Part 8
«... Pense à moi, vis pour moi, sois souvent avec ton bien-aimé et crois qu’il n’est pour lui qu’un seul malheur qui l’effraye, ce serait de n’être plus aimé de sa Joséphine.» Le surlendemain, toujours sans nouvelles, il écrit: «Point de lettres de toi, cela m’inquiète vraiment; l’on m’assure cependant que tu te portes bien et que même tu as été te promener au lac de Côme. J’attends tous les jours avec impatience le courrier où tu m’apprendras de tes nouvelles; tu sais combien elles me sont chères...» A-t-on assez parlé de l’emportement du caractère de Napoléon vis-à-vis de sa femme? Et pourtant, en dépit de la froideur de cette dernière, quelle persévérance ne met-il pas dans son illusion!
Quelques jours plus tard, l’informant de ses succès: «L’ennemi a perdu, ma chère amie, dix-huit mille hommes prisonniers, le reste tué ou blessé. Wurmser n’a plus d’autre ressource que de se jeter dans Mantoue.
«Jamais nous n’avons eu de succès aussi constants et aussi grands: l’Italie, le Frioul, le Tyrol sont assurés à la République...»
Lisez la conclusion de ce bulletin de victoires: «Sous peu de jours, nous nous verrons; c’est la plus douce récompense de mes labeurs et de mes peines.
«Mille baisers ardents et bien amoureux.»
L’humble attitude du jeune héros mettant un amas de trophées aux pieds de Joséphine, ne suffisait pas à celle-ci pour lui inspirer, ne disons pas de l’amour, mais du moins quelques ménagements. Témoin ces plaintes du 17 septembre: «Je t’écris, ma bonne amie, bien souvent, et toi, peu. Tu es une méchante et une laide, bien laide, autant que tu es légère. Cela est perfide, tromper un pauvre mari, un tendre amant. Doit-il perdre ses droits parce qu’il est loin, chargé de besogne, de fatigue et de peine? Sans sa Joséphine, sans l’assurance de son amour, que lui reste-t-il sur la terre? Qu’y ferait-il?
«Nous avons eu hier une affaire très sanglante, l’ennemi a perdu beaucoup de monde et a été complètement battu. Nous lui avons pris le faubourg de Mantoue.
«Adieu, adorable Joséphine; une de ces nuits, les portes s’ouvriront avec fracas: comme un jaloux, et me voilà dans tes bras.»
Cette lettre vaut qu’on s’y arrête. L’idée qu’il peut être trompé traverse l’esprit de Napoléon; mais, avec l’espèce de candeur particulière aux amants aveuglés, il est tenté de se croire presque fautif et semble s’excuser de la «besogne qui le retient au loin».
Dès à présent, par son indolence, par sa légèreté, nous allons voir Joséphine démolir pierre à pierre l’autel que son époux lui avait élevé dans son cœur. C’est surtout entre le 17 octobre et le 28 novembre 1796 qu’elle prélude à la ruine de cet amour par de tels écarts de conduite qu’ils auraient sans doute poussé aux dernières extrémités n’importe quel mari obligé de constater l’anéantissement brutal de tous ses rêves de bonheur.
Quoique empreintes encore du plus vif attachement, les lettres se ressentiront du doute qui est entré dans l’âme de Bonaparte.
«J’ai reçu tes lettres, écrit-il, je les ai pressées contre mon cœur et mes lèvres, et la douleur de l’absence, cent milles d’éloignement, ont disparu... Tes lettres sont froides comme cinquante ans, elles ressemblent à quinze ans de mariage. On y voit l’amitié et les sentiments de cet hiver de la vie. Fi! Joséphine! C’est bien méchant, bien mauvais, bien traître à vous. Que vous reste-t-il pour me rendre bien à plaindre? Ne plus m’aimer? Eh! c’est déjà fait. Me haïr? Eh bien! je le souhaite; tout avilit, hors la haine; mais l’indifférence au pouls de marbre, à l’œil fixe, à la démarche monotone! Mille, mille baisers bien tendres, comme mon cœur.» (Modène, 17 octobre 1796.)
«Je ne t’aime plus du tout, au contraire, je te déteste. Tu es une vilaine, bien gauche, bien bête, bien cendrillon. Tu ne m’écris pas du tout, tu n’aimes pas ton mari; tu sais le plaisir que tes lettres lui font, et tu ne lui écris pas six lignes jetées au hasard!
«Que faites-vous donc toute la journée, madame? Quelle affaire si importante vous ôte le temps d’écrire à votre bien bon amant?
«... Quel peut être ce merveilleux, ce nouvel amant qui absorbe tous vos instants, tyrannise vos journées et vous empêche de vous occuper de votre mari? Joséphine, prenez-y garde, une belle nuit, les portes enfoncées, et me voilà!
«... J’espère qu’avant peu je te serrerai dans mes bras, et je te couvrirai d’un million de baisers brûlants comme sous l’équateur.» (Vérone, 13 novembre 1796.)
A cette lecture, on se demande de quoi il faut le plus s’étonner: ou de l’indifférence persistante de Joséphine, ou de la constance inébranlable de Napoléon.
«J’espère bientôt être dans tes bras. Je t’aime à la fureur... Tout va bien. Wurmser a été battu sous Mantoue. Il ne manque à ton mari que l’amour de Joséphine pour être heureux.» (Vérone, 24 novembre 1796.)
N’est-il pas curieux de voir combien ses faits d’armes, sa gloire personnelle tiennent peu de place dans ses épîtres, qui semblent émaner d’un mari quelconque épris de sa femme, et non du héros qui remplit l’Europe du bruit étourdissant de ses triomphes?
IV
Se faisant d’avance une fête de se trouver enfin avec la bien-aimée, qui, d’un regard, saura bien lui faire oublier tous les torts qu’elle a eus, le 27 novembre Bonaparte arrive à Milan... Le palais est vide... Joséphine est à Gênes où l’appelaient quelques distractions ignorées de son mari! Les rôles n’ont pas changé depuis leurs fiançailles, le programme réciproque s’exécute à merveille: l’un a vu dans le mariage l’abandon de tout son être, la plus haute consécration de l’amour; l’autre n’y a vu que la liberté de promener partout ses succès féminins accrus du prestige de la gloire de son mari.
Le désespoir de Napoléon, en face de cet abandon, est immense; il va nous le dépeindre dans la lettre qu’il écrit à Joséphine, sous le coup de son émotion. Il va nous dire, mieux que nous ne saurions le faire, et son affreuse déception, et son amertume profonde, et sa résignation d’amant malheureux, mais encore passionné:
«J’arrive à Milan, je me précipite dans ton appartement, j’ai tout quitté pour te voir, te presser dans mes bras; ... tu n’y étais pas: tu cours les villes avec des fêtes; tu t’éloignes de moi lorsque j’arrive, tu ne te soucies plus de ton cher Napoléon. Un caprice te l’a fait aimer, l’inconstance te le rend indifférent.
«Accoutumé aux dangers, je sais le remède aux ennuis et aux maux de la vie. Le malheur que j’éprouve est incalculable; j’avais le droit de n’y pas compter.
«Je serai ici jusqu’au 9 dans la journée. Ne te dérange pas; cours les plaisirs; le bonheur est fait pour toi. Le monde entier est trop heureux s’il peut te plaire, et ton mari seul est bien, bien malheureux.» (Milan, 27 novembre 1796, 3 heures après midi.)
Cette désillusion à son arrivée à Milan produit sur Napoléon un effet cruel; ce coup terrible a fait à son cœur une blessure par laquelle s’échappent, dans la lettre du lendemain, les gémissements de son amour exaspéré.
«Je reçois le courrier que Berthier avait expédié à Gênes. Tu n’as pas eu le temps de m’écrire, je le sens facilement. Environnée de plaisirs et de jeux, tu aurais tort de me faire le moindre sacrifice.
«... Mon intention n’est pas que tu déranges rien à tes calculs, ni aux parties de plaisir qui te sont offertes; je n’en vaux pas la peine, et le bonheur ou le malheur d’un homme que tu n’aimes pas n’a pas le droit de t’intéresser.
«Pour moi, t’aimer seule, te rendre heureuse, ne rien faire qui puisse te contrarier, voilà le destin et le but de ma vie.
«... Quand j’exige de toi un amour pareil au mien, j’ai tort: pourquoi vouloir que la dentelle pèse autant que l’or? Quand je te sacrifie tous mes désirs, toutes mes pensées, tous les instants de ma vie, j’obéis à l’ascendant que tes charmes, ton caractère et toute ta personne ont su prendre sur mon malheureux cœur. J’ai tort si la nature ne m’a pas donné les attraits pour te captiver, mais ce que je mérite de la part de Joséphine, ce sont des égards, de l’estime, car je t’aime à la fureur et uniquement.
«Adieu, femme adorable, adieu, ma Joséphine!... Quand il sera constaté qu’elle ne peut plus aimer, je renfermerai ma douleur profonde, et je me contenterai de pouvoir lui être utile et bon à quelque chose. Je rouvre ma lettre pour te donner un baiser... Ah! Joséphine!... Joséphine!...» (Milan, 28 novembre 1796, 8 heures du soir.)
Pauvre amant affolé, qui ne peut croire à son malheur, qui résume son désespoir dans cette exclamation déchirante!
Comment expliquer la froideur d’une femme pour son mari qui lui apporte, en plus d’un amour ardent, les lauriers de Montenotte et d’Arcole?
Joséphine était légère et coquette; nous le savons. La légèreté peut causer l’oubli momentané, non l’abandon du devoir; la coquetterie a d’autres conséquences: entre tenter les autres et être tentée soi-même, il n’y a pas loin.
Tous les jeunes officiers qui entouraient Joséphine «étaient, dit Stendhal, fous d’enthousiasme et de bonheur, et admirablement disposés pour faire tourner les têtes».
L’un d’eux, nommé Hippolyte Charles, sans trop d’avantages extérieurs, petit et mince, très brun de peau, les cheveux noirs de jais, mais très soigneux de sa personne, et très élégant avec ses beaux habits de hussard chamarrés d’or, montra le plus grand empressement près de la femme de son général en chef. Il était de l’espèce la plus dangereuse pour la femme qui s’ennuie et qui est peu attachée à son mari. Charles était ce qu’on appelle dans les salons _un garçon amusant_. Il s’exprimait toujours en calembours, faisait le polichinelle en parlant. Le très vif intérêt que Joséphine portait au jeune officier de hussards n’était ignoré de personne à l’armée d’Italie, et, quand éclatèrent ce que M. de Ségur a appelé «les mécontentements jaloux» de Napoléon, on ne s’étonna pas de voir Charles, alors aide de camp du général Leclerc, «renvoyé de l’armée d’Italie par ordre du général en chef». «Pendant ses premières campagnes d’Italie, dit Sismondi, il éloigna de son quartier général plusieurs des amants de Joséphine.»
Joséphine, à son retour de Gênes, n’eut pas de peine à attendrir Napoléon. «Renfermant sa douleur profonde», selon sa propre expression, il pardonnera, il ne demande même qu’à pardonner, ainsi le veut son état passionnel. Mais ses illusions sont détruites; à la place d’une tendre affection, il a trouvé le vide dans le cœur de sa femme.
Napoléon garda donc pour lui ses chagrins domestiques, et se plut, comme la plupart des maris amoureux et trompés, à se faire à lui-même des sophismes qui flattaient son désir secret de ne pas quitter Joséphine. Il ne voulut rien approfondir dans la crainte d’en savoir trop, et mit sur le compte d’une légèreté sans conséquence les manquements graves dont sa femme venait de se rendre coupable.
Qu’en évitant un scandale il ait eu, pour une part, le souci de l’opinion publique toujours prête, en pareille occurrence, à se moquer du mari; qu’il ait redouté le ridicule de divulguer ses infortunes conjugales à l’Europe qui attendait par chaque courrier un nouveau bulletin de victoire; qu’il se soit dit qu’un éclat nuirait à la considération dont il avait besoin à cette époque, vis-à-vis des ambassadeurs et des cardinaux avec qui il avait des rapports journaliers, tout cela est possible. Mais le calcul de l’intérêt personnel, si rarement étranger aux résolutions les moins réfléchies, a-t-il joué, à cette heure, un rôle prépondérant dans l’esprit de Napoléon?
A cette question, comment ne pas répondre non, quand on verra Napoléon s’appliquer aussitôt à transformer son amour en un attachement loyal et paisible que rien, dans la suite, n’a pu jamais altérer, pas même le divorce; quand on le verra s’efforcer de rendre heureuse la femme qui ne l’aime pas, et supporter patiemment, dans ce but, les petites humiliations résultant de cette fausse situation où chaque jour amène une nouvelle capitulation du mari?
Lui, dont la parole est sans réplique pour des milliers d’hommes; lui, dont un geste suffit pour jeter sur un point quelconque toute une armée, il dira à Arnault, en désignant le petit chien de Joséphine, grimpé sur un canapé: «Vous voyez bien ce monsieur-là, c’est mon rival. Il était en possession du lit de madame quand je l’épousai. Je voulus l’en faire sortir: prétention inutile; on me déclara qu’il fallait me résoudre à coucher ailleurs ou consentir au partage. Cela me contrariait assez, mais c’était à prendre ou à laisser. Je me résignai. Le favori fut moins accommodant que moi. J’en porte la preuve à cette jambe.» N’est-ce pas à sa première nuit de noces que Napoléon faisait allusion en écrivant à Joséphine trois mois après leur mariage: «Millions de baisers et même à Fortuné, en dépit de sa méchanceté.»
Et quand Fortuné (c’était le nom du bienheureux caniche) aura disparu, il sera, malgré la défense expresse de Napoléon, remplacé par un carlin. Ainsi, l’homme qui dictait des lois à l’Europe ne pouvait pas, chez lui, mettre un chien à la porte. De même il n’osait pas, on l’a vu, décacheter une lettre de sa femme!
C’est qu’en dictant des lois à l’Europe, Napoléon accomplissait son devoir de général envers la patrie, envers ses armées, et qu’en recherchant la paix de son ménage il accomplissait son devoir d’époux, du moins comme le lui faisaient comprendre son penchant pour sa femme et la force de l’habitude: vertus éminemment bourgeoises.
V
L’existence menée par Napoléon, entre la prise de Mantoue et la paix de Campo-Formio, soit à Montebello, soit à Passeriano, était essentiellement familiale. Il vivait alors entouré de sa mère, de ses sœurs Elisa et Pauline, de ses frères Joseph et Louis, et d’Eugène, fils de Joséphine, âgé de quinze ans, dont il avait fait son aide de camp.
Écoutons les témoins oculaires. «... Dans l’intérieur, avec son état-major, dit Marmont, il y avait de sa part une grande aisance, une bonhomie allant jusqu’à une douce familiarité. Il aimait à plaisanter, et ses plaisanteries n’avaient jamais rien d’amer, elles étaient gaies et de bon goût; il lui arrivait souvent de se mêler à nos jeux, et son exemple a plus d’une fois entraîné les graves plénipotentiaires autrichiens à en faire partie. Son travail était facile, ses heures n’étaient point réglées, et il était toujours abordable au milieu du repas.»
«Après le dîner, dit Arnault, on passait au salon; il dirigeait lui-même les amusements. La conversation venait-elle à languir, il racontait une de ces histoires dramatiques et fantastiques qu’il affectionnait.»
A Montebello, il maria sa sœur Pauline avec le général Leclerc. Celui-ci était fils d’un marchand de farine. Quelques mois auparavant avait eu lieu le mariage d’Elisa Bonaparte avec Bacciochi, officier subalterne. On peut inférer de ces mariages qu’à ce moment Napoléon ne rêvait pas encore des trônes pour les membres de sa famille.
Maintenant, lui fera-t-on, avec Miot de Mélito, un reproche de ne se montrer nullement embarrassé ou confus des excès d’honneur qu’il se faisait rendre en public, et de les recevoir comme s’il y eût été habitué de tout temps? Trouvera-t-on mauvais qu’il ait apporté dans l’exercice de ses fonctions une autorité qui imposait à tout le monde, une attitude et un regard «qui forçaient chacun à obéir»?
Mais n’avait-il donc pas à représenter un grand pays? N’était-il pas la personnification vivante de nos armes triomphantes? N’était-il pas le conquérant devant qui s’inclinaient un pape, l’Empereur et les rois? Ne devait-il pas faire sentir à tous le poids de la main qui, après avoir tracé le chemin de la victoire, signait les traités de paix?
Certes, nous ne nions pas qu’il n’y eût chez lui, à cette époque, l’orgueil légitime né de ses succès et de son bonheur militaires, car nous comprendrons volontiers avec Walter Scott, qui n’était pas de ses amis, que «tous les honneurs qui lui étaient acquis, excepté ceux d’une tête couronnée, avaient tout le charme de la nouveauté pour l’homme qui, deux ou trois ans auparavant, languissait obscur».
Donc, nous admettons et nous croyons véritable et humaine cette dualité du caractère de Napoléon, d’une part: autoritaire, inflexible dans le commandement, altier, réservé dans ses rapports publics; de l’autre, aimable, enjoué et cordial alors qu’il a dépouillé la fonction dont il doit faire respecter le prestige. Cette dernière attitude est bien celle de l’homme qui, né loin des grandeurs, se livre chez lui aux joies tranquilles entrevues dans son enfance.
Il n’en subsiste pas moins qu’après l’incident du voyage de Gênes, le désenchantement avait meurtri l’âme de Bonaparte. Aux lettres brûlantes de Vérone, se succèdent, mais combien attiédies! celles d’Ancône ou de Tolentino, pendant la ratification du traité avec les plénipotentiaires du Pape.
Ces lettres sont comme la dernière lueur d’un feu qui, allant en s’éteignant, laisse encore échapper de-ci, de-là, quelques rares étincelles. Pour ranimer ce feu, il faudrait sans doute peu de chose. Mais Joséphine a laissé graduellement se refroidir la passion de Napoléon. Trop sûre d’elle-même, croyant pouvoir, au gré de son caprice, jouer avec l’amour de son mari, elle continue à suivre ses penchants légers avec une parfaite insouciance.
Ainsi s’écoulèrent les jours qui virent s’achever la merveilleuse campagne d’Italie, que termina la ratification du 30 novembre 1797, signée par Bonaparte à Rastadt, où il s’était rendu seul.
Il retrouva Joséphine à Paris, le 5 décembre. Elle put jouir alors, dans son milieu préféré, de toutes les satisfactions de vanité que lui valait la gloire d’un époux excitant partout un enthousiasme qu’elle était la seule à ne point partager.
VI
Les fêtes, les réceptions de toutes sortes n’empêchèrent pas Napoléon de s’occuper activement de la mise à exécution des plans de conquête de l’Égypte.
Le 4 mai, au soir, Napoléon quitta Paris, accompagné de Joséphine, Bourrienne, Duroc et Lavalette. Contrairement à ce qui a été dit, Eugène n’était pas du voyage; il était parti d’avance, dans les premiers jours d’avril, et attendait à Toulon.
Le 8 avril, arrivée à Toulon. Le 19, Napoléon monte sur le vaisseau-amiral _l’Orient_.
Les adieux à Joséphine furent touchants. Demanda-t-elle à son mari de l’accompagner? Elle le dit dans une lettre à Hortense, sa fille. Bourrienne ne parle pas de cette proposition.
Nous voulons bien croire cependant qu’elle a été faite. Il est dans l’ordre naturel des choses qu’une femme, même sans en avoir aucune envie, au moment d’un départ, fasse encore mine par bienséance de vouloir accompagner son mari.
Il eût, du reste, été parfaitement fou d’emmener une femme au début d’une entreprise aussi périlleuse.
A bord de l’_Orient_, Napoléon se plaisait à réunir autour de lui les savants de l’expédition, entre autres Monge et Berthollet. Il soulevait des discussions dont il donnait lui-même le texte: elles roulaient le plus souvent sur des questions de religion, sur les différentes espèces de gouvernement, sur la stratégie.
Après la prise de Malte (13 juin), Bonaparte débarqua à Alexandrie le 2 juillet. Alors se déroulèrent, pendant plus d’une année, les faits d’armes prodigieux de cette campagne d’Égypte qui devaient porter le nom de la France et de Napoléon jusqu’au fond de l’Asie.
C’est au cours de cette expédition que le dernier coup fut porté au peu qui restait en Napoléon d’illusions sur Joséphine.
Dès son arrivée au Caire, appréhendant de nouvelles inconséquences de la part de sa femme, il est pris d’une inquiétude dont nous trouvons la trace dans une lettre à son frère Joseph: «... Aie des égards pour ma femme: vois-la quelquefois. Je prie Louis de lui donner quelques bons conseils...»
Et ne sent-on pas un regret intime, exhalé comme dans un soupir, quand il termine par ces mots: «J’envoie un beau châle à Julie; c’est une bonne femme, rends-la heureuse.»
Des rapports très détaillés ne tardèrent pas à arriver qui suscitèrent en lui la plus noire jalousie. Le fait est indiscutable; il est attesté par Napoléon lui-même dans une autre lettre à Joseph où il dit: «J’ai beaucoup de chagrins domestiques...»
«Fais en sorte que j’aie une campagne à mon arrivée, soit près de Paris, soit en Bourgogne; je compte y passer l’hiver et m’y enfermer: je suis ennuyé de la nature humaine. J’ai besoin de solitude et d’isolement; les grandeurs m’ennuient; le sentiment est desséché.»
Son âme tourmentée, non sans motifs antérieurs, était naturellement ouverte à tous les soupçons. Écoutez un témoin qui n’est pas suspect: «Vers cette époque, nous dit le prince Eugène dans ses Mémoires, le général en chef commença à avoir de grands sujets de chagrin, soit à cause du mécontentement qui régnait dans une partie de l’armée, et surtout parmi quelques généraux, soit à cause des nouvelles qu’il recevait de France, où l’on s’efforçait de troubler son bonheur domestique. Quoique je fusse fort jeune, je lui inspirais assez de confiance pour qu’il me fît part de son chagrin. Je cherchais à adoucir ses ressentiments; je le consolais de mon mieux, et autant que pouvaient le permettre mon âge et le respect qu’il m’inspirait.»
Pour faire des confidences de cette nature à un jeune homme de dix-huit ans, il faut avoir le cœur bien gros, et, quand ce jeune homme est le fils de votre femme, n’est-ce pas chercher à se rassurer soi-même par les réponses naïves de l’enfant?
Comme tous les esprits inquiets, il est probable que Bonaparte provoquait lui-même les entretiens sur ce sujet cuisant avec ceux qu’il supposait être informés. Un jour, en février 1799, à El-Arich, comme il se promenait avec Junot, celui-ci lui fit des révélations telles que Napoléon entra dans une fureur extrême et, s’adressant à Bourrienne, lui dit haletant de colère: «Si vous m’étiez attaché, vous m’auriez informé de tout ce que je viens d’apprendre par Junot: voilà un véritable ami. Joséphine!... M’avoir ainsi trompé! Elle... Si elle est coupable, il faut que le divorce m’en sépare à jamais! Je ne veux pas être la risée de tous les inutiles de Paris! Je vais écrire à Joseph; il fera prononcer le divorce!»
Sur quels fondements reposaient les bruits qui, traversant la Méditerranée, étaient parvenus jusqu’à Napoléon?
«En courant le monde, peut-être chez Despréaux, mari de Mlle Guimard, 17, rue du Mont-Blanc, le maître à danser à la mode, où elle allait oublier l’absence de son mari, cette bonne Joséphine, comme dit Gohier, avait eu le malheur de rencontrer l’ancien officier de hussards, Hippolyte Charles, chassé de l’armée d’Italie par Bonaparte. Ce jeune homme aimable, de nos jours on dirait irrésistible pour les dames, était entré, à la recommandation de Joséphine, comme associé dans l’entreprise de vivres de la compagnie Louis Bron.
Cette position lui permettait de tenir un état de maison assez brillant; il n’avait donc rien perdu de ses moyens de séduction. Il commença par faire quelques visites à Malmaison et finit par l’habiter tout à fait en maître.
Ces relations scandaleuses furent l’origine des bruits persistants, quoique mal définis, qui arrivèrent aux oreilles de Napoléon. Impuissant, vu la distance, à se venger, il eut le temps de dominer les premiers transports de sa colère, et finit par se détacher tout à fait de Joséphine.
Dès cet instant, nous pouvons considérer comme éteint l’amour de Napoléon pour sa femme... Tous les désirs du jeune général, jadis attirés vers Paris, commencèrent à se donner libre carrière; il afficha même ouvertement des sentiments chaleureux pour une jeune et sémillante blonde, Mme Pauline Fourès, femme d’un officier de chasseurs à cheval. La présence du mari était gênante, aussi fut-il envoyé en Europe. Les assiduités dont cette jolie personne était l’objet l’avaient fait surnommer par l’armée d’Égypte: «Notre Souveraine de l’Orient.»