Part 11
En voyant se différer son rapprochement de Napoléon, Joséphine sentait croître sa méfiance et ses tourments. Par une sorte de prescience, elle redoutait de savoir son mari seul à Varsovie. Elle ne se trompait pas; il y avait là une grande séduction qui attendait son époux, et dont les conséquences furent, en effet, néfastes à Joséphine.
A peine arrivé dans la capitale de la Pologne, Napoléon devait rencontrer la seule femme qui, parmi ses fredaines extra conjugales, lui apporta un réel sentiment d’amour. Il trouva à Varsovie l’idylle unique de toute sa vie. Là, seulement, il connut pour la première fois les délices d’un amour véritablement partagé. Ni Joséphine, on l’a déjà vu, ni Marie-Louise, on le verra bientôt, ne conçurent pour l’Empereur l’affection profonde et sincère de Mme Walewska.
Ce fut à un bal, qui lui était offert par la noblesse, que Napoléon vit et distingua la jeune et belle Polonaise, dont il a dit lui-même: «Une femme charmante, un ange! On peut dire que son âme est aussi belle que sa figure!»
Elle avait vingt-deux ans, elle était blonde, elle avait les yeux bleus et la peau d’une blancheur éblouissante; elle n’était pas grande, mais parfaitement bien faite et d’une tournure charmante. Une teinte légère de mélancolie, répandue sur toute sa personne, la rendait plus séduisante encore. Nouvellement mariée à un vieux noble d’humeur maussade, de mœurs extrêmement rigides, elle apparut à Napoléon comme une femme sacrifiée, malheureuse en ménage. «Cette idée accrut l’intérêt passionné qu’elle inspira à l’Empereur dès qu’il la vit.»
«Le lendemain du bal, dit Constant, l’Empereur me parut dans une agitation inaccoutumée. Il se levait, marchait, s’asseyait et se relevait de nouveau... Aussitôt après son déjeuner, il donna mission à un grand personnage d’aller de sa part faire visite à Mme Walewska et lui présenter ses hommages et ses vœux. Elle refusa fièrement des propositions trop brusques peut-être, ou que peut-être aussi la coquetterie naturelle à toutes les femmes lui recommandait de repousser.»
La Célimène polonaise ne sut pas résister longtemps à la tentation d’être la maîtresse d’un héros, jeune encore (il avait trente-sept ans), tout resplendissant de puissance et de gloire. Napoléon lui écrivit en termes si tendres et si touchants qu’elle finit par céder et promettre de venir voir l’Empereur le soir entre dix et onze heures. Semblable à un collégien au moment de son premier rendez-vous d’amour, «l’Empereur, en l’attendant, se promenait à grands pas, et témoignait autant d’impatience que d’émotion; à chaque instant, il demandait l’heure. Mme Walewska arriva enfin, mais dans quel état! pâle, muette, et les yeux baignés de larmes».
D’après Constant, cette première soirée fut consacrée uniquement aux confidences de Mme Walewska, expliquant, selon la coutume, ses malheurs domestiques, qui devaient excuser le genre de consolations qu’elle venait chercher dans les bras d’un amant. Elle se retira à deux heures du matin, le mouchoir sur les yeux et pleurant encore. Les larmes lui servirent sans doute, comme naguère les cailloux blancs du Petit Poucet, à retrouver son chemin, car «elle revint bientôt, se retira le matin d’assez bonne heure, et continua ses visites jusqu’au départ de l’Empereur».
Dès à présent, les amours battent leur plein à Varsovie. Comme le ferait, à sa place, tout mari en bonne fortune, Napoléon, afin de ne pas faire venir sa femme, va inventer des difficultés matérielles, inédites jusque-là: «Il faut bien se soumettre aux événements. Il y a trop de pays à traverser depuis Mayence jusqu’à Varsovie... Je serais assez d’opinion que tu retournasses à Paris...»
Après la distance, il fait ressortir les intempéries, l’état des routes: «Mon amie, je suis touché de tout ce que tu me dis; mais la saison froide, les chemins très mauvais, peu sûrs, je ne puis donc t’exposer à tant de fatigues et de dangers. Rentre à Paris pour y passer l’hiver... Peut-être ne tarderai-je pas à t’y rejoindre, mais il est indispensable que tu renonces à faire trois cents lieues dans cette saison, à travers des pays ennemis.»
A plusieurs reprises, il insiste sur ces arguments qui lui paraissent décidément les meilleurs:
«La saison est trop mauvaise, les chemins peu sûrs et détestables... Il te faudrait au moins un mois pour y arriver. Tu arriverais malade...»
«Il est impossible que je permette à des femmes un voyage comme celui-ci: mauvais chemins, chemins peu sûrs et fangeux...»
«Je partage tes peines et ne me plains pas. Mais je ne saurais vouloir te perdre en t’exposant à des fatigues et des dangers qui ne sont ni de ton rang ni de ton sexe.»
Cette peinture décourageante des souffrances qui l’attendaient en voyage n’amenait pas Joséphine à la résignation. Elle se morfondait à Mayence.
Pensant qu’alors elle le laissera tranquille, il a hâte de la voir retourner au milieu des plaisirs: «Ton séjour à Mayence est trop triste. Paris te réclame, vas-y, c’est mon désir.»
Et, comme il sait bien que sa femme est aiguillonnée par la jalousie, pour lui rendre toute quiétude, il ajoute: «Je suis plus contrarié que toi; j’eusse aimé à partager les longues nuits de cette saison avec toi...»
Il a parfaitement conscience de la peine qu’il fait à celle qui a conservé toute son amitié, à défaut de l’amour qu’elle a jadis si légèrement repoussé. Cependant, il la voudrait heureuse, il l’excite encore à retourner à Paris, où sa coquetterie féminine, se donnant carrière, pourra lui faire oublier ses appréhensions.
«J’exige que tu aies plus de force. L’on me dit que tu pleures toujours: fi! que cela est laid!... une impératrice doit avoir du cœur...»
«Je suis désespéré du ton de tes lettres et de ce qui me revient; je te défends de pleurer, d’être chagrine et inquiète; je veux que tu sois gaie, aimable et heureuse.»
«Retourne à Paris, sois-y gaie, contente; peut-être y serai-je aussi bientôt. J’ai ri de ce que tu me dis que tu as pris un mari pour être avec lui; je pensais, dans mon ignorance, que la femme était faite pour le mari, le mari pour la patrie, la famille et la gloire...»
Tout cela n’est-il pas parfaitement humain? Ces circonlocutions embrouillées où la paraphrase du code civil vient se mêler aux petits mensonges de l’époux en faute; cette facilité d’invention, dans l’exposé des obstacles qui arrêtent le voyage de sa femme, ces protestations de fidélité atteignant les extrêmes limites de ce que l’on peut décemment dire dans une lettre, ces exhortations à dissiper tout chagrin, à se livrer aux plaisirs et aux fêtes, voilà bien le bagage ordinaire des maris en bonne fortune.
Nous avons tenu à montrer combien l’Empereur s’assujettissait à des scrupules inconnus avant lui dans le rang élevé qu’il occupait. Si Joséphine, comme femme, avait motif d’être blessée, elle pouvait, comme impératrice, se consoler en songeant à celles dont elle tenait la place, aux reines de France qui ont dû supporter la présence des favorites à la cour. Ces petites défaillances, pardonnées aux rois par tout le monde, sont bien excusables chez l’Empereur, qui, dans ses écarts conjugaux, sut mettre du moins, tant vis-à-vis de sa femme que de l’opinion publique, une réserve dont ses devanciers sur le trône ne lui avaient pas donné l’exemple.
N’eût-il pas été préférable de rendre inutile un si bel étalage de sentiments?
Il est peut-être des hommes doués d’une rigidité vertueuse telle qu’ils semblent avoir le droit de se montrer sans pitié pour ces sortes de fautes, mais ceux-là mêmes cependant devront bien reconnaître qu’à être coupable, on ne saurait l’être avec plus de ménagements, plus de retenue, plus de souci du chagrin que l’on cause. En somme, ce qui ressort nettement de tout cela, c’est l’une des tendances les plus marquées du caractère de Napoléon: il voulait tout le monde content autour de lui.
Le premier chapitre du petit roman d’amour ébauché à Varsovie se termina avec le départ de l’Empereur qui allait prendre le commandement de son armée pour la campagne d’Eylau.
L’amour de Mme Walewska pour Napoléon ne s’éteignit pas. Après lui avoir donné une immense joie en le rendant père, elle ne lui occasionna jamais le moindre désagrément. Elle resta dans l’ombre pendant toute la durée du règne impérial. On ne la voit reparaître que dans les moments pénibles où elle sent que de douces paroles sont nécessaires à son amant, abîmé sous le coup de revers et de déceptions épouvantables!
On la voit aussi venir à l’île d’Elbe apporter quelques consolations à l’exilé, déchu des grandeurs, sans prestige et sans fortune! Cette figure de femme constante, désintéressée, sensible au malheur, plane comme celle d’un ange au-dessus des abandons, des lâchetés et des trahisons qu’on voit s’accumuler quand décline l’étoile de Napoléon.
XV
Le renvoi brutal de la meilleure des épouses, dans le seul but de satisfaire le vain orgueil de s’allier à une fille de sang royal, l’abandon cruel de cette femme après le divorce, le tableau élégiaque d’une impératrice éplorée, solitaire, aux portes de Paris, témoin forcé du bonheur de celle qui a pris sa place, tels sont les thèmes développés sur le mode mineur, par les adversaires de Napoléon, afin de transformer son divorce en un acte d’intérêt personnel et de persécution gratuite.
La nécessité de faire de Joséphine une martyre s’imposait par le besoin de peindre Napoléon sous les traits d’un égoïste impitoyable.
L’étude des documents nous a amené à une conclusion moins poétique sans doute, mais plus conforme à la vérité.
Étant donnée la stérilité de Joséphine, l’acte du divorce, comme presque tous les actes de la carrière de Napoléon, est la suite directe, inévitable, des événements qui présidèrent au rétablissement du pouvoir personnel en France. Après le 18 brumaire, après le Consulat à vie, après l’institution de l’Empire et de l’hérédité, vient se placer l’acte du divorce.
Ces cinq phases de la vie de Napoléon sont les résultantes essentielles de l’état des esprits en France qui, du haut en bas de l’échelle sociale, étaient tourmentés par des inquiétudes de diverses natures, il est vrai, mais convergeant toutes à un but unique: le maintien de la chose établie.
D’une part, la majorité du peuple français était possédée de la crainte de se trouver, après le règne de Napoléon, devant l’inconnu qui pouvait ramener les horreurs de la Révolution et de l’invasion étrangère. Enfin, mal renseignée, la masse était persuadée qu’au cas où la résolution à intervenir serait la rentrée des Bourbons, il s’ensuivrait la réclamation des arrérages des droits féodaux, impayés depuis la chute de la royauté.
D’autre part, il s’était formé, sous la Révolution, une légion de spéculateurs sur les _biens nationaux_, qui avaient de grosses fortunes à consolider d’abord, à mettre ensuite à l’abri des excès révolutionnaires, aussi bien que des revendications royalistes. Cela est tellement vrai que la formule du serment prononcé par Napoléon, le jour de la proclamation de l’Empire, contient ces mots: «Je jure de maintenir l’irrévocabilité des biens nationaux.»
Les intérêts que nous avons énumérés, différents à la surface, étaient les mêmes au fond. Ils se rassurèrent une première fois par la nomination de Bonaparte au consulat à vie. Puis on réfléchit que, pour être un grand homme, le Premier Consul n’était pas immortel; on établit alors l’hérédité impériale. Enfin, comme les gens pressés par la peur ne savent quel maximum de précautions prendre, on se mit à réfléchir encore qu’à défaut d’héritier direct, la succession de l’Empereur pourrait être disputée par de nombreux compétiteurs. A tout prix, il fallait éviter une interruption dans l’exercice du pouvoir suprême, et cette dernière appréhension ne pouvait être calmée que si Napoléon avait des enfants.
«Terreur de l’anarchie, terreur de l’invasion», dit Azaïs; nous ajouterons terreur des intérêts matériels acquis depuis l’abolition de l’ancien régime, «ces sentiments si cruels impriment à toutes les âmes un seul besoin: le maintien des institutions napoléoniennes».
Ce serait être trop exigeant envers la nature humaine que de demander à un homme de rester insensible à l’offre qu’on lui fait de consolider sa puissance, d’exhausser sa grandeur, de fonder une dynastie. Certes, Napoléon ne devait pas être indifférent à ces perspectives. Qui l’eût été à sa place? Cependant, il résista plusieurs années à la pression que l’on exerça sur lui pour défaire un mariage stérile. Il est même permis de supposer que plus l’Empereur vieillissait, plus cette pression devenait vive.
Le divorce entre Napoléon et Joséphine fut prononcé le 15 décembre 1809.
La première idée d’une séparation s’est présentée à l’esprit de Bonaparte en 1799, à son retour d’Égypte, en face des écarts de conduite de sa femme. Nous avons raconté cet incident en son temps. Si Napoléon pardonna, il n’oublia jamais. Dès l’an 1800, dit Miot de Mélito, «... On commença déjà à parler du divorce et à le marier à diverses princesses...» Enfin, Lucien Bonaparte, dans ses Mémoires, mentionne tout au long les ouvertures qu’il fit, à la même époque, et l’acquiescement qu’il rencontra à la cour d’Espagne au sujet d’un mariage éventuel entre Napoléon et l’infante Isabelle.
De tous les côtés, Napoléon était sollicité dans le même sens; son frère Joseph, «voulant le déterminer à adopter le principe d’hérédité, l’avait pressé de répudier sa femme et de se remarier; et, en faveur de cette thèse, il avait repris les divers arguments qui avaient déjà été développés»... Cet entretien se passait en 1804. Joséphine cherchait partout des points d’appui pour sa situation chancelante, elle s’évertuait à rallier les intérêts des autres aux siens propres. D’après Rœderer, elle disait à Joseph Bonaparte: «S’il établit l’hérédité, il fera divorce avec moi pour avoir des enfants: ces enfants vous écartent du pouvoir.»
Dans sa lutte contre son entourage, en 1804, c’est chez Napoléon qu’on retrouve le cri humain, la voix du cœur, quand il dit: «C’est par justice que je n’ai pas voulu divorcer. Mon intérêt, l’intérêt du système voulait peut-être que je me remariasse. Mais j’ai dit: Comment renvoyer cette bonne femme à cause que je deviens grand... Non, cela passe ma force. J’ai un cœur d’homme, je n’ai pas été enfanté par une tigresse... je ne veux pas la rendre malheureuse...»
Il n’a pas fallu moins de cinq ans pour accoutumer Napoléon à l’idée qu’il devait sacrifier ses sentiments personnels à l’intérêt de tous. En réponse aux sollicitations incessantes dont on l’accablait, il allait jusqu’à faire valoir que «César et Frédéric n’ont point eu d’enfants». Rien n’y faisait, les partisans du divorce continuaient leur œuvre; le prince de Metternich mandait à la cour de Vienne, en 1807: «L’affaire du mariage semble malheureusement tous les jours prendre plus de consistance. Le bruit en est si général, l’Impératrice elle-même s’explique si hautement sur son divorce, qu’il serait difficile de ne pas croire à ce dernier...»
Depuis longtemps la stérilité de Joséphine était avérée; c’est Bourrienne qui a dit: «J’ai, à la vérité, été témoin des efforts de la médecine pour rendre à Joséphine les signes d’une fécondité qui avaient cessé de se manifester.» L’Empereur, de son côté, ne savait pas alors quelle était sa part dans l’infécondité de son premier mariage, et cette incertitude redoublait ses hésitations à répudier une femme près de qui le retenaient, à défaut d’amour, la force de l’habitude et une amitié incontestable.
On a vu par ses lettres de 1806, que Joséphine, fort anxieuse, semblait redouter pour elle-même le séjour de son mari en Pologne. Ce pressentiment se réalisa trois ans plus tard. En effet, en 1809, après la bataille de Wagram qui marqua l’apogée du règne impérial, Napoléon passa trois mois environ à Schœnbrunn. Là, il fut rejoint par Mme Walewska, qui ne tarda pas à devenir enceinte. Dès ce moment, la résolution de Napoléon semble définitivement fixée en ce qui concerne son devoir d’affermir les institutions qui régissent la France. Capable d’avoir des enfants, il croit que sa destinée lui commande d’assurer l’avenir de son pays. Et, bien que le sacrifice, on le verra, ne soit pas moins pénible pour lui que pour Joséphine, désormais le divorce est chose décidée.
XVI
D’abord, Napoléon voulut charger le comte Lavalette, mari de la nièce de Joséphine, d’annoncer la triste nouvelle à l’Impératrice. «Je ne suis pas assez vieux, disait l’Empereur, pour ne pas espérer d’avoir des enfants, et cependant je ne peux en espérer d’elle; le repos de la France exige que je me choisisse une nouvelle compagne... Vous êtes le mari de sa nièce; elle vous honore de son estime. Voulez-vous la préparer à sa nouvelle destinée?» Lavalette ayant décliné cette mission, ce fut à Fontainebleau, où il était revenu le 26 octobre 1809, que l’Empereur fit comprendre peu à peu à Joséphine les nécessités impérieuses auxquelles il obéissait, et qu’il obtint son consentement à leur séparation. «Ce fut par les moyens les plus doux, dit Constant, et avec les plus grands ménagements qu’il tâcha d’amener l’Impératrice à ce sacrifice douloureux.»
Que l’Impératrice ait compris dans toute leur rigueur les raisons qui exigeaient sa retraite, ce n’est absolument pas douteux. En effet, à supposer qu’elle ne voulût pas divorcer, qui donc pouvait l’y contraindre, sans avoir recours à une procédure dont il n’existe aucune trace? Mais, en outre, si l’on admettait que l’Impératrice fut violentée, il faudrait encore admettre que, vaincue, elle aurait voulu s’éloigner de l’homme qui l’avait répudiée brutalement. Ne se serait-elle pas au moins empressée de fuir à tout jamais les lieux témoins de son humiliation?
Veut-on même que sa nature douce l’eût portée à éviter tout scandale? N’avait-elle pas à l’étranger une résidence tout indiquée, toute naturelle, à Milan, près de son fils Eugène qu’elle adorait? Rien, en effet, ne la retenait à Paris: Hortense était en Hollande, Eugène en Italie.
Il y eut entre les deux époux, on peut l’affirmer, une entente pénible, mais finalement amiable, sur la base d’un établissement somptueux de l’Impératrice et de la conservation de la tendresse affectueuse de Napoléon. Sous ces conditions, elle accepta le sacrifice et rendit à l’Empereur sa liberté. Et qui pourra nier qu’elle le fît de son plein gré, dans le but de procurer un héritier au trône, quand on la verra, elle, oui, elle, Joséphine, s’occuper de remarier Napoléon?
Un mois à peine après le divorce, Joséphine, secondée par sa fille, faisait à Mme de Metternich des ouvertures en vue d’un mariage possible entre Napoléon et l’archiduchesse d’Autriche, et ce fut avec l’ex-impératrice que se continuèrent les négociations. La preuve de ce que nous avançons est officielle et irréfutable; elle est dans les instructions envoyées de Vienne par le prince de Metternich à l’ambassadeur d’Autriche à Paris. Nous y lisons ceci: «... L’ouverture la plus prononcée ayant été faite par l’impératrice Joséphine et la reine de Hollande à Mme de Metternich, Sa Majesté Impériale (l’empereur d’Autriche) n’en croit pas moins devoir suivre cette voie nullement officielle, et par conséquent moins compromettante, pour faire parvenir sans fard ses véritables intentions à la connaissance de l’empereur Napoléon.»
On voudra bien nous concéder que nul n’était en situation d’obliger une femme à faire des démarches de cette nature. Si Joséphine, qui aurait dû être la dernière à donner son concours à ces combinaisons, s’y prêtait personnellement, c’était donc parce qu’elle avait compris que «Napoléon divorçait pour procéder immédiatement à une nouvelle union qui lui permît d’espérer un héritier», ainsi que le dit Caulaincourt, s’occupant lui-même de marier Napoléon à une princesse russe.
Dès le retour de la Cour à Paris, le 14 novembre, le grand événement qui se prépare fait les frais de toutes les conversations aux Tuileries. «Le divorce de l’Empereur, dit Girardin, est une chose regardée comme certaine depuis plusieurs jours; il a été résolu à Schœnbrunn. Tout le monde en parle. L’Impératrice elle-même en a parlé à sa marchande de fleurs, à ses médecins, à plusieurs autres.» La nation était indifférente: «La France, dit Mollien, ne voyait dans le divorce qu’un arrangement de palais.»
Il n’en est pas moins vrai que le jour où Joséphine apprit la date exacte fixée pour la consommation de l’acte solennel, elle fut en proie à une douleur extrême qui se traduisit par une crise de nerfs. Quoiqu’elle fût familiarisée, depuis près de onze ans, avec l’idée de sa répudiation, une scène émouvante, qui nous a été rapportée par un témoin oculaire, se passa le 30 novembre, quand Napoléon annonça à l’Impératrice que les actes seraient signés le 15 décembre suivant.
C’était après dîner, raconte M. de Bausset: «Le café fut présenté, et Napoléon prit lui-même sa tasse que tenait le page de service, en faisant signe qu’il voulait être seul... Tout à coup j’entends partir du salon de l’Empereur des cris violents poussés par l’impératrice Joséphine... L’huissier de la chambre, pensant qu’elle se trouvait mal, fut au moment d’ouvrir la porte; je l’en empêchai, en lui observant que l’Empereur appellerait du secours, s’il le jugeait convenable. J’étais debout près de la porte, lorsque Napoléon l’ouvrit lui-même et, m’apercevant, me dit vivement:--Entrez, Bausset, et fermez la porte.--J’entre dans le salon, et j’aperçois l’Impératrice étendue sur le tapis, poussant des cris et des plaintes déchirantes.--Non, je n’y survivrai point, disait l’infortunée. Napoléon me dit:--Etes-vous assez fort pour enlever Joséphine et la porter chez elle par l’escalier intérieur qui communique à son appartement, afin de lui faire donner les soins et les secours que son état exige?--Avec l’aide de Napoléon, je l’enlevai dans mes bras, et lui-même, prenant un flambeau sur la table, m’éclaira et ouvrit la porte du salon. Parvenu à la première marche de l’escalier, j’observai à Napoléon qu’il était trop étroit pour qu’il me fût possible de descendre sans danger de tomber... Ayant appelé le garçon du portefeuille... il lui remit le flambeau... et Napoléon prit lui-même les deux jambes de Joséphine pour m’aider à descendre avec plus de ménagement... Lorsqu’elle sentit les efforts que je faisais pour m’empêcher de tomber, l’Impératrice me dit tout bas:--Vous me serrez trop fort.--Je vis alors que je n’avais rien à craindre pour sa santé, et qu’elle n’avait pas perdu connaissance un seul instant... L’agitation, l’inquiétude de l’Empereur étaient extrêmes... Les mots s’échappaient avec peine et sans suite, sa voix était émue, oppressée, et des larmes mouillaient ses yeux... Toute cette scène ne dura pas plus de sept à huit minutes. Napoléon envoya de suite chercher Corvisart, la reine Hortense, Cambacérès, Fouché, et avant de remonter dans son appartement, il alla s’assurer par lui-même de l’état de Joséphine, qu’il trouva plus calme et résignée...»
L’apaisement ne tarda pas à se faire dans l’esprit de l’Impératrice, qui, le 12 décembre, présida son cercle aux Tuileries. Trois jours après, le matin du jour fatal, nous voyons Joséphine tenir les yeux, pendant qu’on la coiffe, sur un papier qui n’était autre «que le discours écrit qu’elle devait prononcer devant l’Empereur et qu’on lui avait donné à apprendre par cœur».
Devant toute la famille impériale réunie, en présence des grands dignitaires de la couronne, le 15 décembre 1809, au soir, l’Empereur et l’Impératrice signèrent l’acte qui annulait leur mariage. «L’Empereur, dit Mollien, n’était pas moins ému qu’elle, et ses larmes étaient véritables.»
Eugène de Beauharnais prit lui-même la parole à la séance du Sénat où le divorce fut annoncé; nous extrayons de son discours le passage suivant: «Il importe au bonheur de la France que le fondateur de cette quatrième dynastie vieillisse environné d’une descendance directe qui soit notre garantie à tous... Les larmes qu’a coûté cette résolution à l’Empereur suffisent à la gloire de ma mère.»