Napoléon intime

Part 15

Chapter 153,791 wordsPublic domain

Par quelle perversion de jugement Louis en vint-il à incriminer toutes les intentions de l’Empereur? Par quelle aberration d’esprit la reconnaissance fit-elle place chez lui à la suspicion la plus odieuse?

La réponse est aisée: Louis éprouva le même éblouissement que son frère Joseph; il vit dans l’élévation de Napoléon une sorte de prédestination égale pour toute la famille. Les conquêtes de l’Empereur lui semblaient être leur patrimoine commun. Partant, personne ne devait rien à Napoléon, qui, au contraire, gardant pour lui la plus forte part, restait le débiteur des autres.

Entré dans cette voie, Louis trouva naturellement que sa royauté en Hollande n’avait pas assez d’éclat. Ce ne sont, au commencement, que plaintes et demandes d’argent. Il ne veut pas se persuader qu’il est un roi débutant exposé à subir bien des tribulations avant de parvenir à la prospérité. Au lieu de jouir avec orgueil d’une situation que son origine ne lui permettait pas d’espérer, même en rêve, il se pose en victime dès les premiers jours. La nature des plaintes de Louis est facile à concevoir par les observations que lui faisait Napoléon: «Vous m’écrivez tous les jours pour me chanter misère. Je ne suis pas chargé de payer les dettes de la Hollande; j’en serais chargé, que je n’en aurais pas les moyens.»

En toutes choses, l’esprit de Louis est hanté par l’idée d’agir en souverain puissant et de haute lignée. Tout ce qu’on fait à Paris, il veut l’imiter à Amsterdam, au point que Napoléon est obligé de lui écrire: «Mes institutions ne sont point faites pour être tournées en ridicule.»

Dans sa turbulence à faire usage de ses droits royaux à sa fantaisie, Louis ne veut pas se rappeler qu’il doit la couronne à son frère; c’est à peine s’il sait que celui-ci existe: «J’apprends, lui écrit Napoléon, que vous faites une loi sur la régence. J’espère que vous voudrez bien me consulter... Vous vous souviendrez sans doute aussi que je suis de la famille. Vous sentez très bien que, si vous veniez à manquer, je ne voudrais voir la Hollande qu’entre des mains qui me conviendraient...»

Dans cette mercuriale, on voit percer aussi le grief capital de Napoléon contre Louis, qui entendait conserver à la politique hollandaise une indépendance absolue vis-à-vis de la France. Peu importait au nouveau roi que ses actes fussent ou non compromettants pour la réussite des plans de l’Empereur. Louis se considérait comme Hollandais, et le bien de la France ne le préoccupait guère. «Etes-vous l’allié de la France ou de l’Angleterre? je l’ignore», s’écrie Napoléon, qui en arrivera un jour à dire à Louis: «Votre Majesté trouvera en moi un frère, si je trouve en elle un Français; mais si elle oublie les sentiments qui l’attachent à la commune patrie, elle ne pourra trouver mauvais que j’oublie ceux que la nature a placés entre nous.»

Arrivés à ce degré de tension, les rapports entre les deux frères ne pouvaient manquer de se terminer par un éclat.

Il eut lieu le 10 juillet 1810, jour où, par un coup de tête, Louis quitta furtivement la Hollande, sans que personne sût ce qu’il était devenu.

Ouvertement bafoué par cette impudente équipée, voyant comme tournée en dérision sa suprématie jusque-là incontestée, blessé au fond de l’âme de tant d’ingratitude et d’un tel manque d’amitié fraternelle, Napoléon sut maintenir quand même sa colère dans des limites que ne se fût guère imposées sans doute un despote ombrageux et violent.

Au lieu de chercher les moyens d’assouvir son ressentiment, il défend d’accabler son frère; il veut qu’on dise à l’Europe que c’est lui, Napoléon, qui s’est trompé en mettant la royauté aux mains de Louis. La circulaire que le ministre des affaires étrangères enverra «doit tendre tout entière à excuser le roi de Hollande, qui, par suite d’une maladie chronique, n’était pas l’homme qui convenait».

Qu’il y ait eu, dans cette façon de présenter les choses, un calcul politique, nous ne le nierons pas. Il nous importait seulement d’établir que l’Empereur était parfaitement maître de lui et savait résister aux incitations de la colère, même la plus légitime.

L’école des calomniateurs a prétendu que Louis avait été saisi d’horreur le jour où il supposa que Napoléon avait eu pour maîtresse Hortense de Beauharnais, et qu’il la lui avait fait épouser ensuite. Nous ignorons si Louis a jamais pu partager cette odieuse conviction, attendu que rien ne l’indique. En tout cas, nous avons constaté, dans un précédent chapitre, l’inanité de cette monstrueuse et gratuite imputation.

Bien qu’il eût épargné à Louis toute persécution à la suite de leur rupture bruyante, Napoléon ne put jamais lui pardonner. Son cœur resta navré de cette sécheresse d’âme, de ce comble d’ingratitude. Si Louis put rentrer en France, en 1814, sur les supplications de Joseph, l’Empereur, même aux jours de malheur, ne put jamais croire à la sincérité des tardives démonstrations de ce frère qu’il avait tant aimé.

VI

Seul, parmi les quatre frères de Napoléon, Jérôme, le plus jeune, ne se mit jamais en opposition déclarée avec l’Empereur. Indocile, il le fut; des embarras, il en causa autant et plus que les autres; mais ce qui le distingue de ses aînés, c’est qu’à chaque faute, il réitérait les assurances d’une entière soumission, sans plus se lasser de désobéir que de protester de ses bonnes intentions.

Cette déférence relative est explicable par ce fait que Jérôme, moins âgé de quinze ans, ne connut Napoléon que sous l’aspect du chef arrivé aux plus hautes fonctions. Cette suprématie, entrevue dès l’enfance, frappa son imagination et lui imposa un respect durable que n’eurent jamais ni Joseph, ni Lucien, ni Louis, acteurs et compagnons des luttes où, de concert avec Napoléon, ils se débattaient dans une égale médiocrité.

Son ignorance des temps difficiles autorisait presque Jérôme à se croire issu d’une famille patricienne et opulente d’origine, et rendait, pour ainsi dire, acceptables chez lui ses défauts caractéristiques. Goûts immodérés pour le luxe, désordres pécuniaires poussés jusqu’au gaspillage, légèreté de mœurs renouvelée des cours du dix-huitième siècle, telles furent les causes des intarissables remontrances de l’Empereur, qui, malgré son mécontentement, améliorait sans cesse la position de son frère et crut à peine avoir assez fait le jour où il créa le royaume de Westphalie pour le donner à Jérôme.

Avant son départ pour l’Égypte, Napoléon plaça Jérôme au collège de Juilly. «Mettez vos enfants à Juilly, disait-il à Arnault, j’y ai mis mon frère, j’y ferai payer leur pension avec la sienne.» A peine installé aux Tuileries, le Premier Consul prit son frère au palais et, sous sa surveillance, lui fit continuer son instruction par les premiers professeurs.

Dès cette époque, Napoléon eut très souvent à réprimander Jérôme, qui se laissait aller aux dépenses les plus extravagantes, achetant, au gré de son caprice, tout ce dont il avait envie, faisant des dettes criardes chez les fournisseurs de la Cour. Ce dérèglement dans les questions d’argent était, on le sait, une des choses qui choquaient le plus Napoléon. Il avait avec sa femme des discussions journalières à ce sujet; il eut les mêmes avec Jérôme.

Pour mettre un terme à cette prodigalité, Napoléon, qui «sermonnait et grondait Jérôme comme s’il eût été son fils», résolut de le mettre dans la marine et le plaça en qualité d’aspirant de deuxième classe.

Après une contestation avec son amiral, Villaret-Joyeuse, Jérôme abandonna, le 20 juillet 1803, à la Pointe-à-Pitre, le commandement de son brick _l’Épervier_, et passa en Amérique. On le trouve à Baltimore à la fin de juillet. A peine arrivé dans cette ville, Jérôme s’éprit ardemment de Mlle Elisabeth Paterson, très jolie personne, fille d’un riche négociant de la ville. Il fit une cour assidue à la jeune Américaine, qui ne se montra pas insensible. Les choses en vinrent au point que le mariage fut célébré, dans le plus grand secret, chez le père de la demoiselle, et sans que Jérôme eût même informé sa mère, ni aucun membre de sa famille.

Ce mariage était nul, Jérôme Bonaparte étant mineur, et les Paterson n’ignoraient point les causes de nullité. Pour l’instruction des personnes sensibles qui se sont apitoyées sur la déconvenue de la famille Paterson, il est bon de reproduire l’article 4 du contrat; le voici dans sa teneur:

«ARTICLE 4.--Au cas où, par quelque cause que ce soit, de la part dudit Jérôme Bonaparte, ou de _quelqu’un de ses parents_, une séparation devrait être poursuivie entre ledit Jérôme Bonaparte et Elisabeth Paterson, séparation _a vinculo_ ou _a mensâ et thoro_, ou de telle autre manière que ce soit, ce qu’à Dieu ne plaise, ladite Elisabeth Paterson aura droit à la propriété et jouissance pleine et entière du tiers de tous les biens réels, personnels et mixtes dudit Jérôme Bonaparte, présents et à venir, pour elle, ses héritiers, exécuteurs, administrateurs, etc.»

C’est donc bien volontairement et après avoir envisagé toutes les éventualités possibles, notamment celle de l’intervention gênante _d’un des parents_ de Jérôme, que les Paterson se lancèrent dans cette aventure conjugale.

Fera-t-on un reproche à Napoléon de n’avoir pas endossé _de plano_ les sortes de lettres de change qu’on tirait sur lui sous le couvert de la passion d’un jeune homme?

A quelque point de vue que l’on se place, on ne saurait donc prétendre que l’Empereur, en se refusant de valider cette union bizarre, ait excédé ses strictes attributions. N’avait-il pas qualité suffisante pour imprimer à tous, à commencer par les siens, le respect des lois publiques qui imposent à un mineur d’étroites obligations à l’égard de ses ascendants? Napoléon attendit patiemment que Jérôme, enfin désabusé, consentît à se rappeler ce qu’il devait à sa famille.

La tâche de justifier les procédés arbitraires de Napoléon se trouve singulièrement facilitée par ce fait que, le 28 avril 1805, Jérôme revint seul en Europe pour implorer son pardon. Mieux éclairé alors sur les combinaisons financières et politiques dont son amour avait été le pivot en Amérique, il se rendit docilement aux sages observations que lui firent ses parents. Il n’opposa aucune résistance, se soumit à tout ce qu’on lui demandait et renonça à sa jeune épouse qu’il n’aimait plus assez, sans doute, pour lui sacrifier les titres, les honneurs et la fortune sûre qu’il avait en perspective. En vertu de quoi, en vérité, s’attacherait-on à ses liens avec Mlle Paterson plus que Jérôme n’y tint lui-même?

La jeune Américaine accepta une pension de soixante mille francs et Jérôme Bonaparte reprit sa liberté.

Dès ce moment, c’est avec joie que Napoléon annonce à Elisa, à Murat, de tous côtés, le revirement heureux qui s’est produit dans l’esprit de son frère qu’il nomme aussitôt capitaine de frégate.

Pendant son service à la mer, la conduite de Jérôme fut satisfaisante. Il y fit preuve d’une grande sagacité, à bord du _Vétéran_, qu’il ramena en sûreté dans la baie de Concarneau, après avoir échappé par des manœuvres hardies à la surveillance des Anglais.

Par un sénatus-consulte du 24 septembre 1806, il fut déclaré prince et appelé éventuellement à la succession au trône; de plus, il reçut le grand cordon de la Légion d’honneur. Enfin, pour se rapprocher de son frère, tout en lui permettant de prendre une part active aux guerres continentales, où les occasions de s’illustrer étaient plus fréquentes que dans les expéditions maritimes, l’Empereur le nomma général de brigade et lui donna le commandement d’un corps de Bavarois et de Wurtembergeois.

Par le traité de Tilsitt, le 7 juillet 1807, l’Empereur fit reconnaître Jérôme par l’Europe, comme souverain du nouveau royaume de Westphalie, créé tout exprès. Ce n’était pas tout. Il négocia le mariage de son frère avec la princesse Catherine, fille du roi de Wurtemberg. Dans ses lettres à son père, Catherine se complaît à dire toutes les attentions délicates et affectueuses de l’Empereur à son égard. En voici quelques extraits:

«Le jour de mon arrivée à Paris, l’Empereur, pendant le dîner, a beaucoup causé avec moi, et m’a forcée de boire du vin, pour me donner du courage, à ce qu’il disait. Il est vrai que j’en avais besoin, quoique moins gênée et moins embarrassée avec l’Empereur qu’avec le prince Jérôme. Après le dîner, l’Empereur s’est montré extrêmement affectueux, bon et aimable avec moi; il m’a embrassée à plusieurs reprises, en me disant: «Je vous aime comme ma fille, je sais ce que la séparation de votre père vous a coûté, je veux, s’il est possible, vous faire oublier ces moments cruels.» Je n’aurais jamais cru que l’Empereur fût capable de prouver autant d’amitié à quelqu’un...»

«... L’Empereur a exigé que l’Impératrice cherchât l’écrin qu’il m’a destiné et que je ne devais avoir que le soir après le mariage civil. Il est réellement impossible de voir quelque chose de plus beau en ce genre. Lui-même m’a ôté mon bonnet pour m’essayer le diadème, le peigne ainsi que les boucles d’oreilles, et le collier pour me mettre ceux en diamants... Il est réellement aux petits soins avec moi, il ne m’appelle jamais que l’enfant chérie du papa...» «Je ne puis assez vous répéter, mon très cher père, que je suis ici, tout comme chez vous, l’enfant gâtée de la maison...» «Le Roi (Jérôme) est absent depuis dimanche passé. L’Empereur rit beaucoup de ma tristesse, mais me comble de bontés depuis le départ de Jérôme; il me fait dîner tous les jours chez lui, et l’Impératrice me fait déjeuner tous les matins chez elle; il n’est pas possible de prouver plus d’amitié à sa propre fille qu’ils le font envers moi.»

Inutile de multiplier davantage ces citations. En les rapprochant des pages que nous avons consacrées au ménage du prince Eugène, on s’assurera qu’il n’y a là rien de spécial ni d’exceptionnel, mais que telle était bien la manière d’être de Napoléon, cordiale et franche avec tous les membres de sa famille, anciens ou nouveaux.

Il surveilla le bonheur de la reine Catherine avec une sollicitude constante, nous en trouvons une preuve indubitable dans une lettre écrite, en 1814, par le roi de Wurtemberg disant à sa fille: «Je sais qu’il n’a pas tenu à Jérôme de vous répudier! et que ce n’est qu’à Napoléon que vous avez dû, l’été passé, à Dresde, la continuation de votre existence comme épouse...»

On dira que les procédés de l’Empereur sont, après tout, fort ordinaires de la part d’un frère aîné, chef de famille; c’est vrai, et c’est précisément pourquoi il importait de mettre, en regard des portraits exagérés et faux qu’on a faits de son caractère, cette simple façon d’agir, bien propre à sa nature.

Le règne de Jérôme Bonaparte en Westphalie ne fut pour Napoléon qu’une source de contrariétés provenant, toutes, de la conduite inconsidérée de son frère, de la frivolité avec laquelle celui-ci gérait les finances de son royaume, du train fastueux, au moins égal à celui de la Cour de France, qu’il entendait mener à Cassel, sa capitale, malgré la pénurie de son budget.

Pour cette Cour minuscule, il ne faut pas au Roi moins «qu’un grand maréchal du palais, deux préfets du palais, un grand chambellan, quinze chambellans ordinaires, un grand maître des cérémonies, huit maîtres ou aides de cérémonies, plus de vingt aides de camp, un grand écuyer, six écuyers d’honneur, un premier aumônier, des aumôniers et des chapelains en grand nombre, trois secrétaires des commandements, etc.»

La maison de la Reine était organisée à l’avenant.

Ce nombreux personnel, rétribué grassement, grugeait le pauvre petit budget de Westphalie, l’effritait de tous côtés. Un théâtre français était indispensable aux menus plaisirs de la Cour; cette fantaisie ne coûtait pas moins de quatre cent mille francs à la liste civile. «Quand le roi de Westphalie voyageait dans ses États, dit Blangini, les artistes de son théâtre royal, les musiciens de la chambre et de la chapelle l’accompagnaient presque toujours.»

L’Empereur, on peut en être convaincu, n’ignorait rien de ce qui se passait à Cassel. Il lisait les bulletins diplomatiques qui le mettaient au courant des plaisirs somptueux et même des mœurs dissolues de la Cour de Westphalie. Il savait que «les mères de Cassel qui ont de jolies filles craignent de les laisser aller aux bals et fêtes de la Cour»; que, dans les invitations faites à Napoleonshöhe, résidence d’été, où le costume exigé était un petit uniforme bleu, brodé en argent, pantalon bleu, bottes à l’écuyère, «rarement les femmes et les maris étaient invités ensemble». Il savait aussi que «les dames des fonctionnaires et des généraux recevraient facilement et publiquement des cadeaux royaux, tels que colliers en diamants».

On peut se faire une idée de l’exaspération de l’Empereur, si intraitable, d’habitude, sur les gaspillages d’argent. N’estimant pas que le Trésor de la France dût servir à défrayer des orgies princières, il resta sourd aux supplications de Jérôme, qui faisait retentir les échos de ses gémissements sur l’indigence de ses ressources. Ce sont ces plaintes, envisagées sans aucun examen de leurs causes réelles, qu’on a relevées pour accuser l’Empereur de sécheresse ou de manque de cœur.

Nous ne voyons aucun inconvénient à admettre, à tenir pour certain que le roi de Westphalie fut tancé, à diverses reprises, dans des termes qui ont dû lui être fort désagréables; il n’y a encore pas de quoi crier au martyre, surtout si l’on considère les torts que Jérôme se donnait si joyeusement à Cassel.

Nature charmante, au demeurant, le roi Jérôme s’efforçait d’apaiser l’Empereur en lui prodiguant les assurances les plus dévouées: «... Je ne fais jamais un pas, écrivait-il, sans avoir Votre Majesté en vue, sans désirer de lui plaire, et surtout sans ambitionner qu’elle puisse dire: Jamais mon frère Jérôme ne m’a donné de chagrin...» Il est difficile de se montrer plus gentil; le malheur était qu’aussitôt après avoir fait ces démonstrations épistolaires, Jérôme reprenait le cours de ses débordements.

En tranchant ainsi du monarque fastueux, sans grand souci des affaires de son royaume, Jérôme avait compromis sa situation en Westphalie longtemps avant la chute de l’Empire.

Si pénibles qu’aient été pour l’Empereur les écarts de conduite de son frère Jérôme, ces écarts restèrent entre eux deux à l’état de querelles domestiques. Ils n’eurent pas pour Napoléon les conséquences nuisibles des actes de ses autres frères. Aux jours sombres, on voit Jérôme faire, jusqu’à la dernière minute, son devoir dans toute l’étendue de ses moyens. En Russie, à Waterloo où il est blessé au plus fort de la mêlée, partout, il prend une part courageuse aux efforts désespérés des plus fidèles compagnons de l’Empereur.

A Sainte-Hélène, Napoléon oublieux des peccadilles d’autrefois, lui a rendu pleine justice en disant: «Jérôme, en mûrissant, eût été propre à gouverner; je découvrais en lui de véritables espérances.» L’Empereur fut non moins élogieux pour la femme de Jérôme, dont il proclamait hautement l’irréprochable contenance, au moment où, de mille manières, elle était torturée par son père qui voulait la contraindre à divorcer en 1814, après la chute du régime impérial.

Cette noble Reine trouva, dans ses entrailles de mère, dans sa fière pudeur d’épouse, un cri de révolte d’une éloquence admirable. Elle a tracé leur conduite à toutes les princesses qui, par raison d’État ou autre, croient devoir se sacrifier en contractant, à la face de Dieu, une union sacrée. La Reine est d’autant plus méritoire que son mari lui avait fourni surabondamment des motifs de désaffection.

Catherine de Wurtemberg a trouvé sa grandeur dans la plus simple vérité: le respect de ses serments, l’idée qu’elle appartenait pour toujours à l’homme à qui elle s’était donnée.

Il n’est pas de louange qui ne soit inférieure à la beauté de ses sentiments, alors que, résistant à la pression cruelle d’un père adoré, elle refuse de lui obéir: «... Unie à mon mari par des liens qu’a d’abord formés la politique, je ne veux pas rappeler ici le bonheur que je lui ai dû pendant sept ans; mais eût-il été pour moi le plus mauvais époux, si vous ne consultez, mon père, que ce que les vrais principes me dictent, vous me direz vous-même que je ne puis l’abandonner lorsqu’il devient malheureux, et surtout lorsqu’il n’est pas cause de son malheur.»

Avec raison, Napoléon a pu dire: «Cette princesse s’est inscrite de ses propres mains dans l’histoire.» Ces paroles sont l’honneur éternel de Catherine de Wurtemberg; elles sont, en même temps, le stigmate ineffaçable de la conduite de Marie-Louise d’Autriche.

VII

Dans la première partie de cet ouvrage, nous avons vu Napoléon, en 1792, capitaine d’artillerie, étant aux prises avec les plus grandes difficultés pour lui-même, s’occuper de sa sœur Elisa, alors pensionnaire du Roi à Saint-Cyr, la retirer de cet établissement qui était menacé par les excès révolutionnaires, la loger avec lui à l’hôtel de Metz, rue du Mail, puis la reconduire à Ajaccio, dès qu’il eut terminé les démarches que l’obligeait à faire sa situation compromise.

Nous retrouvons Elisa, en 1798, avec sa mère et Pauline, sa sœur puînée, à la suite du quartier général du commandant en chef de l’armée d’Italie. Le 5 mai 1797, elle épousa Félix Bacciochi, issu d’une honorable famille de Corse. Ce mariage ne plaisait pas beaucoup à Napoléon, qui aurait sans doute préféré à ce _bon et rebon_ Bacciochi, comme l’appelle Lucien Bonaparte, un homme moins dépourvu de facultés intellectuelles. Mais à cette époque, les demoiselles Bonaparte étaient peu recherchées, et l’on n’avait pas le droit de se montrer difficile pour elles.

Aussitôt l’empire proclamé, commencèrent près de Napoléon les obsessions de ses sœurs, désireuses de gouverner des royaumes. «Ce fut de leur part, dit Mlle Avrillon, une véritable persécution.» L’Empereur, qui ne savait pas résister longtemps aux prières des siens, donna, en 1804, à Elisa la principauté souveraine de Piombino, bientôt renforcée de celle de Lucques. Enfin, comme l’ambition de sa sœur n’était pas encore satisfaite, il lui accorda, en 1808, le grand-duché de Toscane.

Si l’on en juge par la correspondance de Napoléon, celui-ci semble avoir pris à tâche d’éviter toute discussion avec Elisa, dont l’humeur «désagréablement pointue» était peu accommodante. La gestion de ces duchés, allant plus ou moins mal, ne pouvait avoir grande conséquence sur le sort de l’empire. Napoléon la laissa donc libre de se livrer aux extravagances de son caractère altier, «recherchant le faste, l’appareil militaire, se modelant par imitation sur les habitudes de son frère». Il ferma les yeux sur ses intrigues galantes, dont quelques-unes ont fait grand bruit. Sous l’ascendant de M. Fontanes, à qui elle n’avait rien à refuser, elle travaillait à se faire une renommée dont elle payait les trompettes qui s’appelaient: le chevalier de Boufflers, La Harpe et Chateaubriand.

Ce n’est pas non plus du côté d’Elisa que Napoléon trouva les éléments propres à rehausser l’éclat de son trône. Aux jours de splendeur, il eut les contrariétés journalières que lui causait la parodie ridicule du gouvernement impérial jouée à Florence, et il se trouvait atteint par la déplorable réputation de sa sœur. Aux jours de revers, en 1813, il eut le chagrin de voir Elisa négocier un arrangement avec Murat, dont la fortune lui paraissait offrir plus de chances que celle de Napoléon.

VIII

Après la figure revêche et orgueilleuse d’Elisa, après ce caractère de femme se plaisant à passer des revues avec des poses soldatesques, après ce tempérament ambitieux, égoïste, ingrat, vient se présenter la pâle et languissante figure de Pauline Bonaparte, femme jusqu’au bout de ses petits ongles roses, la plus belle parmi les belles femmes de son temps, jalouse uniquement de conserver le titre de «reine des colifichets», honneur suprême, à ses yeux, que lui ont valu son élégance et sa coquetterie.