Part 2
«La mère de Napoléon, Lætitia Ramolino, était la fille d’une Pietra Santa qui, veuve de Ramolino, épousa en secondes noces un Suisse nommé Fesch, dont la famille était honorablement établie à Bâle, où elle exerçait le commerce de la banque.»
Donc, la mère de Napoléon passa les années qui précédèrent son mariage dans un milieu de commerçants banquiers. Elle sut, à l’âge où les jeunes filles pensent à leur établissement, ce qu’étaient l’ordre, l’économie, la bonne direction des affaires. Et si, comme des philosophes l’ont pensé, le caractère d’un homme lui est donné par sa mère, on pourrait trouver ici la racine de ces instincts de probité, d’ordre excessif dans tous les comptes où l’argent joue un rôle, qui sont un des côtés les plus marqués du caractère de Napoléon.
L’une des premières sensations que reçut Napoléon, dès son plus jeune âge, fut de voir sa mère affligée, mais calme et énergique, au milieu des ruines causées par les guerres qui venaient de finir.
Au sein de cette famille pauvre et qui s’augmentait tous les ans, on vivait dans la gêne; la fortune de Charles Bonaparte consistait en un petit domaine de mille à quinze cents francs de rente qu’il faisait valoir.
On sollicita de toutes parts, on fit agir toutes les influences pour obtenir les bourses nécessaires à l’éducation des deux aînés, Joseph et Napoléon. Les demandes sont accordées, grâce à l’appui de M. de Marbeuf, évêque d’Autun, neveu du gouverneur de la Corse. Joseph doit entrer dans les ordres: il sera placé au collège d’Autun, et Napoléon, que l’on destine à la marine, sera élève de l’école de Brienne; mais, auparavant, il devra faire un stage à Autun, afin d’apprendre suffisamment le français pour être en état de suivre les cours de l’école.
On part le 15 décembre 1778. Gros événement pour la famille! C’est la première fois que les enfants vont être séparés de leur mère! Les recommandations qu’elle fait à ses chers petits, vous les entendez, toutes pleines de la plus douce tendresse et de la plus sévère raison. Tout le monde est là, sur le môle: l’oncle Lucien, archidiacre d’Ajaccio; la vieille domestique Manuccia, que les enfants appelaient «la tante»; Ilaria, la nourrice, et Saveria, la bonne d’enfants, celle qui plus tard continua à tutoyer le grand empereur comme elle tutoyait ce jour-là son chétif maigriot. Les yeux mouillés de pleurs, les enfants envoient un dernier baiser à la mère pendant que le navire gagne le large.
Après s’être arrêté à Florence, où l’on prend les papiers de noblesse nécessaires à Napoléon pour l’école de Brienne, on arrive le 30 décembre 1778, à Autun, où les enfants font leur entrée au collège le 1er janvier 1779 au soir.
Puis le père se rendit à Versailles, où il devait faire régulariser l’admission de Napoléon à Brienne. A cet effet, il remit les titres recueillis à Florence entre les mains de M. d’Hozier de Sérigny, le juge d’armes de la noblesse de France.
Le père de Napoléon signait ordinairement _de Buonaparte_, et pourtant tous ces titres, même l’arrêt de noblesse, en date de 1771, portent le nom _de Bonaparte_.
Il n’est peut-être pas inutile de remarquer, en passant, qu’en se faisant appeler plus tard Bonaparte au lieu de Buonaparte, Napoléon était revenu simplement à une orthographe usitée de longue date dans sa famille, orthographe sous laquelle le nom avait été anobli.
Muni d’une somme de deux mille francs généreusement accordés par le roi et des titres régularisés, Charles Bonaparte se rendit, le 20 avril, à Brienne où il fut rejoint le 23 par Napoléon venu d’Autun. Le même jour eut lieu l’entrée à l’École.
En trois mois, à Autun, «Napoléon apprit le français de manière à faire librement la conversation, de petits thèmes et de petites versions».
II
Chaque historien, selon son programme d’apologiste ou de détracteur, a présenté Napoléon dans cette école de Brienne, soit comme un prodige, annonçant un génie universel, soit comme un enfant sournois et volontaire, présageant un despote sanguinaire.
Des deux côtés, c’est beaucoup chercher dans un enfant qui n’a pas encore dix ans. Nous inclinons à penser avec Chateaubriand «que c’était un petit garçon ni plus ni moins distingué que ses émules». Se méfiant de lui-même dans l’usage d’une langue apprise en trois mois à Autun, arrivant d’une contrée française depuis dix ans seulement, contrée qui a toujours eu (elle l’a encore) une renommée particulière pour ses mœurs, ce petit garçon a dû, naturellement, paraître étrange à ses camarades, et se montrer réservé à l’égard de ceux-ci qu’il savait lui être supérieurs comme fortune et comme rang. «A Brienne, dit un jour l’Empereur à Caulaincourt, en 1811, j’étais le plus pauvre de mes camarades... eux avaient de l’argent en poche; moi, je n’en eus jamais. J’étais fier, je mettais tous mes soins à ce que personne ne s’en aperçût... Je ne savais ni rire ni m’amuser comme les autres... L’élève Bonaparte était bien noté, et il n’était pas aimé.»
Napoléon ainsi dépaysé, forcément solitaire, eut à supporter les railleries des élèves. On l’appelait Corse, on lui donnait le sobriquet de _la Paille-au-nez_, variante de la prononciation corse de son prénom _Napolioné_. Que l’enfant se soit aigri, ce n’est pas douteux. Qu’il ait riposté par quelques horions, c’est infiniment probable. Mais l’écolier s’est montré pareil aux autres enfants dès qu’il a trouvé un camarade lui témoignant quelque sympathie. «Oh! toi, dit-il à Bourrienne, tu ne te moques jamais de moi, tu m’aimes.»
Dans quel sens a-t-il prononcé la phrase: «Je ferai à tes Français tout le mal que je pourrai?» Cette phrase a été relevée récemment par un très éminent philosophe, M. Taine, qui en a fait presque la base d’un programme au moins bien prématuré. Bourrienne lui-même, qui, à l’époque où il écrit ses Mémoires, a des raisons personnelles pour ne pas vanter la douceur de Napoléon, se borne cependant à placer cette phrase au moment où le jeune Corse «est aigri par les moqueries des élèves».
Voudrait-on y voir qu’il ne se considérait pas lui-même comme Français? Non, c’est une simple boutade d’enfant: on s’obstine à l’appeler Corse, il appelle les autres Français.
Au milieu des vexations qu’il endurait, il demeurait studieux, avait d’excellentes notes, surtout en mathématiques.
En dehors des études, ses préoccupations sont toutes pour ses parents. Il voudrait aider à établir la nombreuse famille qui est à Ajaccio. En 1783, on hésitait entre Metz et Brienne, pour placer Joseph, qui ne voulait plus de l’état ecclésiastique. Napoléon, qui a treize ans à peine, écrit à son père: «Joseph peut venir ici, parce que le père Patrault, mon maître de mathématiques que vous connaissez, ne partira point. En conséquence, monsieur le principal m’a chargé de vous assurer qu’il sera très bien reçu ici, et qu’en toute sûreté il peut venir. Le père Patrault est un excellent professeur de mathématiques, il m’a assuré particulièrement qu’il s’en chargerait avec plaisir, et si mon frère veut travailler, nous pourrons aller ensemble à l’examen d’artillerie...»
Chez quel enfant de cet âge trouverait-on de plus louables sentiments de dévouement filial et fraternel?
On paraît toujours oublier que Napoléon est resté cinq ans et demi à Brienne (avril 1779 à septembre 1784). Après les premiers froissements avec ses camarades, il a dû s’accoutumer et prendre part à l’existence commune. Le séjour de Brienne, si loin qu’on suive l’Empereur dans sa carrière, n’est pas un souvenir amer, ce n’est pas un lieu d’humiliations dont on n’aime pas à se rappeler. Au contraire.
Toute sa vie, il rechercha les témoins de ses jeunes années: en première ligne il faut placer son ami Bourrienne, qui fut le secrétaire intime de l’Empereur. Nous aurons souvent à reparler de cet ami de la première heure. Puis vient Lauriston, son condisciple, devenu général et dernier ambassadeur de Napoléon à Saint-Pétersbourg. Les Frères Minimes de l’Ordre de Saint-Benoît furent les professeurs de Napoléon: le Père Louis était le principal de l’école; son élève, devenu lieutenant d’artillerie, lui enverra en 1786, avec prière de donner un avis, son histoire de la Corse. Le sous-principal, le Père Dupuis, retiré à Laon, en 1789, était encore le conseil de Napoléon, et vous retrouverez Dupuis bibliothécaire à Malmaison. «Le premier Consul le visitait souvent, et il avait pour lui toutes les attentions et tous les égards imaginables.» A la nouvelle de la mort de son vieux maître, en 1807, l’Empereur écrit d’Osterode à l’Impératrice: «... Parle-moi de la mort de ce pauvre Dupuis; fais dire à son frère que je veux lui faire du bien...»
Le Père Charles, l’aumônier, qui fit faire à l’enfant sa première communion, ne fut jamais oublié. En 1790, Napoléon, lieutenant d’artillerie à Auxonne, ne manque pas, chaque fois qu’il va à Dôle, de visiter le Père Charles. Plus tard, traversant cette dernière ville, en allant prendre le commandement de l’armée d’Italie, le général Bonaparte croirait manquer à son devoir s’il ne faisait appeler au relais le digne prêtre pour lui serrer la main.
Le Père Berton a été nommé par le premier Consul recteur de l’École des arts à Compiègne. Napoléon retrouve-t-il en Italie un ancien condisciple du nom de Bouquet, il lui donne l’emploi de commissaire des guerres.
Ceux qui ont vu de ses lettres n’apprendront pas sans étonnement que Napoléon eut à Brienne un professeur d’écriture; aussi, quand le vieux Dupré, c’était son nom, vint un jour à Saint-Cloud rappeler à l’Empereur «qu’il a eu le bonheur de lui donner pendant quinze mois des leçons d’écriture à Brienne», Napoléon ne peut s’empêcher de répondre en riant au pauvre interloqué: «Le beau f... élève que vous avez fait là! je vous en fais mon compliment.» Après quelques paroles bienveillantes, Dupré se retira et reçut quelques jours après le brevet d’une pension de 1 200 francs.
Le Père Patrault, son professeur de mathématiques, vécut avec Napoléon en 1795, et devint un de ses secrétaires à l’armée d’Italie. Les concierges mêmes de Brienne, Hauté et sa femme, sont plus tard concierges de Malmaison, où ils finissent leurs jours.
Ces témoins du séjour à Brienne, recherchés à toutes les époques de sa carrière par le lieutenant, par le général, par le premier Consul et par l’Empereur, toujours accueillis avec un sourire aimable, réfutent, mieux qu’on ne saurait le faire, les histoires sauvages de Brienne. Napoléon n’a cependant rien oublié de cette époque: il se rappelle même que Mme de Montesson lui a posé sur le front la première couronne d’écolier; il la fit appeler aux Tuileries et lui fit restituer ses biens confisqués.
Cette esquisse des faits relatifs à Brienne a laissé intact le caractère de l’enfant, fidèle aux conseils de sa mère, n’oubliant jamais les soucis de la nombreuse famille laissée à Ajaccio, appliqué à ses études, estimé de ses chefs, et chose plus rare, les estimant.
Après lui avoir fait passer ses examens, le 15 septembre 1783, M. le chevalier de Kéralio, maréchal de camp et sous-inspecteur des écoles royales militaires de France, crut pouvoir résumer les notes de Napoléon par ces mots: «Ce sera un excellent marin. Mérite de passer à l’école de Paris.»
Napoléon ne fut pas accepté pour la marine; les places y étaient peu nombreuses, et elles étaient très recherchées par des élèves puissamment recommandés. Il fut donc maintenu à l’école, mais le devoir familial lui commandait de sortir de Brienne pour céder la bourse dont il était titulaire à son frère Lucien (deux frères ne pouvaient être boursiers en même temps).
Alors, Napoléon, renonçant avec regret à la marine, écrivit à son père de demander pour lui l’artillerie ou le génie.
III
Le 1er septembre 1784, Napoléon fut nommé à une place d’élève du Roi à l’École militaire de Paris. Le 17 octobre, il part pour Paris, où il est rendu le 19.
Celui qui arrive à Paris ne se présente pas en conquérant du monde. «Il avait bien l’air d’un nouveau débarqué, il bayait aux corneilles, regardant de tous côtés, et bien de la tournure de ceux que les filous dévalisent sur la mine.» C’est ainsi que le dépeint Démétrius Comnène, son compatriote corse, qui l’a rencontré au sortir du coche.
Cette mine provinciale et piteuse n’a rien de bien étonnant chez un jeune homme de quinze ans qui a le sentiment de sa pauvreté, et qui vient, lui, boursier, se mêler à la vie bruyante et dispendieuse des riches élèves de l’École militaire.
S’il n’avait senti la misère qui opprimait les siens à Ajaccio, Napoléon aurait pu partager dans une certaine mesure le luxe et les plaisirs de ses condisciples, il aurait pu souscrire aussi aux banquets somptueux que les élèves offraient aux professeurs. Pour suivre le train aristocratique de l’École, il n’avait qu’à s’endetter comme le faisaient probablement la plupart de ses camarades. Mais une volonté inflexible le maintenait dans le devoir rigide, et quand M. Permon le voyant triste offrait de lui prêter de l’argent, Napoléon devenait rouge, et refusait en disant: «Ma mère n’a déjà que trop de charges, je ne dois pas les augmenter par des dépenses, surtout quand elles me sont imposées par la folie stupide de mes camarades.»
«Tous ces soucis ont gâté mes jeunes années, disait-il lui-même en 1811; ils ont influé sur mon humeur, ils m’ont rendu grave avant l’âge...»
Son séjour à l’École fut encore attristé par la mort de son père, décédé à Montpellier à l’âge de trente-neuf ans, le 24 février 1785. Instruit de cette nouvelle, Napoléon écrit à sa mère:
«Consolez-vous, ma chère mère, les circonstances l’exigent. Nous redoublerons nos soins et notre reconnaissance, et heureux si nous pouvons, par notre obéissance, vous dédommager un peu de l’inestimable perte d’un époux chéri. Je termine, ma chère mère, ma douleur me l’ordonne, en vous priant de calmer la vôtre...»
Son âme déborde de chagrin. Il écrit à son grand-oncle, l’archidiacre Lucien: «Nous avons perdu en lui un père, et Dieu sait quel était ce père, sa tendresse, son attachement pour nous. Hélas! tout nous désignait en lui le soutien de la jeunesse!... Mais l’Etre suprême ne l’a pas ainsi permis. Sa volonté est immuable, lui seul peut nous consoler...»
Son séjour à l’École militaire n’offre rien de particulier au point de vue des études. Il travaille dans la bonne moyenne et passe ses examens de sortie, malgré l’hostilité de son professeur d’allemand, Bauer, qui le jugeait indigne de concourir, attendu que «l’élève Bonaparte n’était qu’une bête».
Ce pronostic ne devait pas être ratifié ni plus tard ni même à ce moment, car Napoléon sortit avec le nº 42 sur cinquante-huit élèves promus.
Ainsi que de Brienne, il a conservé de l’École militaire la plus grande estime pour ses professeurs; nous citerons, entre autres, Monge, dont la vie est connue; M. de l’Éguille, professeur d’histoire, que Napoléon se plaisait à recevoir à Malmaison; M. Domairon, professeur de belles-lettres, qui fut appelé aux Tuileries en 1802 pour être le précepteur de Jérôme, et le brigadier Valfort, directeur des études, qui dut à une heureuse rencontre de voir ses dernières années comblées des bienfaits reconnaissants du premier Consul, son ancien élève.
Le 1er septembre 1785, fut signé le décret qui nommait Bonaparte lieutenant en second à la compagnie de bombardiers du régiment de la Fère, en garnison à Valence.
En attendant l’ordre du départ, tout joyeux, comme peut l’être un sous-lieutenant de seize ans, il endosse son uniforme, dont l’élégance est exclue, car sa position de fortune lui impose la stricte ordonnance. «Il avait des bottes d’une dimension si singulièrement grande, que ses jambes, fort grêles, disparaissaient entièrement.» Fier de sa nouvelle tenue, il va chez ses amis Permon. En le voyant, les deux enfants, Cécile et Laure (cette dernière fut plus tard la duchesse d’Abrantès), ne peuvent s’empêcher d’éclater de rire, et le surnomment en sa présence le _Chat botté_! Il ne se fâcha pas, paraît-il, car, selon l’une des petites espiègles, le lieutenant leur apporta, à quelques jours de là, une calèche avec un chat botté, et le conte de Perrault.
Ses loisirs, durant son séjour à l’École militaire, avaient été partagés entre les visites fréquentes qu’il faisait à sa sœur Elisa, pensionnaire à Saint-Cyr, et à la famille Permon, jadis amie des Bonaparte à Ajaccio. Napoléon habita souvent chez les Permon une chambre qui avait valu à la maison du quai Conti la plaque commémorative aujourd’hui disparue de la façade de cet immeuble.
Au commencement d’octobre 1785, Napoléon, ayant reçu son brevet de lieutenant en second, quitta Paris accompagné de son fidèle _binôme_ de l’École militaire, Alexandre des Mazis, nommé, comme lui, lieutenant au régiment de la Fère en garnison à Valence.
A son passage à Lyon, Bonaparte vit un ami de sa famille, M. Barlet, qui avait été secrétaire du gouverneur de la Corse. M. Barlet remit à Napoléon une lettre de recommandation pour l’abbé de Saint-Ruff à Valence, et une petite somme d’argent que les deux jeunes gens s’empressèrent de dépenser, sans réfléchir qu’ils avaient encore un long trajet à faire; aussi furent-ils forcés de continuer leur voyage à pied.
IV
Arrivé à Valence le 5 novembre 1785, Napoléon reçut dans cette ville le meilleur accueil du frère de son compagnon de route, Gabriel des Mazis, qui était capitaine au régiment de la Fère. Si Napoléon eut à se louer, en ce jour, des frères des Mazis, ceux-ci s’aperçurent plus tard qu’ils n’avaient pas obligé un ingrat.
Les deux des Mazis émigrèrent sous la Révolution. Parvenu au pouvoir, Napoléon s’occupa d’eux, leur écrivit de revenir en France afin d’y reprendre du service. Ils refusèrent d’abord, sous le prétexte qu’ils ne voulaient pas combattre les partisans du Roi, et ne se décidèrent à rentrer qu’en 1806 pour occuper des emplois civils. Gabriel fut nommé administrateur de la loterie, et Alexandre eut la place d’administrateur du mobilier de l’Empire.
Bonaparte fut logé à Valence chez une vieille demoiselle, Mlle Bou, qui tenait un café avec un billard; la façade de la maison formait l’angle de la Grand’Rue et de celle du Croissant.
C’est ici que se présente pour la première fois un des côtés les plus visibles du caractère de Napoléon: l’attachement à ses habitudes. Logé, comme nous l’avons vu, par ordre, chez Mlle Bou, il s’y fixe définitivement dans une chambre au premier sur le devant, à côté du billard, voisinage bruyant que Bonaparte n’aurait certainement pas choisi, s’il n’y avait été conduit par le hasard du billet de logement. Mais une fois là, il y reste, et il y restera tout le temps que durera son séjour à Valence. Bien mieux, repasse-t-il à Valence en 1786, se rendant en Corse, c’est chez Mlle Bou qu’il descend directement. Revient-il à Valence, tenir garnison, en mai 1791, c’est encore chez Mlle Bou qu’il reprend sa chambre et s’installe avec son frère Louis, qu’il amenait d’Auxonne. Enfin, en 1792, traversant Valence avec sa sœur Elisa, il a écrit d’avance à la même Mlle Bou.
C’est en vain que nous avons cherché la justification du fait énoncé par M. Iung en ces termes: «Bonaparte n’a jamais cherché à se lier avec les officiers de l’armée.» Cette recherche n’était-elle pas superflue, du reste, puisque le même auteur dit lui-même plus loin qu’à Valence, Napoléon était en rapports suivis avec les deux des Mazis et Damoiseau, ses anciens condisciples de l’École militaire? Nous avons vu sa conduite envers les deux premiers; le troisième fut plus tard astronome au Bureau des longitudes. Ses autres amis, dit toujours M. Iung, étaient les lieutenants Lariboisière et Sorbier, devenus tous deux inspecteurs généraux d’artillerie sous l’Empire; Mallet, le frère de l’auteur de la conspiration célèbre, et Mabille, plus tard déserteur, mais qui, grâce au souvenir bienveillant de Napoléon, put rentrer en France, et obtenir même un emploi dans l’administration des Postes.
Si nous ajoutons que Napoléon prenait ses repas à la pension des lieutenants, chez Géry, hôtel des Trois-Pigeons, rue Pérollerie, qu’il prit part à la fête et au bal donnés par les officiers à l’occasion de la Sainte-Barbe; si nous disons enfin qu’il a toujours conservé les meilleures relations avec M. Masson d’Autumne, son premier capitaine, chez qui nous le verrons en visite en 1790, au château près d’Auxonne que ce capitaine habita après s’être retiré du service, jusqu’au jour où le premier Consul le nomma conservateur de la bibliothèque de l’École d’application récemment établie à Metz; que Napoléon a eu les mêmes relations cordiales avec son lieutenant en premier, M. de Courcy, qu’il ne manqua jamais d’aller voir à chacun de ses passages à Valence; si nous ajoutons qu’en 1814, retrouvant M. de Bussy, son ancien collègue du régiment de la Fère, comme maire du petit village de Corbeny, il lui fait l’accueil le plus cordial, le nomme d’emblée colonel et le met au nombre de ses aides de camp, nous aurons prouvé, pensons-nous, que le lieutenant Bonaparte avait avec ses collègues les rapports qu’ont d’habitude les officiers entre eux, et nous aurons vu la sollicitude du premier Consul et de l’Empereur s’affirmer à l’égard des officiers de Valence comme envers ses connaissances de Brienne.
Pendant que M. Iung reproche à Napoléon de trop fréquenter l’élément civil, d’autre part, M. Taine lui reproche de se montrer, envers ces mêmes civils, «dépaysé, hostile». Ces assertions qui ne peuvent être exactes toutes deux, ne le sont, dans l’espèce, ni l’une ni l’autre; la vérité, toujours simple, est que le lieutenant Bonaparte eut, avec le civil comme avec le militaire, les mêmes relations que ses camarades, ni plus ni moins.
Napoléon fut, à Valence, ce qu’ont été, dans toutes les garnisons, les lieutenants de dix-sept ans, frais émoulus de l’école, apportant le désir de paraître l’homme que l’on est en réalité par le grade, sans l’être encore par l’âge. Nous le voyons aimable, enjoué, recherché de tout le monde dans le salon de Mme du Colombier; on dit même qu’il faisait un doigt de cour à Mlle Caroline du Colombier.
Pour mieux assurer ses succès, il suit les cours de danse du professeur Dautel. Ce Dautel devint percepteur sous la Révolution. Tombé dans la misère à la fin de 1808, il écrit à l’Empereur: «Sire, celui qui vous a fait faire le premier pas dans le monde se recommande à votre générosité.--_Signé_: Dautel, ancien maître de danse à Valence.» Le 15 décembre, il reçut l’avis de sa nomination à une place de contrôleur dans l’administration des droits réunis.
Napoléon se montra aussi très aimable envers une jolie jeune fille, Mlle Mion-Desplaces, originaire de Corse, où elle avait encore des parents; on le voyait souvent danser avec elle. Il fréquentait également chez l’abbé de Saint-Ruff, chez Mlles de Saint-Germain et Laurencin, chez l’abbé Marboz, chez Roux de Montaignière, chez des Aynards, chez de Bressieux, chez Béranger, chez les frères Blachette et chez Mlles Dupont, à Étoile, toutes personnes dont il conserva un bon souvenir et qu’il se plut à protéger lors de son arrivée aux grandes affaires.
En particulier, il faut citer l’aîné des Blachette, qui devint payeur général à l’armée; Marboz, conseiller de préfecture; Mésangère, qui fit sa carrière en Hollande avec le roi Louis, dont il devint chambellan et grand trésorier; Mlle de Saint-Germain, qui fut la femme de Montalivet, le ministre de l’Empire.
Nous pouvons dire qu’ici, comme à Brienne, jamais aucun de ceux qui l’ont connu ne fit en vain appel à sa mémoire. Les amitiés contractées en ces jours de jeunesse ont laissé dans son esprit un charmant souvenir dont il aime à parler quand l’occasion s’en présente, comme, par exemple, quand il écrit, en 1804, à Mlle du Colombier, devenue Mme Bressieux: