Part 10
Nous en passons. Et la prise de Stettin, et celle de Magdebourg, et celle de Lubeck et l’entrée à Varsovie, toujours annoncées avec la même simplicité. Le lendemain de la bataille d’Eylau, Napoléon écrit: «Mon amie, il y a eu hier une grande bataille; la victoire m’est restée, mais j’ai perdu bien du monde. La perte de l’ennemi, qui est plus considérable encore, ne me console pas. Enfin, je t’écris ces deux lignes moi-même, quoique je sois bien fatigué, pour te dire que je suis bien portant et que je t’aime.» Voici le compte rendu de la bataille de Friedland: «Mon amie, je ne t’écris qu’un mot, car je suis bien fatigué. Voilà bien des jours que je bivouaque. Mes enfants ont dignement célébré l’anniversaire de la bataille de Marengo (Marengo, 14 juin 1800; Friedland, 14 juin 1807).»
En Espagne, au moment d’aller combattre les Anglais, il écrit: «Je pars à l’instant pour voir manœuvrer les Anglais, qui paraissent avoir reçu leur renfort et vouloir faire les crânes...» Enfin, la dernière victoire dont il ait eu à rendre compte avant le divorce, est celle de Wagram; il s’exprime ainsi: «Je t’expédie un page pour te donner la bonne nouvelle de la victoire d’Ebersdorf, que j’ai remportée le 5, et de celle de Wagram, que j’ai remportée le 6. L’armée ennemie fuit en désordre, et tout marche selon mes vœux... Je suis brûlé par le soleil... Adieu, mon amie; je t’embrasse. Bien des choses à Hortense.»
X
D’après la lecture des lettres précédentes, il est facile de s’imaginer ce que pouvait être le foyer conjugal de celui qui les a écrites. Napoléon fut un mari paisible, recherchant avant tout la tranquillité dans son intérieur. Il a dit lui-même à Rœderer: «... Si je ne trouvais pas un peu de douceurs dans ma vie domestique, je serais aussi trop malheureux!» «Une fois apaisées les querelles des premières années, c’était en tout, nous dit Thibaudeau, un très bon ménage.» «L’Empereur, dit Mlle Avrillon, était en effet un des meilleurs maris que j’aie jamais connus; lorsque l’Impératrice était incommodée, il passait auprès d’elle tout le temps qu’il lui était possible de dérober aux affaires.» «... Plein d’attention, dit Constant, d’égards, d’abandon pour Joséphine, l’Empereur se plaisait à l’embrasser au cou, à la figure, en lui donnant des tapes et l’appelant ma grosse _bête_...»
Les mêmes témoins oculaires, valet et femme de chambre, ceux devant qui l’on ne se cache pas, ceux pour qui la vie intime n’a pas de secret, vont nous compléter le tableau de ce ménage impérial, où toutes les habitudes bourgeoises sont enracinées.
«L’Empereur, dit Mlle Avrillon, avait continué, comme lorsqu’il était Premier Consul, de partager pendant la nuit l’appartement de l’impératrice; à dater du sacre, il resta à coucher dans le sien. Il y avait un escalier dérobé par lequel l’Empereur descendait de son appartement dans la chambre de l’Impératrice; comme il était très matinal, il y venait souvent avant que sa femme fût levée.»
On sait que, n’ayant pas d’enfants, «il servait de père aux enfants de sa femme», et, ajoute Thibaudeau, «il en avait toute la tendresse». L’Empereur aimait à parler de ses vertus familiales, soit qu’il y mît une certaine ostentation, soit qu’il se plût à propager son exemple. «Dans mon intérieur, disait-il à Rœderer, je suis l’homme de cœur, je joue avec les enfants, je cause avec ma femme, je leur fais des lectures, je leur lis des romans.»
Joséphine adorait ses deux enfants, Eugène et Hortense de Beauharnais. Napoléon, fidèle à sa promesse, leur porta une affection qui ne se démentit jamais; ils purent toujours considérer le palais impérial comme leur maison paternelle.
Les enfants d’Hortense n’étaient pas moins choyés par l’Empereur que par leur grand’mère. C’est dans le laisser-aller de ce milieu intime que Napoléon va se montrer à nous dans toute la bonhomie de sa nature.
«Oncle Bibiche! oncle Bibiche!» Tels étaient les cris poussés dans le parc de Saint-Cloud, par un enfant de cinq ans à peine, courant essoufflé après un homme que l’on apercevait au loin, suivi par une bande de gazelles auxquelles il s’amusait à distribuer des pincées de tabac, disputées avec avidité. L’enfant était le fils aîné d’Hortense, et le distributeur de tabac, c’était Napoléon, qui devait ce nom d’«oncle Bibiche» au plaisir qu’il prenait à mettre le bambin à cheval sur une gazelle et à le promener ainsi, à la grande joie de l’enfant soutenu par son oncle.
L’Empereur, qui aimait tous les enfants, s’était passionné pour celui-là; il le mettait souvent sur ses genoux pendant le déjeuner, et s’amusait à lui faire manger des lentilles une à une. Les privautés que l’Empereur passait à son cher petit Napoléon ont fait le sujet d’un tableau célèbre de Gérard, où le souverain est représenté suivi de son neveu, portant en bandoulière l’épée impériale, qui traîne à terre, et coiffé du petit chapeau légendaire.
Le bambin était, paraît-il, fort aimable, et, en outre, plein d’admiration pour son oncle; quand il passait dans le jardin des Tuileries devant des grenadiers, il leur criait: «Vive Nonon, le soldat!» «C’était, dit Mlle Avrillon, une vraie fête pour l’Empereur, quand la reine Hortense venait voir sa mère accompagnée de ses deux enfants. Napoléon les prenait dans ses bras, les caressait, les taquinait souvent et riait aux éclats, comme s’il eût été de leur âge, quand, selon son habitude, il leur avait barbouillé la figure avec de la crème ou des confitures.»
Un bon sentiment quelconque ne saurait échapper à la malveillance. Quoi! l’Empereur pouvait avoir ressenti une pure affection pour la fille de sa femme et pour des petits enfants qui, en fait, étaient ses neveux directs, étant les fils de Louis Bonaparte. Ce n’est pas possible, s’écrient les détracteurs, et, dans leur persistance à tout dénigrer, ils expliquent ce sentiment si naturel par la plus monstrueuse hypothèse qui se puisse imaginer: «Napoléon était l’amant de la fille de sa femme, il était l’amant de la femme de son frère Louis!»
C’est une infamie gratuite, facile à inventer, non moins facile à énoncer quand on se décharge du souci d’en apporter la preuve.
L’homme de toutes les félonies, Fouché, lui, a pris plaisir, sans ambages, à colporter cette odieuse affirmation, en assurant, suprême ignominie, que Joséphine avait poussé sa fille dans les bras de son mari.
Il a fallu, nonobstant, défendre la mémoire de l’Empereur de cette abominable accusation. Ses ennemis eux-mêmes, Bourrienne en tête, sont venus fournir un formel démenti: «... On a menti par la gorge, dit-il, quand on a prétendu que Bonaparte avait eu pour Hortense d’autres sentiments que ceux d’un beau-père pour sa fille.» Mme de Rémusat elle-même, parlant d’Hortense, a dit: «La manière dont l’Empereur parlait d’elle dément bien formellement les accusations dont elle a été l’objet.»
Les témoins les plus intimes de la vie domestique de Napoléon, Mlle Avrillon, la générale Durand, Constant, ne sont pas moins affirmatifs dans le même sens.
A défaut de ces irrécusables témoignages, comment oser admettre que cet homme si pénétré jusque-là du devoir familial, jaloux également de la gloire et de la respectabilité du nom des Bonaparte, fût tout à coup assez dénué de pudeur morale pour marier sa maîtresse, fille de sa femme, à celui de ses frères qu’il aimait le mieux, à celui dont il avait été le père en quelque sorte, en l’élevant sur sa maigre solde d’officier?
Enfin, pour quelle raison l’Empereur n’aurait-il pas porté à Hortense une tendresse égale à celle qu’il n’a cessé de témoigner à l’autre enfant de Joséphine, Eugène de Beauharnais?
En réalité, il y avait, à côté d’un sentiment d’affection véritable, cette volonté constante chez Napoléon de remplir ses obligations et de tenir l’engagement qu’il avait pris d’entourer les enfants de sa femme d’une paternelle protection.
XI
Napoléon fut, en tous points, le meilleur des pères pour Eugène. Écoutez ses recommandations particulières au jeune homme pendant la campagne d’Égypte: «Marchez toujours avec l’infanterie; ne vous fiez point aux Arabes et couchez sous la tente. Écrivez-moi par toutes les occasions. Je vous aime.» «Ayez soin de ne pas coucher à l’air et les yeux découverts. Je vous embrasse...» De son côté, Eugène savait reconnaître les bontés de Napoléon à son égard, en se montrant prévenant et dévoué: «... S’il se tire un coup de canon, disait le Premier Consul, c’est Eugène qui va voir ce que c’est... Si j’ai un fossé à passer, c’est lui qui me donne la main.» Volontiers il le citait «comme un modèle à présenter à tous les jeunes gens de son âge...»
Quand le bien du service paraissait l’exiger, l’Empereur sermonnait Eugène en termes parfois fort vifs, tels que: «... Je ne puis trop vous témoigner mon mécontentement...» Mais toujours après ces reproches vous trouverez une phrase destinée à les adoucir, comme, par exemple, celle-ci: «... Ne croyez pas que ceci m’empêche de rendre justice à la bonté de votre cœur...» Tous les petits désagréments, conséquences de sa situation, que le vice-roi d’Italie devait endurer, n’étaient-ils pas compensés quand l’Empereur lui écrivait: «... Rien ne saurait ajouter aux sentiments que je vous porte; mon cœur ne connaît rien qui lui soit plus cher que vous; ces sentiments sont inaltérables. Toutes les fois que je vous vois déployer du talent ou que j’apprends du bien de vous, mon cœur en éprouve une satisfaction bien douce.» Ou bien quand il recevait de son père adoptif des cadeaux inestimables: «... Mon fils, je vous envoie pour votre présent de bonne année un sabre que j’ai porté sur les champs de bataille d’Italie. J’espère qu’il vous portera bonheur...» Eugène retrouvait aussi dans le chef inflexible l’ami dévoué qui lui écrivait: «Mon fils, je ne puis accorder mon estime à M. Calmelet ni à votre architecte; je les ai chassés l’un et l’autre de chez moi. Il est absurde qu’on ait dépensé 1 500 000 francs dans une maison si petite que la vôtre, et ce qu’on y a fait ne vaut pas le quart de cette somme. Ayez donc soin de ne rien faire qu’avec des devis arrêtés. Au reste, ne vous mêlez pas de votre maison; j’y ai mis embargo. Quand vous viendrez à Paris, vous logerez dans mon palais.»
Lorsqu’il s’agit du mariage d’Eugène avec Auguste, la fille du roi de Bavière, l’Empereur lève toutes les difficultés en adoptant le fiancé. L’avis au Sénat est du 1er février 1805, mais la demande officielle et le mariage furent retardés par suite des occupations de l’Empereur qui tenait à présider la cérémonie nuptiale, laquelle eut lieu le 14 janvier 1806.
Dans sa joie légitime d’avoir réalisé cette union, écoutez Napoléon parlant à la jeune femme de son fils adoptif aussitôt après le mariage: «Les sentiments que je vous ai voués ne feront que s’augmenter tous les jours. Au milieu de toutes mes affaires, il n’y en aura jamais pour moi de plus chères que celles qui pourront assurer le bonheur de mes enfants. Croyez, Auguste, que je vous aime comme un père, et que je compte que vous aurez pour moi toute la tendresse d’une fille. Ménagez-vous dans votre voyage, ainsi que dans le nouveau climat où vous arrivez... Songez que je ne veux pas que vous soyez malade. Je finis, ma fille, en vous donnant ma bénédiction paternelle.»
Tout dans ce jeune ménage l’intéresse, sa sollicitude est poussée même jusqu’à la curiosité la plus indiscrète: «... Mille choses aimables à la princesse, écrit-il à Eugène; il me tarde d’apprendre qu’elle a bien soutenu la route et qu’elle se trouve bien des premiers combats de l’hyménée. Dites-lui combien je l’aime...»
A tout prix, l’Empereur veut que la femme d’Eugène soit heureuse. Dans ce but, lui, l’homme si sévère sur les questions d’assiduité au travail, va déroger à ses principes: «Mon fils, vous travaillez trop, votre vie est trop monotone. Cela est bon pour vous... Mais vous avez une jeune femme qui est grosse... Que n’allez-vous au théâtre une seule fois par semaine en grande loge?... On peut faire bien de la besogne en peu de temps. Je mène la vie que vous menez; mais j’ai une vieille femme qui n’a pas besoin de moi pour s’amuser, et j’ai aussi plus d’affaires...» Quand Eugène est absent, Napoléon s’empresse de consoler la princesse: «... Ma fille, je sens la solitude que vous devez éprouver de vous trouver seule au milieu de la Lombardie; mais Eugène vous reviendra bientôt, et l’on ne sent bien que l’on aime que lorsqu’on se revoit ou que l’on est absent... J’apprends avec plaisir que tout le monde vous trouve parfaite. Votre affectionné père...» N’est-on pas émerveillé de voir l’Empereur prendre le temps de se livrer à ce verbiage paternel, alors qu’il élaborait la fameuse campagne qui, après Iéna, devait le conduire à Berlin?
Dans le même moment, ses recommandations à la princesse, qui est enceinte, ne sont pas moins étonnantes: «... Ma fille..., vous avez raison de compter entièrement sur tous mes sentiments. Ménagez-vous dans votre état actuel, et tâchez de ne pas nous donner une fille. Je vous dirai la recette pour cela, mais vous n’y croirez pas: c’est de boire tous les jours un peu de vin pur...» Et quelle hâte il met, après l’accouchement, à prévenir, afin de les calmer, les inquiétudes ou les ennuis que peut concevoir le jeune ménage: «... Auguste est-elle fâchée de n’avoir pas eu un garçon? Dites-lui que, lorsqu’on commence par une fille, l’on a au moins douze enfants.»
L’intérêt de Napoléon pour les jeunes époux est constant, dans ses lettres, et l’on y retrouve toujours les préoccupations ordinaires _d’un brave homme de père_ pour ses enfants.
XII
Personne plus que Napoléon, comme on vient de le voir, n’a montré de bonté paternelle. Elle existe chez Napoléon, au delà même de ce qu’on était en droit d’espérer d’un homme absorbé par les soins innombrables et l’accablante somme de travail qui incombaient à l’Empereur.
Non seulement Napoléon avait l’esprit assez libre pour se livrer à ces épanchements avec une abondance qui tient du commérage, mais encore il trouvait le temps de pratiquer les petites manies chères aux maris désœuvrés. Lorsque Joséphine devait paraître en public, il s’inquiétait de sa parure, et allait s’assurer lui-même de la façon dont elle serait habillée. «L’Empereur, dit Mlle Avrillon, venait quelquefois à la toilette de l’Impératrice. Il s’occupait des détails les plus minutieux et désignait les robes et les bijoux qu’elle devait porter en telle ou telle circonstance.» «Le matin du sacre, dit la duchesse d’Abrantès, l’Empereur avait essayé lui-même à l’Impératrice la couronne qu’elle devait ceindre. Au cours de la cérémonie, il fut coquet pour elle, il arrangeait cette petite couronne qui surmontait le diadème en diamants, la plaçait, la déplaçait, la remettait encore...»
Ce qu’on est convenu d’appeler «un bon ménage» n’existe pas sans qu’il y ait quelque sujet de discussions journalières, sujet toujours le même, sans conséquence par le fait, mais revenant à chaque minute troubler le calme ou la monotonie des relations. Entre Napoléon et Joséphine, cette cause de discorde était la folle prodigalité de l’Impératrice. Jamais, malgré ses remontrances les plus sévères, celui qui avait établi dans son vaste empire un ordre et une régularité extrêmes, ne put obtenir de sa femme qu’elle modérât ses goûts dépensiers, ni même qu’elle restât dans les limites d’un budget quelconque.
«Napoléon, dit le comte Mollien, trouvait fort mauvais que l’Impératrice fît des dettes; il les lui reprochait, mais finissait par les payer.»
«L’Empereur, dit Mlle Avrillon, reprochait à l’Impératrice de ne pas compter avec elle-même; c’était là le principal objet de ses griefs... elle n’avait pas le courage de renvoyer un marchand sans rien lui acheter.»
De son côté, Constant rapporte que «le gaspillage outré qui se faisait dans la maison de l’Impératrice était un continuel chagrin pour Napoléon».
D’autre part, nous trouvons dans une note de Sismondi: «Joséphine avait un désordre inouï dans ses affaires d’argent. Elle était sans cesse entourée de gens qui la volaient.» Un jour, Napoléon apprend un déficit d’un million dans le budget de Joséphine: «Pour de misérables pompons! s’écrie-t-il en colère, pour se laisser voler par des fripons!... Il faut que je défende à tel et tel marchand de se présenter chez moi.»
«Ce fut de tous ses ordres, dit Mollien, celui qui trouva le moins d’obéissance.»
Un jour, fatigué de l’obstination que l’on mettait à méconnaître ses volontés, et comme font les maris impuissants à corriger les défauts de leur femme, il laissa retomber sa colère sur une tierce personne. Il donna l’ordre d’arrêter, pour l’exemple, Mlle Despréaux, modiste, qui passa quelques heures à Bicêtre. Ce petit acte de police domestique a valu à la mémoire de Napoléon pas mal d’invectives; on est allé jusqu’à lui rappeler que la Révolution avait aboli les lettres de cachet! C’est en vérité bien des affaires, pour un mari qui n’est pas maître chez lui et pour une marchande de fanfreluches qui a payé d’une frayeur l’impertinence de désobéir à l’Empereur!
Napoléon portait en tous lieux avec lui le souci des profusions de sa femme. N’est-ce pas cette obsession qui se traduit dans ses paroles prononcées au Conseil d’État: «Les femmes ne s’occupent que de plaisirs et de toilette... Ne devrait-on pas ajouter (à la loi) que la femme n’est pas maîtresse de voir quelqu’un qui ne plaît pas à son mari? Les femmes ont toujours ces mots à la bouche: Vous voulez m’empêcher de voir qui me plaît!»
XIII
Napoléon a-t-il été constamment l’observateur rigoureux du devoir conjugal tel que le prescrit la morale austère?
Nous ignorons ce qui serait advenu si, aux débuts du mariage, Joséphine avait su conserver l’amour que Napoléon lui apportait. Mais toujours est-il que dans l’état de choses qu’elle avait créé, d’abord par sa froideur, ensuite par ses fautes, état de choses qui avait réduit à une tendresse amicale et à une force de l’habitude le lien qui retenait son époux près d’elle, celui-ci devenait, dans ces conditions, une proie facile pour le démon de l’infidélité.
Donc, soit qu’il n’ait pas su résister aux tentations qui environnent le souverain dispensateur des richesses et des titres, soit qu’il ait voulu se prouver à lui-même qu’il pouvait faire des conquêtes sur un autre terrain que celui des batailles, Napoléon eut des maîtresses, ce n’est pas douteux. Mais, et ceci accuse encore ses préjugés bourgeois, au lieu d’imiter Henri IV, François Ier, Louis XIV et Louis XV, ses prédécesseurs, l’Empereur prenait tous les soins imaginables pour que ses liaisons fussent ignorées de sa femme, de son entourage et du public.
Né obscur, il conserva assez le respect du pouvoir suprême pour ne pas l’avilir. On ne vit pas sous son règne les concubines avoir une action, si minime fût-elle, dans les conseils de la politique, pas même avoir une influence quelconque dans la répartition des privilèges ou emplois dont disposait le monarque.
En même temps que grandissaient la puissance et la gloire de son mari, Joséphine, si indifférente jadis, finit par devenir amoureuse de Napoléon, et, de plus, elle se mit à être «jalouse à l’excès».
La première en date qui eut l’honneur de porter ombrage à Joséphine fut, dit Lucien Bonaparte dans ses Mémoires, «Mme Branchu, de l’Opéra, fort laide, mais délicieuse cantatrice».
L’attention de Napoléon paraît avoir été retenue un peu plus longtemps sur une autre pensionnaire d’un théâtre subventionné: Mlle George, de la Comédie-Française. C’était alors une superbe femme d’une éblouissante beauté. «Mlle George, rapporte Lucien Bonaparte, passait alors pour être richement protégée par le Premier Consul; il n’affichait point cette protection, mais on en parlait en haut lieu.» «Sa conversation, dit Constant, lui plaisait et l’égayait beaucoup, et je l’ai souvent entendu rire, mais rire à gorge déployée, des anecdotes dont Mlle George savait animer les entretiens qu’elle avait avec lui.»
Napoléon eut moins d’agrément avec la Grassini, chanteuse, qui autrefois à Milan l’avait séduit «par sa beauté théâtrale et plus encore, dit Fouché, par les sublimes accents de sa voix». L’Empereur la fit venir à Paris. «Ne voulant donner à Joséphine, jalouse à l’excès, aucun sujet d’ombrage, il ne faisait à la belle cantatrice que des visites brusques et furtives. Des amours sans soins et sans charmes ne pouvaient satisfaire une femme altière et passionnée qui s’enflamma vivement pour le célèbre violon Rode, avec lequel, finalement, elle s’enfuit de Paris.»
Cette équipée semble avoir dégoûté, à tout jamais, l’Empereur des femmes de théâtre. Nous n’en retrouvons plus dans les annales galantes du règne.
Les idées volages du souverain se portèrent plutôt sur les dames d’honneur ou les lectrices de la maison de l’Impératrice. On cite, dans cette catégorie, «Mme de Vanday, qui était alors une très belle femme; elle fixa pour quelque temps les regards du souverain, mais sa faveur fut de courte durée».
Un peu plus durable paraît avoir été sa liaison avec Mme D..., femme d’un conseiller d’État.
De-ci, de-là, quelques caprices éphémères pour des lectrices de l’Impératrice; on en compte jusqu’à trois dans cette spécialité, puis la liaison de l’Empereur avec Mme Gazani, une fort belle Génoise, liaison qui, selon Constant, dura environ un an, avec des rendez-vous n’ayant lieu qu’à des époques assez éloignées; c’est à peu près le menu fretin des péchés mignons de Napoléon, avant d’en arriver au seul engouement réel et durable qu’il ait jamais éprouvé dans ses infidélités conjugales.
XIV
Entre la bataille d’Iéna (13 octobre 1806) et la bataille d’Eylau (8 février 1807), l’Empereur avait procédé à l’occupation de la Pologne.
En France, la réputation de beauté des Polonaises était grande; et la pauvre Joséphine, comme pénétrée du pressentiment d’un danger imminent, était agitée nuit et jour par les ardeurs les plus vives de sa jalousie. Elle, qui, jadis, avait mis tant de résistance à rejoindre Bonaparte en Italie, écrivait lettres sur lettres à Napoléon pour qu’il la fît venir en Pologne. Avec une impatience fébrile, elle attendait un mot du maître lui donnant rendez-vous dans une ville. «Chaque soir, dit la duchesse d’Abrantès, elle faisait des réussites qui devaient lui apprendre si enfin elle recevrait l’ordre de départ tant désiré.»
Dans le milieu de jolies femmes où il vivait, l’Empereur se souciait peu de voir arriver sa femme; il lui faisait espérer une prochaine réunion, et, tout en s’appliquant à détourner ses soupçons, en bon bourgeois qui médite une infidélité, il se montre plus tendre, plus chaleureux. «... Toutes ces Polonaises sont Françaises, mais il n’y a qu’une femme pour moi. La connaîtrais-tu? je te ferais bien son portrait; mais il faudrait trop le flatter pour que tu te reconnusses... Ces nuits-ci sont longues tout seul.»
Pour retarder l’arrivée de sa femme, il invoque toutes les raisons possibles, et se retranche derrière la force majeure. Ce n’est probablement pas sans un sourire ironique qu’il développait en si petite affaire ce grave aphorisme: «Plus on est grand, et moins on doit avoir de volontés, l’on dépend des événements et des circonstances.»
Il ne s’oppose pas à ce qu’elle voyage, mais pas du côté de la Pologne: «Tu peux aller à Francfort et à Darmstadt.» Puis, revenant sur l’implacable force des choses, il ajoute: «... Vous autres, jolies femmes, vous ne connaissez pas de barrières; ce que vous voulez doit être; mais moi, je me déclare le plus esclave des hommes; mon maître, c’est la nature des choses...»
Cette philosophie résignée, qui aurait tant plu à Joséphine en 1796, n’était pas pour la contenter dix ans plus tard, alors qu’elle ne savait comment se rendre agréable à Napoléon, alors qu’elle redoublait de prévenances en lui envoyant de petits objets d’utilité, destinés à prouver sa sollicitude pour le bien-être de son mari: «Un officier m’apporte un tapis de ta part, écrit l’Empereur, il est un peu court et étroit; je ne t’en remercie pas moins...»