Nasr'Eddine et son épouse

Part 5

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--Et même, si on avait voulu travailler, protesta Bachir, le borgne bavard, on n’aurait pas pu! Qu’est-ce qu’ils auraient dit les paysans? Ils se seraient méfiés. Ils se seraient demandé: «Quel intérêt ont-ils, ceux-là, à se faire payer moins cher que les autres? C’est louche, c’est très louche! Ils veulent nous voler!»

--Ouallahi, cria le hodja, il a raison.

--Mais ce n’est pas ainsi, dit Néchat, qu’on prête en Europe.

--En Europe, fit le hodja, l’argent rapporte à ceux qui en font affaire cinquante-cinq pour cent, comme ici, très probablement; mais le commerce est retourné. On ne prend pas d’intérêt aux gens, on leur en donne; mais on leur fait payer cinq cents livres une chose qu’ils sont forcés de vous revendre deux cent cinquante un mois plus tard. Cela s’appelle des actions... Mais il n’y en a pas ici; il faut donc s’en tenir aux vieux usages. Pour moi, mes intentions étaient pures: j’ai voulu faire l’aumône; rends-moi témoignage que je voulais faire l’aumône. C’est donc Allah qui m’octroie ce don... Bachir, fais-moi part du don d’Allah!

Et il s’en fut, emportant les cent cinquante-cinq livres. Mais il ne montra pas tout à Zéineb.

* * * * *

En la regardant, il était le seul à ne pas se féliciter outre mesure du succès de son opération occidentale.

--Kenân a raison, se disait-il; le Paradis, c’est la réalité, _moins_ quelque chose; et, en attendant le Paradis, il faut rentrer chez soi, on y trouve la réalité, telle qu’elle est.

VII

COMMENT LES ARTIFICES DES ANCIENS GRECS, S’ASSOCIANT À LA PERFIDIE DE ZÉINEB, PLONGÈRENT NASR’EDDINE DANS LES PRISONS DU PADISCHAH, ET COMMENT IL EN SORTIT

«... Et, comme c’était un vrai sage, avait dit Kenân, parlant de la manière dont Youssouf-Zia, le salepji, avait su se venger du boucher Rassim, et profiter de la trahison de la belle adolescente, il se hâta d’en profiter.»

Nasr’eddine se souvenait fort exactement de ces paroles. Il se les répétait sans cesse.

--Je pourrais sans doute, songeait-il, imiter cet exemple. Je pourrais--si Zéineb est ce que je redoute, mais je n’en sais rien, et je m’avoue que jusqu’à ce jour je n’ai pas cherché à le savoir--je pourrais rosser cet Ahmed-Hikmet, dont je me méfie; et puis, et puis... faire comme Youssouf-Zia fit à la belle adolescente. Mais si c’était moi qui fusse rossé? Kenân ne semble point avoir prévu cette hypothèse: elle est admissible, il la faut envisager. Par ailleurs il est d’avis que le plus avantageux toujours est de répudier une femme qui ne vous donne point la paix: cette solution en effet arrangerait tout; elle est décente, elle épargne l’honneur de Zéineb et le mien. Je devrais l’adopter sans plus y penser davantage, aller de ce pas chez le cadi. Comment se fait-il que j’éprouve quelque répugnance à m’y décider? C’est, hélas! que Zéineb m’est encore de quelque chose. Certes, les musulmans tiennent à cœur de ne point aimer leurs épouses à la façon des infidèles. Ceux-ci, à ce que j’ai entendu dire, sont tombés sous la domination de ce sexe dont pourtant il est douteux, d’après nos théologiens, qu’il ait une âme. Ils ont oublié la prière des juifs: «La bénédiction sur toi, Éternel, qui n’as point fait de moi une femme.» Et pourtant c’est de ces juifs qu’est sortie leur religion, comme la nôtre. Et ils sont devenus les esclaves soumis de ces impudiques, auxquelles ils permettent toutes les impudicités, même celle de montrer publiquement leur visage. Mais enfin, je connais mon âme. Je suis comme ces Bédouins qui sont nés dans le plus affreux des déserts, du côté de la Perse: ils passent leur existence à maudire ce sol ingrat, ce sable sans eau et sans arbres qui leur brûle les yeux. Mais arrachés à leurs tentes, transportés dans la plus opulente oasis, à Damas même, la délicieuse, au bout de quelques mois ils se dessèchent d’ennui; ils ont envie de mourir; ils meurent. La vérité est que je ne demanderais pas mieux que de rafraîchir mon cœur et de jouir de mon corps dans les bras d’une autre femme, mais en gardant Zéineb: malgré tout, et si étrange que soit la chose, j’y suis habitué! C’est pourquoi le Prophète fut sage, qui nous écrivit la polygamie. Par malheur, je l’ai bien vu: aux temps où nous sommes il faut avoir volé comme un _vali_, si l’on veut être assez riche pour avoir deux femmes.

Cependant il considérait Zéineb avec des yeux lourds et changés. Silencieusement il agitait ces problèmes, et en présence. Et Zéineb se demandait: «Par Allah! qu’a donc ce fou? Il n’est plus le même. Il est à la fois plus patient et plus sévère.»

* * * * *

Or il se trouva que Kenân, après sa conversation avec Nasr’eddine, confia à sa femme Nedjibé:

--Figure-toi, ô charmante! Ce hodja vient de me demander ceci et de me demander cela. Et pourquoi me pose-t-il des questions sur le divorce? Il connaît la Loi mieux que je ne la puis connaître...

De sorte que Nedjibé, rencontrant Zéineb à la fontaine, lui dit à son tour:

--Que je te le dise, Zéineb, le hodja ne pense plus à méditer sur les femmes du Paradis. Non! Il ne parle que de divorce; c’est divorce qu’il a en tête, c’est divorce et rien que divorce qui est l’objet de ses conversations!

--Qu’il fasse comme il veut, le chien! répondit Zéineb; j’ai mieux que lui, et je ne m’en sers pas!

--Je te crois, Zéineb, je te crois! répondit Nedjibé, tu es bien trop vertueuse!

Du reste elle en pensa ce qu’elle voulut.

--... Mais je m’en servirai, oui, je m’en servirai! songeait Zéineb en regagnant la demeure de Nasr’eddine. Je m’en servirai mieux encore que je ne m’en suis servie jusqu’à cette heure!

Et elle n’eut de cesse qu’elle ne revît Ahmed-Hikmet.

--Voici des nouvelles, mes yeux! de grandes nouvelles, triomphateur! Mon époux,--qu’Iblis le prenne, et le garde en sa géhenne jusqu’à la consommation des siècles--songe à me répudier. Et tu m’épouserais, n’est-ce pas, mon roi?

--A n’en pas douter, mon pigeon, à n’en pas douter!

Mais il décidait à part lui: «Épouser une dévergondée qui trahissait son époux! Ce n’est pas à faire, par Allah! Ce n’est pas à faire!»

Et, pour éviter cette échéance, en même temps que pour avoir Zéineb toute à lui sans risques à courir, il glissa quelques mots au gouverneur, qui à son tour glissa quelques mots dans l’oreille d’Aghich, son espion et celui de Sa Majesté.

--Il est temps, en effet, de donner une leçon à ce hodja, approuva le gouverneur: il se mêle de choses qui ne le regardent pas.

La justice du Rétributeur, qui n’aime point les trahisons, voulut que, moins d’un an plus tard, Ahmed-Hikmet fût envoyé à la tête d’une compagnie contre les rebelles du Hedjaz, qui le tuèrent, ouvrirent son ventre en croix, puis lui tranchèrent la tête: et voilà pour lui! Mais Nasr’eddine ne le put savoir: à cette époque Allah, dont les desseins sont impénétrables, avait décidé que, lui aussi, serait bien loin, et sinon mort, du moins en grand danger de mourir.

* * * * *

Après avoir réfléchi longtemps, il s’était résolu, selon son penchant, à ne rien faire. «C’est le plus sage, se disait-il, c’est le plus sage: comme le sort me fut écrit, je prends le sort!»

Quelques jours avant l’événement qui l’arracha à sa patrie, il s’en fut accomplir sa promenade habituelle près de la fontaine inépuisable et claire qui est au cimetière de Bounar-Bachi; et c’était vers la fin du ramadan.

--Je suppose, pensait-il assez tristement, parce que le jeûne mettait un nuage noir dans sa cervelle, je suppose que c’est Allah qui fit l’automne, et les hommes le ramadan. Que l’automne, en ce pays de Brousse, est beau, pur, frais sans être froid, radieux sans aveugler! Voici le ciel, le bon ciel bleu: il porte juste assez de nuages pour avoir l’air d’une robe de noces avec de beaux dessins ramagés. Voilà mes amis les arbres: ils n’ont pas une feuille jaune ou flétrie. Ils continuent de boire la lumière par leur cime, à manger la substance de la terre par leurs racines. Il n’y a que moi qui ne puis ni boire ni me nourrir, parce que c’est ramadan! En vérité, je voudrais devenir un de ces arbres; leur sort est beaucoup meilleur.»

Tout près de la fontaine de Bounar-Bachi, celle qui tombe dans une vasque carrée faite de larges pierres, et si cachée sous les feuillages qu’on dirait d’un lit drapé d’étoffes vertes, il y a la cabane en bois d’Abdallah le _cafedji_. Mais Abdallah le cafedji ne faisait point de café, ni n’en vendait, parce que c’était ramadan et que le soleil n’était pas encore couché. Il avait veillé toute la nuit, servant des clients pour gagner sa vie et jouant de la flûte pour son plaisir. Le matin, il avait un peu dormi; et maintenant qu’il était réveillé, ayant faim, il était maussade. Pour passer le temps et faire un effort qui l’empêchât d’écouter les cris de son estomac, il allait chercher, dans un tas de décombres, des pierres qu’il disposait ensuite en murailles, autour de son petit jardin. Nasr’eddine, qui s’était assis sur ses deux cuisses, et le regardait en silence, aperçut tout à coup sur l’une de ces pierres la trace, à demi cachée par la mousse et la boue, d’une forme sculptée.

--Abdallah, dit-il, ne pourrais-tu laver cette pierre plate? Il y a quelque chose dessus.

--Machallah! fit le cafedji étonné, je la nettoierai tant que tu voudras, si cela te plaît ainsi. Mais c’est une fantaisie très étrange, ô Nasr’eddine, et peut-être un peu perverse: car je suppose que si la mousse et la boue ont couvert cette pierre, c’est que Dieu l’a voulu. Ne sais-tu pas que même les pierres des tombeaux musulmans, si elles tombent, on ne doit pas les relever? Il faut respecter la Volonté. Car il n’est qu’une Volonté dans l’univers--et loué soit l’Unique!

--Qu’il soit loué, répondit Nasr’eddine, qu’il soit loué! Mais Sa Volonté a justement mis dans ma cervelle qu’il faut que cette pierre soit lavée.

--Ce n’est pas difficile, s’il en est ainsi, ce n’est pas difficile, hodja!

Quand il eut jeté sur cette dalle quelques écuelles d’eau claire et qu’il l’eut grattée avec son couteau, et frottée avec la paume de ses mains, et lavée encore une fois pour effacer les dernières traces de souillure, ils virent qu’il était apparu de la beauté.

C’était, sur cette pierre plate, le relief d’une jeune fille que les Grecs des anciens jours y avaient gravé pour perpétuer un peu le souvenir d’une vie, d’une jeunesse et d’une grâce qui trop vite s’étaient allées cacher derrière l’ombre éternelle. La mort avait tenté de détruire ce vieux marbre comme elle avait rongé la chair charmante. On ne voyait plus rien de la figure qu’un ovale attendrissant et vague, une forme délicate et presque évanouie. Mais chaste, intact et parfait, le cou s’attachait sur une épaule ronde; et puis, c’était un bras d’enfant qui devient femme; ce bras retombait doucement, doucement, le long de la poitrine et du ventre, d’un geste si souple et si facile qu’on songeait: «Ce n’est pas possible, ceci n’est pas de la pierre, cette main va se relever!» Les plis de la tunique, à peine troublés vers le bas par un mouvement des genoux, tout droits et cependant agités d’une vibration intime, comme ils le seraient sur un corps à la fois immobile et vivant, laissaient à découvert un tout petit sein de vierge, quelque chose de plus fort, de plus délicieux, de plus bondissant que toute autre cause de plaisir et de désir au monde: un petit sein de vierge dédaigneuse de l’homme, et pure comme le chant d’un vase de cristal frappé une seule fois au fond d’une chambre silencieuse.

Et voici que Nasr’eddine-Hodja se prit à pleurer d’émotion par bonnes larmes qui descendaient sur ses joues barbues. «Tout cela était dans la nature, pensait-il, et pourtant je ne l’avais pas discerné. Comment cela se fait-il? C’est un mystère. Mais on doit méditer sur les mystères, et celui-ci est adorable. Je méditerai donc.»

Il disait en même temps à haute voix:

--Que cette chose est belle! Loué soit Allah qui l’a conservée dans la terre au milieu des herbes, des mousses et des vermisseaux. O mes yeux, que vous m’êtes une cause de joie! O mon âme, que je vous remercie d’être restée si jeune et si fraîche!

Mais on s’était assemblé autour de lui. Il y avait là Redjeb, le cordonnier, celui qui paye les cierges aux cérémonies des derviches hurleurs; Akif et Khaliss, portefaix; Ekrem, un homme très pieux, et Aghich, qui était espion pour Sa Majesté.

Redjeb demanda sévèrement:

--Est-ce là un prêche pour le ramadan, hodja? Que ne parles-tu de l’aumône, ou de l’un des quatre-vingt-dix-neuf attributs d’Allah, ou des cinq prières?

Ekrem, l’homme pieux, approuva de la tête. Mais il dit de plus:

--Est-ce que la représentation de la figure et de la forme humaines n’est pas interdite par le Livre? Tu ne te le rappelles plus, hodja, tu ne te le rappelles plus!

Nasr’eddine regardait toujours la stèle. Ses doigts la tâtaient, l’interrogeaient pour savoir comment ce miracle avait été fait; il était en vérité ravi bien loin, et ne répondit pas. Alors Aghich, l’espion, demanda, d’une petite voix perçante:

--Oui, hodja, la représentation de la forme et de la figure humaines est interdite par le Livre. Tu te le rappelles, voyons! Tout le monde sait cela.

Et tous ceux qui étaient là, et qui aimaient Nasr’eddine, frémirent en écoutant Aghich poser à son tour la question, car ils savaient bien qu’un espion n’est pas comme les autres hommes: il ne parle pas pour parler! Mais Nasr’eddine, levant les yeux lentement, répondit d’un air tout simple, et comme s’il disait une vérité connue de tous:

--Il est vrai, le Coran l’interdit. Mais on a changé tant de choses dans le Coran, mon ami, tant de choses!

* * * * *

Alors tous les assistants, même ceux qui avaient le plus d’affection pour Nasr’eddine, dirent d’une voix bien timide: «Il est temps de retourner à la maison!» Et ils s’éloignèrent en effet, les uns loin des autres, et précipitamment, sachant qu’il est dangereux, non seulement de proférer des paroles imprudentes sur la politique et la religion, mais de les avoir entendues, quand un espion est là pour en témoigner. Et, en effet, à quelques jours de là, Aghich ayant fait son rapport au caïmacan, le caïmacan au vali, le vali au ministre de l’Intérieur, le ministre de l’Intérieur au ministre de la Police, le ministre de la Police à un eunuque du palais et l’eunuque du palais à Sa Majesté, on attacha de petites cordelettes très solides aux deux pouces joints de Nasr’eddine, on en fit tout autant à Khaliss et Akif, _hamals_, c’est-à-dire portefaix sur le marché de Brousse, et on les envoya, d’abord attachés à la queue d’un mulet jusqu’à la mer, puis enfermés dans la sentine impure d’un navire, jusqu’à Constantinople, pour y être interrogés.

VIII

COMMENT POUR LA PREMIÈRE FOIS NASR’EDDINE RENCONTRA LA BARONNE BOURCIER

A mi-chemin, entre Brousse et Moudania, il est une grosse source, qui fait tout de suite une petite rivière. Alentour ce sont des mûriers, des vignes, des vergers où l’on voit, au printemps, illustrant la terre heureuse de leurs corolles pâmées, des cerisiers, des pêchers, des amandiers, tous les arbres auxquels--et, qu’en ceci, comme en toutes choses, il soit glorifié!--Allah le Tout-Puissant a bien voulu concéder, avec la grâce des fleurs, la bénédiction des fruits dont l’homme fait son plaisir, son rafraîchissement, sa nourriture. Mais là, ce n’est rien qu’une prairie. La petite rivière l’embrasse en demi-cercle, et sur son herbe fraîche, sur son herbe toujours fraîche et toujours tondue par les chevaux qui paissent--car quel cavalier ne s’arrêterait point en un tel lieu!--des peupliers versent une ombre perpétuelle. La lumière y est verte, discrète, on dirait frissonnante, à cause de ces peupliers, qui tremblent même à l’heure où il cesse, le vent qui vient de la mer! Et il y a un nid de cigognes sur le toit de la maison d’Iézid-ben-Abd-el-Malek, le cafedji. C’est une vieille, très vieille petite maison, aux murailles faites de bois et de terre hachée avec de la paille: si vieille que le nid des bons oiseaux aux grandes pattes, au long cou, au long bec, a l’air bien plus jeune. Parce que les oiseaux l’entretiennent, leur nid! Tous les ans, dès l’avril, ils le grattent, ils le frottent, ils le raccommodent. Tandis qu’Iézid n’entretient rien du tout, la maison est comme Allah le veut. Si elle tombe, si elle finit par tomber, il saura que c’est la volonté d’Allah; mais il en reconstruira une autre, et toute pareille, à côté des ruines, qu’il n’enlèvera même pas.

Embidoclis, c’est-à-dire, comme prononcent les Francs, Empédocle, l’arabadji qui conduisait à Moudania la baronne Bourcier et le marquis de Saint-Ephrem, arrêta sa voiture sans rien demander à personne, et rangea les chevaux sous les peupliers. Un enfant, grec et chrétien comme lui, car sa tête n’était point rasée, plaça devant les bêtes un seau plein d’une eau limpide; et ce gamin presque nu, chassant d’une main les mouches qui couvraient ses yeux, reçut de l’autre un métallique et l’éleva vers son front, après l’avoir baisé, pour que ce bakchich lui portât bonheur. M. de Saint-Ephrem passait pour avoir des lettres, et une grande distinction d’esprit. S’inspirant de Mallarmé, et de quelques contemporains qui déjà suivent les traces de ce révélateur, il occupait les loisirs que lui laissaient fréquemment ses fonctions à l’ambassade de France à écrire de délicates transpositions sur des thèmes orientaux, et comptait les publier un jour en plaquette: bien entendu à un nombre infiniment restreint d’exemplaires, ainsi qu’il se doit. Ces goûts littéraires si raffinés, autant que ses fonctions et son titre, n’étaient pas une des moindres causes des bontés que la baronne Bourcier avait bien voulu lui témoigner depuis qu’elle était arrivée à Constantinople. La baronne éprouvait le besoin de formules nouvelles: car on voyage pour écrire ce qu’on a vu, et il importe de n’en point écrire absolument comme tout le monde. Elle comptait beaucoup, à cet égard, sur M. de Saint-Ephrem.

--Je suis heureux, dit le marquis, que la coutume de la route impose d’ordinaire au voyageur une halte en ce lieu. Plus que tout autre, chère amie, il fera saisir à votre sensibilité le genre de paysages que goûtent les Orientaux. Il est proprement classique, il est virgilien. Et n’est-ce point cet anachronisme qui fait la délicieuse rareté du sentiment qu’ici nous éprouvons: que les descendants des cavaliers mongols soient à peu près seuls au monde, à cette heure, à jouir de la nature comme en jouissaient nos ancêtres latins? C’est ce que j’ai tenté de rendre, en une page que vous voudrez bien peut-être entendre. Il y fallait de la subtilité, car je n’ai pas besoin, n’est-ce pas, de vous dire qu’il eût été détestable de s’exprimer de façon si grossièrement directe. Il faut qu’on devine, sous ces ombrages, il faut qu’on évoque le musicien de Mantoue, mais sans qu’il soit nommé, ni même entrevu. Il faut que la barbarie ottomane s’adoucisse pourtant jusqu’aux tonalités de l’émotion antique, et sans qu’elle en sache rien, puisque d’ailleurs elle ne s’en doute pas; enfin employer des mots vagues pour les choses précises, précis pour les choses vagues. C’est en cela, je pense, que doit consister l’Art.

La baronne écoutait M. de Saint-Ephrem avec piété. Pourtant elle était déchirée. Une douloureuse inquiétude la troublait depuis qu’elle avait abordé ces rives.

Elle ne savait encore si elle devait s’en tenir, pour singulariser ses impressions, aux délicieuses et candides effusions de Loti, éperdu de reconnaissance envers les simplicités ingénues de la bonhomie ottomane; ou bien si elle adopterait les vues plus rudes de M. de Gobineau, qui discernait dans tout l’Orient, musulman ou chrétien, un mélange de crasse et de somptuosité, de sensualité brutale, de paresse, et d’incompréhension. Loti est charmant, et si profondément poète! Mais, venant d’être ressuscité, M. de Gobineau est plus neuf, malgré le grand âge des _Contes Asiatiques_. Il se fallait cependant décider, si elle voulait rapporter une attitude, et la baronne ne se pouvait décider. Elle en était à déplorer de n’avoir point élu la Chine, au lieu de la Turquie et de l’Asie Mineure, pour y porter ses pas: de la Chine, il n’existe que Claudel qui ait dit ce qu’il faut dire, à l’opinion de ceux qui se flattent de penser comme on doit penser: on ne court donc pas le risque de cruelles incertitudes.

Ce fut un autre embarras, de nature moins spirituelle, qui la tira de celui-ci.

L’enfant grec, dans l’espoir d’un nouveau bakchich, s’épiphana, porteur d’une grappe de raisin: une grappe lourde à faire pencher la tête de la bacchante qui s’en fût couronnée; noire et si mûre que ses grains se givraient de sucre, juteuse à griser dix essaims d’abeilles. Baissant les yeux, par un hypocrite respect à l’égard des femmes qu’il avait appris des musulmans, mais la regardant à travers ses cils avec une curiosité d’autant plus sensuelle qu’elle était fort juvénile, il l’offrit à la baronne Bourcier. Celle-ci l’accepta volontiers, du premier mouvement en détacha un grain, et puis n’osa porter ce grain à ses lèvres: jamais, de toute sa vie, elle n’avait mangé un fruit sans le laver dans un verre d’eau. Non seulement elle eût cru boire la mort, mais bien pis, manquer à un rite. Elle cherchait donc le verre d’eau, elle ignorait si telle chose qu’un verre d’eau se pouvait demander en Orient dans de telles circonstances, et si ce ne serait point un geste trop occidental, par conséquent ici déplorable, d’y plonger une grappe de raisin; se jurant bien alors de ne point approcher cette grappe de sa bouche, malgré qu’elle en eût désir, mais d’abandonner celle-ci quelque part, comme par involontaire et insoucieux oubli.

M. de Saint-Ephrem la tira de sa visible angoisse, bien simplement, en intimant à l’enfant grec l’ordre d’aller chercher le verre d’eau chez Iézid. En attendant, il continua de marcher aux côtés de la baronne, sur l’herbe courte de cette pelouse bénie d’Allah. Ce fut ainsi qu’ils aperçurent le pauvre Nasr’eddine.

Les zaptiés s’étaient arrêtés chez Iézid pour boire le café. Ils avaient attaché leurs montures, mais n’avaient point détaché le hodja, ni les deux hamals. Les trois prisonniers gardaient leurs poings liés l’un contre l’autre, et Nasr’eddine, qui aurait bien voulu boire le café, ne buvait rien du tout. Assis sur ses jambes et ses cuisses il tournait les boules de son _tesbit_, qu’on lui avait laissé, de ses deux misérables mains réunies, et quand il vit la grappe de raisin, même quand il vit le verre d’eau, qu’on apportait pour la grappe de raisin, sa langue se fit encore plus sèche dans sa bouche, et ses yeux brillèrent, mais il les détourna! Allah ne doit pas aimer qu’un vrai croyant se trouve en posture humiliée en présence de Francs infidèles; il n’aimait pas cela non plus...