Napoléon intime

Part 14

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«... L’intérieur de la famille Bonaparte, dit Miot de Mélito, fut plus que jamais divisé, et tant de faveurs de la fortune prodiguées en elle n’avaient ni satisfait les ambitions personnelles, ni amené la concorde et l’unité de vues. Dès les premiers pas, des résistances inattendues s’étaient rencontrées, des prétentions s’étaient montrées, et des passions haineuses germaient dans les cœurs que Napoléon avait cru s’attacher par d’éclatants bienfaits dont il était en droit d’attendre de la reconnaissance.»

Le prince de Metternich, l’homme bien renseigné par métier, et, de plus, l’ennemi de l’Empereur, s’exprime en termes presque identiques: «Napoléon avait un grand faible pour sa famille... Bon fils, bon parent, avec ces nuances que l’on rencontre plus particulièrement dans l’intérieur des familles bourgeoises italiennes, il souffrait des débordements de quelques-uns des siens, sans déployer une force de volonté suffisante pour en arrêter le cours, lors même qu’il aurait dû le faire dans son intérêt évident...» Parlant de la famille impériale, le duc de Vicence dit: «L’Empereur était fatigué des folles prodigalités des uns, irrité des ambitieuses prétentions des autres, des querelles, des susceptibilités d’étiquette que tous élevaient dans certaines occasions...»

Stendhal, dans son laconisme, n’est pas moins affirmatif en disant: «Il eût été beaucoup plus heureux pour Napoléon de n’avoir point de famille.» Stanislas Girardin est du même avis: «C’est dans sa propre famille que l’Empereur rencontra la plus vive opposition; seul il eût été plus tranquille et la France plus heureuse.» «Tous, excepté sa mère, dit le général Rapp, ont abreuvé Napoléon d’amertumes; il n’a cependant cessé de leur prodiguer les biens et les honneurs.» «Il est à remarquer, dit Constant, que, malgré les fréquents déplaisirs que sa famille lui causait, l’Empereur a toujours conservé pour tous ses parents une grande tendresse.» C’est aussi le sentiment de Bourrienne: «Avec quelle humeur, dit-il, Napoléon voyait l’âpreté de sa famille à se montrer avide de richesses! Plus il les en comblait, plus ils en paraissaient insatiables.»

Enfin, c’est de la bouche même de l’Empereur que, dans le courant du règne, le prince de Metternich et Rœderer ont recueilli les paroles significatives suivantes: «Mes parents m’ont fait beaucoup plus de mal que je ne leur ai fait de bien... Ils ont des royaumes que les uns ne savent pas conduire et dans lesquels d’autres me compromettent en me parodiant. Je suis bien contrarié par ma famille!... Je n’ai pas besoin de famille si elle n’est pas française.» Ces derniers mots visaient l’orientation bizarre que ses frères, rois par sa volonté, prétendaient donner à leur politique.

Après cette succession de témoignages similaires dans leur esprit, on peut hardiment soutenir que Napoléon fut un excellent frère. Cette conclusion s’imposera encore bien mieux, lorsque nous aurons montré l’Empereur dans ses rapports individuels avec chacun des membres de sa famille.

II

«Tout petit garçon, j’ai été initié à la gêne et aux privations d’une nombreuse famille. Mon père et ma mère ont connu de mauvais jours... six enfants! Le ciel est juste... ma mère est une digne femme.» L’homme qui, en 1811, chef du plus puissant empire civilisé, tient un pareil langage, ne peut pas être un mauvais fils. Aussi les censeurs les plus malintentionnés n’ont-ils rien trouvé à reprendre dans les rapports de Napoléon avec sa mère.

Dans la première partie de cet ouvrage, nous avons vu Napoléon, lieutenant et capitaine d’artillerie, apporter ses soins et sa solde au foyer maternel, et plus tard veiller à ce que toute la famille fût pourvue de tout. Le Premier Consul installa sa mère, à l’hôtel de Montfermeil, rue du Mont-Blanc. Enfin, sous l’Empire, Lætitia prit possession de l’hôtel de Brienne, rue Saint-Dominique, occupé actuellement par le ministère de la guerre. Là, son fils exigea qu’elle eût une cour digne de celle qui s’appelait Madame Mère.

La piété filiale seule portait Napoléon à honorer sa mère, qui de sa personne, il faut bien en convenir, ne prêtait guère au décorum. Que de fils parvenus n’auraient pas été confus de mettre au premier rang de l’empire une mère dont les manières et le langage étaient si peu en rapport avec leur haute situation! Selon Lucien Bonaparte, elle ne parlait bien ni le français ni l’italien. Relatant une conversation qu’il eut avec elle en 1809, Girardin nous donne un spécimen de cette élocution fort dénuée de distinction: pour l’Empereur, elle disait _l’Emperour_; quelque se traduisait chez elle en _qualche_; les _je_, les _de_ se prononçaient _jou_ et _dou_; manger, c’était _mangiare_, et les honneurs étaient des _honours_, comme heureuse devenait _hourouse_, et supérieur, _superiour_.

De tout temps, Napoléon montra une vive tendresse pour sa mère. Leur seul désaccord portait sur les idées d’économie invétérées chez Madame Mère et dont l’Empereur, qui voulait qu’elle dépensât la majeure partie de ses revenus, essayait en vain de la guérir. Il ne pouvait s’empêcher de sourire lorsque, dans ces discussions, elle lui disait: «Si jamais vous me retombez tous sur les bras, vous me saurez gré de ce que je fais aujourd’hui.» Parlant ainsi, jugeait-elle peu solide l’édifice élevé par l’Empereur? Ce n’est guère probable. Ces précautions n’étaient, en réalité, qu’un acte de prévoyance instinctif de la part de celle qui avait tant souffert jadis et qui toujours fut, selon l’expression de Napoléon, «une digne femme», titre que personne n’a pu contester.

III

Joseph Bonaparte, plus âgé d’un an que Napoléon, fut le confident intime des années pénibles des débuts. C’est vers lui que, dans l’affliction comme dans la joie, se tournaient les premiers regards du futur empereur.

Dès que Napoléon fut en état de favoriser son frère aîné, il n’y manqua pas. Il utilisa son crédit de général victorieux en Italie pour faire nommer Joseph ambassadeur à Rome, en 1797.

Un frère ambassadeur et l’autre général, il y avait parité entre la fonction civile et le grade militaire. Il semblerait que cette sorte de balance entre l’état des deux frères était indispensable au bonheur de Joseph, dont le mécontentement apparaît, en effet, du jour où il n’eut plus une place parallèle à celle de Napoléon, nommé Premier Consul.

Avoir procuré à Joseph le suprême honneur de signer la paix d’Amiens; lui avoir offert une place au premier rang à la fête du Concordat où il devait se rendre dans un carrosse à huit chevaux; lui avoir proposé d’être président de la république italienne, d’être chancelier du Sénat, c’était, penserez-vous, de la part de Napoléon, vouloir mettre son frère en posture avantageuse. Fadaises! «Vous êtes dans l’erreur, dit Joseph Bonaparte... Moi, je suis certain que c’était autant de pièges, et j’ai dû éviter d’y tomber. Que voulait le Premier Consul? M’offrir à l’envie, à la jalousie des autres consuls, des ministres, des conseillers d’État, sans me donner aucun moyen de braver ces sentiments haineux...»

C’est dans tout, en effet, que Joseph contrarie les vues de son frère. S’il s’agit de Mme de Staël, l’ennemie déclarée du Premier Consul, Joseph, sans aucune retenue, se dit l’ami dévoué de cette intrigante. S’il est question du rétablissement de l’empire, Napoléon ne trouvera personne plus opposé sourdement à ses projets que son frère, et quand l’empire sera rétabli, Joseph sera le premier à tourner en ridicule le nouveau régime avec les titres majestueux qui en font partie. Le premier acte de l’Empereur, malgré ses griefs, fut de nommer Joseph grand électeur et Altesse impériale. Ces dignités n’ont d’autre effet que de mettre le nouveau prince en fureur. Il ne veut pas qu’on l’appelle monseigneur, ni prince. «Mais que veut donc Joseph? dit Napoléon à Rœderer. Que prétend-il? Il se met en opposition avec moi, il réunit tous mes ennemis. Qui est-ce donc qui lui monte la tête? Il ne veut pas être prince... Ses filles ne savent pas encore qu’on m’appelle Empereur, elles m’appellent Consul... Il est bien facile à M. Joseph de me faire des scènes! Quand il m’a fait celle de l’autre jour, il n’a eu qu’à s’en aller à Mortefontaine chasser et s’amuser, et moi, en le quittant, j’ai devant moi toute l’Europe pour ennemie...»

En dépit du peu de satisfaction que Joseph lui causait, Napoléon lui donna en 1806 la couronne de Naples.

A Naples, Joseph s’attira continuellement les remontrances de son frère. On les trouve vigoureusement exprimées dans la correspondance de l’Empereur, dont voici quelques extraits:

«Je suis surpris du mauvais état de votre artillerie et de la pénurie de vos services; voilà le résultat de la conduite de généraux qui ne pensent qu’à voler. Tenez-y bien la main. Je ne vous demande qu’une chose: soyez bien le maître.»

«Je lis dans votre discours des phrases que vous me permettrez de trouver mauvaises. Vous comparez l’attachement des Français à ma personne, à celui des Napolitains pour vous. Cela paraîtrait une épigramme. Quel amour voulez-vous qu’ait pour vous un peuple pour qui vous n’avez rien fait, chez lequel vous êtes par droit de conquête avec quarante ou cinquante mille étrangers?»

«Si vous vous faites roi fainéant, si vous ne tenez pas les rênes d’une main ferme et décidée... vous ne ferez rien du tout.»

L’incurie, l’indolence déployées par Joseph dans le gouvernement du royaume de Naples, les désagréments éprouvés par Napoléon, n’empêchèrent pas celui-ci, croyant toujours n’avoir pas assez fait pour son frère, de lui donner la couronne d’Espagne, dès qu’il l’eut déclarée vacante.

Dans cette nouvelle situation, Joseph ne procura pas plus de satisfaction à l’Empereur. Leur désaccord ne fut que plus complet.

Il n’en pouvait être autrement, vu l’opposition absolue de leurs idées. Napoléon, en s’arrogeant le droit de disposer à son gré du trône d’Espagne, s’occupait bien moins du bonheur de ce dernier pays que des intérêts de la France. Personne, pensons-nous, n’eût supposé que la seule ambition de l’Empereur était de rendre les Espagnols heureux et contents. Il ne trouvait probablement pas d’inconvénients à ce qu’ils le fussent; mais avant tout, il voulait et il était en droit de vouloir que le gouvernement espagnol, issu de sa volonté, concourût à la politique de l’empire français; politique dont le but final était d’occuper temporairement les royaumes conquis, afin de pouvoir les apporter sur le tapis du Congrès où se discuterait un jour les conditions de la paix générale. Joseph fut loin de partager cette manière de voir. Son programme est tout entier dans une phrase extraite d’une lettre à sa femme: «Si l’on veut que je gouverne l’Espagne pour le bien seulement de la France, on ne doit pas espérer cela de moi.» Or, c’était précisément ce que l’Empereur attendait de lui. «C’est un autre reproche que je lui fais de s’être fait Espagnol, disait Napoléon; les Français ne peuvent plus s’approcher de lui... Il n’a que des ministres espagnols... Il faut que le Roi soit Français, il faut que l’Espagne soit française. C’est pour la France que j’ai conquis l’Espagne.»

Nul ne peut dire ce qui serait arrivé si Joseph Bonaparte avait suivi rigoureusement les instructions de l’Empereur. Mais le fait, malheureusement certain, est qu’en poursuivant sa chimère de gagner le cœur des Espagnols, le Roi ne sut pas conserver sa couronne, malgré l’appui des meilleures armées de la France.

Au milieu des désastres d’Espagne, qui atteignent si directement Napoléon, son attitude vis-à-vis de son frère est encore bien intéressante. C’est lui qui apportera des consolations à Joseph, qui lui relèvera le moral, qui le soutiendra au cours de ces événements si préjudiciables au prestige impérial vis-à-vis de l’Europe. Lisez ses lettres, elles se terminent presque toutes par des mots de ce genre: «Portez-vous bien. Ayez courage et gaieté, et ne doutez jamais du plein succès.» Quand l’Empereur apprendra, avec un chagrin bien compréhensible, la désastreuse capitulation du général Dupont, à Baylen, il ne fera point de reproches à Joseph, il s’efforcera plutôt de lui remonter le moral: «Dites-moi que vous êtes gai, bien portant et vous faisant au métier de soldat; voilà une belle occasion pour l’étudier...»

On ne pourra mieux se faire une idée exacte de l’état permanent des rapports entre les deux frères qu’en lisant la lettre suivante, écrite par Napoléon: «Mon frère, je ne réponds pas à votre lettre où vous paraissiez avoir de l’humeur; c’est un principe que je suis avec vous depuis longtemps. Lorsque vous êtes convaincu que l’on ne pouvait mieux faire que ce que l’on a fait, je dois vous laisser dans votre croyance et ne pas vous affliger, puisque le passé est toujours sans remède.»

Une fois de plus, il faut demander à nos contradicteurs où se trouve, ici, l’homme violent, brutal, incapable de supporter une résistance quelconque. Selon nous, s’il est un reproche à adresser à Napoléon, c’est de ne pas être à la hauteur de la résolution virile qui lui commande de sacrifier son frère. Il supporta durant de longues années toutes les tracasseries que lui valait la conduite de Joseph; il supporta les malheurs qui en furent la suite naturelle, sans jamais prendre une mesure énergique amplement justifiée par les circonstances qui amenèrent, finalement, la perte de l’Espagne et l’ébranlement de la puissance impériale.

Toutefois il faut reconnaître qu’à l’heure des revers, en 1814, Joseph tint de son mieux la tête du gouvernement à Paris; et, dans ces fonctions, sa loyauté et sa bonne volonté sont à l’abri de toute critique.

Dans l’exposé succinct que nous avons fait des rapports de l’Empereur avec son frère aîné, exposé qui va de l’enfance de Napoléon à sa chute, en traversant les vicissitudes des premières années et les splendeurs du règne impérial, nous pensons avoir établi suffisamment qu’au fond de son cœur, Napoléon conserva toujours pour Joseph une amitié vraiment fraternelle, aussi solide qu’efficace.

IV

Lucien avait dix ans, Napoléon en avait seize, que déjà celui-ci s’occupait avec une affectueuse vigilance de l’éducation de son jeune frère. En 1785, Napoléon s’était mis en rapport avec le directeur du petit séminaire d’Aix, en vue de l’admission, dans cet établissement, de son frère _Luciano_, comme il dit. La Révolution détourna Lucien de la vocation religieuse. Il se lança à corps perdu dans la politique. Ses excentricités dans sa nouvelle carrière lui valurent d’être arrêté comme suspect, en 1795, à Saint-Chamond, où il occupait une place d’inspecteur dans l’administration des guerres. Enfermé à la prison d’Aix, «il fallut pour l’en faire sortir l’influence de son frère Napoléon qui le fit nommer commissaire des guerres aux armées d’Allemagne et du Nord». Ainsi s’exprime un ouvrage anonyme publié récemment et attribué à l’un des descendants de Lucien Bonaparte.

Au moment de partir pour l’Égypte, Napoléon voulut emmener avec lui Lucien qui refusa, préférant aller en Corse dans l’espoir de se faire nommer député. Malgré sa jeunesse, il réussit parfaitement. C’est grâce à cette élection qu’il fut membre du Conseil des Cinq-Cents et qu’au 18 brumaire il joua un rôle important, sans que ce rôle ait eu cependant toute la valeur que tant d’autres, après lui-même, lui ont accordée.

Sa conduite, ce jour-là, fut dévouée, c’est incontestable; elle fut même efficace en ce sens qu’il savait, par expérience, combien étaient vaines les déclamations parlementaires devant lesquelles Napoléon se troubla, lui qui, cent fois, n’avait pas sourcillé sous la mitraille.

Le premier acte consulaire de Napoléon fut de nommer Lucien ministre de l’intérieur.

Celui-ci fut bientôt compromis dans des affaires louches de gens à qui il avait concédé des monopoles avantageux. Le Premier Consul aurait voulu fermer les yeux, mais le général Moreau intervint sans ménagements, au nom de l’armée jalouse de l’honneur de son chef, souillé, disait-il, par les actes du ministre, son frère. Lucien fut contraint de donner sa démission. Napoléon ne tarda pas à effacer cette disgrâce par une brillante compensation.

Un an, jour pour jour, après le coup d’État du 18 brumaire, Lucien Bonaparte prenait la route de Madrid, où il était nommé ambassadeur d’Espagne.

C’est après le retour de Lucien à Paris que se place l’incident qui amena la rupture retentissante entre les deux frères. L’origine en est dans le second mariage de Lucien Bonaparte. En 1794, âgé de vingt ans, celui-ci avait épousé Catherine Boyer, sœur de l’aubergiste chez qui il logeait à Saint-Maximin. Lucien devint veuf en 1800. En ce moment cruel, le Premier Consul prit une part très vive au désespoir de son frère: «Vous avez perdu une excellente femme... J’espère n’avoir jamais besoin du courage qui vous est nécessaire pour supporter un tel malheur.» Bientôt remis de son chagrin qui avait paru, d’abord, devoir être éternel, Lucien Bonaparte rencontra dans une partie fine, au printemps de 1802, Mme Jouberthon, fort jolie femme de vingt-quatre ans dont il devint amoureux fou.

Malgré l’opposition formelle du Premier Consul, qui «avait même défendu au maire du dixième arrondissement de Paris de procéder à ce mariage», Lucien épousa sa maîtresse. Grande fut la colère de Napoléon le jour où, dans un concert à Malmaison, il apprit fortuitement cette nouvelle. En proie à la plus vive fureur, il fit enjoindre à Lucien de quitter le territoire français, lui signifiant que jamais il ne reconnaîtrait ce mariage, fait contre sa volonté.

A la vérité, nous sommes bien, ici, en face d’un mouvement d’irascibilité violente et de despotisme absolu que la raison d’État seule pourrait expliquer. Il importe donc d’examiner si ce puissant motif existait en réalité. Il faut tout d’abord écarter l’idée que le Premier Consul se soit senti vexé dans son amour-propre en voyant son frère contracter une union bourgeoise. La conduite toujours aimable de Napoléon avec sa première belle-sœur, fille d’un aubergiste, ne permet guère cette supposition. Et quand on l’a vu, général en chef, donner sa sœur Pauline à Leclerc, fils d’un meunier; quand on l’a vu, Consul, marier sa sœur Caroline à Murat, ex-garçon mercier, on n’est pas fondé à lui reprocher de convoiter des alliances princières pour sa famille. Fut-il mécontent de n’avoir pas été consulté sur ce choix ou même d’avoir vu ses conseils repoussés? Ce serait de l’enfantillage. Non, une raison plus grave détermina le courroux de Napoléon: on était à la fin de 1803, la question de la succession éventuelle du Premier Consul occupait tous les esprits. En principe, le rétablissement de l’Empire avec l’hérédité était résolu. Or, la succession de Napoléon, du moment que Joseph n’avait pas d’enfants mâles, revenait de droit aux enfants de Lucien Bonaparte.

Quelle arme ce dernier ne venait-il pas de mettre entre les mains des adversaires de l’hérédité, dont l’opposition pouvait se fortifier de ce fait que le futur héritier de la Couronne se trouvait être un enfant né plusieurs mois avant le mariage de son père?

S’il est fort compréhensible qu’un homme préfère aux dignités des cours le bonheur de la femme qu’il a choisie dans la liberté de ses penchants, il est plus difficile d’admettre qu’un frère, oublieux du passé, indifférent à l’intérêt de toute sa famille, ne cesse, comme Lucien le fit sous l’Empire, durant son séjour à Rome, de se comporter en ennemi personnel de l’Empereur. Le seul crime de celui-ci était, en réalité, de ne pas vouloir sacrifier les destinées du trône de France à des exigences honorables, sans doute, au point de vue du sentiment, mais incompatibles avec la constitution impériale.

Opposant aux menées hostiles de Lucien les sentiments les plus délicats, c’est encore l’Empereur tout-puissant qui se montre désireux d’un accommodement. C’est lui qui fait les premières avances, en proposant à son frère une entrevue, restée célèbre, à Mantoue, le 12 décembre 1807. Cette conférence, qui fut très animée de part et d’autre, laissa les deux frères plus en désaccord que jamais.

Après l’abdication de Napoléon, Lucien, obéissant à un bon mouvement du cœur, écrivit à l’Empereur, à l’île d’Elbe. Celui-ci lui fit répondre par cette note: «Écrire à mon frère Lucien que j’ai reçu sa lettre du 11 juin; que j’ai été sensible aux sentiments qu’il m’exprime; qu’il ne doit pas être étonné de ne pas recevoir de réponse de moi, parce que je n’écris à personne. Je n’ai même pas écrit à Madame.»

Lorsque l’Empereur fut rentré aux Tuileries, en 1815, Lucien lui offrit spontanément son concours. Quelles furent les conditions posées par Napoléon? Il est assez difficile de les préciser. Un récit fait par le Père Maurice de Brescia signale la présence de Lucien à Charenton, auberge de la Poste, peu après le retour de l’île d’Elbe. De Charenton, une correspondance active fut échangée entre Lucien et Joseph Bonaparte, puis le Père Maurice fut mandé à Paris par l’Empereur.

Dans cette correspondance et dans ces allées et venues, furent sans doute arrêtées les bases d’un accord dont les détails sont restés inconnus. Il est à supposer que l’existence du roi de Rome, héritier direct de la couronne, rendait moins rigide l’Empereur, qui n’avait plus à craindre l’immixtion des enfants mâles de Lucien dans la succession au trône; d’autre part, il est visible que Lucien faisait une grande concession en venant à Paris, vers les premiers jours de mai 1815, sans sa femme qu’il avait laissée en Italie, dans sa propriété de Ruffinella.

D’après le _Journal de l’Empire_, le 8 mai, il arrivait à Paris chez le cardinal Fesch, rue du Mont-Blanc. Le 11, le Palais-Royal lui était assigné comme résidence par l’Empereur. Il accompagna Napoléon partout: le jour du champ de mai, vêtu d’une tunique et d’un manteau de velours blancs brodés d’or, Lucien Bonaparte était à la gauche du souverain.

Membre de droit de la Chambre des pairs, en sa qualité de prince, il fut jusqu’au 21 juin 1815 le dernier mandataire de l’Empereur et le dernier défenseur du trône impérial.

V

Les richesses considérables dont l’Empereur a pu, à un moment donné, combler tous les siens, sont un bien petit sacrifice auprès des privations subies par Bonaparte, lieutenant d’artillerie, en vue de subvenir à l’éducation de son frère Louis, âgé de douze ans.

Et l’Empereur a pu, vingt ans plus tard, écrire très sincèrement à Louis, qu’il avait fait roi de Hollande: «... J’avais donné à la Hollande un prince qui était presque mon fils.»

En effet, comme un père jaloux de conserver près de lui son enfant, Napoléon ne pouvait se séparer de Louis, dont il fit son aide de camp pendant les campagnes d’Italie et d’Égypte. En 1802, dans le but évident de veiller de près sur le bonheur de son frère, le Premier Consul le maria avec sa belle-fille, Hortense de Beauharnais.

En 1804, Louis est nommé général, puis placé au Conseil d’État, afin d’y parfaire son instruction dans toutes les branches de l’administration. L’année suivante, il est gouverneur de Paris. Enfin, en 1806, l’Empereur lui donne la royauté de la Hollande.

La véritable prédilection dont Louis était l’objet s’affirme peut-être encore davantage dans les conversations où l’on discutait les titres des membres de la famille éventuellement appelés à succéder à Napoléon. «Vous ne me dites pas un mot de Louis, observe le Premier Consul à Rœderer. Pourquoi cette injustice pour Louis? Il m’a plus servi qu’eux tous. Il m’a accompagné dans toutes mes campagnes, il est couvert de blessures, et vous n’en dites rien!»

Sa pensée se trouve bien complétée par ces mots adressés à Stanislas Girardin: «Nous n’avons plus besoin de nous mettre l’esprit à la torture pour chercher un successeur; j’en ai trouvé un, c’est Louis. Celui-là n’a aucun des défauts de ses frères, et il en a toutes les bonnes qualités.--Alors, ajoute le même auteur, il m’en fit un éloge pompeux, me montra des lettres de lui où l’amitié fraternelle est exprimée à chaque ligne, de la manière la plus tendre.»