Napoléon intime

Part 16

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Sa beauté resplendissante, sans rivale dans toute l’Europe, a été immortalisée par le ciseau de Canova, qui a légué à notre admiration le modèle des formes incomparables de la princesse, reposant presque nue sur un lit antique. Le caprice audacieux qui porta Pauline à prendre, dans l’atelier du sculpteur, cette pose peu chaste, quoique très académique, indique d’un seul trait tout son caractère. Infatuée d’elle-même, sensible à tous les hommages, incapable d’aucune retenue dans ses fantaisies les plus inconsidérées, telle était celle que, dès son enfance, on appelait la jolie Paulette.

Pour avoir toléré, sans les refréner avec brutalité, les dérèglements de sa sœur, l’Empereur a été diffamé ignominieusement: avec Pauline Bonaparte arrive l’abominable accusation, cultivée dans la bave des traîtres, des courtisans éconduits ou des femmes délaissées. Cette atroce calomnie, que des Français ont pris plaisir à répéter inconsciemment, a été repoussée, il faut le dire bien vite, par les pires ennemis de Napoléon, par les Anglais. «On est allé, dit Walter Scott, jusqu’à imputer à Pauline une intrigue avec son propre frère. Nous rejetons sans balancer une accusation trop hideuse même pour être mentionnée, et qu’on ne devrait jamais articuler sans une preuve évidente à l’appui.»

Notre intention n’est pas de faire ici l’apologie quand même de Napoléon. Nous recherchons quelles ont été les véritables inclinations de l’homme. Nous voulons le montrer tel qu’il était. Aurait-il eu cette perversité de mœurs, que nous n’aurions pas hésité un instant à scruter cette stupéfiante aberration chez un homme en qui nous avons constaté les plus hautes vertus familiales. Nous aurions examiné le fait avec la même ténacité que nous avons apportée à mettre en relief ses penchants honnêtes. Mais, heureusement pour l’honneur du souverain qui a gouverné la France pendant quinze ans, heureusement aussi pour la dignité nationale, nous n’avons pu remplir la tâche de relever, impartialement, pas à pas, les traces de criminelles relations entre le frère et la sœur, par la simple raison que, dans tous les documents existant à cette heure, il est impossible de rencontrer autre chose que l’affirmation sèche et crue de cet outrage révoltant. Aucune allégation motivée n’est parvenue jusqu’à nous, nul indice probant n’a été révélé.

On a publié, il est vrai, des lettres que, d’après leurs éditeurs, Pauline aurait écrites à deux colonels, ses amants, pendant son séjour à l’île d’Elbe, en 1814. Ces lettres, telles qu’on les a imprimées, sont assurément révélatrices de la monstrueuse accusation. Mais elles n’existent nulle part; personne ne les possède en originaux. Elles font tout l’effet d’avoir été inventées pour le plus grand amusement de Louis XVIII.

Quand les rois prennent du plaisir aux historiettes scandaleuses, les courtisans ne se font pas faute de leur en raconter. Les innombrables infamies publiées contre Napoléon, sous Louis XVIII, attestent que ce monarque n’a pas chômé sous le rapport des distractions qu’il affectionnait. C’est au rang de ces libelles qu’il faut placer les prétendues lettres de Pauline dont personne n’est en position d’affirmer l’authenticité. M. de Jaucourt parle d’épîtres et de lettres, mais ne dit pas les avoir vues. Mounier ne dit pas non plus qu’il les a vues; il insinue seulement que «Beugnot lui a conté qu’il avait intercepté des lettres». Il n’est pas hors de propos de rappeler que Beugnot a publié des Mémoires peu tendres pour l’empire dans lesquels cet auteur, qui aurait été le détenteur de documents aussi importants, n’y fait même pas la plus vague allusion.

De cette imposture patente qui ne fait même pas honneur à l’imagination de son inventeur, que reste-t-il donc? L’innocence de ceux qui ont cru à cette absurde mystification.

L’œuvre de la calomnie, même immonde, même dénuée de tout fondement, est tellement pernicieuse, qu’il ne suffit pas d’avoir établi l’invraisemblance d’une accusation. Il faut prolonger l’enquête au delà de la réfutation et prouver, à la confusion des sycophantes acharnés à souiller sa mémoire, que, loin d’avoir eu les instincts pervers qu’on lui a prêtés, Napoléon s’est toujours conduit, envers Pauline Bonaparte, en conseiller sévère, et non en homme passionné.

A quelle époque prétendrait-on placer ce roman abject? Ce n’est probablement pas quand la famille était en Corse ou à Marseille; Pauline avait alors treize ans au maximum. Elle ne se retrouvera plus ensuite avec son frère que pendant la première campagne d’Italie, à Montebello et à Passeriano; à ce moment, Bonaparte, tout entier à sa passion pour Joséphine, n’avait guère d’autres idées amoureuses en tête. Il n’en avait pas, en tout cas, pour Pauline, qu’il maria, à peine âgée de dix-sept ans, à Leclerc, officier de son état-major.

Il n’est pas loisible non plus de placer ce honteux accord fraternel à la date de l’année suivante; Napoléon était en Égypte, Pauline n’y était pas. La période du 18 brumaire, suivie bientôt de la campagne de Marengo, ne semble pas davantage une date favorable. Si l’on considère l’attitude de Napoléon envers sa sœur en 1802, il sera acquis que jusque-là elle n’exerçait aucun ascendant sur lui. A cette époque, Leclerc faisait ses préparatifs de départ en vue de l’expédition de Saint-Domingue, dont il avait été nommé général en chef. Napoléon exigea que Pauline accompagnât son mari à Saint-Domingue, ainsi que le constatent les Mémoires de Lucien Bonaparte, confirmés par ceux de Constant.

En 1803, Pauline revint de Saint-Domingue. Elle était veuve du général Leclerc, mort de la fièvre jaune. Elle logea dans l’hôtel que Joseph habitait alors, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Ce n’est pas encore le choix de cette demeure qui éveillera des suppositions malveillantes. Lorsque le deuil de Pauline fut terminé, Napoléon, qui lui donnait cinq cent mille francs de dot, arrangea le mariage de sa sœur avec le prince Camille Borghèse. Après le mariage, la nouvelle princesse partit pour Rome avec son époux.

Si, depuis ce moment, Napoléon est sorti parfois de son rôle de frère, c’est pour tenir celui de père, témoin la lettre suivante:

«Aimez votre mari et votre famille, soyez prévenante, accommodez-vous des mœurs de la ville de Rome, et mettez-vous bien dans la tête que si, à l’âge que vous avez, vous vous laissez aller à de mauvais conseils, vous ne pouvez plus compter sur moi.

«Quant à Paris, vous pouvez être certaine que vous n’y trouverez aucun appui, et que jamais je ne vous y recevrai qu’avec votre mari. Si vous vous brouillez avec lui, la faute serait à vous, et alors la France vous serait interdite.»

En vérité, tout dans la vie de Napoléon proteste contre l’odieuse dépravation qu’on essaye de lui supposer. Non seulement ses sentiments sont l’opposé de ces bas instincts, mais encore tous ses actes sont là pour confondre la mauvaise foi de ses détracteurs.

Un souverain qui pouvait disposer de tout sans contrôle, s’il avait aimé sa sœur d’une manière inavouable, ne lui aurait marchandé ni les honneurs ni les richesses. Or Pauline, ceci a son importance, est de toutes les sœurs de Napoléon celle qui eut le moins à se louer de sa munificence. Quand Caroline est reine de Naples, quand Elisa est grande-duchesse de Toscane, Pauline reste toute sa vie titulaire de la petite principauté de Guastalla. Elle fut peut-être la seule à essuyer des refus de la part de l’Empereur. Alors que, selon M. de Metternich, «ses sœurs obtenaient de lui tout ce qu’elles voulaient», Pauline se voyait refuser la simple autorisation d’envoyer à Paris un certain M. Michelot, chargé par elle de suivre quelques affaires dans la capitale.

Rien d’aussi étrange que ce procès fait à Napoléon.

A l’île d’Elbe, pas plus qu’ailleurs, on ne trouve la moindre trace d’une anomalie quelconque dans les rapports du frère et de la sœur.

D’abord, la présence de la vieille mère paraît être une garantie de valeur suffisante. Ensuite, ce n’est certainement pas le refus de solder une modique somme de soixante-deux francs trente centimes qui suscitera l’idée d’une intimité complaisante. L’Empereur écrit de sa main, en marge de la demande: «N’ayant pas ordonné cette dépense qui n’est pas portée au budget, la princesse la paiera.»

Enfin, on est allé jusqu’à trouver étrange que Pauline, aux jours néfastes, ait mis à la disposition de son frère une partie de sa grande fortune, qu’elle lui ait donné ses diamants pour servir de suprême ressource à la veille de la campagne décisive qui devait aboutir au désastre de Waterloo. Pour juger insolite et risquée, en cette circonstance, la conduite de Pauline envers Napoléon, il faut vraiment croire l’âme humaine incapable d’un peu de grandeur. Il n’est cependant pas rare de rencontrer de nobles qualités de cœur chez les femmes coquettes, fantasques, capricieuses, et légères même de mœurs comme l’était la princesse Borghèse.

En un mot, près de son frère éprouvé par le malheur, Pauline, émue, frappée d’une si grande infortune, se montra ce qu’elle était réellement: une bonne et charmante fille.

IX

On a peine à en croire ses yeux, lorsqu’on lit que Murat, roi de Naples, époux de Caroline Bonaparte, comblé lui-même des faveurs impériales, fut le premier à trahir la cause de l’Empereur. On croit encore bien plus être le jouet d’une absurde hallucination, quand on constate que Caroline, la plus jeune sœur de Napoléon, fut, sinon l’inspiratrice, du moins la complice parfaitement consciente de cette insigne forfaiture.

Nous allons énumérer ce qu’avait fait l’Empereur pour mériter une si noire ingratitude.

Avant tout, il faut déclarer que nul ne songe à marchander à Murat ses droits à l’admiration pour sa bravoure indomptable et incontestée. Ses grades, ses distinctions honorifiques dans l’armée, il les a gagnés vaillamment. De ce chef, il ne doit rien à l’Empereur. Mais il reste son débiteur pour les titres royaux dont il fut investi, et que n’ont obtenus ni les Berthier, ni les Ney, ni les Lannes, ni les Davout, bien aussi courageux que lui, tout en ayant, en plus, des qualités militaires infiniment plus solides.

Murat, fils d’un aubergiste de la Bastide, près de Cahors, ancien garçon de boutique chez un mercier de Saint-Céré, débuta par une gasconnade dans ses rapports avec Napoléon. Quand celui-ci partit, en 1796, pour la première campagne d’Italie, Murat, colonel provisoire, n’étant en réalité que chef d’escadrons au 21e régiment de chasseurs, vint chez le jeune général en chef et lui dit: «Mon général, vous n’avez point d’aide de camp colonel, il vous en faut un, et je vous propose de vous suivre pour remplir cet emploi.» La tournure de Murat plut à Bonaparte, il accepta son offre; grâce à cette subtilité de langage, Murat se trouva définitivement pourvu de son grade de colonel. L’année suivante, il était général. En cette qualité, il prit part à l’expédition d’Égypte. Trois mois à peine après le 18 brumaire, Murat épousait Caroline Bonaparte. «Ce mariage, dit Bourrienne, fut célébré au Luxembourg, mais avec modestie. Le Premier Consul ne pensait pas encore que ses affaires de famille fussent des affaires d’État... A ce moment, Bonaparte n’avait pas beaucoup d’argent, il ne donna à sa sœur que trente mille francs de dot. Sentant toutefois la nécessité de lui faire un cadeau de noces, et n’ayant pas de quoi en acheter un convenable, il prit un collier de diamants à sa femme, et le donna à la future.»

Dès qu’elle fut mariée, Caroline, poussée par une ambition sans mesure, se mit à soigner activement les intérêts de son mari. Elle accablait de ses sollicitations son frère qui disait d’elle: «... Avec Mme Murat, il faut que je me mette toujours en bataille rangée...» Ses résistances, selon l’habitude de Napoléon, n’étaient que pour la forme, témoin l’immense et rapide fortune de Murat nommé successivement: général en chef, gouverneur de Paris, maréchal de France, prince et grand amiral, grand-duc de Berg et de Clèves, et enfin, en 1808, roi de Naples.

Pourvus des plus hautes dignités, les deux époux donnèrent carrière, chacun dans son genre, à leurs tempéraments vaniteux.

Très fier de sa belle prestance, Murat mettait un suprême orgueil à se revêtir des costumes les plus éclatants: pantalon couleur amaranthe avec coutures brodées d’or, habit serré par une large ceinture dorée, bottines de peau jaune, grand chapeau à galons d’or surmonté d’un panache formé d’une haute aigrette entourée de plumes d’autruche; la selle, la bride, la housse bleu ciel du cheval, tout resplendissait de broderies d’or. En cet attirail étincelant qui dénotait certaine crânerie, Murat chargeait à la tête de ses troupes. Son amour-propre n’était pas médiocrement flatté quand il voyait «les Cosaques s’arrêter ébahis pour admirer ses élégantes broderies et les belles plumes de sa toque polonaise».

Cet accoutrement théâtral, qui faisait de Murat, si nous nous le représentons bien, une sorte de flamboyant tambour-major à cheval, semble avoir été l’objet des plus chères préoccupations de son esprit borné. Par une coquetterie que lui envierait une femme galante, il exigeait que les accessoires de sa toilette fussent constamment de première fraîcheur. Sur quelque point de l’Europe que se trouvassent les armées impériales, des caisses remplies de parures nouvelles partaient de Paris pour rejoindre Murat. Pendant l’une de ses campagnes, «en quatre mois, dit la duchesse d’Abrantès, on avait envoyé pour vingt-sept mille francs de plumes». Ce petit travers, qui relève plutôt des fantaisies du carnaval que de l’ordonnance prescrite aux officiers sous les armes, sert au moins à démontrer la tolérance de l’Empereur, qui aurait pu, d’un mot, au grand désappointement de son élégant beau-frère, faire cesser cette exhibition à la fois pompeuse et burlesque.

Si, dans son ménage, Murat semble avoir monopolisé les goûts féminins, par contre, Caroline s’était approprié les droits qui d’ordinaire sont l’apanage du sexe fort: «Elle portait, a dit Talleyrand, une tête de Cromwell sur les épaules d’une jolie femme.» Mise en appétit par les premiers honneurs princiers, Caroline, alors grande-duchesse de Berg, après s’être dit qu’elle pouvait être reine aussi bien qu’une autre, se demanda pourquoi elle ne serait pas impératrice.

La présence constante de l’Empereur au milieu des batailles rendait possible la vacance subite du trône de France. Caroline arrêta sa pensée devant cette hypothèse, et envisagea froidement ce qui se passerait le jour où surviendrait la mort accidentelle de Napoléon. Elle en arriva, particularité bizarre, dans le palais même de l’Élysée qu’elle devait à la libéralité de son frère, à élaborer un plan exactement semblable à celui que méditait le général Malet du fond de sa prison! Pour atteindre son but, Malet ne pouvait compter que sur sa témérité; Caroline, elle, trouvant des armes dans sa beauté, entreprit la tâche facile de séduire le gouverneur de Paris qui était alors le général Junot. Elle employa toute sa coquetterie à conquérir le cœur du général et réussit à merveille dans cette tentative, moins difficile que risquée de la part d’une femme jeune et jolie. Junot, qui avait trente-six ans à peine, ne vit dans cette bonne fortune qu’une victoire de ses avantages personnels. Il était loin de soupçonner la machination, exempte de poésie, qui se cachait sous les démonstrations amoureuses de sa maîtresse. Cette liaison et les menées qui lui servaient de mobile n’étaient pas un très grand secret. D’après Girardin, on en jasait à la cour et à la ville.

Les calculs de Caroline étaient encore plus profonds. Se préoccupant du rôle des puissances étrangères à l’heure où son plan serait réalisable, elle était pleine d’attentions pour le corps diplomatique. Si l’on s’en rapporte aux dires de Fouché, confirmés par Mlle Avrillon, elle ne se montra pas insensible aux hommages du prince de Metternich. Et sur ce point, Mme de Rémusat ajoute: «Metternich obtint des succès auprès des femmes... Il parut s’attacher à Mme Murat, et il lui a conservé un sentiment qui a maintenu longtemps son époux sur le trône de Naples.»

L’Empereur, à son retour de l’entrevue de Tilsitt, ne tarda pas à connaître le petit roman que Caroline avait ébauché avec Junot. Ce roman, dont les péripéties se rattachaient toutes à la mort de Napoléon, ne fut pas, on le pense bien, du goût de ce dernier. Cependant il ne s’arrêta pas au côté politique de cette intrigue. Soit ennui d’avoir à sévir, soit pitié des rêves présomptueux de sa sœur, il se contenta de séparer les deux amants, sans, pour cela, montrer une de ces fureurs qu’on nous a dit lui être familières; on va pouvoir en juger.

Nous avons dit que Junot ne savait rien du complot dont, en fait, il était la cheville ouvrière. Il voulait se croire aimé pour lui-même, et n’était pas sans inclination pour sa maîtresse. Aussi, grande fut sa désolation quand, mandé par Napoléon, il reçut l’ordre de partir pour Lisbonne en qualité d’ambassadeur, en même temps qu’il serait commandant de l’armée d’observation de la Gironde. Junot, sentant une disgrâce dans ses nouvelles fonctions, s’écria: «Ainsi, vous m’exilez! Qu’auriez-vous fait de plus si j’avais commis un crime?» L’Empereur, touché du chagrin qu’éprouvait son ami de jeunesse, lui dit: «Tu n’as pas commis de crime, mais tu as commis une faute... Il est nécessaire que tu t’éloignes quelque temps de Paris; cela est convenable pour détruire tous les bruits qui ont couru sur ma sœur et sur toi... Tu auras à Lisbonne une autorité sans bornes... Allons, mon vieil ami, le bâton de maréchal est là-bas... Crois-moi, la vraie raison de ton départ, c’est ta gloire.» Telles sont les paroles rapportées par la femme de Junot; elles ne témoignent pas d’une excessive sévérité de la part de l’Empereur.

Napoléon ne fut pas plus méchant à l’égard de sa sœur. Il voulut paraître ne rien savoir de la petite conspiration. L’année suivante, il nomma Murat roi de Naples et réalisa ainsi le vœu le plus cher de Caroline, qui désirait si ardemment s’asseoir sur un trône.

Enfin, Napoléon avait réussi à avoir quelque tranquillité de ce côté. Caroline, à la tête d’un royaume, agréablement adulée par des courtisans à l’échine élastique; Murat, déguisé en roi de théâtre, cavalcadant aux côtés de l’Empereur, dont le visage disparaissait sous les panaches de son extravagant beau-frère: les deux époux étaient en possession du bonheur parfait.

Leur bonheur était tel, que l’idée seule d’en être privés les rendit coupables de la plus cynique trahison que l’histoire ait enregistrée.

En relatant ici les tristes épisodes de la vie du roi de Naples, tous contemporains de la décadence et de la chute de l’Empire, nous nous servirons le plus souvent du nom de Murat; mais nous insistons sur ce point qu’il faut considérer sa femme comme absolument associée à toutes ces combinaisons équivoques. Elle en fut même probablement l’instigatrice, car elle n’était pas femme à laisser son mari accomplir des actes qu’elle aurait réprouvés. En tout cas, c’est en vain que l’on chercherait une protestation de sa part, un signe d’affection pour Napoléon, abandonné, trahi, combattu même par Murat.

En 1812, semblables à des naufragés perdus sur un désert de glace, se traînant sous les rafales de neige, misérablement vêtus, gelés, affamés, épuisés, les soldats français revenaient de Moscou. C’est alors que, vaincus par l’âpreté d’un hiver effroyable, mais invincibles quand il s’agissait de braver et repousser l’ennemi, ces immortels soldats ont provoqué l’admiration du monde entier par l’exemple qu’ils ont donné des plus hautes vertus militaires: l’héroïsme dans la détresse, l’abnégation dans la souffrance.

Ayant appris les graves incidents de la conspiration Malet, Napoléon avait hâte de rentrer à Paris, autant pour consolider son gouvernement que pour organiser de nouvelles armées et opposer de nouveaux combattants à la marche des ennemis qui menaçaient d’envahir la France. Le 5 décembre 1812, à Smorghoni, il remit à Murat le commandement des glorieux débris de la Grande-Armée, poursuivis, harcelés par les Russes. L’Empereur ne croyait pouvoir mieux faire que de s’adresser à son beau-frère en cette pénible et délicate circonstance.

Peu de temps après avoir accepté cette mission de confiance, le 16 janvier 1813, sans autre motif apparent que son bon plaisir, Murat résignait son commandement et partait pour Naples. «Je ne me permets aucune réflexion sur la conduite du Roi», écrit Berthier, rendant compte de cette désertion à l’Empereur.

Pour qu’un militaire de la valeur de Murat commît le crime d’abandonner le commandement d’une armée aux prises avec l’ennemi, il fallait assurément des motifs bien puissants. Ces motifs n’existaient pas en Pologne, où s’effectuait la retraite. Ils existaient à Naples, où la présence du Roi était réclamée, où il s’agissait, par des compromissions avec les ennemis de la France, de sauver la couronne de Naples au milieu de l’effondrement de l’Empire; catastrophe prévue, dès cette époque, par la diplomatie napolitaine, avec une perspicacité qui lui fait honneur.

En présence d’un acte d’insubordination qui était le premier pas sur la route de la défection, quelles sont les mesures rigoureuses qu’une indignation légitime va dicter à l’Empereur? Aucune. Optimiste infatigable pour les siens, Napoléon ne voit à ce moment chez Murat qu’une aversion pour les manœuvres de retraite où il faut plus de sagesse que d’audace. Le 23 janvier, il écrit à Eugène de Beauharnais, qui vient de prendre le commandement de la Grande-Armée: «Je trouve la conduite du Roi (de Naples) fort extravagante et telle qu’il ne s’en faut de rien que je ne le fasse arrêter pour l’exemple. C’est un brave homme sur le champ de bataille, mais il manque de combinaisons et de courage moral.» Le lendemain, s’adressant à sa sœur, Napoléon lui écrit: «Le Roi a quitté l’armée le 16!... Votre mari est un fort brave homme sur le champ de bataille; mais il est plus faible qu’une femme ou qu’un moine quand il ne voit pas l’ennemi; il n’a aucun courage moral.»

Dès son retour à Naples, le pauvre Murat ne fut, sous l’impulsion des directeurs de sa politique, qu’une marionnette inconsciente sortant d’une coulisse pour rentrer dans l’autre. Fouché et Caulaincourt attestent qu’il se mit à la disposition de l’Autriche, sans omettre de négocier avec lord Bentinck, commandant les forces anglaises en Sicile.

Pendant que la cour de Naples ourdissait la trame de sa politique astucieuse, Napoléon remporta les victoires de Lutzen et de Bautzen sur les puissances alliées. On se demanda à Naples si l’on n’avait pas fait fausse route, s’il n’était pas temps de se rapprocher de l’Empereur, à qui la fortune semblait de nouveau sourire, quand, avec de jeunes conscrits, inexpérimentés, sans artillerie, sans cavalerie, il venait de battre les armées formidables de la coalition! Avec une connaissance parfaite du caractère de Napoléon, avec une entière confiance dans sa faiblesse envers sa famille, on chargea Caroline de s’entremettre près de son frère afin d’obtenir qu’il accueillît les services de Murat. Le résultat fut tel qu’on l’attendait. Napoléon, qui ne savait pas haïr, céda aux sollicitations de sa sœur, et Murat vint, pendant l’armistice de Dresde, reprendre sa place à la tête de la cavalerie française.