Part 6
Au bas de son caftan décoloré, le vieux galon de laine qui le bordait s’était décousu. Cela lui faisait de la peine: sans avoir souci des beaux vêtements, il avait le goût de l’ordre et de la propreté sur sa personne. Si on lui eût laissé les mains libres, il eût du moins enlevé ce galon, n’ayant rien pour le recoudre. Sa peine eût été plus grande encore s’il avait pu voir son turban, tout couvert de poussière. Les mouches aussi l’importunaient. Et non seulement les mouches: mais il sentait aux aisselles, et dans d’autres parties de son corps, l’inquiétude lancinante et fiévreuse de la vermine. Il songeait: «Ces zaptiés sont des impies! Ils devraient délier leurs prisonniers, le temps au moins des ablutions rituelles et de la prière; alors, qu’Allah me pardonne, j’en profiterais pour boire, et me gratter!» Toutefois, voulant demeurer persuadé, dans une si cruelle épreuve, que le monde ne saurait aller vers des fins mauvaises, il s’efforçait de s’absorber dans la vie universelle: «Je ne suis pas heureux, se disait-il. Non, je ne suis pas heureux! Et que le Lapidé me prenne si je connais une juste cause à ma misère. Mais qu’est-ce que moi? Ces bêtes, ces petites bêtes qui me dévorent sont heureuses que je ne me puisse défendre. Mon infortune et mes liens sont une faveur qu’Allah leur écrivit. Et quand je serai mort, d’autres vermines s’épanouiront sur ma mort. O Nasr’eddine, es-tu davantage, aux yeux d’Allah, que cette vermine? Allah a le droit de ne te pas écouter. Cependant--malgré tout qu’il soit glorifié!--pouvait-il être dans les intentions d’Allah de me livrer en spectacle à ces infidèles?...
A son turban, M. de Saint-Ephrem avait distingué la qualité religieuse de Nasr’eddine. Enclin à rechercher dans ses écrits l’expression la plus rare et la plus délicate, il affichait parfois au contraire, dans ses paroles, une vigueur qui leur prêtât du caractère et de l’originalité. Abaissant sur le hodja ses sourcils dont le gauche abritait un morceau de cristal arrondi, c’est en ces termes qu’il attira l’attention de la baronne sur le captif:
--Vous voyez ce tas de poux? Eh bien, c’est un théologien!
--Un théologien? fit la baronne.
--Un hodja. Un théologien et un jurisconsulte. Mais il apparaît que celui qui jugeait sera jugé, si j’en crois son équipage. Qui est-ce, Embidoclis?
L’arabadji connaissait Nasr’eddine. Qui donc, à Brousse, ne le connaissait pas? Et il savait déjà l’histoire, toute l’histoire! Mais les affaires des musulmans entre eux sont les affaires des musulmans entre eux: la prudence et la raison conseillent de ne s’en point mêler. Il haussa les épaules, d’un air d’ignorance.
--C’est un prisonnier, dit-il, dans un français sommaire. Un prisonnier que mènent, jusqu’au bateau de Moudania, les gendarmes de Sa Majesté.
--En vérité? fit la baronne. Et c’est un théologien, un juge, que l’on traîne ainsi sur les routes, à pied, et les mains liées?
Elle se promit de noter ce souvenir. Il avait de la couleur, et de l’imprévu: en Occident, on aurait gardé plus de formes envers un magistrat ou un ecclésiastique, même criminels.
--Pauvre homme! dit-elle.
D’un geste instinctif, elle lui tendit la grappe de raisin. Le pauvre Nasr’eddine la prit, de ses deux poings unis et levés. Et il mordit à même, comme un renard furtif rué la nuit dans une vigne.
--S’il est vraiment un lettré, interrogea M. de Saint-Ephrem, pourquoi ne remercie-t-il point cette hanoum étrangère?
Embidoclis traduisit la question, et Nasr’eddine, ayant médité, improvisa:
«_Tu passais, tu es passée, ô bienfaitrice! Mais tu n’as pas oublié le malheureux sur ton passage. La bénédiction sur toi!_
»_Tu regardes ces raisins que ta main m’a donnés--ô ta main, ta main généreuse, dont les doigts s’effilèrent vers la pitié!--ces beaux raisins ovales, à la peau violette. Et moi, misérable, ayant si grand’soif pourtant, je ne puis regarder que tes yeux: tes beaux yeux, tels les grains de cette grappe, comme eux violets, d’un ovale plus pur. Plus désirables!_
»_La grâce sur toi, ô bienfaitrice! La fortune sur toi, la joie sur toi, l’amour sur toi. La joie sur ton amour, si tu aimes! Et que la beauté s’éternise en ton corps, comme en mon cœur la mémoire de ton geste descendu!_»
* * * * *
--Il faut, suggéra la baronne à M. de Saint-Ephrem, que vous écriviez cela sur mon carnet.
Elle se dirigeait vers sa voiture.
--Regarde! dit l’enfant grec à l’arabadji. Elle a de si hauts talons que l’air passe dessous comme l’eau sous les arches d’un vieux pont turc, et par derrière on dirait qu’elle va sur des jambes de bois!
IX
COMMENT NASR’EDDINE, À CONSTANTINOPLE, PUT JOUIR D’UNE DEMI-LIBERTÉ
Parvenus à Constantinople, Nasr’eddine et les deux hamals furent enfermés à Stamboul dans un cachot fort noir. Les hamals disaient en gémissant au hodja:
--Allah nous avait écrit cette aventure. Nous ne t’en voulons pas, saint homme, rien n’arrive sans la décision d’Allah--loué soit son nom!--mais tous les jours on nous donne des coups de marteau sur les doigts pour nous faire parler, et cela nous ennuie infiniment; car ces coups de marteau font très mal. Et cependant nous ne savons que dire sur cette vieille pierre, sinon que nous attendions, croyant que tu nous donnerais deux piastres pour la porter chez toi. Mais ils ne veulent pas nous croire.
Le cachot où tous trois étaient enfermés se creusait, sorte de cave obscure et puante, sous les chambres d’un corps de garde, dans le Vieux Sérail. Les prisonniers, selon l’usage turc, n’étaient guère nourris que par la charité de pieux musulmans, désireux de s’acquérir des mérites aux yeux d’Allah. Toutefois, les jours de pluie, leur zèle se ralentissait: alors les deux hamals redoublaient de plaintes. Mais Nasr’eddine semblait, lui qui jadis avait tant aimé la bonne chère, ainsi que les autres dons du Rétributeur, insensible aux cris de son ventre vide. Il grimpait sur le banc de pierre du cachot, essayant d’apercevoir, soit, en levant les yeux, le vol des mouettes et des hirondelles, soit, les baissant, le frisson bleu des ondes marines, car le soupirail s’ouvrait dans un angle du mur, sur la Corne d’Or, presque au ras de l’eau; et il disait:
--Ces oiseaux semblent libres, ces vagues au contraire les dociles servantes du vent: et pourtant leur destin est pareillement inévitable. Je suis donc aussi libre que les oiseaux ou les vagues, puisqu’ils ne sont que des esclaves du sort. C’est une grande consolation. Cependant, si je m’en tiens à raisonner avec ma raison, sans théologie, je dois m’avouer que mes pauvres compagnons ne sauraient avoir complètement tort. Ni eux ni moi ne nous sommes jamais occupés de politique, et Sa Majesté le Sultan n’a coutume de sévir que s’il s’agit de politique: elle est d’ordinaire indulgente aux écarts de discussion sur des points de foi. Il y a donc dans cet emprisonnement quelque chose d’insolite... J’ai idée que cet officier qui rôdait quelquefois autour de ma maison y pourrait bien être pour quelque chose: ô Nasr’eddine, te serait-il arrivé un autre malheur que d’être en prison?
* * * * *
Alors son âme noircissait, en pensant à Zéineb, son épouse, qui peut-être, décidément, ne s’était point contentée de troubler sa demeure d’insupportables reproches: mais il songeait également: «Si elle était ici avec toi, ne serais-tu pas plus malheureux encore?»
On lui donnait aussi, comme aux hamals, des coups de marteau sur les doigts. Mais il ne répondait rien, sinon:
--J’ai dit la vérité, j’ai dit la vérité! Qu’on me mène devant Sa Majesté le Padischah, qui est notre calife, commandeur des croyants, et il me rendra justice. Je n’ai commis aucune erreur de théologie, ma doctrine est saine. Si l’on me fait mourir, mon tombeau fera des miracles. Toutefois j’aimerais mieux vivre, car la vie est le vrai miracle! Elle est la joie, elle est l’amour, elle est la communion avec Dieu et tous les êtres; qu’on me mène donc devant Sa Majesté le Padischah.
Le sultan fut informé que Nasr’eddine affirmait n’avoir rien dit qui ne fût parfaitement orthodoxe, et qu’il demandait à être entendu par lui.
--Cela, dit-il, ne se saurait accorder, car si je recevais tous les hodjas accusés d’hérésie, ne s’en trouverait-il pas quelqu’un pour m’assassiner? Or, j’ai tout organisé dans mon empire pour n’être pas assassiné. Je ne m’inquiète ni de finances, ni d’administration publique, ni de justice, ni de conquête, ni même de la défense de l’État. Je ne m’occupe que de n’être pas assassiné, et c’est déjà une tâche très ardue. Je ne saurais y renoncer pour écouter cet homme-là. Mais qu’on le mène au ministre de ma septième police.
* * * * *
Nasr’eddine fut donc conduit devant Haydar-pacha, ministre de la septième police, et chargé des enquêtes sur les crimes d’hérésie avant que les oulémas en décidassent.
--Est-il vrai, hodja, que tu as adoré une image? interrogea Haydar.
--Moi? fit Nasr’eddine. Altesse, j’ai vu une image sur une pierre, et j’ai dit qu’elle était belle. J’ai vu un sein sculpté dans un morceau de marbre, et j’ai pensé à un beau fruit, au gonflement d’une voile sous le vent de la mer; j’ai vu un bras de femme, et je l’ai admiré comme tu l’eusses admiré. Mais je n’ai pas adoré cette image.
--Cependant, continua le ministre, quand on t’a dit que la représentation des formes humaines était interdite par le Livre, tu as répondu qu’on avait déjà introduit tant de modifications au Coran qu’il se pourrait bien qu’on changeât aussi cette chose-là?
--C’est là le point, dit Nasr’eddine tout joyeux. En vérité, tu as répété mes paroles mêmes. Et ne vois-tu pas, Altesse, que j’ai raison?
--Comment croirais-je que tu as raison? fit Haydar indigné. Tu es possédé du Cheïtan! Appartiens-tu par hasard à la secte des Bektachis, ces fous impurs qui boivent du vin comme des infidèles, et professent qu’il n’est pas plus sot de croire que Dieu est une Trinité qu’une Unité, attendu qu’il n’est peut-être ni l’un ni l’autre? Tout bon musulman sait qu’on ne peut rien changer, qu’on n’a jamais rien changé au Coran, tel qu’il fut dicté par Allah au Prophète,--qu’il soit exalté!
--Je vais te prouver le contraire, dit Nasr’eddine. Quelle peine porte le Coran contre les voleurs?
--La première fois, cita le ministre de la septième police, ils auront le poing gauche coupé. Et en cas de récidive, le poing droit.
--Et tu sais bien, Altesse, n’est-ce pas, qu’on a changé tout cela? poursuivit Nasr’eddine.
--Que veux-tu dire? demanda le ministre.
--Est-ce que tu connais un seul pacha, Altesse, un seul préfet, un seul sous-préfet, un seul ministre, un seul grand-vizir qui soit manchot? Ils ont leurs deux bras, Altesse, et tu as tes deux bras. Et tu ne me feras pas croire que vous ne volez point. Tu vois bien qu’on a changé quelque chose au Coran!
* * * * *
Le grand vizir venait justement d’instituer, à son bénéfice, une taxe secrète de trois métalliques par livre de viande vendue chez les bouchers de Constantinople. Craignant que Nasr’eddine et ses deux complices supposés n’en eussent appris quelque chose, en apparence par mesure d’indulgence, mais en réalité pour qu’il ne comparût point devant les oulémas, auxquels le hodja aurait pu ébruiter l’affaire, Haydar fit élargir celui-ci, lui interdisant toutefois de quitter Constantinople avant la fin de l’enquête, qu’il comptait bien faire durer plusieurs années, jusqu’à la mort, s’il le fallait, du Padischah.
Pour Khaliss et Akif, _hamals_ du marché, il leur permit de retourner à Brousse. Revenus dans leur demeure, les deux portefaix instituèrent un culte domestique en faveur de la pierre plate, obscurément sculptée, vu qu’elle avait été la plus forte, et les avait fait sortir de prison.
X
COMMENT NASR’EDDINE USA DE LA DEMI-LIBERTÉ QU’ON LUI LAISSAIT À CONSTANTINOPLE ET DE L’INOUBLIABLE HISTOIRE DU KHALIFE ET DU CORDONNIER
... Haydar, ministre de la septième police, avait fait mettre Nasr’eddine en liberté, lui interdisant toutefois de quitter Constantinople avant la fin de l’enquête, qu’il comptait bien faire durer plusieurs années, jusqu’à la mort, s’il le fallait, du Padischah.
--Et ce n’est pas tout, hodja, ajouta-t-il. Ma bienveillance veut que ce séjour loin de ta patrie ne soit point trop pénible à ton cœur: souviens-toi que le vendredi, au coucher du soleil, les portes de ma demeure te seront ouvertes: car j’aime ta conversation. Par Allah, oui, en vérité, il m’est apparu que tes paroles étaient souvent d’un grand sage.
Il ne mentait point autant qu’on le pourrait supposer. Outre qu’il jugeait à propos de garder l’œil sur Nasr’eddine, et qu’il l’imaginait assez naïf pour rapporter parfois jusqu’à ses oreilles, sans y voir de mal, les propos qu’il entendrait dans la ville, bien qu’il lui eût fait donner tant de coups de marteau sur les doigts il s’était pris d’affection pour le hodja. Car Haydar était un vrai Turc; encore qu’il fît profession d’espionnage, qu’il occupât le plus haut rang dans l’espionnage de Sa Majesté, qu’il lui parût naturel d’espionner, d’emprisonner, de pendre et de faire administrer des coups de marteau dans l’intérêt de Sa Majesté, puisque ces choses sont indispensables au bon gouvernement d’un État, et lui valaient d’agréables revenus, cependant il avait de la bonhomie; il aimait sincèrement la conversation.
--Entendre, c’est obéir, avait répondu Nasr’eddine.
--Et ne t’inquiète point des moyens de pourvoir à ton existence, poursuivit Haydar. A ma recommandation, le prieur d’un monastère, à Stamboul, te donnera une natte pour dormir, ainsi que la nourriture; et par ailleurs, tu le sais, hodja, les musulmans sont aumôniers.
Le prieur du monastère, où l’on arrive par de petites rues que souvent ombragent des vignes en berceau, était un grand saint. Depuis quarante ans il vivait dans la même cellule, sans jamais en sortir, méditant sur la gloire et les attributs d’Allah: une cellule de dix pieds carrés, sans autres meubles qu’une écuelle, une natte, un tapis de prière, un foyer où Nasr’eddine n’aperçut que des cendres, froides depuis quarante ans. Nasr’eddine fut ému, mais attristé. Ce n’était pas ainsi qu’il concevait la Foi.
--La beauté des choses n’est-elle pas aussi une prière? fit-il. Ne méditerais-tu pas mieux devant la Corne d’Or, les collines de Scutari, l’eau amère et remuante qui toujours a l’air d’être en vie?
--Pourquoi faire? répondit le prieur, de la voix patiente que prend un maître avec un enfant qui ne comprend pas. Regarde cette cendre, dans le foyer? Allah y est, puisqu’il est partout: je regarde cette cendre... Nasr’eddine, il faut écouter la parole: «Ne t’appuie pas à l’arbre, car il séchera; ne t’appuie pas au mur, car il croulera; ne t’appuie pas à l’homme, car il mourra!»
Mais cette austérité glaçait Nasr’eddine. Son cœur ne pouvait s’y accoutumer. Tous les matins il allait se prosterner devant le prieur, et faisait avec lui la première prière; puis il sortait pour aller mendier quelques métalliques à la porte des musulmans riches et pieux.
* * * * *
... Sur le pont de Galata, tout le monde y passe... Il est hideux, bossu, tortu, odieux aux pieds, insupportable aux navires, qui sans cesse le heurtent, et qui s’y blessent. Mais pour aller à Stamboul, ou en revenir, c’est presque la seule voie, le vieux pont du Phanaraki tombant en pourriture. Celui-ci ne vaut guère mieux. Ce n’est point toutefois qu’il soit très ancien, mais déjà il a l’air d’une chose qui n’en peut plus. De chaque côté, des pontons le bordent, tout hérissés d’échoppes, de boutiques, de maisonnettes. Le pont de Galata est un village, un faubourg de l’énorme ville; il a ses mœurs, ses lois, ses indigènes, mendiants, petits commerçants et marins, sa race de chiens, qui n’est pas la même que celle des autres quartiers de Constantinople; et presque tous les habitants de ces quartiers le doivent traverser au moins deux fois par jour.
Des aveugles lèvent vers le ciel des yeux qui ne voient pas. Des infirmes étalent leurs plaies. Des bateleurs font danser des ours et des singes. Des fonctionnaires en redingote, coiffés du fez, des fantassins en guenilles, quelques Arméniennes à demi voilées, des Turques, paquets noirs sous le tcharchaf, s’en vont, se croisent, se choquent par milliers à la fois. Piétinement de chevaux: cinquante houzards repoussent cette foule grouillante sur les trottoirs qui craquent; leurs grandes lattes d’acier battent le ventre des chevaux, leurs petits yeux plissés de Mongols sont braves et durs sous les talpaks. Ah! ils ne vont pourtant ni vers des champs de bataille, ni même à des carrousels ou des manœuvres. Voici derrière eux le carrosse fermé d’une sultane. Ils la conduisent à la mosquée. Ces guerriers doublent les eunuques.
Le cortège a passé. Cris encore derrière lui. Ce sont vingt portefaix, des hamals gigantesques et musculeux. Chacun a sur le dos une pierre énorme qui devrait l’écraser et qu’il porte à quelque édifice en construction. La pierre est appuyée à une espèce de bât rembourré de chanvre, doublé de cuir; ils marchent à petits, tout petits pas, courbés en deux, la figure à la hauteur des genoux, le cou gonflé, les reins saillants; on ne dirait plus des hommes, mais une caravane de bêtes monstrueuses, d’animaux tripèdes. De chaque côté, c’est la mer couverte de bateaux sans nombre, steamers d’acier, tout fumants, cuirassés turcs en ruine, rouillés, dégradés, chancelants, remorqueurs poussifs et ventrus; et des caïques, et des balancelles, et des tartanes, des voiles et des cheminées, des mâts et des chaudières, des vergues qui font des gestes comme pour prier,--et puis l’eau, sous toutes ces choses qui dorment ou remuent, l’eau tremblotante et vive, comme un émail bleu qui se mettrait à fondre.
* * * * *
En face, c’est Stamboul qui escalade ses collines.
Il est des matins où une brume légère, pâle, mouvante, claire, lumineuse, comme faite de gouttelettes d’argent vaporisées, s’exhale du Bosphore et de la Corne d’Or. Alors on n’aperçoit plus rien qu’un jardin vert suspendu dans le ciel devant un palais prestigieux, et des mosquées dont les fondations reposent dans les nues: assomption miraculeuse, impossibilité dont les yeux s’enchantent. Il est des midis où l’air est si pur que toutes les pierres, les dalles, les ruines, les verdures, les citernes et les rues, amoncelées, diverses dans leurs nuances et mariées par une grâce mystérieuse, pressées et pourtant distinctes, sont comme une mosaïque qui n’en finirait pas, envahirait tout l’horizon. Il est des soirs où le soleil s’exalte tellement, avant de mourir, que les minarets sont tout pénétrés de lumière et qu’ils ont l’air de bougies roses transparentes, éclairées à l’intérieur par la flamme qui brûle au-dessus.
Quand on pénètre dans cette immensité, on ne sait plus. Est-ce une cité de temples ou de palais, ou bien un village démesuré qui tombe en poussière et en pourriture?
C’est comme si une femme, rentrant d’un bal de cour, avait laissé tomber ses joyaux dans la boue. On ne démolit jamais rien: non! Seulement on ne fait pas attention si ça tombe. Voici un troupeau d’oies qui traverse l’hippodrome des empereurs byzantins et s’assemble autour du _podion_. Voilà un vieux platane sur lequel la foudre est tombée. Il y a des années qu’il est mort, mais son tronc n’est pas tout à fait effondré. Alors les bons Turcs y ont accroché une boîte aux lettres.
Tant de bonhomie et d’insouciance, tant de traits de bonté, et pourtant toujours cette espèce d’inquiétude qui vous étreint le cœur, un ennui vague et douloureux semblable à ceux de l’adolescence... Il faut longtemps pour en découvrir la cause; mais un jour on s’aperçoit que cette foule qui vous heurte est toujours virile. Pas une femme dans les rues, pas un visage de femme. Ce sont des hommes dont le courant toujours rude et brutal vous entraîne et vous froisse. Alors on comprend brusquement pourquoi ce Constantinople magnifique, énorme, bruyant, joyeux, si pacifique d’abord en apparence, donne à la longue une impression formidable et inhumaine.
* * * * *
Le hodja la subissait sans tout à fait s’en rendre compte. Il avait le cœur un peu serré. Il préférait encore, plutôt que d’errer dans les rues de Stamboul, gagner le vendredi la demeure de Haydar-pacha, mais surtout aller rejoindre, dès qu’il sentait quelques métalliques noués dans un coin de son caftan, les amis qu’il s’était fait au kiosque d’Abdul-Medjib, près du tombeau de Schahzadè. Un rêve d’amour humain du moins y plane encore.
Sultan Soliman fit tuer son fils pour avoir aimé Roxelane. Puis, plein de remords, il lui éleva ce turbé: et c’est comme une volière où à la place d’oiseaux il n’y aurait qu’une tombe et peut-être l’ombre misérable et légère de cet enfant qui avait aimé. Cette cage charmante n’a pas six mètres de large: il faut si peu de place au fantôme d’un adolescent dont tout l’univers, tant qu’il vécut, fut un lit désiré, un jardin, quelques beaux vêtements, et ses armes! Ainsi sa dernière demeure est élégante, noble, un peu puérile et toute petite, comme l’existence même que son destin lui fit. Avec un peu de terre cuite couverte d’émaux, on a élevé au-dessus de son corps périmé quelque chose de si durable et pourtant de si fragile que le sentiment vous vient à la fois de l’éternité de la mort et de la beauté délicate et passagère des mortels. Ce sont sur les murailles des rosaces bleues cerclées de blanc, puis des feuillages dont on ne voit presque plus que ce sont des feuillages, harmonieux, transformés--sur un fond vert pomme pâle, le vert d’une pomme ayant mûri à l’ombre. Voilà ce qui éclaire les parois entre les fenêtres, et ces fenêtres mêmes, carrées, sont surmontées du dessin de l’ogive orientale tracée par de minces ornements blancs et verts sur fond bleu. C’est comme si le mort vivait toujours au milieu de ses robes d’apparat et de ses tapis, suspendus et ressuscités dans une matière moins destructible.
Au dehors, il y a une espèce de vieux jardin empreint de l’habituelle et délicieuse incurie turque. Sous une espèce d’auvent ajouré, dont les colonnettes ne sont pas plus épaisses que les ceps d’une jeune vigne, contre la porte du tombeau, est ménagée tout juste la place d’une sorte de sofa de pierre; et c’est là que l’iman gardien passe les bonnes heures du jour. Il élève des poules qui caquettent; au delà des grilles, les marchands de pastèques offrent leur marchandise que personne jamais n’a l’air d’acheter; et lui, placidement accroupi, veille sans y penser sur ce petit tas de poussière, qui fut une forme aimante et malheureuse.
Le kiosque d’Abdul-Medjib, qui vend du café, est là tout près, sur la petite place, où vaguent les poules. Il y a des gens qui viennent et qu’on ne revoit pas; alors on ne parle que de choses indifférentes. Il y vient aussi des espions, comme partout: alors on se tait. Mais enfin il est des heures où les seuls habitués se retrouvent ensemble. Nasr’eddine a appris à les bien connaître. Il est sûr que celui qui vient le plus souvent est un marchand de marée: il apporte avec lui une odeur d’algues et de poisson frais, et l’on distingue parfois des écailles d’argent sur son vieux Caftan de drap brun.