Part 13
«A la cour et à la ville, dit Fouché, le mot d’ordre fut donné de complaire à la jeune impératrice qui, sans aucun partage, captivait Napoléon: c’était même de sa part une sorte d’enfantillage...» «L’impératrice Marie-Louise, sa jeune et insignifiante femme, affirme Caulaincourt, était l’objet de ses soins empressés. Le regard heureux de Napoléon la couvait de son amour; on voyait qu’il était fier de la montrer à tous et partout...» La générale Durand, première dame d’honneur de l’impératrice Marie-Louise, rapporte que: «Pendant les trois premiers mois qui suivirent son mariage, l’Empereur passa auprès de l’Impératrice les jours et les nuits: les affaires les plus urgentes pouvaient à peine l’en arracher quelques instants...» «L’Empereur, relate M. de Champagny, fut le meilleur mari du monde; il est impossible d’avoir plus de soin et des attentions plus délicates et plus généreuses...»
Napoléon, réputé si altier, si cassant à son ordinaire, ne recule devant aucun moyen pour savoir si sa femme est réellement heureuse. Les assurances qu’elle lui donne ne lui suffisent pas, il voudrait connaître toute sa pensée par un tiers qui jouisse de la confiance de l’Impératrice. C’est bien «de l’enfantillage» qui se voit dans ce que raconte le prince de Metternich. Le rencontrant chez Marie-Louise, Napoléon lui dit: «Je veux que l’Impératrice vous parle à cœur ouvert, et qu’elle vous confie ce qu’elle pense de sa position; vous êtes un ami, elle doit ainsi ne pas avoir de secrets pour vous.» Le lendemain, Napoléon chercha l’occasion de parler à l’ambassadeur: «Que vous a dit hier l’Impératrice?» lui demanda-t-il. Et sans lui laisser le temps de répondre, il ajouta vivement: «L’Impératrice vous aura dit, qu’elle est heureuse avec moi, qu’elle n’a pas une plainte à former. J’espère que vous le direz à votre empereur, et qu’il vous croira plus que d’autres...»
XX
Il faut renoncer à décrire l’immense joie de Napoléon quand, trois mois après le mariage, l’Impératrice éprouva les premiers symptômes d’une grossesse; ce bonheur fut à son comble lorsqu’elle accoucha d’un fils.
Quel songe merveilleux! Le boursier des écoles militaires, l’officier d’artillerie famélique fondait une dynastie appelée à gouverner le plus vaste empire de l’Europe, et son héritier se trouvait être le petit-fils d’un monarque de droit divin!
Ne pouvait-il se croire l’élu de Dieu, celui qui, après une carrière déjà miraculeuse, se voyait l’objet de cette suprême bénédiction?
Au moment de l’accouchement qui fut extraordinairement laborieux, la fortune sembla disputer à Napoléon cette félicité sans égale. Quand Dubois, le médecin accoucheur, vint annoncer qu’on ne pouvait sauver l’enfant qu’au prix de la vie de la mère, il y avait place, à cette heure pathétique, pour une alternative cruelle. Si l’Empereur eût été l’homme qu’on a dit, égoïste, sacrifiant tout à ses intérêts personnels, il aurait surtout demandé que l’on sauvât l’enfant. L’enfant n’était-il pas le but unique de son mariage avec Marie-Louise?
Napoléon n’hésita pas une seconde et s’écria: «Ne pensez qu’à la mère.»
Le cœur de l’époux a parlé en étouffant la voix du souverain. Qu’importent les rêves grandioses de postérité, les joies paternelles entrevues, l’immortalité de son œuvre! c’est sa femme avant tout qu’il veut garder, la femme simple et bonne que la politique lui a donnée, mais que son amour loyal et tutélaire veut conserver.
L’enfant se présentant par les pieds, on dut recourir au forceps pour lui dégager la tête. L’Empereur ne put supporter que pendant quelques instants les angoisses de cette horrible opération, qui dura vingt minutes. Il lâcha la main de l’Impératrice qu’il tenait dans les siennes, et se retira dans le cabinet de toilette, pâle comme un mort et paraissant hors de lui.
Enfin, à huit heures du matin, le 20 mars 1811, l’enfant naquit, et, dès que l’Empereur en fut instruit, il vola près de sa femme et la serra dans ses bras.
L’enfant resta pendant sept minutes sans donner signe de vie. Napoléon jeta les yeux sur lui, le crut mort, ne prononça pas un mot et ne s’occupa que de l’Impératrice. Enfin, l’enfant poussa un cri, et l’Empereur vint embrasser son fils.
La foule assemblée dans le jardin des Tuileries attendait avec anxiété la délivrance de l’Impératrice. Vingt et un coups de canon devaient annoncer la naissance d’une fille, et cent coups, celle d’un garçon.
Au vingt-deuxième coup, une joie délirante éclata dans le peuple: «Napoléon, placé derrière un rideau, à une des croisées de l’Impératrice jouissait du spectacle de l’ivresse générale et paraissait profondément attendri; de grosses larmes roulaient sur ses joues sans qu’il les sentît, c’est dans cet état qu’il vint embrasser de nouveau son fils.»
Napoléon, désormais, ne devait plus connaître les larmes de joie, car la fortune lui souriait pour la dernière fois. A partir de la naissance de son fils, s’amoncelle l’orage qui emportera l’Empereur jusqu’au delà des océans, seul, sans femme, sans enfant, sans pouvoir, sans liberté!
La naissance du roi de Rome donna lieu à des transports d’enthousiasme indicibles. La joie publique se manifesta spontanément dans toute l’Europe. Le Messie n’aurait pas été accueilli avec plus d’exaltation. Tous les poètes, célèbres ou inconnus, envoyèrent leurs odes, leurs stances, leurs cantates, leurs chansons. Il en arriva dans toutes les langues, en français, en allemand, en flamand, en italien, en grec, en latin, en anglais!
Depuis Casimir Delavigne, du Havre, élève de rhétorique au lycée Napoléon et à l’institution de M. Ruinet, jusqu’à Esménard, membre de l’Académie française, c’est à qui déploiera le plus de lyrisme.
Après l’émotion bien naturelle que lui causa cette allégresse universelle, Napoléon, au comble de ses ambitions, resta identique à lui-même d’humeur et de caractère. Nous allons le retrouver dans son ménage, aussi simple, aussi paisible que le plus vulgaire des époux. Avec cet enfant adoré, il sera le même papa gâteau, le même «oncle Bibiche» qu’était Bonaparte, Premier Consul, avec ses neveux, enfants d’Hortense.
Écoutez les témoins oculaires: «... L’entrée de son cabinet, dit Meneval, était interdite à tout le monde; il n’y laissait pas entrer la nourrice, et priait Marie-Louise de lui apporter son fils; mais l’Impératrice était si peu sûre d’elle-même, en le recevant des mains de sa nourrice, que l’Empereur, qui l’attendait à la porte de son cabinet, s’empressait d’aller au-devant d’elle, prenait son fils dans ses bras et l’emportait en le couvrant de baisers... S’il était à son bureau, prêt à signer une dépêche, dont chaque mot devait être pesé, son fils, placé sur ses genoux ou serré contre sa poitrine, ne le quittait pas... Quelquefois, faisant trêve aux grandes pensées qui occupaient son esprit, il se couchait par terre, à côté de ce fils chéri, jouant avec lui avec l’abandon d’un autre enfant, attentif à ce qui pouvait l’amuser ou lui épargner une contrariété... Sa patience et sa complaisance pour cet enfant étaient inépuisables...»
«L’Empereur aimait passionnément son fils, dit Constant, il le prenait dans ses bras toutes les fois qu’il le voyait, l’enlevait violemment de terre, puis l’y ramenait, puis l’enlevait encore, s’amusant beaucoup de sa joie. Il le taquinait, le portait devant une glace, et lui faisait souvent mille grimaces dont l’enfant riait jusqu’aux larmes. Lorsqu’il déjeunait, il le mettait sur ses genoux, trempait un doigt dans la sauce et lui en barbouillait le visage...»
En voyage ou dans ses campagnes, il est en correspondance directe avec Mme de Montesquiou, la gouvernante.
En route pour la guerre de Russie, l’Empereur lui écrit: «... J’espère que vous m’apprendrez bientôt que les quatre dernières dents sont faites. J’ai accordé pour la nourrice tout ce que vous m’avez demandé; vous pouvez lui en donner l’assurance.»
Rien, ni la somme de travail considérable qu’il s’imposait, ni les soucis du début d’une guerre formidable, ni la responsabilité du commandement d’une armée de trois cent mille hommes, ne détournait la pensée de l’Empereur du berceau de son cher enfant.
Ce fut avec une grande émotion qu’il reçut, à la veille de la bataille de la Moskowa, le portrait du petit roi de Rome, que lui envoyait l’Impératrice. Napoléon, à la porte de sa tente, acclamé par ses soldats, contempla ce portrait avec amour, puis soudain, trahissant les inquiétudes qui l’agitaient, il dit à son secrétaire: «Retirez-le, il voit de trop bonne heure un champ de bataille.»
XXI
Jusqu’à présent, nous n’avons pu juger Napoléon qu’aux époques où la fortune ne cessait de lui être favorable. L’heure des revers a sonné, ils vont être immenses, de nature à reléguer bien loin le souci des détails du ménage, et cependant, malgré l’effort colossal qu’il fait pour se défendre contre les épouvantables catastrophes qui fondent sur lui, Napoléon conservera pour sa femme et son enfant les mêmes attentions vigilantes, les mêmes délicatesses qu’aux jours de la prospérité.
En 1813, il écrit à Cambacérès: «... Les ministres ne doivent pas parler à l’Impératrice de choses qui pourraient l’inquiéter ou la peiner.» Après la bataille de Dresde, il adresse ces mots à Mme de Montesquiou: «... Je vois avec plaisir que mon fils grandit et continue à donner des espérances. Je ne puis que vous témoigner ma satisfaction pour tous les soins que vous en prenez.»
Pendant cette terrible campagne, désireux de voir sa femme, il l’avait fait venir à Mayence; il s’y rendit le 26 juillet: «Il me parlait, dit Caulaincourt, de ce rendez-vous donné à sa Louise avec un entraînement de jeune homme; alors il faisait trêve aux soucis, et sa physionomie radieuse n’offrait aucune trace des émotions douloureuses du commencement de notre entretien...»
Au moment où, après un espoir de paix, l’Empereur se voit forcé de lutter contre la coalition de l’Europe entière, il s’inquiète des plus petites choses relatives à sa femme: «J’ai été mécontent d’apprendre, écrit-il au grand chambellan, que la fête du 15 août avait été mal disposée et les mesures si mal prises que l’Impératrice avait été retenue par une mauvaise musique un temps infini... Enfin, il y avait un bien petit inconvénient à faire sortir un peu plus tôt l’Impératrice d’un spectacle où elle étouffait de chaleur...»
Pendant la campagne de France, où, par un effort surhumain, donnant tout son essor à un génie qui n’a pas été égalé, il défend pied à pied le sol de la patrie, et tient en respect avec trente mille hommes toutes les puissances de l’Europe, il écrit de Nogent: «... Tenez gaie l’Impératrice, elle se meurt de consomption.»
Le lendemain, il fait la recommandation qui, pour lui, prime tout: «Mais, dit-il, ne laissez jamais tomber l’Impératrice et le roi de Rome entre les mains de l’ennemi.» Et, envisageant toutes les éventualités qui peuvent se produire, il s’écrie: «Quant à mon opinion, je préférerais qu’on égorgeât mon fils plutôt que de le voir jamais élevé à Vienne, comme prince autrichien, et j’ai assez bonne opinion de l’Impératrice pour aussi être persuadé qu’elle est de cet avis, autant qu’une femme et une mère peuvent l’être.»
Si l’on parle à Napoléon, perdu sans rémission, de faire intercéder sa femme près de l’empereur d’Autriche, il se révolte, mais bien moins par sentiment d’orgueil que dans la crainte que cette attitude de Marie-Louise ne nuise au repos de son ménage; écoutez plutôt l’expression de son mécontentement: «J’ai vu avec peine que vous avez parlé des Bourbons à ma femme. Cela la gâterait et nous brouillerait...; évitez les discours qui la feraient penser que je consens à être protégé par elle ou par son père... D’ailleurs, tout cela ne peut que troubler son repos et gâter son excellent caractère...»
Ici, dans cette détresse extrême, comme aux plus beaux jours des succès, Napoléon place avant toutes choses sa dignité personnelle dans son foyer domestique.
Après avoir épuisé les merveilleuses ressources d’une science militaire qui chaque jour frappait ses ennemis de stupeur, écrasé sous des forces vingt fois supérieures aux siennes, l’Empereur trahi, abandonné par ses compagnons d’armes, dut se résigner à signer l’acte d’abdication de Fontainebleau.
La pensée de sa femme et de son enfant, un moment voilée dans son esprit par les tortures horribles que lui infligent ses ennemis et ses amis, vient l’aider à supporter les dernières humiliations; il accepte de se rendre à l’île d’Elbe, en disant à son confident: «A l’île d’Elbe, je puis encore être heureux avec ma femme et mon fils.»
Après ses adieux à la garde, qui sont restés légendaires, il écrit à l’Impératrice: «Ma bonne amie, je pars pour coucher à Briare. Je partirai demain matin pour ne plus m’arrêter qu’à Saint-Tropez... J’espère que ta santé te soutiendra et que tu pourras venir me rejoindre...
«Adieu, ma bonne Louise. Tu peux toujours compter sur le courage, le calme et l’amitié de ton époux.»
A l’île d’Elbe, étonné, inquiet du silence de Marie-Louise, loin de soupçonner sa femme d’une trahison, il la croit prisonnière. Tout est mis en œuvre par Napoléon afin d’avoir des nouvelles de sa femme. Le 20 août, il écrit au général Bertrand: «... Donnez les instructions suivantes au capitaine de la garde qui part sur le brick. Il saisira toutes les occasions pour écrire à Meneval et à Mme Brignole pour donner de mes nouvelles, dire que Madame Mère est ici et que j’attends l’Impératrice dans le courant de septembre.» Dix jours après, même mission est donnée au capitaine Hureau dont la femme est près de l’Impératrice.
Par contre, les quelques efforts faits par Marie-Louise pour correspondre avec son mari dans les premiers jours de leur séparation ne furent pas bien énergiques; ils n’allaient pas jusqu’à contrarier, si peu que ce fût, les idées de son père, l’empereur d’Autriche; il convient d’ajouter, afin de rendre son indifférence plus compréhensible, que dès le 17 juillet 1814 l’influence du comte Neipperg commençait à agir sur elle.
En octobre, Napoléon, ne sachant plus à qui s’adresser pour avoir des nouvelles, écrit au grand-duc de Toscane, oncle de l’Impératrice et le supplie de vouloir bien servir d’intermédiaire pour sa correspondance avec Marie-Louise.
Quel contraste navrant! Avoir connu les ivresses de la gloire et de la toute-puissance, avoir été pendant dix ans accablé par les démonstrations obséquieuses des rois et l’adulation des peuples, et venir mendier une preuve de sympathie d’un petit prince dans le simple but de ramener sa femme auprès de soi!
En décembre, l’Empereur, ne pouvant encore croire à son abandon, écrivait au comte Bertrand: «Voyez ce que coûterait la maison Lafargue, et ce qu’il faudrait y dépenser pour la mettre en état. Si l’Impératrice et le roi de Rome venaient ici, cette maison sera la seule convenable pour loger la princesse.»
Dans ce morne séjour de l’île d’Elbe, aux déchirements incessants de son âme vient s’ajouter l’anxiété de ne recevoir aucune marque d’affection de Marie-Louise, aucune nouvelle de son fils adoré.
Le seul témoignage de constance qui vint soulager son âme désolée lui fut donné par Mme Walewska. Cette noble femme désintéressée sentit, à distance, les battements douloureux du cœur de son ancien amant et lui apporta, le 1er septembre, les douces consolations de son amour. Elle resta trois jours à Marciana, puis Napoléon retomba dans sa triste solitude.
Quand Napoléon quitta l’île d’Elbe, il est permis de supposer qu’à son envie de ressaisir un trône, était intimement lié l’ardent espoir de recouvrer l’affection de sa femme et les caresses de son enfant. Dès son arrivée à Paris, il écrivait à l’empereur d’Autriche: «... Je connais trop les principes de Votre Majesté, je sais trop quelle valeur elle attache à ses affections de famille pour n’avoir pas l’heureuse confiance qu’elle sera empressée, quelles que puissent être d’ailleurs les dispositions de son cabinet et de sa politique, de concourir à accélérer l’instant de la réunion d’une femme avec son mari et d’un fils avec son père...»
L’empereur d’Autriche n’avait nullement à peser sur sa fille, pour la pousser à mépriser ses devoirs d’épouse et de mère. Elle vivait tranquillement dans un concubinage méprisable.
On a cherché à mettre sur le compte de la faiblesse de son caractère l’indigne conduite de Marie-Louise. La faiblesse peut encore inspirer de la pitié; nulle indulgence ne saurait être acquise au cynisme des sentiments.
Y aura-t-il chez elle un cri du cœur, alors que son mari est définitivement vaincu dans cette lutte gigantesque dont l’Empire, sa femme et son fils étaient le prix? Aura-t-elle une lueur de commisération pour le père de son enfant?
Dans une lettre intime, où la politique n’a rien à voir, voici en quels termes elle parle des progrès de la marche des alliés contre la France: «... Le général Neipperg, dit-elle, ne m’a pas donné signe de vie depuis dix-huit jours, de sorte que je ne connais que les détails du bulletin, mais je me réjouis avec tout le monde des bonnes nouvelles qu’il contient...»
Ainsi, devant ces événements où se joue le salut du pays dont elle fut la souveraine, où vont se décider le sort de son mari et les destinées de son fils, Marie-Louise se classe, impudemment, au rang de «tout le monde»! La postérité, vengeresse des simples lois de l’honneur et de la fidélité, rangera aussi, nous l’espérons, cette triste princesse parmi les malheureuses qui aux hontes de l’adultère s’efforcent d’ajouter la bassesse du cœur, la lâcheté du caractère.
* * * * *
Cette étude de Napoléon, dans son rôle d’époux, commencée sous les auspices des merveilleux triomphes de la première campagne d’Italie, s’arrête dans les affres de l’effondrement de Waterloo. Désormais, c’est sur le rocher de Sainte-Hélène qu’en lui-même l’Empereur pleurera l’absence de son fils et le vil abandon de celle qu’il a tant aimée.
Sous tous les aspects où nous venons de le considérer, au sommet de la gloire, comme dans les abîmes de la défaite, Napoléon a conservé le haut sentiment conjugal qu’il portait en lui dès sa jeunesse.
Il eut deux épouses; il les entoura toutes deux d’une égale affection. Il s’appliquait avec des soins aimables et minutieux à les rendre heureuses, et cependant toutes deux lui furent infidèles, avec cette différence que Joséphine ne tarda guère à le tromper, tandis que Marie-Louise ne le trahit qu’après plusieurs années de mariage.
Dans ces deux infortunes conjugales, suivant la règle commune, un voile épais recouvre ses yeux; devant les soupçons les plus justifiés, il veut douter jusqu’à ce que la preuve soit complète; pour Joséphine, il attribue longtemps à la légèreté les apparences de l’infidélité; pour Marie-Louise, il se plaît à la croire prisonnière et victime plutôt qu’inconstante.
Nous l’avons vu, dans l’une et l’autre de ces unions s’appliquer à fonder un foyer exemplaire, paisible, régi par les habitudes les plus simples.
Celui qui avec une fierté redoutable relevait les moindres attaques des souverains les plus puissants, nous l’avons vu transiger, presque au prix de sa dignité, pour éviter les plus petits conflits dans son intérieur.
Celui qui commandait à quarante millions d’hommes n’opposait que de la faiblesse aux caprices de sa femme et des enfants qui l’entouraient.
En résumé, ni les splendeurs d’une carrière prodigieuse, ni le suprême orgueil de la majesté impériale, n’ont influé sur son caractère d’époux et de père. Napoléon n’a jamais dérogé aux principes réguliers que lui avait inculqués son éducation première.
LIVRE III
LA FAMILLE
I
«Inhumain avec ses frères, incestueux avec ses sœurs», telles sont les expressions usitées par les détracteurs de Napoléon, pour définir ses rapports avec sa famille.
La première de ces appréciations est facile à discuter; les documents, les témoignages abondent; ils permettent de juger d’où venaient les torts dans cette famille qui fut absolument désunie parce que chacun de ses membres se tenait pour méconnu et maltraité par l’Empereur, alors que tous n’avaient qu’à se laisser vivre dans une opulence fastueuse.
Le malheur des frères et sœurs de Napoléon prend sa source dans une foi qui leur était commune: ils se croyaient tous rois de droit divin, elles se croyaient toutes reines de naissance. Leur état d’esprit se résume parfaitement dans une boutade de Napoléon, se plaignant devant Bourrienne des récriminations des siens: «En vérité, à les entendre, on dirait que j’ai mangé l’héritage de notre père!»
Et ces récriminations ne furent pas d’un seul jour. Elles furent constantes, elles se représentaient avec une persistance intolérable, mettant ainsi à l’épreuve la plus irritante une longanimité fraternelle qui a fait dire à un contemporain: «Napoléon avait plus de mal à gouverner sa famille que son empire.» De fait, il lui aurait été fort difficile de contenter tout le monde; Lucien gémissait dans l’exil de ne pouvoir rien être; Joseph se plaignait d’être roi; Louis se posait en roi martyr, déchu de droits qu’il avait volontairement abdiqués, et Jérôme s’estimait malheureux d’avoir un budget royal trop limité pour ses folles dépenses. Si Elisa trouvait son duché bien mesquin pour sa nature altière, Caroline aspirait plus haut que son royaume de Naples; enfin, Pauline souffrait de n’être pas en état de donner carrière à ses extravagances de toutes sortes, pendant que Madame Mère se lamentait de ne pouvoir faire autant d’économies qu’elle le désirait.
A ce concert journalier de supplications, de reproches le plus souvent publics, qui amoindrissaient son autorité, l’Empereur, assailli de tant et de si graves préoccupations, n’opposait qu’une résistance passagère, bientôt vaincue par sa faiblesse naturelle.
Dira-t-on que sa conduite était guidée par des raisons étrangères à l’affection vraie de la famille? Dira-t-on que son intérêt et son amour-propre lui commandaient de ne pas étaler, aux yeux de la nation et des Cours européennes, des discordes regrettables? Certes, il avait le souci de l’opinion publique, et c’est encore un des côtés qui accusent sa volonté de ne pas se mettre au-dessus de l’humanité. Il avait ce souci et ne s’en cachait point: avec quelle tristesse il écrivait à Jérôme, à propos du scandale occasionné par Louis en Hollande: «La famille avait besoin de beaucoup de sagesse et de bonne conduite. Tout cela ne donnera pas d’elle une bonne idée en Europe.» Mais cette préoccupation légitime et respectable, en tout cas, du bon renom de la famille n’était pas la cause des actes de Napoléon; elle était la conséquence directe de son désir ardent de voir tous les siens heureux et considérés, désir qui l’animait déjà, dans des temps où il n’était comptable de ses actions vis-à-vis de personne.
Sa sollicitude pour Joseph et pour Lucien exprimée chaleureusement dans les lettres de l’écolier de Brienne, âgé de treize ans, les soins paternels du lieutenant pour Louis, élevé au prix de mille privations, l’assistance donnée à Elisa par le capitaine révoqué, l’éducation de Jérôme soignée par le général, les mariages de Pauline et de Caroline faits par le Premier Consul, sans autre pensée que le bonheur de ses sœurs, sont autant de faits patents qui attestent que l’Empereur, pour être bon envers sa famille, n’avait besoin d’aucun autre motif que le penchant naturel de son cœur.
Aussi, pendant que tous, sans exception, s’appliquèrent à lui susciter des embarras continuels, pendant que sa vie tout entière fut contristée par les réclamations des uns et les écarts des autres, Napoléon, nous allons le voir, déploya à leur égard une munificence et une indulgence inépuisables.
En regard de l’opinion générale qui a été faussée par tant de calomnies travestissant les faits les plus simples, le sentiment exprimé ici peut paraître paradoxal. Il est cependant appuyé par de nombreux contemporains, dont plusieurs ne sont pas sympathiques à Napoléon.