Napoléon intime

Part 9

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Cette liaison était publique. Bonaparte et sa maîtresse se promenaient ensemble en calèche. Eugène en conçut un violent chagrin qu’il confia à Berthier. Du jour où Napoléon fut informé de la peine qu’il causait au fils de Joséphine, il cessa de sortir avec Mme Fourès.

VII

Pendant que Napoléon, sous l’impression des nouvelles politiques reçues de France, méditait son retour, et combinait son passage à travers les croisières anglaises, Gohier, alors président du Directoire, scandalisé de la liaison compromettante de Joséphine, prodiguait à celle-ci des conseils aussi prudents qu’inutiles. Il l’engageait à divorcer, et il ajoutait d’un ton quelque peu goguenard: «Vous me dites que vous n’avez que de l’amitié l’un pour l’autre, M. Charles et vous: mais si cette amitié est tellement exclusive qu’elle vous fasse violer les convenances du monde, je vous dirai comme s’il y avait de l’amour: Divorcez, parce que l’amitié, aussi abnégative des autres sentiments, vous tiendra lieu de tout. Croyez que vous éprouverez du chagrin de tout ceci.»

Le conseil, quoique sage, ne faisait pas le compte de Joséphine. Elle tenait aux hommages que lui valait son rang d’épouse du conquérant; elle en voulait bien les privilèges, sans en accepter les devoirs.

Elle sentait, cependant, l’orage gronder sur sa tête; elle avait dû recevoir des lettres qu’on nous a cachées, mais qui ne devaient laisser aucun doute sur le courroux de son mari. Au fur et à mesure qu’elle jugeait le retour de Napoléon plus imminent, elle se rapprochait davantage du ménage de Gohier, pensant, par cette honnête fréquentation, donner le change aux soupçons et aux médisances. Quand elle apprend le retour de Bonaparte, Joséphine dit naïvement à Mme Gohier: «Je vais au-devant de lui; quand Bonaparte apprendra que ma société particulière a été la vôtre, il sera aussi flatté que reconnaissant de l’accueil que j’ai reçu dans votre maison pendant son absence.»

Contrairement à ces prévisions, Bonaparte ne se montra nullement flatté, ainsi qu’on va le voir:

«Par un contre-temps fâcheux, dit Eugène dans ses Mémoires, ma mère, qui, à la première nouvelle du débarquement, était partie pour aller au-devant de lui jusqu’à Lyon, prit la route de Bourgogne, tandis qu’il prenait par le Bourbonnais. De cette manière nous arrivâmes à Paris quarante-huit heures avant elle.»

Donc, le 16 octobre, à six heures du matin, Bonaparte ne trouva personne en arrivant dans sa maison de la rue Chantereine; son irritation et sa jalousie s’en accrurent encore. Lorsque Joséphine revint à son tour, il ne voulut pas la voir et lui fit signifier son intention formelle de divorcer.

Seul dans sa chambre à cet instant, Napoléon put-il bien concentrer toute sa pensée sur son malheur domestique?

C’était, on en conviendra, une bizarre situation que celle de cet homme, débarqué comme par miracle, qui vient de parcourir la France, acclamé par la population entière, qui, à peine rentré à Paris, croit entendre déjà, se pressant dans son escalier, les pas de vingt personnes avec lesquelles vont être discutées les mesures propres à sauver l’État, et qui se trouve tout d’abord sous la menace des ennuis sans nombre, des écœurantes préoccupations qu’entraîne une instance en divorce!

Cependant, au premier moment, il fit bon marché de l’opinion publique. Il est même à supposer que si, devant la colère de son mari, Joséphine se fût retirée purement et simplement, la procédure du divorce aurait suivi son cours naturel, pendant que Napoléon se serait occupé d’autre chose, et cette autre chose, le complot du 18 brumaire, était assez grave pour l’absorber entièrement.

Homme intraitable, sans commisération, Napoléon aurait fermé vigoureusement sa porte et eût écrit à un homme de loi. Mais du moment qu’il ne prenait pas un parti radical et qu’il condescendait à entrer dans la voie des explications, à subir des scènes de larmes, la cause de Joséphine était gagnée d’avance.

Les mille considérations de l’opinion publique, peu sévère du reste, à cette époque, pour les ruptures de liens formés en dehors de toute idée religieuse, n’auraient pas suffi à détourner Bonaparte de sa résolution; on le savait bien, rue Chantereine. Aussi Joséphine ne chercha-t-elle ni à braver son mari, ni à le mettre au défi de provoquer un scandale nuisible à sa situation politique. Le connaissant bien, c’est à son cœur seul qu’elle fit appel, c’est là qu’elle ouvrit la brèche par où devaient passer tous les arguments propres à amener une réconciliation; ce sont ses deux enfants, Eugène et Hortense, qu’elle lui envoya d’abord. Ceux-ci, tout en pleurs, se jetèrent aux pieds de Napoléon, le suppliant de ne pas abandonner leur mère.

Sur le point d’accomplir une rupture définitive, quel est le mari qui n’ait une hésitation et n’éprouve quelque compassion à l’idée que la femme jadis aimée sera abandonnée aux pénibles difficultés de la vie? Bonaparte, dont le cœur gardait encore l’empreinte vive de son ancien amour, échappa moins qu’un autre à ces sentiments de protection et de pitié. Enfin, il fut bien forcé de s’attendrir quand il vit Joséphine, ruisselante de larmes, désespérée, conduite en sa présence par Eugène et Hortense qui l’imploraient de ne pas les rendre orphelins pour la seconde fois. Ne contenant plus son émotion, Napoléon ouvrit les bras à sa femme et lui pardonna.

A partir de ce moment commence une autre existence entre les deux époux. Joséphine a pu mesurer la profondeur de l’abîme qu’elle a creusé elle-même. Contre son attente, elle a vu son mari prêt à ne reculer devant aucune extrémité; elle a été saisie d’effroi à la pensée qu’elle pouvait retomber dans l’état d’isolement sans prestige qu’elle appréhendait par-dessus tout.

Obéissant encore à tous les instincts de son être, ne voulant à aucun prix renoncer aux satisfactions vaniteuses que lui vaut la situation de son mari, elle sentira la nécessité de se montrer attachée à Bonaparte. Désormais, elle deviendra empressée, elle cherchera même les moyens de plaire à Napoléon, et au 18 brumaire, elle saura s’employer avec beaucoup d’intelligence pour seconder les vues de son mari. C’est elle qui, afin d’endormir la vigilance du Président du Directoire, se chargera de l’inviter à déjeuner pour l’heure même où doit s’accomplir le coup d’État. Le 17 brumaire, elle écrit: «Venez, mon cher Gohier, et votre femme déjeuner avec moi demain à huit heures du matin; j’ai à causer avec vous sur des choses intéressantes.»

Dans l’avenir, par un juste et fréquent retour des choses d’ici-bas, ce sera Joséphine qui deviendra amoureuse et jalouse sincèrement, au fur et à mesure qu’elle sentira, par degrés, Napoléon se détacher d’elle; à mesure aussi, disons-le, qu’elle se sentira vieillir.

Lui, complètement désillusionné, se contente des relations telles que sa femme les a créées. Il cherche à avoir un intérieur convenable, et n’a d’autre préoccupation que d’assurer le respect de sa dignité d’homme.

Nous allons le voir appliquer chez lui les règles ordinaires des ménages les plus prosaïques. S’il ne voit plus dans sa femme l’idéal des premiers jours, s’il n’a pas trouvé dans le mariage le charme qu’un amour partagé vient chaque jour renouveler, il veut du moins, selon les traditions qu’il a reçues, un foyer respectable, dans toute l’acception usuelle et bourgeoise du mot. Il ne cessera d’être prévenant, attentionné, désireux de rendre aussi heureuse que possible l’existence de Joséphine, désireux seulement, peut-être, de voir autour de lui des visages contents.

En résumé, si l’on nous permettait une comparaison, qui, bien que hasardeuse dans l’espèce, nous paraît caractériser cette situation nouvelle, nous dirions que Napoléon devint pour sa femme, naguère si poétisée, ce qu’est le bourgeois prud’homme pour la compagne de ses jours.

VIII

S’il est vrai comme on l’a dit, que le style, c’est l’homme, nous allons étudier Napoléon dans ses lettres à Joséphine, écrites de telle ou telle autre étape de cette route glorieuse où il a été sacré le plus grand capitaine des temps historiques, où il a rencontré tous les princes souverains, empereurs ou rois de l’Europe, imploré par les uns, adulé par les autres, arbitre des destinées de tous.

Au milieu des ovations les plus enthousiastes, l’homme n’a pas changé; il va nous apparaître avec une simplicité, une bonhomie que n’altéreront ni l’éclat des succès, ni la pompe des réceptions royales, ni la magnificence obligée de son rang. Dans cette correspondance du mari à sa femme, il n’y a ni consul ni empereur; on dirait d’un bon père de famille en tournée d’affaires. Ce sont les mêmes détails sur les moindres incidents de voyage, sur le plus ou le moins de bien-être trouvé dans les logements imprévus; ce sont les mêmes recommandations patriarcales, les mêmes racontages sur les objets les plus futiles.

Ce côté immuable, pour ainsi dire, du caractère de Napoléon, va être mis en pleine lumière par les fragments suivants extraits de ses lettres écrites à tous les degrés de sa carrière:

«Il fait un si mauvais temps ici que je suis resté à Paris. La fête a été belle; elle m’a un peu fatigué. Le vésicatoire que l’on m’a mis au bras me fait toujours souffrir beaucoup.

«J’ai reçu pour toi, de Londres, des plantes que j’ai envoyées à ton jardinier. S’il fait aussi mauvais à Plombières qu’ici, tu souffriras beaucoup des eaux. Mille choses aimables à maman et à Hortense.» (1801.)

«J’ai reçu ta lettre, bonne petite Joséphine. J’ai été hier à la chasse de Marly et je m’y suis blessé très légèrement au doigt, en tirant un sanglier. Hortense se porte assez bien. Ton gros fils a été malade, mais il va mieux. Je crois que ce soir, ces dames jouent le _Barbier de Séville_.» (23 juin 1803.)

«Il y a ici une très belle cour, une nouvelle mariée fort belle, et, en tout, des gens fort aimables, même notre électrice, qui paraît fort bonne, quoique fille du roi d’Angleterre...» (4 octobre 1805.)

«J’ai couché aujourd’hui chez l’ancien électeur de Trèves qui est fort bien logé.» (10 octobre 1805.)

«Je me porte bien, cependant le temps est affreux; je change d’habits deux fois par jour, tant il pleut.» (12 octobre 1805.)

«J’ai été, ma bonne Joséphine, plus fatigué qu’il ne fallait une semaine tout entière, et toute la journée l’eau sur le corps et les pieds froids m’ont fait un peu de mal, mais la journée d’aujourd’hui où je ne suis point sorti m’a reposé...» (19 octobre 1805.)

«Il y a fort longtemps que je n’ai reçu de tes nouvelles. Les belles fêtes de Bâle et de Stuttgart font-elles oublier les pauvres soldats qui vivent couverts de boue, de pluie et de sang?... Adieu, mon amie. Mon mal d’yeux est guéri.» (10 décembre 1805.)

De ces dernières lignes, on peut inférer que, malgré toute sa bonne volonté, la nature de Joséphine reprenait parfois le dessus. Elle devient folle et oublie tout, dès qu’il y a des fêtes ou des prétextes à ostentation. Si, à ce point de vue, elle est restée la même qu’en 1796, par contre, Napoléon a beaucoup changé; il ne s’irrite ni ne se fâche plus; c’est en termes d’une ironie un peu lourde qu’il gourmande la négligence de sa femme: «Grande Impératrice, écrit-il dix jours plus tard, pas une lettre de vous depuis votre départ de Strasbourg. Vous avez passé à Bade, à Stuttgart, à Munich, sans nous écrire un mot. Ce n’est pas bien aimable ni bien tendre! je suis toujours à Brunn. Les Russes sont partis, j’ai une trêve. Dans peu de jours, je verrai ce que je deviendrai. Daignez, du haut de vos grandeurs, vous occuper un peu de vos esclaves.» (19 décembre 1805.)

Peu de jours après, les deux époux se réunirent à Munich, à l’occasion du mariage du prince Eugène, qui, par l’entremise de l’Empereur, avait obtenu la main d’Auguste, fille du roi de Bavière.

Avec la campagne de Prusse, en 1806, se trouve reprise la correspondance. Les lignes que nous allons mettre sous les yeux du lecteur sont donc contemporaines du plus haut prestige de Napoléon:

«... J’ai déjà engraissé depuis mon départ; je fais, de ma personne, vingt à vingt-cinq lieues par jour à cheval, en voiture, de toutes les manières. Je me couche à huit heures et suis levé à minuit, je songe quelquefois que tu n’es pas encore couchée.» (13 octobre 1806.)

«... Tu as tort de montrer tant de bonté à des gens qui s’en montrent indignes. Madame L... est une sotte, si bête que tu devrais la connaître et ne lui porter aucune attention.» (29 novembre 1806.)

«Mon amie, ta lettre du 20 janvier m’a fait de la peine; elle est trop triste. Voilà le mal de n’être pas un peu dévote! Tu dis que ton bonheur fait ta gloire... Cela n’est pas conjugal, il faut dire: le bonheur de mon mari fait ma gloire... Joséphine, votre cœur est excellent, et votre raison faible; vous sentez à merveille, mais vous raisonnez moins bien.--Voilà assez de querelle; je veux que tu sois gaie, contente de ton sort...» (12 février 1807.)

«... Paris achèvera de te rendre la gaieté et le repos, le retour de tes habitudes, la santé. Je me porte à merveille. Le temps et le pays sont mauvais. Mes affaires vont assez bien; il gèle et dégèle dans vingt-quatre heures; l’on ne peut voir un hiver aussi bizarre...» (21 janvier 1807.)

«Mon amie, il y a deux ou trois jours que je ne t’ai écrit; je me le reproche, je connais tes inquiétudes. Je me porte fort bien; mes affaires sont bonnes. Je suis dans un mauvais village où je passerai encore bien du temps; cela ne vaut pas la grande ville. Je te le répète, je ne me suis jamais si bien porté; tu me trouveras fort engraissé...» (2 mars 1807.)

«Il faut absolument en tout vivre comme tu vivais lorsque j’étais à Paris. Alors tu ne sortais pas pour aller aux petits spectacles ou autres lieux. Tu dois toujours aller en grande loge... Les grandeurs ont leurs inconvénients: une impératrice ne peut pas aller où va une particulière...» (25 mars 1807.)

«Vois peu cette madame de P...: c’est une femme de mauvaise société; cela est trop commun et trop vil...» (27 mars 1807.)

«Je viens de porter mon quartier général dans un très beau château, dans le genre de celui de Bessières, où j’ai beaucoup de cheminées; ce qui m’est fort agréable, me levant souvent la nuit, j’aime à voir le feu...» (2 avril 1807.)

«On dit que l’archichancelier (Cambacérès) est amoureux; cela est-il une plaisanterie, ou cela est-il vrai? Cela m’a amusé, tu m’en aurais dit un mot!» (2 mai 1807.)

«Je conçois tout le chagrin que doit te causer la mort de ce pauvre Napoléon (son neveu, fils de Louis); tu peux comprendre la peine que j’éprouve. Je voudrais être près de toi, pour que tu fusses modérée et sage dans ta douleur... Que j’apprenne que tu as été raisonnable et que tu te portes bien! Voudrais-tu accroître ma peine?» (14 mai 1807.)

Plusieurs lettres successives sont remplies de consolations au sujet de ce deuil; nous relevons ces mots adressés à Hortense:

«... N’altérez point votre santé, prenez des distractions et sachez que la vie est semée de tant d’écueils et peut être la source de tant de maux que la mort n’est pas le plus grand de tous...» (20 mai 1807.)

Ce n’est qu’au moment de la célèbre entrevue de Tilsitt que la correspondance de Napoléon et de Joséphine reprit son ton habituel. La mémorable réunion des empereurs a donné lieu, chez la plupart des historiens, à des relations hyperboliques. On va voir combien tout est ramené à de simples proportions, sous la plume du principal acteur de cette sorte d’apothéose féerique d’un humble lieutenant d’artillerie courtisé par les héritiers des plus anciennes monarchies de l’Europe:

«Mon amie, je viens de voir l’empereur Alexandre, j’ai été fort content de lui: c’est un fort beau, bon et jeune homme; il a de l’esprit plus qu’on ne le pense communément.» (25 juin 1807.)

«... Tout va fort bien. Je crois t’avoir dit que l’empereur de Russie porte ta santé avec beaucoup d’amabilité. Il dîne, ainsi que le roi de Prusse, tous les jours chez moi. Je désire que tu sois contente. Adieu, mon amie, mille choses aimables.» (3 juillet 1807.)

«... La reine de Prusse a dîné hier avec moi. J’ai eu à me défendre de ce qu’elle voulait m’obliger à faire encore quelques concessions à son mari; mais j’ai été galant et me suis tenu à ma politique. Elle est fort aimable. Quand tu liras cette lettre, la paix avec la Prusse et la Russie sera conclue, et Jérôme reconnu roi de Westphalie avec trois millions de population. Ces nouvelles pour toi seule...» (7 juillet 1807.)

«... Mon amie, je suis arrivé hier à cinq heures du soir à Dresde, fort bien portant quoique je sois resté cent heures en voiture sans sortir. Je suis ici chez le roi de Saxe, dont je suis fort content. Je suis donc rapproché de toi de plus de moitié chemin.--Il se peut qu’une de ces belles nuits, je tombe à Saint-Cloud comme un jaloux; je t’en préviens...» (18 juillet 1807.)

Dans les années 1808 et 1809, nous allons trouver Napoléon prenant part à la guerre d’Espagne, puis à l’entrevue des souverains à Erfurt, enfin à sa dernière campagne d’Autriche terminée par la victoire de Wagram:

«Je suis arrivé ici bien portant, un peu fatigué par la route qui est triste et bien mauvaise. Je suis bien aise que tu sois restée, car les maisons sont bien mauvaises ici et très petites.» (16 avril 1808.)

«... L’infant Don Charles et cinq ou six grands d’Espagne sont ici, le prince des Asturies est à vingt lieues. Le roi Charles et la Reine arrivent. Je ne sais où je logerai tout ce monde-là. Tout est encore à l’auberge... Je désire que tu fasses des amitiés à tout le monde à Bordeaux; mes occupations ne m’ont permis d’en faire à personne.» (17 avril 1808.)

«... J’ai eu hier le prince des Asturies, sa cour à dîner; cela m’a donné bien des embarras... je suis assez bien établi actuellement à la campagne...» (21 avril 1808.)

«... J’ai assisté au bal de Weimar. L’empereur Alexandre danse; mais moi, non; quarante ans sont quarante ans. Ma santé est bonne au fond, malgré quelques petits maux...» (9 octobre 1808.)

«Mon amie, je t’écris peu, je suis fort occupé. Des conversations de journées entières, cela n’arrange pas mon rhume. Cependant, tout va bien. Je suis content d’Alexandre, il doit l’être de moi: s’il était femme, je crois que j’en ferais mon amoureuse. Je serai chez toi dans peu; porte-toi bien, et que je te trouve grasse et fraîche...» (12 octobre 1808.)

«Tu dois être entrée aux Tuileries le 12. J’espère que tu auras été contente de tes appartements.--J’ai autorisé la présentation à toi et à la famille de Kourakin: reçois-le bien et fais-le jouer avec toi...» (21 décembre 1808.)

«... Je serai à Paris aussitôt que je le croirai utile. Je te conseille de prendre garde aux revenants; un beau jour, à deux heures du matin...» (9 janvier 1809.)

«... Mes ennemis sont battus, défaits, tout à fait en déroute. Ma santé est parfaite aujourd’hui; hier, j’ai été un peu malade d’un débordement de bile, occasionné par tant de fatigues: mais cela m’a fait grand bien...» (9 juillet 1809.)

«... J’ai reçu ta lettre du 16, je vois que tu te portes bien. La maison (_Boispréau appartenant à mademoiselle Julien_) de la vieille fille ne vaut que 120 000 francs; ils n’en trouveront jamais plus. Cependant, je te laisse maîtresse de faire ce que tu voudras, puisque cela t’amuse; mais une fois achetée, ne fais pas démolir pour y faire quelques roches...» (23 septembre 1809.)

«J’ai reçu ta lettre. Ne te fie pas, et je te conseille de te bien garder la nuit; car une des prochaines tu entendras grand bruit...» (25 septembre 1809.)

IX

Plus on avance dans cette étude, plus on doit reconnaître que, chez Napoléon, l’homme privé ne pourrait se juger d’après l’homme public. Il est bien évident que le style des lettres citées plus haut n’a aucun rapport avec le style de l’Empereur dans les documents officiels.

Ses proclamations, ses bulletins de victoire sont restés des modèles de fougue militaire et d’entrain communicatif, dont on pourrait s’attendre à trouver le reflet dans sa correspondance personnelle. Il n’en est rien. Quand il parle à l’Impératrice des faits de guerre, quand il fait mention de ses succès les plus considérables, on croirait entendre un bon négociant faisant part à sa femme d’une belle opération réalisée en voyage; ce sont pour lui des _affaires_ qui vont plus ou moins bien. Il dira, par exemple, après la prise d’Augsbourg: «Des succès assez notables ont commencé la campagne.» Après l’entrée des Français à Munich: «L’ennemi est battu, a perdu la tête, et tout m’annonce la plus heureuse campagne, la plus courte et la plus brillante qui ait été faite...» Après la victoire d’Elchingen et la reddition d’Ulm: «J’ai rempli mon dessein; j’ai détruit l’armée autrichienne par de simples marches. J’ai fait 60 000 prisonniers, pris 120 pièces de canon, plus de 90 drapeaux et plus de 30 généraux. Je vais me porter sur les Russes, ils sont perdus. Je suis content de mon armée... Adieu, ma Joséphine; mille choses aimables partout...» A trois journées de marche de Vienne, après une série de combats amenant toujours un nouveau succès, Napoléon écrit: «... Mes affaires vont d’une manière satisfaisante; mes ennemis doivent avoir plus de soucis que moi... Adieu, ma Joséphine, je vais me coucher.»

Un peu d’expansion, un peu d’orgueil se comprendraient le jour où, pour la première fois, il entre en conquérant dans une grande capitale; eh bien! cet événement si important n’inspire à Napoléon que ces simples mots: «Je suis à Vienne depuis deux jours, ma bonne amie, un peu fatigué; je n’ai pas encore vu la ville de jour; je l’ai parcourue la nuit. Demain, je reçois les notables et les corps.» Voici comment il fait part de la bataille d’Austerlitz: «J’ai battu l’armée russe et autrichienne commandée par les deux empereurs. Je me suis un peu fatigué, j’ai bivouaqué huit jours en plein air par des nuits assez fraîches. Je couche ce soir dans le château du prince de Kaunitz, où je vais dormir deux ou trois heures...» Deux jours après, l’empereur d’Autriche sollicite la paix; Napoléon dit: «... J’ai vu hier à mon bivouac l’empereur d’Allemagne; nous causâmes deux heures; nous sommes convenus de faire vite la paix.» Si vous cherchez des commentaires emphatiques sur cette visite mémorable et son heureux résultat, vous trouverez ceci: «Le temps n’est pas encore très mauvais... Il court un petit mal d’yeux qui dure deux jours; je n’en ai pas encore été atteint...»

La veille de la bataille d’Iéna, au milieu des innombrables préoccupations qui l’assaillent, à deux heures du matin, l’Empereur mande à Joséphine: «Je suis aujourd’hui à Géra, ma bonne amie; mes affaires vont fort bien, et tout comme je pouvais l’espérer. La Reine est à Erfurt avec le Roi. Si elle veut voir une bataille, elle aura ce cruel plaisir. Je me porte à merveille...»

«Mon amie, j’ai fait de belles manœuvres contre les Prussiens.» Telle est la façon modeste dont Napoléon commence sa lettre au lendemain d’Iéna; il continue ainsi: «J’ai remporté hier une grande victoire. Ils étaient 150 000 hommes: j’ai fait 20 000 prisonniers, pris 100 pièces de canon et des drapeaux. J’étais en présence et près du roi de Prusse; j’ai manqué de le prendre, ainsi que la Reine. Je bivouaque depuis deux jours. Je me porte à merveille...» A Potsdam, s’il a pu éprouver un sentiment de légitime orgueil en entrant dans la demeure du grand Frédéric, vous n’en verrez pas trace: «Je suis à Potsdam, écrit-il, ma bonne amie, depuis hier; j’y resterai aujourd’hui. Je continue à être satisfait des affaires. Ma santé est bonne, le temps est beau. Je trouve _Sans-Souci_ très agréable...» De son entrée triomphale à Berlin, pas un mot, sa première lettre datée de cette ville porte ceci: «... Le temps est ici superbe; il n’a pas encore tombé, de toute la campagne, une seule goutte d’eau. Je me porte fort bien, et tout va au mieux...»