Napoléon intime

Part 3

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«Je saisirai la première circonstance pour être utile à votre frère. Je vois, par votre lettre, que vous demeurez près de Lyon; j’ai donc des reproches à vous faire de ne pas y être venue pendant que j’y étais, car j’aurai toujours un grand plaisir à vous voir. Soyez persuadée du désir que j’ai de vous être agréable.»

Plus tard, Mme Bressieux était nommée dame d’honneur de Madame Mère, et son mari recevait une place d’administrateur général des forêts.

Cependant, à Valence, Napoléon ne se laissa pas tout entier absorber par les plaisirs mondains, il s’occupa d’une _Histoire de la Corse_, dont il envoya les deux premiers chapitres à l’abbé Raynal, sous la recommandation de l’abbé de Saint-Ruff et de Mme du Colombier. Après avoir lu son travail, Raynal engagea vivement le jeune auteur à poursuivre son œuvre.

V

Napoléon passa un mois à Lyon, où la force armée avait été appelée en prévision de troubles graves. Il se rendit avec son régiment à Douai, d’où il partit en congé pour Ajaccio le 1er février 1787.

Passant à Valence, il débarque chez Mlle Bou, et revoit toutes ses connaissances. Puis il s’arrête à Marseille, où il s’entretient avec l’abbé Raynal de son _Histoire de la Corse_.

Grâce à une prolongation de congé, il ne quitta la Corse que pour rejoindre son régiment à Auxonne où il arriva le 1er mai 1788.

Dans cette nouvelle garnison, il ne se montrera plus l’officier mondain de Valence, recherchant les réceptions et les plaisirs. Le séjour d’Ajaccio a gravé dans son cœur une empreinte de tristesse profonde: n’a-t-il pas laissé sa mère et tous les siens dans une gêne proche de la misère?

Logé rue Vauban, chez M. Lombard, professeur de mathématiques, dont il suivait les leçons, il ne quittait le travail que pour aller prendre un repas frugal dans la famille Aumont, qui demeurait dans la maison en face. Encore fallait-il que ces bonnes gens l’appelassent à l’heure du dîner qu’il oubliait régulièrement.

Aussitôt après, il regagnait sa chambre et reprenait son travail. On se le rappelle vivant chétivement, aux dépens de sa santé, ne se nourrissant guère que de lait, mais sans dettes, sans reproches, soutenant sa pauvreté avec gaieté, avec noblesse, et se distinguant par l’amour du travail. Hors des cours, il en expliquait les leçons à ceux qui ne les avaient pas comprises.

La vie de Napoléon est résumée dans ce fragment de lettre qu’il écrit à sa mère: «Je n’ai d’autres ressources ici que de travailler. Je ne m’habille que tous les huit jours, je ne dors que très peu depuis ma maladie; cela est incroyable. Je me couche à dix heures, et je me lève à quatre heures du matin. Je ne fais qu’un repas par jour, à trois heures.» Et craignant d’affliger la pauvre mère déjà si éprouvée, il se hâte d’ajouter: «Cela fait très bien à la santé.»

Ses inquiétudes constantes pour les siens, ses excès de travail et de privations le rendirent anémique et fiévreux au point que le chirurgien du régiment, M. Bienvalot, était loin d’être rassuré sur son état.

La maladie et le désir de revoir les siens le poussèrent bientôt à demander un congé de semestre, qu’il obtint le 1er septembre 1789.

VI

Après une convalescence assez longue, Napoléon fut de retour à Auxonne en janvier 1791. Il n’y revenait pas seul. Il amenait avec lui son frère Louis, âgé de treize ans. Dans le but d’alléger le terrible fardeau de sa mère, restée veuve, sans fortune, avec huit enfants, Napoléon avait insisté pour qu’on lui donnât Louis.

Il s’agissait maintenant de vivre à deux sur la très maigre solde de lieutenant en second: neuf cent vingt livres par an, soit, par mois, quatre-vingt-treize livres et quatre deniers, ce qui représente en notre monnaie actuelle quatre-vingt-douze francs quinze centimes.

C’était donc avec trois francs cinq centimes par jour que les deux frères devaient se loger, s’habiller, se nourrir, et que, de plus, il fallait pourvoir à l’éducation de Louis, dont Napoléon se trouvait être le précepteur.

Ce budget restreint força Napoléon à vivre non dans l’économie, ce ne serait pas assez dire, mais dans la pauvreté.

A la caserne, pavillon sud, escalier 1, au nº 16, deux pièces contiguës, l’une ayant pour tous meubles un mauvais lit sans rideaux, une table placée dans l’embrasure d’une fenêtre, des livres, des paperasses, une malle, une vieille caisse en bois et deux chaises; c’était la chambre du futur empereur. A côté, c’était la chambre, plus dénudée encore, si c’est possible, où celui qui devait être roi de Hollande couchait sur un mauvais matelas. Voilà pour le logement.

On était obligé à la même parcimonie pour la nourriture. «Bonaparte, dit M. de Coston, mettait lui-même le pot-au-feu dont son frère et lui se contentaient philosophiquement.» «Il préparait de ses mains leur frugal repas,» dit de son côté M. de Ségur, qui ajoute: «Il brossait lui-même ses habits.»

Le souvenir de ces moments de disette ne sortit jamais de la mémoire de Napoléon, qui, vingt ans plus tard, ayant eu à se plaindre de Louis, dit à Caulaincourt: «Ce Louis que j’ai fait élever sur ma solde de lieutenant, Dieu sait au prix de quelles privations! Savez-vous comment j’y parvenais? C’était en ne mettant jamais les pieds ni dans un café ni dans le monde; c’était en mangeant du pain sec, en brossant mes habits moi-même, afin qu’ils durassent plus longtemps propres.»

C’est en se reportant à ces jours où la dignité le disputait à la misère, que l’Empereur put dire à un fonctionnaire qui arguait de ses charges de famille pour se plaindre de l’insuffisance d’une solde de mille francs par mois: «Je connais tout cela, moi, monsieur... Quand j’avais l’honneur d’être sous-lieutenant, je déjeunais avec du pain sec, mais je verrouillais ma porte sur ma pauvreté... En public, je ne faisais pas tache sur mes camarades.»

A Auxonne, on voit Napoléon s’occuper minutieusement des plus infimes détails de son petit ménage. On a trouvé, écrits de sa propre main, sur le livre d’un sieur Biotte, tailleur, les comptes suivants:

Doit M. Bonaparte:

Fait culotte drap 2 livres. « 2 caleçons 1 » 4 sous « 1 anglaise bleue 4 » « bordure 1 »

Sur un autre feuillet:

Fait culotte 4 livres. « 2 caleçons 1 »

Un rabais de quatre sous avait été obtenu sur la façon des deux derniers caleçons!

Le temps qui n’était pas pris par le service était employé à donner des leçons à Louis et à lui faire répéter son catéchisme en vue de sa première communion, qu’il fit devant l’abbé Morelet.

Le reste des heures de loisir était consacré aux travaux littéraires que Napoléon poursuivait par goût, et probablement aussi avec l’arrière-pensée d’y trouver un bénéfice pécuniaire.

C’est avec une grande résignation, même avec un certain enjouement que Napoléon supportait cet état de dénuement. Un jour, il dit à M. Joly, qui était venu le voir: «Vous n’avez sans doute pas encore entendu la messe ce matin? Eh bien, si vous voulez, je puis vous la dire.» Et de la caisse où ils sont en dépôt dans sa chambre, il sort, en riant, les ornements sacerdotaux de l’aumônier du régiment.

Nous croyons sans peine, avec M. de Ségur, que la considération dont jouissait Bonaparte s’accrut encore des soins qu’il avait pour son frère. On le recevait avec empressement quand, à de très rares occasions, par devoir et par convenance, il allait chez M. de Gassendi, alors capitaine du régiment; chez Naudin, commissaire des guerres; chez M. Chabert, dont la belle-fille, Mlle Pillet, déplorait la rareté des visites du jeune lieutenant. On prétend que Mme Naudin le voyait, avec infiniment de plaisir aussi, venir chez son mari.

Il ne dut pas s’arrêter longtemps à ces frivolités, car c’est parmi des notes écrites à Auxonne que se trouve, dans un _Dialogue sur l’amour_, la boutade suivante: «Je crois l’amour nuisible à la société, au bonheur individuel des hommes. Enfin, je crois que l’amour fait plus de mal que de bien.»

Cette disposition des sentiments n’est pas très surprenante chez un jeune homme préoccupé par tant de soucis matériels: il fallait vivre avant d’aimer. Par des lettres très passionnées, écrites plus tard, on verra que Napoléon n’a pas toujours pratiqué l’aphorisme morose du lieutenant d’artillerie, et que son cœur attristé n’attendait qu’une occasion pour chanter le bonheur des amoureux.

Parmi les personnes connues à Auxonne qui reçurent les faveurs de l’Empereur, il convient de citer son premier protecteur, le général du Teil, que nous retrouverons à Valence, à Toulon, et dont les héritiers figurent pour cent mille francs dans le testament de Sainte-Hélène; M. Marescot, alors lieutenant, qui devint général, et M. de Gassendi, général de division, sénateur, conseiller d’État, chef de la division de l’artillerie et du génie au ministère de la guerre; M. Naudin, qui fut nommé inspecteur aux revues, et devint ensuite intendant général de l’hôtel des Invalides.

VII

En mai 1791, Napoléon, promu lieutenant en premier au 4e régiment d’artillerie, revient à Valence, accompagné de Louis.

Comme il tient à reprendre ses anciennes habitudes, et que sa chambre d’autrefois, chez Mlle Bou, n’est pas vacante, il s’installe tant bien que mal dans la maison, en attendant qu’on lui redonne son logement favori.

A Valence, c’est la même gêne, la même pénurie d’argent qu’à Auxonne. Bonaparte va revoir ses anciennes connaissances, mais il se tient à l’écart des réceptions et des fêtes. Les soins qu’il consacre à l’instruction de son frère Louis lui laissent peu de loisirs, et il convient d’ajouter qu’étant deux à vivre sur la solde, il ne restait pas grand’chose pour faire figure dans les salons. Les quelques sous disponibles sont employés à un abonnement de lecture chez Aurel, libraire; et les rares moments de distraction sont affectés à écrire le mémoire destiné au concours de l’académie de Lyon, dont le sujet était: _Déterminer les vérités et les sentiments qu’il importe le plus d’inculquer aux hommes pour leur bonheur._

L’ardeur de Napoléon était grande pour la Révolution; aussi était-il secrétaire du club de la Société des Amis de la Constitution, dont les membres ont longtemps conservé le souvenir de ses allocutions chaudes et vibrantes.

Ses opinions avancées le faisaient mal voir de certains de ses chefs et de ses camarades restés fidèles à l’ancien état de choses.

L’un de ses plus violents contradicteurs était le chevalier d’Hédouville, lieutenant comme lui. Il rentra de l’émigration sur l’instigation de Napoléon qui le nomma chargé d’affaires à Francfort. Le recevant en audience de congé, l’Empereur entouré de sa cour, dit en désignant le chevalier: «Voilà un de mes anciens camarades avec qui j’ai rompu bien des lances sur la place des Clercs, à Valence, au sujet de la Constitution de 1791.»

Grâce au général du Teil, et malgré l’hostilité de son colonel, Bonaparte obtint un congé de trois mois, pour se rendre en Corse, où il allait reconduire Louis dans la famille.

Les deux frères arrivent à Ajaccio dans les premiers jours d’octobre 1791. Le séjour de Napoléon en Corse s’est prolongé jusqu’en septembre de l’année suivante.

Suivant le droit que lui en laissaient les décrets de l’Assemblée, il se fit nommer lieutenant-colonel des volontaires nationaux de Corse. Cette résolution ne fut sans doute pas étrangère au désir de soutenir, avec une solde plus élevée, sa mère restée veuve avec six enfants.

Déterminé à demeurer fidèle aux lois de l’Assemblée, il alla jusqu’à refuser d’exécuter un ordre suspect de Maillart, son colonel. Celui-ci le destitua immédiatement. Mandé à Paris sur la dénonciation de Maillart, il expose sa conduite au ministre, qui non seulement l’absout, mais le réintègre dans les cadres de l’armée active et l’autorise à retourner en Corse, voire à y reprendre son commandement des gardes nationales.

Cela suffit à tous les points de vue, pensons-nous, pour infirmer les appréciations hostiles qui font de Bonaparte, à cette époque, un déserteur de ses devoirs militaires.

VIII

Appelé à Paris pour se justifier, il y était arrivé le 20 mai 1792, et s’était logé rue du Mail, à l’hôtel de Metz, tenu par Maugeard, où il avait pris la chambre nº 14, au troisième.

Le temps qu’il passa à attendre les audiences du ministre fut pénible; la maison des Permon lui était toujours ouverte, mais il ne voulait pas en abuser.

On lui connut à cette époque une dette de quinze francs chez un marchand de vin. Il mit aussi sa montre en gage chez Fauvelet, qui joignait à un magasin de meubles une sorte d’entreprise d’encan national à l’hôtel Longueville. Ce Fauvelet était le frère aîné de Bourrienne. Celui-ci, qui était entré dans la diplomatie, revint à Paris, y retrouva Bonaparte, et les deux anciens camarades de Brienne se revirent avec une joie extrême. «Notre amitié d’enfance et de collège, dit Bourrienne, se retrouva tout entière. Je n’étais pas très heureux, l’adversité pesait sur lui, les ressources lui manquaient souvent. Nous passions notre temps comme deux jeunes gens de vingt-trois ans qui n’ont rien à faire et qui ont peu d’argent; il en avait encore moins que moi. Nous enfantions chaque jour de nouveaux projets, nous cherchions à faire quelque utile spéculation. Il voulait une fois louer avec moi plusieurs maisons, en construction dans la rue Montholon, pour les sous-louer ensuite.»

Comme ils n’avaient d’argent ni l’un ni l’autre, ils rencontrèrent, on le devine, bien des difficultés, notamment près des propriétaires, qui, ajoute naïvement Bourrienne, «avaient des prétentions trop exagérées».

Les deux jeunes gens se livraient à ces combinaisons illusoires quand ils dînaient ensemble chez un petit traiteur, _Aux Trois-Bornes_, dont l’établissement était situé rue de Valois. Bien souvent, c’était Bourrienne, le plus riche des deux, qui payait la note. Quand Napoléon était seul, il mangeait dans un restaurant plus modeste encore, chez Justat, rue des Petits-Pères, où la portion coûtait six sous.

Durant ce séjour à Paris, Napoléon assista aux grandes journées qui marquèrent l’année 1792. Se promenant avec Bourrienne, il aperçut la bande des faubourgs qui se dirigeait vers les Tuileries le 20 juin. «Suivons cette canaille», dit Napoléon. C’est en voyant cette foule de cinq à six mille hommes, déguenillés, burlesquement armés, hurlant les plus grossières provocations contre la royauté, que Bonaparte sentit dans tout son être le dégoût de la démagogie, et quand, à l’une des fenêtres du palais, le Roi entouré d’émeutiers, coiffé d’un bonnet rouge, se montra à cette tourbe de vagabonds, Napoléon ne put s’empêcher de s’écrier: «_Che coglione_, comment a-t-on pu laisser entrer cette canaille? Il fallait en balayer quatre ou cinq cents avec du canon, et le reste courrait encore.»

Les horreurs qui l’environnent ne le troublent pas. Il juge très nettement la valeur des hommes et des choses; il écrit à son frère Joseph le 3 juillet 1792: «Ceux qui sont à la tête sont de pauvres hommes. Chacun cherche son intérêt... L’on intrigue aujourd’hui plus bassement que jamais... Tout cela détruit l’ambition... Vivre tranquille, jouir des affections de la famille et de soi-même, voilà, mon cher, lorsque l’on jouit de quatre ou cinq mille francs de rente, le parti que l’on doit prendre...»

Il assiste à la journée du 10 août. Il voit les Tuileries envahies, le massacre des derniers défenseurs du malheureux roi qui est entraîné à l’Assemblée. Aussitôt, ayant le pressentiment des épouvantables événements qui vont suivre, «Bonaparte, inquiet pour la sûreté de sa mère et de sa famille, désire alors quitter la France pour la Corse, où les mêmes scènes se passaient sur un moindre théâtre.»

Napoléon presse ses affaires, mais n’aboutit pas aussi vite qu’il le voudrait. Malgré le rapport favorable de Vauchelle, la décision des ministres n’était pas encore rendue. Il lui fallut demeurer à Paris, malgré toutes ses angoisses pour les siens.

Le 13 août, paraît un décret de l’Assemblée nationale ordonnant l’évacuation de toutes les maisons royales d’éducation. Immédiatement, Bonaparte fait les démarches nécessaires pour retirer Elisa de Saint-Cyr. En même temps, il sollicite de nouveau le ministre Servan, qui enfin, le 30 août, contresigne la lettre de service qui réintègre Napoléon dans l’armée avec le grade de capitaine d’artillerie, tout en l’autorisant à retourner en Corse à son bataillon de volontaires nationaux. Le 1er septembre, il obtient des administrateurs du district de Versailles le droit de prendre Elisa à Saint-Cyr et de toucher l’indemnité de route à laquelle elle a droit. Le frère et la sœur se rendirent à Lyon, d’où ils s’embarquèrent sur le Rhône. Les amis de Valence, Mlle Bou et Mme Mésangère, leur apportèrent, au passage, sur le bateau, un panier de raisins.

Le 17 septembre 1792, Napoléon et Elisa arrivent à Ajaccio. Pour la première fois depuis treize ans, toute la famille se trouve réunie. La joie aurait été complète si les circonstances n’avaient pas été aussi tristes, si la gêne n’avait pas été aussi grande. La seule ressource sur laquelle on pût compter paraît avoir été la solde de Bonaparte, qui reprit la direction de son bataillon de volontaires nationaux.

Le soir, alors que les plus jeunes enfants sont couchés, Lætitia se lamente sur l’avenir déplorable réservé à ses filles. Napoléon cherche à la rassurer, en lui disant qu’il ira aux Indes: «J’en reviendrai, ajoute-t-il, dans quelques années, un riche nabab, et vous apporterai de bonnes dots pour mes trois sœurs.»

Les menées de Paoli s’accentuant davantage, des querelles très vives s’élevèrent entre lui et Bonaparte. Leur désaccord avait pour base la question de savoir si la Corse deviendrait anglaise, selon le désir de Paoli, ou si elle resterait française.

Les échecs des troupes françaises aux îles de la Madeleine et à Cagliari enhardirent les projets séparatistes de Paoli. Celui-ci, ayant réuni une sorte de consulte insurrectionnelle, se fit nommer chef d’un gouvernement provisoire de la Corse, et décréta immédiatement l’arrestation et l’expulsion de toute la famille Bonaparte. Pendant ce temps, pour échapper à la vengeance prévue, Napoléon avait pris la route de Corte par des sentiers détournés. C’est en chemin qu’il apprit les mesures décidées contre sa famille et le danger couru par les siens. Alors, n’écoutant que son devoir filial, bravant toutes les passions haineuses déchaînées contre lui, il retourna à Ajaccio. Aux portes de la ville, on lui dit que ses parents sont en sécurité relative, et se sont dirigés sur Calvi. Immédiatement, il retourne sur ses pas et va rejoindre sa mère, ses frères et ses sœurs à Calvi, où ils s’embarquent tous pour Marseille, pendant que les paolistes pillent, brûlent la maison d’Ajaccio et saccagent les propriétés des Bonaparte.

IX

On était en juin 1793. Lucien, dans ses Mémoires, a dit quelle était la situation de Lætitia et de ses enfants à Marseille: «Napoléon, officier d’artillerie, consacra la plus forte part de ses appointements au soulagement de la famille. A titre de réfugiés patriotes, nous obtînmes des rations de pain de munition et des secours modiques, mais suffisants pour vivre, à l’aide surtout de l’économie de notre bonne mère.» Ici se trouve encore la confirmation de ce fait, que la situation militaire de Bonaparte en Corse a toujours été parfaitement régulière, puisque, à peine de retour en France, il reprenait ses fonctions de capitaine d’artillerie et en touchait la solde.

Mme Bonaparte fut aidée à cette époque par M. Clary, riche fabricant de savon, qui fut pris de pitié devant la détresse de la pauvre femme et de ses enfants. M. Clary avait deux filles, Julie et Désirée. La première devint la femme de Joseph deux ans plus tard. On parla très sérieusement de marier la seconde à Napoléon, mais ce fut Bernadotte qui l’épousa dans la suite.

Napoléon rejoignit à Nice le 4e régiment d’artillerie faisant partie de l’armée de Carteaux qui, de ville en ville, réprimait les insurrections du Midi révolté contre la Constitution. Bonaparte reçut l’ordre d’aller chercher à Lyon des convois de poudre nécessaires à l’approvisionnement de l’armée. Ayant rencontré Carteaux, il fut chargé par celui-ci de diverses missions à Valence, Montélimar, Orange, Avignon, Beaucaire. Dans cette dernière ville, il écrivit le fameux _Souper de Beaucaire_, dont le but était de rallier, par la persuasion, les nombreux partisans des doctrines anarchiques.

Dans ces pages, imprimées à cette époque par M. Marc Aurel fils, libraire à Avignon, on remarque déjà la façon d’écrire que Napoléon conserva toute sa vie; ce sont les mêmes images saillantes et pittoresques, telles que: «Le peuple de Marseille est faible et malade; il a besoin de miel pour avaler la pilule.» Et quand il parle de «ce brave bataillon de la Côte-d’Or qui a vu cent fois la victoire le précéder dans les combats», ou qu’il s’écrie: «Mais quel esprit de vertige s’est tout d’un coup emparé de votre peuple? quel aveuglement le conduit à sa perte?» ne vous semble-t-il pas entendre les proclamations entraînantes de l’Empereur?

Dans la nuit du 27 au 28 août, une grande trahison s’accomplit, Toulon est livré aux Anglais. L’armée de Carteaux se met aussitôt en marche pour reprendre cette ville. On décide d’abord de mettre la main sur la position d’Ollioules. L’attaque a lieu le 7 septembre; le chef d’artillerie Dommartin étant blessé, Napoléon est nommé commandant à sa place par les représentants Salicetti et Gasparin.

Ce serait une erreur de croire que Bonaparte commandait toute l’artillerie au siège de Toulon. Il avait au-dessus de lui, comme chef effectif, le général du Teil, son protecteur d’Auxonne et de Valence. Par crainte des responsabilités terribles pesant à cette époque sur le commandement, le général s’effaça complètement et laissa agir le jeune chef de bataillon qu’il avait connu lieutenant et dont il avait apprécié la valeur. Ce serait donc une erreur aussi de dire que Napoléon ne dut son avancement qu’à la seule protection de Salicetti, son compatriote.

Si la prise de Toulon a été le point de départ de la carrière inouïe de Napoléon, la part qu’il prit à ce fait d’armes ne fut pas regardée à ce moment comme un événement extraordinaire. Lorsque Carteaux, ce peintre fait général par la Convention, «cet imbécile de Carteaux», comme dit Marmont, eut été remplacé par Dugommier, les opérations sérieuses du siège commencèrent, et la seule fois que l’on trouve le nom de Bonaparte dans les rapports du général en chef, ce n’est pas avec une mention spéciale, c’est collectivement avec d’autres qui ont rendu des services et qui sont parfaitement inconnus aujourd’hui. «Parmi ceux qui se sont le plus distingués, dit Dugommier dans son bulletin du 1er décembre, ce sont les citoyens Buonaparte, commandant l’artillerie, Joseph Arena et Cervoni, adjudants généraux.»

La prise de Toulon eut lieu le 17 décembre. Dans son rapport à la Convention, Dugommier ne donne même pas le nom de Bonaparte. Cette victoire de la Convention facilita l’avancement de tous ceux qui s’étaient fait remarquer, et c’est ainsi que Napoléon fut nommé général de brigade, le 22 décembre, en même temps qu’Arena et Cervoni.

L’éclat du nom de Bonaparte fut si peu retentissant alors, qu’il ne figure même pas une seule fois dans la correspondance très suivie que Marmont, également officier d’artillerie, entretenait avec sa famille; et quand, en 1794, Junot informe ses parents qu’il va quitter son régiment pour être aide de camp de Bonaparte, son père lui écrit: «Pourquoi as-tu quitté le commandant Laborde? Pourquoi avoir quitté ton corps? Qu’est-ce que c’est que ce général Bonaparte? Où a-t-il servi? Personne ne connaît ça.»