Nasr'Eddine et son épouse

Part 4

Chapter 43,881 wordsPublic domain

--Salep, salep! Salepji, salep!

Djanine réveilla tout à fait son époux.

--Écoute, vaurien, écoute! Tu as un concurrent, à cette heure, un concurrent qui s’est levé avant toi. Tel est le fruit de ta mollesse, œuf de tortue! cloporte!

--Que cent mille tonneaux de diables s’installent dans ses boyaux et y tiennent garnison trois mois! s’écria Youssouf, qui, s’habillant à la hâte, se précipita dans la rue pour joindre son rival.

Il avait à peine disparu que Rassim le remplaçait dans la chambre bien chaude, dans la chambre amoureuse.

--N’est-ce pas que j’ai bien imité la voix du marchand de salep, ô ma colombe? dit-il.

--C’était toi, débauché! C’était toi, poète! C’était toi, dominateur! Viens, que je te paye, incomparable marchand de salep, et donne-moi encore de ta marchandise!

Et Rassim lui en donna encore, et encore, et encore, et ils furent heureux jusqu’à la limite de l’anéantissement, par delà les voluptés. Et le lendemain, d’encore meilleure heure, le pauvre Youssouf fut réveillé par la voix du crieur de salep.

--Je l’attraperai, cette fois, dit-il.

Il n’attrapa rien du tout, que des cornes. Mais il en avait déjà; et le surlendemain, et tous les autres jours que fit Allah, il en fut de même, sauf que c’était maintenant par la nuit noire que cet insaisissable crieur de salep annonçait sa venue déloyale: par la nuit noire, car Rassim était si pressé!

* * * * *

Mais Allah est la justice! Allah voulait bien que Rassim fût aimé de la belle adolescente, et que la belle adolescente fît porter des cornes au vrai marchand de salep. Qu’est-ce que cela fait au salep que le marchand ait des cornes ou n’ait pas de cornes? Qu’est-ce que ça change au salep? Qu’est-ce que ça change à l’ordre de l’univers? Seulement, on ne doit pas changer la besogne des heures. On peut prendre sa femme à un mari: il y en a toujours autant pour lui. On ne doit pas lui prendre son sommeil: cela ne se retrouve point. C’est pourquoi, sans aucun doute, une dernière fois que le calamiteux concurrent venait de faire entendre sa clameur astucieuse, comme Youssouf, à sa recherche, arpentait les pavés en criant: «Où est-il? où est-il?» il tomba pour ainsi dire dans les bras d’Ahmed, le veilleur de nuit, le propre veilleur de sa rue.

--L’as-tu vu? lui demanda-t-il.

--Je vois un fou, répondit Ahmed sévèrement. Un fou qui court quand il devrait dormir.

--Il y en a un autre bien plus fou que moi, dit Youssouf l’infortuné. C’est celui qui vient à ma barbe me voler ma clientèle, et toujours me devance pour crier sa marchandise.

--Oh! oh! fit Ahmed, est-ce là le point? Je l’entends bien, moi aussi, et je l’ai vu, ton concurrent; mais il ne porte ni tasses à salep, ni vase d’étain plein de salep, ni salep, ni odeur de salep. Et je crois, je crois, je crois...

Il ne dit pas ce qu’il croyait, mais Youssouf n’en pensa pas moins.

--Veux-tu, demanda-t-il à Ahmed, me laisser veiller à ta place, la nuit prochaine?

--Bon! fit Ahmed, je comprends. Qu’il en soit à ta volonté!

* * * * *

Le lendemain, après son souper, Youssouf partit sans vouloir dire où il allait. Et Djanine, qui n’avait aucun soupçon, pensa seulement: «Ah! si je pouvais le prévenir, l’autre, le délicieux! Mais, patience, il viendra bientôt. Dormons.»

Elle dormit. Les chiens se battaient, les heures coulaient. Youssouf, de sa canne pesante, les annonçait en frappant sur les dalles, comme font les veilleurs de nuit. Les étoiles tournaient lentement avec le ciel, au-dessus de la ville, et, dans le petit cimetière tout proche, les cyprès droits et tristes avaient l’air de monter la garde autour des morts.

... Rassim arriva, sans se douter de rien, et, du bout de la rue, commença de crier:

--Salep! Salepji! Salep!

--Ah! c’est toi qui prétends vendre du salep? dit Youssouf. Et où sont tes tasses, et où est ton vase d’étain, et où est la licence de Son Excellence le préfet de police qui t’autorise à vendre du salep?

Or, comme Rassim se gardait de répondre, il le battit comme linge au lavoir. Puis, ayant repris sa respiration, comme un âne; puis, ayant soufflé de nouveau, comme un Allemand, Rassim, qui avait mis son caftan sur ses yeux pour n’être pas reconnu, s’en alla sur sa meilleure jambe. De l’autre, il boitait très fort. Et voilà pour lui.

Alors, Youssouf-Zia, l’âme pacifiée, rentra dans sa demeure.

--C’est toi, mon amour? dit Djanine, dans l’ombre.

--C’est moi, ton amour, dit Youssouf d’une voix tranquille.

* * * * *

Ce n’était pas cet amour qu’attendait Djanine, mais c’était de l’amour pourtant: Youssouf en profita.

--Ce n’est pas ton heure, Youssouf, dit-elle faiblement, ce n’est pas ton heure.

--Non, dit-il bonnement, mais je crois que c’est la tienne.

Il s’était aperçu d’une différence. Et, comme c’était un vrai sage, d’en profiter lui fut une grande consolation.

* * * * *

--Évidemment, approuva Nasr’eddine, évidemment! Ce Youssouf-Zia fut un grand sage. La seule question est de savoir si tout le monde peut être aussi sage que lui.

--Mais il y a une suite, hodja, il y a une suite! poursuivit Kenân. Elle n’est peut-être pas aussi instructive, mais elle est charmante, elle est charmante! Écoute!

A quelque temps de là, Hadji-Chukri, iman des derviches tourneurs, était assis sur une pierre plate, au milieu du petit jardin qui est tout près de la mosquée du sultan Mahmoud, à Stamboul. De sa personne rien ne bougeait, sinon ses mains qui égrenaient un chapelet aux boules de santal, et ses lèvres qui énuméraient les quatre-vingt-dix-neuf perfections d’Allah. Mais ses yeux, sous son grand bonnet de bure à la persane, demeuraient fort vifs.

Une femme--et si jeune de taille et de port sous le _tcharchaf_ noir qui cachait son visage!--passa rapidement devant lui, disant:

--C’est celui-là, saint homme, celui-là dans le cimetière, qui est mon époux. Tu as promis...

Hadji-Chukri ne commit pas l’inconvenance de lever les yeux, mais son grand bonnet s’inclina d’un air savant.

Youssouf-Zia, le même Youssouf-Zia que tu viens de voir, s’apprêtait à déposer sur la tombe où dormait son père deux petits bols de riz encore chaud, tirés d’un beau vase en étain étroitement clos par un couvercle luisant où se lisait, en longues lettres arabes, ce verset du Coran sur les élus: «Ils auront tous les fruits qu’ils peuvent souhaiter, les viandes qu’ils désirent, et des femmes aux yeux noirs, blanches comme des perles enfilées.» Je ne sais s’il est entièrement conforme à la logique d’apporter deux bols de riz à un élu qui dans le paradis possède déjà tant de choses meilleures: mais telle était la religion de Youssouf, parce qu’il avait le cœur simple.

Du haut de ce petit cimetière de Stamboul, tant leur couleur était forte et violente, les eaux de la Corne d’Or et du Bosphore semblaient remonter jusqu’à ses yeux. Avant toutes choses, avant les minarets des mosquées, les dômes innombrables, les maisons par dizaines de mille qui déferlaient en vagues figées sur les pentes, c’était la beauté de ces eaux marines qui frappait, retenait, attirait comme une sorcellerie: vertes et bleues à la fois, transparentes, profondes. La Corne d’Or semblait la poignée d’un cimeterre avec ses émaux, ses turquoises, ses brillants, et le Bosphore en jaillissait comme une lame immense, jetée à plat entre les montagnes fendues.

Comme l’heure en était sonnée, devant ce paysage magique Youssouf-Zia fit sa prière, suivant les rites, avec les génuflexions qui conviennent; et chaque fois qu’il relevait la tête, encore appuyé sur ses deux mains, la beauté des choses lui apparaissait plus vivante et plus forte. Les chrétiens ignorent qu’il faut considérer tout ce qui n’a pas de mesure, la mer, les montagnes, le ciel, du niveau d’un brin d’herbe. Les musulmans savent. Ils savent tout ce qui grandit Dieu.

Youssouf se releva, reprit son vase d’étain, et quitta le cimetière après en avoir refermé la porte avec la grande clef de fer rouillée qui pèse près d’une demi-livre et qu’il remit au gardien de la rue. Ce n’est pas à cause des hommes qu’on ferme les portes des cimetières à Constantinople; les musulmans respectent leurs morts comme il faut: ils ne les craignent pas, mais ils les vénèrent. C’est à cause des chiens, qui ne sont pas bons musulmans.

--Que la vie est bonne, dans la solitude! se disait Youssouf. On dirait qu’elle est... qu’elle est déjà éternelle!

Or, il chantonnait ces paroles à demi-voix, et les yeux mi-clos, ainsi que font beaucoup de Turcs du populaire, quand ils sont sur les routes, parce que leur race n’oubliera jamais tout à fait que jadis elle était nomade, et que chaque cavalier des temps héroïques chantait ainsi pour lui-même, à travers les espaces indéfiniment plats, dans les prairies mongoles. Et Hadji-Chukri le derviche, qui l’observait ainsi que je te l’ai fait voir, lui dit enfin:

--Le salut avec toi, Youssouf! Mais que dis-tu de la vie éternelle?

--Qu’elle doit être comme celle-ci, juste comme celle-ci, quand on est seul au sein de la beauté des choses. Car c’est alors qu’on s’élève jusqu’à concevoir l’idée des perfections d’Allah, répondit le bon Youssouf.

--Il ne faut pas le croire, dit l’astucieux Hadji-Chukri, sévèrement, il ne faut pas le croire, ya Youssouf: la solitude est condamnée par le Livre.

--Elle est condamnée par le Livre?

--En mille endroits. Est-ce que se glorifier de rester seul, jouir d’être seul, ce n’est pas prétendre--ô sacrilège!--s’égaler au Seul Unique? Est-ce qu’Allah--louange au miséricordieux!--n’a pas mis les étoiles en troupes, les herbes en touffes, les hommes en groupes? Est-ce que nous autres, derviches tourneurs, nous ne nous assemblons pas pour tourner, pour célébrer en tournant, tournant, tournant toujours, le tournoiement des astres dans le ciel? Est-ce que le Prophète--qu’il soit exalté!--n’a pas dit que les croyants ne devaient pas rester seuls, mais prendre femme, pour procréer d’autres croyants et vivre au milieu d’eux?

»C’est pour cette cause, ajouta Chukri, que notre Prophète--qu’il soit glorifié!--a dit que toutes les fois qu’un croyant s’approche de sa femme, il ajoute un kiosque à la demeure qu’il occupera dans le paradis.

--Il a dit cela? fit le pauvre Youssouf.

--Il l’a dit. Et agir contrairement à ce qu’il a dit est un péché très noir, qui ne sera point pardonné.

--Qui ne serait point pardonné? répéta le pauvre Youssouf.

--Qui ne serait point pardonné, quand même on vivrait ensuite une vie dix fois plus longue que celle de l’éléphant.

--Ouallahi! fit Youssouf. Je n’en savais rien... Le salut sur toi, Hadji!

--Le salut sur toi, Youssouf!

Hadji-Chukri, l’air malin, le regarda qui s’éloignait; et il s’applaudissait dans son cœur d’avoir su dire ce qu’il voulait dire sans offenser en rien la discrétion. La jeune femme au _tcharchaf_ noir, qui s’était tenue derrière le mur du couvent des derviches, se rapprocha de lui, si souple, si fraîche, si vive dans cette enveloppe sombre et trop large! Une anguille dans une nasse obscure, ya Allah! Voilà de quoi elle avait l’air. Et c’était Djanine, la femme de Youssouf.

--Il sait ce qu’il faut qu’il sache, prononça le derviche du bout des lèvres.

--Allah t’a donné la sagesse, saint homme, répondit Djanine. Prends ceci pour les œuvres de ton couvent, et ne tiens pas au dédain, je te prie, la pauvre offrande d’une pauvre femme.

* * * * *

Depuis le matin que le bon Youssouf, crieur de salep, avait rossé Rassim, boucher trop entreprenant, Rassim le Défrisé n’était pas revenu chez Youssouf, crieur de salep, et Djanine avait trouvé que Youssouf, son époux, quand il voulait, pouvait remplacer Rassim avec avantage, avec avantage! Mais Youssouf ne voulait plus, mais Youssouf mangeait, mais Youssouf sortait, mais Youssouf criait son salep; et puis il rentrait, et puis il mangeait, et se couchait, et dormait, et telle était sa journée, et telle était sa nuit; et quand il se levait c’était pour crier son salep, comme s’il n’y avait que salep au monde, et il s’en allait en sa route, et Djanine trouvait que c’était une mauvaise route.

Alors, de sa part, une veuve âgée était allée, avant elle, parler à Hadji-Chukri, et Hadji-Chukri avait dit: «J’entends ce que j’entends, je sais faire ce que je sais faire.» Et voilà l’histoire!

Djanine avait de petits pieds, de petits pieds qui marchaient vite, de petits pieds qui couraient, quand ils allaient au plaisir. Et Youssouf avançait tout doucement, ya Allah! il méditait: un homme qui médite va doucement.

Il retrouva Djanine qui l’attendait, sans _tcharchaf_, en caleçons verts diaprés d’où sortait sa taille dans une chemisette translucide et une veste très ouverte. Elle avait un collier d’ambre jaune, un peu plus haut que les seins, et les petites boules claires montaient un peu et glissaient sur sa gorge ronde, parce qu’elle était amoureuse, et que sa gorge bondissait.

Il arriva ce qui arriva. C’est le secret de la foi musulmane.

* * * * *

--... Je crois que ce kiosque était un très beau kiosque, dit Youssouf.

--Un kiosque? interrogea Djanine d’un air innocent.

--C’est une chose que tu ne sais pas! dit Youssouf, qui était fier de sa science. Je viens de me construire un kiosque en paradis; c’est la récompense d’Allah.

--Loué soit le Rétributeur! s’écria Djanine. Que tu es beau, mon architecte!

Le lendemain Youssouf alla encore vendre son salep et gagner avec son salep le pain du ménage.

--Le paradis vient, songeait-il, à l’heure où il est écrit. La faim vient en attendant, la faim vient tous les jours.

Il disait cela, étant un homme raisonnable. Cependant il construisit encore un kiosque, par prudence et par idée de grandeur. Et Djanine l’aida avec conscience, et elle y mit de la magnificence, et ils firent une œuvre immense. Et quand ils eurent achevé la coupole, ils ajoutèrent des clochetons; après les clochetons, des pendentifs; après les pendentifs, des arabesques, et après les arabesques, un portique.

--Je crois, dit Djanine à son tour, que c’est un très beau kiosque.

--Je le crois, répondit Youssouf.

--Il sera pour moi, dit Djanine.

--Si tu veux, répondit Youssouf.

Il bâillait fort, et s’endormit.

Mais, le lendemain, Djanine suggéra:

--Il y a un kiosque pour toi, il y en a un pour moi, il n’y en a pas pour les hôtes que nous recevrons dans le paradis. D’ailleurs, il en faut pour l’hiver, et il en faut pour l’été.

Youssouf réfléchit une minute et répondit:

--Djanine, je suis assez bien logé comme ça. Et puis il n’y a plus de place pour bâtir; je t’assure qu’il n’y a plus de place!

* * * * *

--Je te remercie, ya Kenân, dit Nasr’eddine. Mais en effet la fin de cette histoire, bien qu’au bout du compte plus morale, est moins instructive que son commencement.

VI

OÙ L’ON VOIT NASR’EDDINE GAGNER CINQUANTE-CINQ DU CENT DANS UNE OPÉRATION PHILANTHROPIQUE

La mésaventure dont Nasr’eddine avait été victime lorsqu’il s’enterra dans une des fosses du cimetière de Bounar-Bachi n’était point restée inconnue: à défaut des chameliers qui ne manquèrent point d’en faire leurs gorges chaudes, il y aurait eu Kenân; à défaut de Kenân, Nedjibé. Ah! comme Nedjibé sut bien la conter, à la fontaine! C’est depuis ce jour qu’on dit à Brousse, toutes les fois qu’il se casse un pot: «Voilà encore Nasr’eddine qui s’en revient du Paradis!» Et le saint homme alors passa pour un peu fou. D’autres disaient stupide: il n’était ni l’un ni l’autre; il aimait seulement parfois, comme les enfants, croire à une belle aventure. Quelques semaines plus tard, il n’était plus question que de son grand sens et de la parfaite connaissance qu’il avait des choses de la terre, s’il pouvait se tromper sur l’apparence et la nature des visions du Paradis.

Ce fut quand le vint voir Néchat-effendi, un Jeune-Turc d’entre les Jeunes-Turcs, qui avait fait ses études en Europe, et pour cette cause venait d’être envoyé en exil à Brousse par Sa Majesté: car Sa Majesté n’aimait point la science que les Occidentaux nomment Économie Politique, dont Néchat-effendi était tout farci. Il avait de grands projets de réformes.

--Je suis sûr que tu m’écouteras, hodja, dit un jour Néchat. Ton âme est bonne, tu aimes les pauvres, ta main est ouverte, ton cœur généreux; et tu sais comme ces chiens d’usuriers, les juifs et les chrétiens, exploitent les malheureux paysans?

--Je le sais, dit Nasr’eddine. Car ces paysans sont pauvres en effet comme bourdons d’automne qui n’ont rien amassé, bourdons dans leurs bourdonnières, et vivent encore, pourtant, quand il n’y a plus de fleurs. Le caïmacan vient, et leur dit: «As-tu l’argent, pour l’impôt?--J’ai de l’argent, mais c’est pour les semailles, pour acheter les semailles, Excellence.--Ça ne fait rien, répond le caïmacan, donne tout de même!» Et quand ils ont donné, et n’ont plus rien, ils songent: «Avec quoi ensemencerai-je? Je n’ai plus ni orge ni blé. Je vais mourir, je vais mourir.» Et en attendant de mourir, ils se couchent sous leurs oliviers. Et alors il vient, le marchand d’argent, qui dit: Rustem, ou Nazmi, ou Sélim, ces oliviers produiront des olives. Je te donne tout de suite dix medjidiehs, pour cent oques d’olives.» Et cent oques d’olives valent presque le double. Il gagne au moins huit medjidiehs, le marchand d’argent, et il laisse au paysan juste ce qu’il faut pour ne pas mourir.

--Eh bien, dit Néchat ardemment, si d’honnêtes gens, comme toi et moi, prêtions à ces malheureux, comme font les banquiers roumis en Europe, à cinq ou six pour cent, l’année faite? Ce ne serait plus l’usure, qui est défendue par le Livre, c’est l’aumône, hodja, c’est l’aumône.

--Ouallahi! fit Nasr’eddine, tu as raison. Ce n’est plus pécher, ce n’est plus pécher! Car tout est dans l’intention: la prospérité sur ton intention... Et qui as-tu chargé, mon fils, d’aller porter cette bonne nouvelle et faire les avances aux laboureurs?

--Abd-el-Kader-ben-Yaya, Kenân, et Bachir le Borgne. Tu les connais, ya hodja.

--Je les connais, ya Néchat, je les connais. Tu vas avoir mon argent; et je prends comme ils te donneront. Comme ils te donneront, je prends.

* * * * *

En voyant qu’il triomphait à si peu de peine, Néchat se sentit inquiet dans l’âme de son âme. Car presque toujours, si un homme vous dit tout de suite: «Tu as raison!», c’est qu’il pense: «Il a tort, mais n’en disons rien; c’est mon avantage!»

Mais quand Zéineb, la femme de Nasr’eddine hodja, s’aperçut que son mari avait été déterrer le pot où se trouvaient les medjidiehs d’argent fin, et qu’il y avait pris tous les medjidiehs, et qu’il avait retourné le pot devant Néchat en disant: «Tu vois, tu vois, il n’y en a plus! Emporte ce que tu emportes, ya Néchat, et avec toi la paix!» quand Zéineb vit tout cela, sur-le-champ la colère noircit ses yeux, la fureur enfla son nez, et ses doigts devinrent tout griffus, ses dix doigts devant sa poitrine.

--O toi, l’âne des ânes! dit-elle. Toi, plus fou qu’un lièvre qui court en mars et n’a pas encore trouvé sa femelle, toi, sot comme une araignée sans toile, ivrogne sans avoir bu, goitreux! Si tu ne voulais, décervelé, laisser cet argent où il était, ne pouvais-tu le confier à Abraham-ben-Manassé, qui t’en aurait donné vingt-deux pour cent, l’année faite, ou le placer chez Théotokopoulo, Grec d’Athènes, qui est encore bien plus malin que Manassé? Assassin de toi-même, bourreau de ta femme, brûleur de ta maison, tête plus vide que ta jarre vide, idiot!

--Un de nos plus saints califes a dit, répliqua Nasr’eddine: «La prière nous conduit à moitié chemin de Dieu, le jeûne nous mène à la porte de son palais, l’aumône nous y fait admettre.» C’est une aumône que j’ai voulu faire, tu es témoin que c’est une aumône!

--Et avec quoi payeras-tu pour couvrir le toit qui est percé, ô infirme de raison? pour l’ânesse qui est morte, et qui n’a pas fait d’ânon, imbécile? pour la terre qu’il faut faire valoir à bras loués, vagabond qui n’as pas d’esclaves?

--Allah est le plus grand! fit Nasr’eddine. J’ai dit que je voulais faire une aumône. Mes intentions sont pures, il n’est rien de plus pur que mes intentions! Mais il arrivera ce qui arrivera. C’est Abd-el-Kader-ben-Yaya, Bachir et Kenân qui sont chargés d’avancer l’argent: n’as-tu pas entendu?...

Et il s’absorba dans une méditation profonde, et il n’y eut plus rien dans sa bouche, rien sur sa langue, rien sur ses dents. Et voilà pour lui, jusqu’à l’heure.

* * * * *

Néchat avait passé de longues années en Europe. Il était éclairé parmi les musulmans: mais c’était aussi un croyant, car il n’est pas de plus vrai musulman qu’un vrai Turc. D’instinct, il cultivait davantage que la charité, la bonté, se considérant sans nul effort comme seulement l’égal des plus humbles. D’instinct, la colère, l’orgueil, l’avarice, il les avait en abomination. Il y avait peut-être bien des choses auxquelles il ne croyait plus dans les prescriptions du Livre. Il se disait: «Quand elles furent écrites, on ne savait déjà plus pourquoi on les écrivait. Mais il s’agissait de pratiques universellement respectées; et si on ne les avait introduites dans la nouvelle religion, les gens eussent pensé que c’était une mauvaise religion. Quand Mohammed ordonna aux fidèles de ne pas manger de porc ni boire de vin, il ne songeait même pas à leur santé, il enregistrait de vieux tabous, pour entraîner l’adhésion de ceux qui croyaient à ces tabous. Cela, je l’ai appris dans les universités de France et d’Allemagne, où j’ai passé. Cependant je ne violerai pas ces tabous, je vivrai en bon musulman, afin que les musulmans m’écoutent, quand je les inviterai à fréquenter des voies dont Mohammed n’a jamais parlé, et qui par conséquent ne sauraient être interdites. Les musulmans ne pensent qu’à leur salut dans l’autre vie. Qu’ils n’y renoncent point, mais apprennent aussi à sauver leur part de bonheur dans celle-ci.»

Voilà comme rêvait le bon Néchat.

* * * * *

Arriva la saison des olives et l’on cueillit les olives, et l’on mit olives en corbeilles, puis olives en chariots, puis olives dans les pressoirs. Et tout le pays sentait olives: olives noires, olives fraîches, olives rancies, olives, olives. Et comme le hodja se promenait au bazar, il aperçut Néchat en conversation bien vive avec Bachir le borgne bavard, Abd-el-Kader le prudent, et Kenân l’astucieux.

--La paix soit sur toi, Néchat! dit Nasr’eddine. Nos amis auraient-ils manqué à placer notre argent, ou n’auraient-ils pu en recouvrer le capital et l’intérêt, le petit intérêt; ou nieraient-ils ce qu’ils te doivent?

--Ah! dit Néchat désespéré, ce n’est pas cela, ce n’est pas cela! Regarde au contraire quelle est ta part, d’après les comptes!

--Je regarde, fit le hodja.

--Tu avais avancé, n’est-ce pas, cent livres?

--Cent livres, tu l’as bien dit.

--Eh bien, ces misérables t’en apportent cent cinquante-cinq.

--Cent cinquante-cinq, fit le hodja. Hé, hé! voilà qui va bien! Je n’aurais jamais cru qu’un placement à l’européenne, cinq pour cent, escompte en dedans, une aumône, une aumône, fît rendre cinquante-cinq livres à cent tomans tout secs. Où sont-ils, mes chers cent cinquante-cinq, où sont-ils? Qu’on me les donne; je les emporte.

--Mais, cria Néchat, tu ne comprends donc pas que ces réprouvés, ces voleurs, ces usuriers, Bachir, Abd-el-Kader et Kenân...

--Hé là, hé là! fit Bachir. Nous agîmes pour t’obliger. Il fallait nous dire que tu étais fou, on n’aurait pas opéré comme pour un homme raisonnable. Le moyen de croire que tu voulais faire pour rien du tout un commerce qu’on a toujours vu rendre cinquante-cinq du cent! Il fallait prévenir.

--J’ai prévenu! cria Néchat.

--Tu as prévenu, dit Abd-el-Kader, mais on ne pouvait pas croire que c’était sérieux. Et si on avait cru que c’était sérieux, on n’aurait pas travaillé avec toi. On a son honneur!