Napoléon intime

Part 4

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Pendant les quatre mois du siège, la vie de Napoléon fut celle de tous les autres officiers. Il fit, à Toulon, la connaissance de Muiron, plus tard son aide de camp; de Marmont, depuis duc de Raguse; et c’est avec Suchet, le futur duc d’Albuféra, alors chef de bataillon, qu’il allait souvent dîner chez l’ordonnateur des guerres Chauvet, dont les deux jolies filles n’étaient pas sans attraits pour les deux jeunes officiers.

C’est aussi de Toulon que datent ses premières relations avec Junot (le duc d’Abrantès), alors sergent, qui devait à sa belle écriture d’être le secrétaire de Bonaparte.

Junot et Marmont étaient tous deux de Châtillon-sur-Seine. C’est de là qu’ils recevaient de leurs parents l’argent destiné à adoucir les ennuis du siège. Il est probable qu’on devait parler souvent devant Napoléon du courrier de Châtillon attendu avec grande impatience par les jeunes officiers. N’est-il pas étrange de trouver au début de la carrière de Napoléon le nom de la ville minuscule qui en marqua aussi le dernier échelon? car c’est bien à Châtillon-sur-Seine qu’en 1814 la déchéance de l’Empereur fut définitivement résolue par les souverains alliés.

X

Nommé général de brigade et inspecteur des côtes, en résidence à Nice, Napoléon ne se laissa pas éblouir par l’éclat d’une aussi belle position pour un jeune homme de vingt-cinq ans. Ses premiers soins furent encore pour sa mère et les siens. «Notre famille, dit Lucien, devait à la promotion de Napoléon une situation plus prospère. Pour se rapprocher de lui, elle s’était établie au château Sallé, près d’Antibes, à peu de milles du quartier général... Nous étions tous réunis, et le général nous donnait tous les instants dont il pouvait disposer.» Il usa de son influence naissante pour alléger les charges de sa mère. Il réussit à faire nommer aide de camp, avec la solde de lieutenant, Louis, qui n’avait pas encore seize ans, et qu’il garda près de lui. D’autre part, il fit employer Joseph en qualité de commissaire adjoint à l’ordonnateur Chauvet.

C’est à ce moment que Robespierre le jeune, déjà inquiet de l’attitude de la Convention vis-à-vis de son frère, et se disposant à partir pour Paris, offrit au jeune général le commandement de la garnison de Paris.

La proposition était séduisante. On en parlait en famille. La conclusion de Napoléon, rapporte Lucien, fut celle-ci: «Robespierre jeune est honnête; mais son frère ne badine pas. Il faudrait le servir. Moi, soutenir cet homme! Non, jamais! Je sais combien je lui serais utile en remplaçant son imbécile commandant de Paris, mais c’est ce que je ne veux pas être. Il n’est pas temps. Aujourd’hui, il n’y a de place honorable pour moi qu’à l’armée; prenez patience, je commanderai Paris plus tard... qu’irais-je faire dans cette galère?»

Comment dire après cela qu’il était dominé par une ambition sans frein! Aucune considération, ni l’établissement des siens qui lui tient tant au cœur, ni la perspective d’une position superbe ne peuvent l’emporter sur le sentiment qu’il a de son devoir.

De Nice, il est chargé, le 25 messidor an II, d’une mission politique et militaire à Gênes; les instructions secrètes du commissaire Ricard lui prescrivaient, en plus des renseignements militaires à prendre sur Gênes et Savone, «d’approfondir la conduite civique et politique du ministre de la République française, Tilly, et de ses autres agents...»

De cette mission, qui était confidentielle, Napoléon s’acquitta avec toute la circonspection nécessaire à sa réussite. Son excès de zèle lui fut fatal, car c’était un temps où il ne fallait avoir de secrets pour personne. On le lui fit bien voir.

En effet, le 9 thermidor s’étant accompli, Ricord fut remplacé par Albitte et Salicetti. De bons révolutionnaires se doivent naturellement à eux-mêmes de faire arrêter leurs prédécesseurs. Un mandat d’amener est lancé contre Ricord, qui, connaissant son monde, s’est dépêché de passer en Suisse. Du même coup, les nouveaux commissaires ordonnent l’arrestation de Napoléon comme suspect. Ils avaient bien raison, car rien n’était plus suspect que le voyage secret à Gênes, dont ces citoyens ne connaissaient pas le motif. Et, sous bonne escorte, le 10 août, Bonaparte est amené de Nice au fort Carré, près d’Antibes, où il est incarcéré.

Ce genre d’intermède dans la vie des généraux n’était pas rare à cette époque: cinq mois auparavant, jour pour jour, Hoche s’était vu arrêté et emprisonné sur l’ordre de Carnot et de Collot d’Herbois.

Certes, avant d’être mis en prison, Napoléon était en droit de se croire pour toujours à l’abri des noirs soucis de sa jeunesse, et voilà qu’en un instant sa gloire, l’aisance des siens, tout ce qui avait été conquis sur la fortune adverse, semblait à jamais anéanti. La prison n’était-elle pas, en ces jours, l’antichambre de la guillotine?

Dès ce premier choc avec la fatalité, Bonaparte se montra l’homme qu’il est resté toute sa vie: calme et stoïque dans les revers. Sans se décourager, il écrit aux deux auteurs de son arrestation, Albitte et Salicetti, une requête empreinte de la plus grande dignité:

«J’ai servi sous Toulon avec quelque distinction, et j’ai mérité à l’armée d’Italie la part de lauriers qu’elle a acquise à la prise de Saorgio, d’Oneille et de Tanaro. Pourquoi me déclare-t-on suspect sans m’entendre?

«L’on me déclare suspect et l’on met les scellés sur mes papiers.

«L’on devait faire l’inverse; l’on devait mettre les scellés sur mes papiers, m’entendre, me demander des éclaircissements, et ensuite me déclarer suspect, s’il y avait lieu...»

Ses jeunes aides de camp, Junot, Sébastiani et Marmont, avaient formé un complot d’évasion qu’ils parvinrent à communiquer à Bonaparte; celui-ci, fort de son innocence, leur répondit de s’abstenir afin de ne pas le compromettre.

Les papiers saisis, examinés par l’ordonnateur Denniée, ne contenant absolument rien d’imputable à Napoléon, force fut bien de le mettre en liberté.

Ceux qui l’assistèrent durant ces jours d’angoisses ne furent jamais oubliés. On connaît la fortune de Junot et de Marmont; Sébastiani fut général de division et plusieurs fois ambassadeur, avec des dotations considérables. Denniée jouit largement de la faveur impériale: il fut créé baron et inspecteur général aux revues.

Il n’est pas sans intérêt de faire remarquer que l’auteur principal de cette iniquité, Salicetti, fut à diverses reprises employé par le gouvernement de l’Empereur, et que, finalement, il fut ministre de la police sous le règne du roi Joseph, en Sicile.

Disons aussi, pour l’instruction de ceux qui ont nié à Bonaparte tout sentiment humain, qu’en juin 1795, moins d’un an après que Salicetti l’avait fait arrêter, ce dernier, mis hors la loi, décrété d’accusation par la Convention, s’était réfugié chez Mme Permon, dont le jeune général était un des commensaux journaliers. Napoléon feignit d’ignorer la présence de son persécuteur et se contenta, pour toute vengeance, lorsque Salicetti fut parti pour Bordeaux, bien déguisé et bien en sûreté, de lui écrire une lettre dont il faut citer les lignes suivantes: «Salicetti, tu le vois, j’aurais pu te rendre le mal que tu m’as fait, et en agissant ainsi, je me serais vengé, tandis que toi, tu m’as fait du mal sans que je t’eusse offensé. Va, cherche en paix un asile où tu puisses revenir à de meilleurs sentiments pour ta patrie...»

XI

Après treize jours d’emprisonnement, Napoléon rentrait le 24 août à Nice. Il prit part à une démonstration heureuse faite par l’armée sur le col de Tende, et fut nommé commandant de l’artillerie du corps expéditionnaire maritime destiné à agir sur Civita-Vecchia. Ce mouvement ne fut pas exécuté, notre flotte n’ayant pu forcer la ligne des vaisseaux anglais. Les Français rentrèrent à Toulon, et le corps expéditionnaire fut licencié.

Se trouvant sans emploi, Bonaparte se rend à Marseille dans les premiers jours d’avril 1795. Là, il reçoit l’ordre de rejoindre l’armée de l’Ouest pour commander l’artillerie. Ce déplacement, s’il faut en croire Marmont, «parut un coup funeste à la carrière de Bonaparte, et chacun en porta le même jugement. Il quittait une armée en présence des étrangers pour aller servir une armée employée dans les discordes civiles».

Très contrarié, très humilié, Napoléon fit néanmoins ses préparatifs de départ. Il se consolait en pensant qu’il pouvait être un peu plus tranquille sur le sort de sa mère qui restait avec ses trois filles et Jérôme seulement. Lucien s’était marié, le 4 mai 1794, à Saint-Maximin, avec Catherine Boyer, fille de son aubergiste, et Joseph avait épousé Mlle Clary, le 4 août de la même année.

Donc, le 2 mai 1795, en compagnie de Louis, de Junot et de Marmont, a lieu le départ pour le voyage fabuleux qui, de Marseille, devait aboutir à Rochefort vingt ans après! Pour suivre la diagonale reliant ces deux ports de mer, Napoléon, qui, dans son enfance, a rêvé d’être marin, aura conquis presque toute l’Europe; son nom, prodigieusement sonore, aura été répété de bouche en bouche jusqu’aux confins du monde!

En route, les quatre amis s’arrêtèrent quelques jours chez le père de Marmont. Arrivés à Paris, ils descendent à l’hôtel de la Liberté, établissement modeste situé rue des Fossés-Montmartre. Le prix total de l’appartement, pour les quatre jeunes gens, fut débattu et arrêté à soixante-douze livres par mois.

Napoléon, une fois à Paris, se rend au ministère de la guerre, dont le titulaire très récent était un nommé Aubry, vieux capitaine qui, d’un même trait de plume, se fit lui-même général de division, inspecteur général de l’artillerie, et raya Bonaparte des cadres de cette arme pour le placer dans l’infanterie.

Napoléon alla réclamer; ce fut une véritable scène: «Vous êtes trop jeune, répétait Aubry qui n’avait jamais fait la guerre; il faut laisser passer les anciens.--On vieillit vite sur les champs de bataille, ripostait Napoléon, et j’en arrive.»

Le ministre, attaché à ses préjugés, maintint sa décision, et le jeune général refusa formellement d’être employé dans l’infanterie.

Sa position était irrégulière, critique même; Barras et Fréron, qu’il avait connus à Toulon, s’entremirent pour lui auprès du ministre. Tout ce qu’ils obtinrent, ce fut une permission sans solde, l’autorisant à rester à Paris. S’il pouvait y attendre le 4 août, c’était le salut, car à cette date Aubry devait quitter le ministère de la guerre.

On a voulu voir dans cette volonté de ne pas commander une brigade d’infanterie, nous ne savons quelles visées ténébreuses. M. Iung le dépeint alors ainsi: «Il restait seul avec son épée, et comme un vrai condottiere se trouvait disposé à l’offrir au plus cher enchérisseur... Tel était le général Bonaparte, synthèse vivante du bien et du mal, «vibrion monstrueux» qui n’attend qu’un milieu désagrégé pour prendre son entier développement...»

Marmont, qui n’est certes pas un apologiste à l’heure où il écrit ses Mémoires, va nous aider à comprendre l’attitude, très simple et pas du tout machiavélique de Napoléon: «Ceux qui n’ont pas servi dans l’artillerie, dit Marmont, ne peuvent pas deviner l’espèce de dédain qu’avaient autrefois les officiers d’artillerie pour le service de la ligne; il semblait qu’en acceptant un commandement d’infanterie ou de cavalerie, c’était déchoir.»

Le sentiment conforme de Napoléon sur la mesure dont il est l’objet, le voici écrit de sa main dans une lettre à son ami de Sucy: «L’on m’a porté pour servir à l’armée de la Vendée comme général de la ligne; je n’accepte pas; beaucoup de militaires dirigeront mieux que moi une brigade, et peu ont commandé avec plus de succès l’artillerie.»

Si, dès ce moment, il avait conçu les projets chimériques qu’on lui a prêtés, il aurait mis le plus grand empressement à accepter le commandement d’une brigade d’infanterie. Car si pour un artilleur amoureux de son métier c’était une défaveur, pour un ambitieux c’était une bonne aubaine. Un général, commandant l’artillerie d’un corps, est toujours en sous-ordre; tandis que le chef de brigade, souvent isolé du gros de l’armée, peut d’un seul coup arriver à la renommée, dans une rencontre heureuse avec l’ennemi.

Singulier ambitieux, on en conviendra, qui préfère le rôle considérable, mais toujours effacé, de commandant de l’artillerie, à la fonction qui peut, le hasard aidant, le mener subitement à la popularité!

N’est-on pas en droit de conclure également d’une manière rigoureuse que son épée n’était pas, comme on l’a dit, «au plus cher enchérisseur», «au premier offrant», «au plus offrant»? car cette fois, du moins, il la porta à la misère, dédaignant d’acheter la fortune au prix d’une sorte d’humiliation.

Alors, il fallut renoncer au superflu pour avoir le nécessaire. Il vendit sa voiture. Une partie de la journée était employée à visiter des personnages influents afin de les éclairer.

Le reste du temps se passait à des plaisirs gratuits et instructifs; un jour, c’est à l’Observatoire où il se fait enseigner par le célèbre Lalande les principes de l’astronomie. Une autre fois, c’est vers le Jardin des Plantes qu’il dirige ses pas avec son fidèle Junot. Là, dans les allées du jardin, on causait dans l’intimité, on parlait de la famille. Junot, fort amoureux, avait le plus vif désir d’épouser Pauline Bonaparte. Avec sagesse et prudence Napoléon ajourne la demande de Junot qui faisait valoir sa position: «Tu auras douze cents livres de rente, c’est bien: mais tu ne les as pas. Ton père se porte parbleu bien et te les fera attendre longtemps. Enfin, tu n’as rien, si ce n’est ton épaulette de lieutenant. Quant à Paulette, elle n’en a même pas autant. Ainsi donc, résumons: Tu n’as rien, elle n’a rien, quel est le total? Rien. Vous ne pouvez donc pas vous marier à présent, attendons.»

La position devenait de plus en plus gênée; on vivait très souvent sur l’argent que Junot recevait de sa famille. Lorsque Junot n’avait pas reçu d’argent, Napoléon l’emmenait dîner chez Mme Permon, mère de la future duchesse d’Abrantès, à qui il disait en riant: «Madame Permon, les galions ne sont pas encore arrivés, je vous amène un convive.»

XII

L’état de son âme, durant cette période difficile, va nous être révélé par une correspondance très fréquente qu’il entretient avec son frère Joseph. Dans chaque lettre, on voit combien la sollicitude pour les siens tient de place dans son cœur:

Le 23 mai: «J’ai été hier à la terre de Ragny, appartenant à M. de Montigny. Si tu étais homme à faire une bonne affaire, il faudrait venir acheter cette terre, moyennant huit millions d’assignats... Je crois que c’est une occasion unique de placer une partie de la dot de ta femme. Les assignats perdent tous les jours.»

Le 23 juin: «Je ferai ce que je pourrai pour placer Lucien... Jérôme m’écrit pour qu’on lui trouve une pension; il n’y en a pas encore pour le moment.»

Le 24 juin: «Je n’ai pu obtenir une place pour Louis dans un régiment d’artillerie; considérant, d’ailleurs, qu’il n’a que seize ans, je le fais aller à Châlons, où il passera son examen et sera officier dans un an.»

Le 25 juin: «Si tu pars et si tu penses que ce puisse être pour quelque temps, envoie-moi ton portrait; nous avons vécu tant d’années ensemble, si étroitement unis, que nos cœurs se sont confondus, et tu sais mieux que personne combien le mien est entièrement à toi.»

Le 19 juillet: «Point encore de lettre de toi, et il y a plus d’un mois que tu es parti... Je m’imagine que tu profites de ton séjour à Gênes pour faire venir notre argenterie et les objets les plus précieux.»

Le 28 juillet: «Tu recevras ci-joint le passeport que tu demandes, tu recevras demain une lettre de la commission des relations extérieures du ministre à Gênes: il est prié de te donner l’assistance nécessaire pour tes affaires.»

Le 1er août: «Louis est à Châlons, où il travaille beaucoup; je suis très content de lui... Donne-moi plus souvent de tes nouvelles. Tu ne me parles jamais de mademoiselle Eugénie, non plus que des enfants que tu dois faire; il me semble que tu t’oublies bien fort sur cet article. Fais-nous donc un petit neveu, que diable! il faut bien commencer.

«Tout est encore ici horriblement cher, mais cela ne continuera pas. Je voudrais faire venir Jérôme à Paris, il n’en coûterait que douze cents francs par an...»

Le 9 août: «Serait-il possible de tirer parti du procès que nous avions en Toscane? Tu devrais en prendre des renseignements; je te ferai passer les meilleures recommandations possibles. Dépêche-toi de me demander ce que tu veux...»

Le 20 août: «Je te ferai nommer consul, et ferai nommer Villeneuve (beau-frère de Joseph) ingénieur pour aller avec moi en Turquie...»

Le 25 août: «J’espère que tu auras un consulat dans le royaume de Naples, à la paix avec cette puissance...»

Le 3 septembre: «Hier a été l’adjudication du bien que j’avais eu l’idée de te proposer à neuf lieues de Paris; j’étais décidé à en donner 1 million 500 000 francs, mais, chose incroyable, il est monté à 3 millions...»

Le 6 septembre: «Le consulat de Chio est vacant; mais tu me dis que tu ne voulais pas d’une île; j’espère quelque chose de mieux en Italie... Je continuerai à rester à Paris, spécialement pour ton affaire...

«J’écris à ta femme; je suis très content de Louis; il répond à mes espérances et à l’attente que j’avais conçue de lui; c’est un bon sujet, mais aussi c’est de ma façon: chaleur, esprit, santé, talent, commerce exact, bonté, il réunit tout. Tu le sais, mon ami, je ne vis que par le plaisir que je fais aux miens.

«Écris à Louis et dis-lui que tu attends le premier dessin qu’il doit t’envoyer pour constater ses progrès, et que tu ne doutes pas qu’il ne tienne sa promesse d’écrire aussi bien que Junot avant la fin du mois...»

En relevant et en groupant toutes ces lettres écrites dans l’espace de trois mois, il importe de faire remarquer que ce ne sont pas là des paraphrases. Ce sont les textes exacts, tirés de documents authentiques, dont les adversaires les moins suspects de partialité ont tiré des arguments.

En proie aux soucis les plus graves, quand son avenir est absolument compromis, il use le peu de crédit qui lui reste pour faire du bien à tous ceux qu’il connaît. Enfin, son cœur n’oublie personne: pour Joseph, c’est l’effusion la plus tendre; pour Lucien et Jérôme, c’est une constante sollicitude; pour Louis c’est l’orgueil d’un père, fier des succès de son enfant. Si ses préoccupations pour sa mère et ses sœurs apparaissent moins vives dans ces lettres, ne vous en étonnez point. L’heureux mariage de l’aîné des fils a procuré une aisance relative à Lætitia et ses enfants qui vivent près des Clary, les beaux-parents de Joseph.

Avait-il du moins, comme on l’a dit et répété, une ambition personnelle excessive? Rien dans les mémoires du temps ne l’indique. Ni Bourrienne, ni Marmont n’en ont parlé; leur silence est un aveu, qui sera confirmé par les confidences si simples, si naturelles de Napoléon à son frère, à qui il fait part de ses impressions journalières sur les événements politiques et sur sa situation personnelle: «Je t’ai envoyé hier, par Casabianca, la Constitution. Tout augmente d’une manière effrayante; on ne pourra bientôt plus vivre; la récolte est attendue avec impatience.»

«Je suis employé comme général de brigade dans l’armée de l’Ouest, mais non pas dans l’artillerie; je suis malade, ce qui m’oblige à prendre un congé de deux ou trois mois; quand ma santé sera rétablie, je verrai ce que je ferai. Aujourd’hui, on fait la lecture de la Constitution à la Convention; l’on attend le bonheur et la tranquillité de cette Constitution; je te l’enverrai du moment qu’il sera possible de l’avoir et qu’elle sera imprimée.»

Voyez comme il évite d’inquiéter son frère. C’est à peine si en disant: «Je verrai ce que je ferai», il lui laisse deviner qu’il n’a pas accepté la brigade d’infanterie.

Cependant, sa tristesse s’échappe dans cette phrase: «La vie est un songe léger qui se dissipe.»

Comme s’il avait un remords de s’être plaint, quelques jours après, dans une nouvelle lettre, il parle de tout, excepté de lui.

«L’on décrète tous les jours quelques articles de la Constitution; on est fort tranquille; le pain continue à manquer; le temps est un peu froid et humide pour la saison, ce qui retarde la récolte. Les louis sont ici à 750 francs.

«Le luxe, le plaisir et les arts reprennent ici d’une manière étonnante; hier on a donné _Phèdre_ à l’Opéra, au profit d’une ancienne actrice; la foule était immense depuis deux heures après midi, quoique les prix fussent triplés. Les voitures, les élégants reparaissent, ou plutôt ils ne se souviennent plus que comme d’un long songe qu’ils aient jamais cessé de briller. Les femmes sont partout: aux spectacles, aux promenades, aux bibliothèques. Dans le cabinet du savant, vous voyez de très jolies personnes. Ici seulement, de tous les lieux de la terre, elles méritent de tenir le gouvernail; aussi les hommes en sont-ils fous, ne pensent-ils qu’à elles et ne vivent-ils que par et pour elles.»

«Junot est ici, vivant en bon diable, et dépensant à son père le plus qu’il peut. Marmont, qui m’avait accompagné de Marseille, est au siège de Mayence.

«Tout va bien ici, le Midi est seul agité; il y a eu quelques scènes produites par la jeunesse: c’est un enfantillage. Le 15, l’on va renouveler une partie du Comité de Salut public, j’espère que les choix seront bons.»

Ne croirait-on pas, que c’est, pour lui, chose assez indifférente que le renouvellement des membres du Comité de Salut public, qui doit cependant amener la retraite du ministre de la guerre Aubry, son ennemi opiniâtre?

«Tout est tranquille... Ce grand peuple se donne au plaisir: les danses, les spectacles, les femmes qui sont ici les plus belles du monde deviennent la grande affaire. L’aisance, le luxe, le bon ton, tout a repris; l’on ne se souvient plus de la terreur que comme d’un rêve. L’on a donné aujourd’hui une pièce nouvelle intitulée _Fabius_, je te l’enverrai dès qu’elle sera publiée.»

«L’on est, ici, assez bien et fort porté à la gaieté; l’on dirait que chacun a à s’indemniser du temps qu’il a souffert, et que l’incertitude de l’avenir porte à ne rien épargner pour les plaisirs du présent.

«... Moi, je suis satisfait, il ne me manque que de pouvoir me trouver à quelque combat; il faut que le guerrier arrache des lauriers ou meure au lit de la gloire.

«Cette ville (Paris) est toujours la même; tout pour le plaisir, tout aux femmes, aux spectacles, aux bals, aux promenades, aux ateliers des artistes.

«... Moi, très peu attaché à la vie, la voyant sans grande sollicitude... Je finirai par ne pas me détourner lorsque passe une voiture...

«Je suis attaché dans ce moment-ci au bureau topographique du Comité de Salut public pour la direction des armées, à la place de Carnot. Si je le demande, j’obtiendrai d’aller en Turquie comme général d’artillerie, envoyé par le gouvernement pour organiser l’artillerie du Grand Seigneur, avec un bon traitement et un titre d’envoyé très flatteur...

«La commission et l’arrêté du Comité de Salut public qui m’emploie pour être chargé de la direction des armées étant très flatteur pour moi, je crains qu’ils ne veuillent plus me laisser aller en Turquie; nous verrons...

«L’on est ici fort tranquille, l’on va renouveler le tiers de la Convention; je suis accablé d’affaires depuis une heure après midi. A cinq heures au Comité, et depuis onze heures du soir jusqu’à trois heures du matin.

«... Depuis que je n’ai plus Louis, je ne peux vaquer qu’aux affaires principales... J’aurai demain trois chevaux, ce qui me permettra de courir un peu en cabriolet et de pouvoir faire toutes mes affaires...

«Je ne vois dans l’avenir que des sujets agréables, et en serait-il autrement qu’il faudrait encore vivre du présent: l’avenir est à mépriser pour l’homme qui a du courage...