Part 12
XVII
Napoléon, après le divorce, témoigna à Joséphine une tendresse infinie qu’il lui conserva toujours. Dans cette attitude de l’Empereur, on chercherait vainement autre chose que l’expansion naturelle de son cœur, car son intérêt, à la veille d’un nouveau mariage, lui commandait surtout de paraître entièrement délié de toutes relations avec sa première femme.
Rien ne le montre dans la posture d’un homme heureux d’avoir rompu une union qui lui pesait. Tout, au contraire, indique chez lui une profonde commisération pour le chagrin de la femme qu’il vient de quitter. «Le soir même du divorce, dit Mollien, comme s’il n’avait pu soutenir la solitude du palais des Tuileries, Napoléon partit pour Trianon presque sans suite. Il y passa trois jours, ne voyant personne, pas même ses ministres, et, dans tout son règne, ces trois jours sont peut-être les seuls pendant lesquels les sentiments aient eu plus d’empire sur lui que les affaires. Tout fut suspendu, correspondance, audiences, conseils même. Il pourvut seulement par quelques dispositions au nouvel établissement de celle dont il se séparait, et encore ne me les fit-il connaître que par un de ses officiers.» «Le soir même de son arrivée à Trianon, dit Meneval, l’Empereur écrivit une lettre à l’Impératrice pour la consoler dans sa solitude à Malmaison.»
Entre le 15 et le 19 décembre, c’est-à-dire deux ou trois jours au plus après leur séparation, Napoléon va voir Joséphine à Malmaison. A peine rentré à Trianon, l’Empereur lui écrivit: «Mon amie, je t’ai trouvée aujourd’hui plus faible que tu ne devais être. Tu as montré du courage, il faut que tu en trouves pour te soutenir; il faut ne pas te laisser aller à une funeste mélancolie, il faut te trouver contente, et surtout soigner ta santé qui m’est si précieuse. Si tu m’es attachée et si tu m’aimes, tu dois te comporter avec force et te placer heureuse. Tu ne peux pas mettre en doute ma constante et tendre amitié, et tu connaîtrais bien mal les sentiments que je te porte si tu supposais que je puis être heureux si tu n’es pas heureuse, et content si tu ne te tranquillises. Adieu, mon amie, dors bien; songe que je le veux.»
Pendant cette retraite à Trianon, qui dura dix jours, l’Empereur envoya cinq lettres, toutes dans le même ton amical, avec les mêmes assurances d’affection.
Ajoutons que, le 25 décembre, Joséphine était allée avec Hortense dîner à Trianon sur une invitation de l’Empereur. Pendant cette visite, l’Impératrice avait, dit Mlle Arvillon, «un air de bonheur et d’aisance qui aurait pu faire croire que Leurs Majestés ne s’étaient jamais quittées»... Ne dirait-on pas, à les voir joyeux à Trianon, deux amants échappés à la curiosité des indiscrets, plutôt que des époux au lendemain d’une rupture définitive?
N’allez pas croire que Napoléon se proposait simplement d’adoucir par de bons procédés les chagrins plus aigus des premiers moments. Il ne cessa de veiller avec des soins empressés sur la femme qu’il s’était cru forcé de délaisser pour assurer le bonheur de ses peuples.
En vertu d’un sénatus-consulte, Joséphine conserva le titre et le rang d’Impératrice-Reine couronnée, elle jouit d’une rente annuelle de deux millions de francs, déclarée obligatoire pour les successeurs de l’Empereur. Cette pension fut portée plus tard à trois millions.
Rentré à Paris, Napoléon écrit à Joséphine: «... J’ai été fort ennuyé de revoir les Tuileries; ce grand palais m’a paru vide, et je m’y suis trouvé isolé.» Quelques jours plus tard, il lui annonce qu’il a exaucé quelques-unes de ses demandes: «J’ai été bien content de t’avoir vue hier; je sens combien ta société a de charmes pour moi. J’ai travaillé aujourd’hui avec Estève. J’ai accordé 100 000 francs pour 1810 pour l’extraordinaire de Malmaison. Tu peux donc faire planter tout ce que tu voudras; tu distribueras cette somme comme tu l’entendras. J’ai chargé Estève de remettre 200 000 francs aussitôt que le contrat de la maison Julien sera fait. J’ai ordonné que l’on paierait ta parure de rubis, laquelle sera évaluée par l’intendance, car je ne veux pas de voleries de bijoutiers. Ainsi, voilà 400 000 francs que cela me coûte.
«J’ai ordonné que l’on tînt le million que la liste civile te doit, pour 1810, à la disposition de ton homme d’affaires pour payer tes dettes. Tu dois trouver dans l’armoire de Malmaison 5 à 600 000 francs; tu peux les prendre pour faire ton argenterie et ton linge. J’ai ordonné qu’on te fît un très beau service de porcelaine: l’on prendra tes ordres pour qu’il soit très beau.»
Le mari le plus amoureux aurait-il plus d’attentions délicates pour sa femme?
Aux courtisans inquiets, se demandant s’ils doivent aller ou non à Malmaison, et qui se sont d’abord abstenus, Napoléon témoigne qu’il sera heureux de leurs visites à Joséphine.
A toutes les époques, même après son mariage avec Marie-Louise, nous allons trouver dans les lettres de Napoléon à Joséphine les marques les plus touchantes de son inaltérable tendresse. Prenons au hasard quelques exemples: «... Ce lieu (Malmaison) est cependant tout plein de nos sentiments qui ne peuvent et ne doivent jamais changer, du moins de mon côté. J’ai bien envie de te voir, mais il faut que je sois sûr que tu es forte et non faible; je le suis aussi un peu, et cela me fait un mal affreux... Je te verrai avec plaisir à l’Élysée, et fort heureux de te voir plus souvent; car tu sais combien je t’aime.»
Toutes les lettres se ressemblent par l’uniformité affectueuse des sentiments qui y sont exprimés. Un mois après l’arrivée de Marie-Louise en France, Napoléon réitère pour la centième fois à Joséphine l’assurance de son attachement: «Ne doute jamais de mes sentiments pour toi: ils dureront autant que moi; tu serais fort injuste si tu en doutais...» Joséphine s’intéressait à tout ce qui se passait dans le nouveau ménage impérial, au besoin elle questionnait Napoléon, qui lui répondait en septembre 1810: «L’Impératrice est effectivement grosse de quatre mois, elle se porte fort bien et m’est fort attachée...» A l’accouchement de Marie-Louise, l’impératrice Joséphine, dit Meneval, ne fut pas oubliée; l’Empereur lui envoya un page à Navarre, où elle était en villégiature. Les félicitations de Joséphine furent très agréables à Napoléon, qui s’empressa d’envoyer à l’ex-impératrice quelques détails sur le nouveau-né:
«Mon amie, j’ai reçu ta lettre; je te remercie. Mon fils est gros et très bien portant. J’espère qu’il viendra à bien. Il a ma poitrine, ma bouche et mes yeux. J’espère qu’il remplira sa destinée.» Ce portrait enthousiaste est celui du roi de Rome, âgé de deux jours!... Plus tard, l’enfant fut conduit plusieurs fois à Joséphine, qui demandait à le voir.
En 1812, se renouvelleront encore les mêmes protestations de constante amitié. Au point de vue moral, rien n’a changé entre Napoléon et Joséphine, pas même les causes de leurs éternelles contestations. Écoutez les remontrances paternelles de l’Empereur en 1813: «Mets de l’ordre dans tes affaires; ne dépense que 1 500 000 francs et mets de côté tous les ans autant; cela te fera une réserve de quinze millions, en dix ans, pour tes petits-enfants.»
Cette question était la plus irritante pour Napoléon, qui chargea Mollien de porter ses reproches à Joséphine. Le ministre, à son retour de Malmaison, rendit compte de la désolation causée à Joséphine par le mécontentement de l’Empereur; celui-ci interrompit Mollien en s’écriant: «Mais il ne fallait pas la faire pleurer!»
La dernière phrase, qui clôt toute la correspondance connue entre l’Empereur et Joséphine, résume mieux que nous ne saurions le faire le fond du caractère de Napoléon, qui ne cessait d’employer le ton bourgeois bon enfant quand il écrivait:
«... Annonce-moi que tu es bien portante: on dit que tu engraisses comme une bonne fermière de Normandie.»
Le lecteur a pu juger ce que fut Napoléon pour sa première femme: nous l’avons vu tour à tour amoureux jusqu’à la frénésie, puis refroidi par la légèreté et l’inconstance, courroucé quand sa dignité d’homme est menacée, généreux jusqu’à la faiblesse devant les larmes des enfants mêlées au repentir de leur mère, se contentant ensuite d’un intérieur qu’il s’efforce de rendre exemplaire; nous l’avons vu également infidèle, mais toujours dans les limites de la décence et du respect public, soucieux avant tout de ne pas humilier sa femme. Nous l’avons vu enfin, cédant à la longue aux sollicitations incessantes de son entourage, subordonner ses goûts personnels à l’espoir de donner à son pays un gage de sécurité. Sous ces aspects multiples, son caractère est demeuré strictement, dans ses qualités comme dans ses défauts, ce qu’il aurait été si, trompant sa destinée, il avait vécu en Corse et y avait dirigé son ménage, au sein d’une médiocre fortune, telle que semblait la lui réserver sa naissance.
XVIII
Le second mariage de Napoléon n’ayant pour objet que de fonder une dynastie, il était important, au premier chef, que cette dynastie fût, autant que possible, égale à celles qui régnaient alors en Europe. A cet effet, le Conseil des ministres fut consulté sur le choix qu’il convenait de faire entre les princesses de Russie, d’Autriche et de Saxe. La majorité du Conseil émit l’opinion qu’il fallait porter ses vues d’abord sur la Russie.
Suivant cette décision, l’Empereur écrit à Caulaincourt, alors ambassadeur à Saint-Pétersbourg: «... Dans cette négociation, Caulaincourt, vous devez employer toute la prudence, toute la dextérité dont vous êtes susceptible. Réfléchissez profondément; ne hasardez pas un mot, pas un geste légèrement. Je ne dois pas être offert, non plus que refusé. Conservez haute ma dignité, qui est celle de la France.»
La Cour de Russie, tout en reconnaissant le grand honneur qui lui était fait, ajournait son adhésion. La vérité est que, si le Tsar était parfaitement consentant à cette union pour sa sœur, l’Impératrice mère hésitait à marier sa fille avec l’empereur des Français.
Plus humilié, sans doute, que fatigué de ce peu d’empressement, Napoléon jeta les yeux sur la cour d’Autriche, et, en homme pratique, sachant qu’une affaire bien faite est celle dont on s’occupe soi-même, il entama, rapporte Metternich, les négociations avec Mme de Metternich, un soir de bal masqué chez l’archichancelier Cambacérès. «Croyez-vous, dit-il sans préambule à l’ambassadrice, que l’archiduchesse Marie-Louise accepterait ma main et que l’Empereur, son père, donnerait son consentement?» Surprise, Mme de Metternich balbutia qu’il lui était impossible de répondre à cette question. «Écrivez à votre mari, et demandez-lui ce qu’il en pense.» Et Napoléon laissa son interlocutrice ahurie.
Immédiatement après commencèrent les ouvertures officielles; on a vu plus haut la part effective que prit l’impératrice Joséphine à ces pourparlers. La cour d’Autriche, redoutant par-dessus tout les conséquences politiques d’une alliance franco-russe, n’hésita pas à donner son consentement.
Toutes choses convenues, il fut arrêté que le maréchal Berthier se rendrait à Vienne à l’effet d’épouser par procuration la jeune archiduchesse. Berthier arriva à Vienne le 4 mars 1810, porteur d’une corbeille pour laquelle la munificence de l’Empereur n’avait rien épargné; on y remarquait entre autres merveilles, d’après le baron Peyrusse, un collier composé de trente-deux chatons dont la valeur n’était pas inférieure à neuf cent mille francs, des boucles d’oreilles ayant coûté quatre cent mille francs, et le portrait de Napoléon enrichi d’un cercle de seize solitaires estimés à six cent mille francs. Napoléon, on le voit, se laissait aller à quelque prodigalité en faveur d’une fiancée dont la dot relativement modique ne s’élevait qu’à la somme de cinq cent mille francs.
Le mariage fut célébré à Vienne avec la plus grande pompe le 11 mars 1810. Le 14, Marie-Louise, sous la conduite du prince de Neufchâtel, quitta la cour d’Autriche accompagnée de douze dames du palais qui devaient la suivre jusqu’à Braunau, où l’attendaient la reine de Naples, sœur de Napoléon, et toute la maison de la nouvelle impératrice. Le 16 mars, à Braunau, le service autrichien fut remplacé auprès de Marie-Louise par le service français.
Une fois le mariage consommé à Vienne, l’homme de tête, qui primait chez Napoléon l’homme de cœur, éprouva une immense satisfaction, non exempte d’un vif sentiment d’orgueil en se voyant uni, lui, d’extraction si ordinaire, à la fille d’une des plus anciennes maisons souveraines du monde. Mais en même temps l’homme de cœur, qui n’était jamais loin, s’enflamma à l’idée que sur la route de Vienne à Paris voyageait une jeune fille de toute pureté, à peine âgée de vingt ans, jolie, fraîche et blonde, qu’il allait initier aux premiers mystères de l’hymen. Il ressentit alors les effluves capiteux d’une première passion.
L’état d’esprit de Napoléon est parfaitement décrit dans les lettres adressées au roi de Wurtemberg par sa fille, la reine Catherine, qui était auprès de l’Empereur à cette époque: «Vous ne croirez jamais, mon cher père, dit-elle, combien il est amoureux de sa femme future; il en a la tête montée à un point que je n’aurais jamais imaginé, et que je ne puis assez vous exprimer...»
Dans une autre lettre, elle s’exprime ainsi: «... Pour vous prouver à quel point l’Empereur est occupé de sa femme future, je vous dirai qu’il a fait venir tailleur et cordonnier pour se faire habiller avec tout le soin possible, et qu’il apprend à valser; ce sont des choses que ni vous ni moi n’aurions imaginées...»
XIX
Si la politique avait donné à Napoléon une nouvelle épouse, il se flattait, lui, de faire la conquête de sa jeune femme. Dans cette intention, il se mit en frais d’inventions romanesques pour plaire à Marie-Louise dès la première rencontre.
Aux yeux des observateurs rigoureux de l’étiquette des cours, ce n’était pas une mince affaire que de régler la première entrevue des deux nouveaux époux. On compulsa tous les ouvrages techniques traitant de la matière, on rechercha les précédents, on réveilla de leur profond sommeil les ordonnances poudreuses qui dormaient dans les archives, puis le prince de Schwarzenberg discuta avec Napoléon, pied à pied, toutes ces questions de formes. Finalement on marqua la place des dignitaires et des troupes; on stipula qu’entre deux tentes servant de débarcadère, l’une pour l’Empereur, l’autre pour l’Impératrice, serait dressée une troisième tente, et que là aurait lieu la rencontre des nouveaux époux. Sur un carreau, spécialement désigné, Marie-Louise s’arrêterait, s’inclinerait, et Napoléon, après l’avoir relevée, l’embrasserait. Leurs Majestés monteraient ensuite avec les princesses dans un carrosse à six places.
Il est à supposer qu’en élaborant minutieusement avec l’ambassadeur d’Autriche, cette mise en scène du premier baiser, l’Empereur se proposait d’en suivre religieusement le plan. En tête-à-tête avec le diplomate, il n’y avait alors que le souverain respectueux de la dignité des cours; mais ni son collaborateur ni lui-même ne tenaient compte du simple mortel qui, chez Napoléon, l’emportait toujours dans les questions de sentiment.
Dès que l’Empereur apprit que l’Impératrice était partie de Vitry pour Soissons, le simple mortel, dans son ardeur amoureuse, sans souci de la dignité impériale ni des formalités du protocole, «monta aussitôt dans une calèche avec le roi de Naples, et partit incognito et sans suite. L’Empereur avait déjà fait quinze lieues lorsqu’il rencontra, à Courcelles, le cortège de l’Impératrice. Il s’approcha de la voiture de Sa Majesté sans être reconnu; mais l’écuyer, qui n’était pas prévenu de ses intentions, ouvrit la portière et baissa le marchepied en criant: L’Empereur!
Napoléon se jeta au cou de Marie-Louise, qui n’était nullement préparée à cette brusque et galante entrevue, et il ordonna sur-le-champ d’aller en toute hâte vers Compiègne, où il arriva à dix heures du soir.
Au galop des chevaux, on défila devant les tentes solennellement érigées et devant les ordonnateurs de l’étiquette des cours qui, ébahis, leurs parchemins entre les doigts, regardaient passer la violation des royales convenances.
On pense bien que l’on avait réglé aussi le point délicat des rapports de l’Empereur et de l’Impératrice, du 28 mars, jour de l’arrivée à Compiègne, jusqu’au 1er avril, date où devait avoir lieu la consécration du mariage civil. Il avait été expressément stipulé que l’Empereur coucherait à l’hôtel de la Chancellerie, et non dans le palais, durant le séjour à Compiègne.
Donc, le 28 mars, à dix heures du soir, après la rencontre de Courcelles, le cortège impérial fit son entrée au palais de Compiègne.
Un souper avait été préparé pour Leurs Majestés et toute la cour dans la galerie de François Ier. Sous le patronage de ce roi galant, on vit Napoléon adresser à sa jeune épouse, fraîche comme une rose, des paroles soulignées par des regards suppliants. Marie-Louise, rougissante, restait muette d’étonnement. Pour vaincre les scrupules de celle qui n’était sa femme que par procuration, l’Empereur fit appel à l’autorité du cardinal Fesch, à qui il dit en présence de l’Impératrice: «N’est-ce pas vrai que nous sommes bien mariés?--Oui, Sire, d’après les lois civiles», répondit le cardinal, sans se douter des conséquences que l’on voulait tirer de sa réponse...»
Le déjeuner que Napoléon fit servir le lendemain matin dans la chambre de Marie-Louise, par ses femmes, nous dispense d’expliquer comment fut éludée la dernière partie du protocole, et pourquoi les appartements de l’hôtel de la Chancellerie n’abritèrent pas leur auguste locataire...
Par l’excès de cet empressement, le plus puissant monarque de l’Europe nous a montré une fois de plus que le tempérament chez lui ne s’est guère modifié depuis 1796: l’impatience amoureuse de l’Empereur près de Marie-Louise équivaut à l’ardeur fébrile du général Bonaparte pour Joséphine.
Après avoir fait la part de la raison qui consistait à conclure un mariage essentiellement politique et dynastique, Napoléon pensa que Marie-Louise, sacrifiée pour ainsi dire, avait bien le droit de trouver au seuil du mariage un peu de la ferveur passionnelle plus ou moins rêvée par toutes les jeunes filles.
Voulant se faire aimer, Napoléon ne sut quels procédés chaleureux mettre en œuvre, et, comme presque toujours en pareil cas, ce fut lui qui, le premier, devint amoureux.
L’Empereur, ravi dans tout son être par une alliance si flatteuse, excité dans tous ses sens par la vue d’une jeune fille douce et tendre qui lui appartenait, éprouva un renouveau bien naturel.
Sera-ce un accident passager? Une fois cette exubérance éteinte, le souverain va-t-il se reprendre et se tenir dans les rapports réservés qui sont la règle habituelle des mariages royaux? Nullement. En face de sa femme, il n’y a pour lui d’autre question que d’être un bon époux, que de fonder un foyer heureux et paisible.
Afin de réaliser ce dessein, il trouva chez Marie-Louise une nature plus malléable, plus docile que celle de Joséphine, et, malgré tout ce qu’on a dit pour pallier l’inexcusable trahison de la deuxième impératrice aux jours du désastre final, nous pouvons affirmer et nous allons prouver que Marie-Louise fut très heureuse pendant son union avec Napoléon.
Le premier témoignage que nous invoquerons ne pourra être mis en suspicion, c’est celui de Marie-Louise elle-même, pris dans la correspondance qu’elle adressait à ses amies les plus intimes, les comtesses de Colloredo et de Crenneville.
Un mois à peine après son arrivée à Compiègne, Marie-Louise écrit: «Le Ciel a exaucé vos vœux à l’occasion de mon mariage, puissiez-vous jouir bientôt d’un bonheur pareil à celui que j’éprouve...»
Par les dates et les extraits de ses lettres, on verra que l’opinion de l’Impératrice n’a pas varié tant qu’elle est restée près de l’Empereur:
«... J’ai demandé à l’Empereur la permission de signer votre contrat; il y a acquiescé tout de suite avec cette grâce, cette obligeance qui lui est si naturelle...» (10 mai 1810.)
«... Je ne puis former un meilleur souhait pour vous qu’en vous désirant un bonheur pareil au mien... Vous pouvez vous figurer que nous ne manquons pas d’amusements dans une aussi grande ville que Paris, mais les moments que je passe le plus agréablement sont ceux où je suis avec l’Empereur.» (1er janvier 1811.)
«J’espère que mon fils (le roi de Rome) fera un jour comme son père: le bonheur de tous ceux qui l’approcheront et le connaîtront...» (6 mai 1811.)
«... Le bonheur que je ressens d’être au milieu de ma famille est troublé par le chagrin de me trouver séparée de l’Empereur; je ne puis être heureuse qu’auprès de lui...» (11 juin 1812.)
«... L’absence de l’Empereur suffit pour troubler tout ce plaisir; je ne serai contente et tranquille que lorsque je le verrai. Que Dieu vous préserve jamais d’une telle séparation; elle est trop cruelle pour un cœur aimant, et, si elle dure longtemps, je n’y résisterai pas...» (28 juin 1812.)
«... Vous pouvez juger du chagrin que doit me causer l’absence de l’Empereur et qui ne finira qu’à son retour... Un jour passé sans avoir de lettre suffit pour me mettre au désespoir, et quand j’en reçois une, cela ne me soulage que pour peu d’heures...» (1er octobre 1812.)
«... Il y a un vœu que je voudrais voir surtout bientôt accompli, celui du retour de l’Empereur... mon fils ne peut parvenir à me faire oublier, fût-ce pour quelques instants, l’absence de son père...» (2 octobre 1806.)
«... Je pars pour Mayence où je vais voir l’Empereur. Je ne vous parle pas de ma joie, vous en jugerez facilement...» (23 juillet 1813.)
De ces lettres écrites dans l’abandon d’une amitié qui datait de l’enfance, ne résulte-t-il pas d’une manière irréfragable que Marie-Louise fut heureuse avec Napoléon? Il n’est pas indifférent à la question de voir Marie-Louise confirmer les bons procédés de l’Empereur, quand elle apprit sa mort. A cette époque, elle n’avait plus de contrainte d’aucune sorte à observer; elle avait, au contraire, intérêt à faire montre de sentiments hostiles qui, seuls, pouvaient atténuer l’indignité de sa conduite: elle vivait alors maritalement avec Adam Adalbert, comte de Neipperg, modeste général autrichien,--son amant depuis 1814 (!)--dont la seule distinction consistait en un bandeau noir qui couvrait le vide causé par l’absence de son œil gauche! Ajoutons qu’elle avait eu de cette liaison un fils, longtemps avant la mort de l’Empereur. Eh bien! lorsque cette grande nouvelle commença à circuler en Europe, Marie-Louise écrivait: «L’empereur Napoléon, loin de me maltraiter, comme le monde le croit, m’a toujours témoigné tous les égards...»
Nous ne nous arrêtons pas aux restrictions telles que «je n’ai jamais eu de sentiments vifs pour Napoléon», contenues dans la même lettre. D’où vient ce démenti qu’elle donne à toute sa correspondance, si ce n’est des ménagements qu’elle doit, en 1821, à Neipperg, jaloux probablement de son impérial prédécesseur?
Nous ne voulons laisser aucun doute sur les témoignages d’affection dont Napoléon ne cessa de combler sa deuxième épouse; amis et ennemis, dans leurs mémoires, l’attestent hautement.