heureux et de bel accueil.
--Bonjour! dit-elle; vous labourez!
--Oui... pour le maïs... J’ai une charrue neuve, ma brabant était trop lourde; j’ai acheté une «navette», tenez, regardez!
Tout à sa joie nouvelle il ne voyait pas le pauvre visage anxieux. Elle dit:
--Les enfants vont bien?
--Tout à fait; je vous remercie... Les premiers jours ils étaient désireux de vous voir... Maintenant, cela va tout seul: Violette les a apprivoisés...
Elle détourna la tête. Alors, seulement, il s’aperçut de son trouble, et il dit bonnement:
--Vous savez Madeleine... vous nous avez donné, quatre années durant, beau travail et grande amitié... quand votre idée sera de passer aux Moulinettes, cela nous sera toujours contentement... Et je désire que vous viviez en joie et en santé, Madeleine.
--Moi de même... Merci Corbier!
Elle s’en alla en sanglotant.
Oui, elle y retournerait aux Moulinettes... et tout de suite... puisqu’elle était venue jusqu’ici maintenant. «Ils étaient d’abord désireux de vous voir, mais Violette les a apprivoisés». Comme cela, en quinze jours! Si cela n’était pas risible! Et comment, apprivoisés? avec des dragées peut-être... C’est tout ce qu’elle pouvait trouver, la mauvaise! Elle ne pouvait pas leur donner d’amitié, elle n’avait pas de cœur... Madeleine le savait bien.
Apprivoisés! oui, cela la faisait rire... on allait bien voir! A l’avance elle pliait le cou comme si elle eût déjà senti l’étreinte des petits bras. Les mignons! jamais ils ne l’oublieraient... N’était-elle pas leur vraie mère? Est-ce que les enfants oublient leur mère en quinze jours?
Courant presque, elle prit la virette du village et arriva devant la maison. La porte était ouverte; elle entra.
--Bonjour Violette!
--Bonjour!... Que voulez-vous? Vous avez oublié quelque chose?
--Non... c’est que je passais... J’ai vu Corbier et il m’a invitée...
L’autre eut un redressement de haine victorieuse.
--Tiens!
--Oui... quand je voudrai venir... si c’est à votre convenance, Violette...
--C’est que, malheureusement, ce n’est pas à ma convenance... si je suis la maîtresse ici, ce n’est pas votre faute, n’est-ce pas? Votre place n’est pas dans ma maison... pas plus que dans les champs où mon homme travaille.
--Oh! Violette!... Ne soyez pas méchante! Pour une fois... je voudrais voir les enfants!
Violette eut un sourire cruel.
--Soit! mais vous en aurez dépit!... Voici justement Lalie qui arrive.
La fillette entra, venant du corridor.
Soulevée en l’air tout de suite et mangée de baisers... Tiens... encore... tiens... tiens... sur les yeux, sur le front, sur la cicatrice de la joue, sur les pauvres petits doigts déformés... Apprivoisés! Mauvaise femme! vois-tu comment on les apprivoise?
L’enfant se laisse faire, raide, sans abandon.
--Tu as toujours ton petit collier, ma mignonne?
--Maman m’en a donné un tout en or, plus beau que le tien.
--Tu ne m’aimes plus, Lalie?
L’enfant hésite.
--Si, Madeleine.
--On dit «Nêne»!
--Oh! je peux bien dire «Madeleine»!
Le pauvre cœur bourdonne comme une ruche renversée. Violette sourit toujours et l’on voit ses dents fines.
--Où est Georges?
--Dans son lit, de l’autre côté... vous savez le chemin.
Déjà Madeleine s’est précipitée.
--Jo! mon petit Jojo!
Et les larges mains de Madeleine s’ouvrent toutes grandes sur le petit corps nu...
Mais l’enfant n’a pas jeté ses bras en avant comme naguère. Au contraire il se cabre et frappe.
--Je m’appelle pas Jojo! Je suis grand!
--Mon Jésus!
--Je t’aime plus!... va-t’en! tu es méchante! et puis tu sens le fromage!
Un sanglot, profond comme un râle... Madeleine se sauve.
Au bout du jardin elle bute contre une barrière; elle court: son paquet tombe, elle perd ses sabots... Elle court droit vers l’étang, vers un endroit où l’eau est profonde et noire; elle court, elle court et flouc!...
Très vite, elle revint à la surface, la poitrine pleine d’eau. Un instant, autour de son visage mille petites vagues clapotèrent, mille petites voix moqueuses et cruelles chantèrent:
--Nêne... Nêne... Nêne...
Elle perdit connaissance et glissa tout au fond sur le lit de boue.
Quelques bulles montèrent encore, puis l’eau se calma tout à fait.
De beaux nuages semblables à des mérinos blancs voyageaient avec lenteur. Le soleil brillait très haut; l’heure était éclatante et douce.
FIN
Vouillé (Deux-Sèvres), le 31 mai 1914.
86361.--Imprimerie LAHURE, 9, rue de Fleurus, à Paris