Napoléon intime

Part 5

Chapter 53,841 wordsPublic domain

«Je viens de lire dans un rapport imprimé, que Cambon a fait sur les affaires du Midi, la phrase suivante: «Nous étions dans ces imminents dangers, lorsque le vertueux et brave Bonaparte se mit à la tête de cinquante grenadiers et nous ouvrit le passage...»

Par ces impressions écrites au jour le jour, on peut se rendre compte de la sollicitude dédaigneuse avec laquelle il considère tous ces affamés de plaisirs qui, hier encore en proie à l’agonie des sanglantes catastrophes, cèdent si promptement au délire de toutes les jouissances du luxe et de la débauche. Mais avec quelle clairvoyance il discerne la fin prochaine de cette orgie, et le parti bienfaisant qu’un ordre de choses régulier pourra tirer de cette surexcitation des esprits! Est-ce une révélation de son amour pour la guerre, que son désir de combattre et d’arracher des lauriers? Cette idée, sans qu’il l’eût exprimée, nous l’eussions devinée dans le cerveau d’un général de vingt-cinq ans!

Aspirait-il déjà à un rôle extraordinaire? C’est peu probable: en tout cas, l’on ne pourrait guère s’en douter, à le voir parler si discrètement de son entrée au bureau topographique du Comité de Salut public, où il remplaçait Carnot. Pourtant, s’il avait eu le désir de jouer un rôle politique, quelle belle occasion! Mais, loin d’y penser, il n’a d’autre désir que de quitter cet emploi pour aller en Turquie comme général d’artillerie. L’artillerie, voilà son idée fixe, et il est prêt à tout sacrifier pour qu’on lui rende ses canons!

XIII

Nous avons vu Napoléon préoccupé grandement par les femmes. Il admire leurs charmes, non sans quelque convoitise, et, avec la naïveté d’un cœur neuf, il croit avoir découvert leur puissance de séduction. Cette obsession qui hante tous les hommes au printemps de la vie se traduit chez lui par l’idée du mariage: «Il enviait, dit Bourrienne, le bonheur de Joseph qui venait d’épouser, à Marseille, Mlle Clary, fille d’un riche négociant de cette ville, qui jouissait d’une bonne réputation. _Qu’il est heureux, ce coquin de Joseph!_ C’était l’expression ordinaire de ce sentiment de petite envie qui se manifestait souvent chez lui.»

Pour jouir du même bonheur que son frère, il a jeté les yeux sur la belle-sœur de Joseph, Eugénie-Désirée Clary. Suivez la progression de ses aveux, trahissant son parti arrêté depuis qu’il a vu la jeune fille à Nice: «Souvenir à ta femme et à Désirée», dit-il dans une de ses lettres à Joseph. Un mois plus tard, il n’est pas sûr que son amour soit partagé: «Désirée me demande mon portrait, je vais le faire faire; tu le lui donneras, _si elle le désire encore_, sans quoi tu le garderas pour toi.» Désirée est à Gênes avec Joseph, Napoléon se croit oublié: «Il faut pour arriver à Gênes que l’on traverse le fleuve _Léthé_, car Désirée ne m’écrit plus depuis qu’elle est à Gênes.» Dix jours après, il insiste encore: «Je n’ai pas non plus de lettre de Désirée depuis qu’elle est à Gênes.» Il s’impatiente et veut quand même avoir des nouvelles de Désirée, si ce n’est par elle, au moins par Joseph: «Je crois que tu as fait exprès de ne pas me parler de Désirée; je ne sais pas si elle vit encore.» Cinq jours après, croyant aller à Nice: «Si je vais à Nice, nous nous verrons, et avec Désirée aussi.» Le surlendemain, il reparle encore de l’idée qui l’obsède: «Tu ne me parles jamais de mademoiselle Eugénie.» Cette fois, il la nomme mademoiselle, et Eugénie. Sous cette forme cérémonieuse, il espère sans doute être plus heureux.

Enfin, le 9 août, ayant reçu une lettre, il fait des reproches à Joseph de ne pas l’avoir rassuré plus tôt: «J’ai reçu une lettre de Désirée qui me paraît fort ancienne; tu ne m’en as jamais parlé.» Certain alors de n’être pas tout à fait indifférent à la jeune fille, il dévoile ses intentions à Joseph: «Si je reste ici, il ne serait pas impossible que la folie de me marier ne me prît; je voudrais à cet effet un petit mot de ta part là-dessus; il serait peut-être bon d’en parler au frère d’Eugénie; fais-moi savoir le résultat, et tout est dit.» Le lendemain, il revient sur le même sujet: «Continue à m’écrire exactement; parle-moi de ce que tu veux faire, vois d’arranger mon affaire de manière que mon absence n’empêche pas une chose que je désire.» A la fin de la même lettre, il reprend encore: «Il faut bien que l’affaire d’Eugénie se finisse ou se rompe. J’attends ta réponse avec impatience.»

Cette ténacité à vouloir épouser Désirée Clary se manifestait, il convient de le dire, au moment où Napoléon était déjà au bureau topographique du Comité de Salut public, c’est-à-dire dans une position favorable à un ambitieux. S’il avait conçu, en ce temps, l’espoir de jouer un rôle considérable dans son pays, il aurait probablement compris l’intérêt qu’il avait à réserver l’avenir au point de vue du mariage.

Malgré toutes ses instances, ses sentiments ne furent point partagés. Désirée devait un jour régner, mais en Suède, avec Bernadotte. N’ayant gardé de ce premier projet d’union qu’un agréable souvenir, Napoléon dira en 1798: «Je souhaite bonheur à Désirée si elle épouse Bernadotte; elle le mérite.»

XIV

En lisant ces lettres à Joseph, on a vu que Napoléon était parvenu à se faire employer dans les services de la guerre. Comment était-il arrivé à entrer dans ce bureau topographique du Comité de Salut public, qui a été un tremplin à forte détente pour deux hommes en ce siècle: Napoléon et Carnot?

Ce fut au prix de mille vicissitudes.

La sérénité affectée par Napoléon dans sa correspondance était toute superficielle. C’était un malheureux, au moral comme au physique. On le rencontrait, dans les rues de Paris, errant «d’un pas gauche et incertain, ayant un mauvais chapeau rond enfoncé sur ses yeux, et laissant échapper ses deux _oreilles de chien_ mal poudrées, mal peignées et tombant sur le collet de cette redingote gris de fer devenue si célèbre; les mains longues, maigres et noires, sans gants, parce que, disait-il, c’était une dépense inutile; portant des bottes mal faites, mal cirées... Seuls, un regard et un sourire toujours admirables» venaient éclairer un aspect d’ensemble maladif, résultant surtout du reflet jaune de son teint que rendaient plus morbide encore les ombres projetées par ses traits décharnés, anguleux et pointus.

Il promenait ainsi son immense tristesse. S’il s’efforçait d’être gai, il ne l’était guère au fond, et il n’arrivait pas toujours à se dominer. «Le lendemain de notre second retour d’Allemagne en 1795, dit Mme Bourrienne, nous trouvâmes Bonaparte au Palais-Royal, auprès d’un cabinet que tenait un nommé Girardin. Bonaparte embrassa Bourrienne comme un camarade que l’on aime et que l’on revoit avec plaisir. Nous fûmes au Théâtre-Français, où l’on donnait une tragédie et _le Sourd, ou l’Auberge pleine_. Tout l’auditoire riait aux éclats... Bonaparte seul, et cela me frappa beaucoup, garda un silence glacial...»

Sa pensée était, en effet, bien ailleurs qu’au théâtre. Il n’était pas d’humeur à rire. Chaque minute pouvait lui apporter sa disgrâce définitive. Aussi cherchait-il à se créer des moyens d’existence, en vue de sa révocation imminente. Il crut avoir trouvé une voie nouvelle dans le commerce d’exportation de la librairie. «L’expédition d’une caisse de livres à Bâle fut son premier essai, qui tourna mal.» C’est aussi le moment où il sollicita en vain la réalisation de son projet favori d’aller en Turquie, pour diriger l’instruction des armées du Grand Seigneur, comme on disait alors.

Rien ne semblait plus devoir jamais lui réussir: le fruit de ses faits d’armes à Toulon et en Italie était perdu par l’incurie du ministre Aubry. Ses protecteurs, Barras, Fréron, qu’il avait connus à l’armée de Provence, Mariette, tiré par lui des mains de la populace de Toulon, l’éconduisaient avec de _bons billets_; enfin l’offre même de son cœur était dédaignée par la «silencieuse» Désirée Clary. C’était la désespérance complète d’une âme retombée dans l’adversité du haut des rêves merveilleux que pouvait caresser un général de vingt-cinq ans!

Le bonheur revint vers lui du côté où il ne l’attendait pas. Ce ne furent pas les appuis sur lesquels il avait lieu de compter, ce ne furent ni Barras, ni Fréron, ni Mariette qui sauvèrent Napoléon, ce fut un homme qu’il connaissait à peine, Boissy d’Anglas, qui le mit au seul poste où pouvaient se révéler ses aptitudes de commandant en chef.

En juin 1795, M. de Pontécoulant, membre du Comité de Salut public, entra au comité de la guerre et fut chargé de la direction des opérations militaires. Le désarroi des bureaux de la guerre était tel qu’après l’avoir longtemps cherché, le plan de campagne des deux armées des Pyrénées fut retrouvé, dit Ségur, dans une antichambre, au fond du tiroir de la table d’un garçon de bureau.

M. de Pontécoulant ne faisait pas mystère de ses embarras et de ses perplexités. Un jour qu’il en causait à la Convention avec Boissy d’Anglas, celui-ci lui dit:

«J’ai rencontré hier un général en réforme; il revenait de l’armée d’Italie et en parlait en connaisseur; il pourrait peut-être vous donner de bons conseils.

«--Envoyez-le-moi, dit M. de Pontécoulant.

«Le lendemain, à son sixième étage du pavillon de Flore, où il avait installé son cabinet, afin d’être à l’abri des solliciteurs, il vit arriver l’être le plus maigre et le plus chétif qu’il eût vu de sa vie: «un jeune homme, dit-il, au teint hâve et livide, à la taille voûtée, à l’extérieur frêle et maladif.» Pontécoulant, qui ne reconnut pas dans cet être extraordinaire le protégé de Boissy d’Anglas, trouva pourtant qu’il ne raisonnait pas trop mal des choses de la guerre.--Mettez tout cela par écrit, faites-en un mémoire et apportez-le-moi, lui dit-il. Quelques jours après, M. de Pontécoulant, rencontrant Boissy d’Anglas, lui exprima son étonnement: «J’ai vu votre homme, mais il est fou apparemment, il n’est plus revenu.--C’est qu’il a cru que vous vous moquiez de lui; il croyait que vous le feriez travailler avec vous.--Eh bien! qu’à cela ne tienne, engagez-le à revenir demain.»

Cette conversation semblerait prouver que Napoléon n’était pas en ce temps un intrigant effréné. Il a vu, par Aubry, ce que l’on peut attendre des puissants du jour; il a causé avec Pontécoulant, il a jugé l’incapacité militaire de ce ministre de la guerre ignorant surtout les choses de la guerre, et s’est dit que la demande d’un mémoire est un «moyen honnête de se débarrasser de lui...», et il ne revient plus... car à quoi bon faire des mémoires pour remplir des tiroirs de garçons de bureau?

Cependant, cédant aux insistances de Boissy d’Anglas, Bonaparte résume en quelques pages ses idées sur l’armée d’Italie. Par acquit de conscience, il porte son travail dans les bureaux, le dépose et s’en va. Après avoir lu la notice écrite par Bonaparte, Pontécoulant, frappé du savoir de son auteur, croyant que celui-ci était dans l’antichambre, le fit demander... mais il n’avait pas attendu. Bonaparte revint le lendemain.

«Voudriez-vous travailler avec moi? lui dit le représentant qui avait examiné le mémoire.--Avec plaisir», répondit le jeune homme, et il s’assit devant une table.

Pendant que Napoléon rend à Pontécoulant les services que l’histoire a enregistrés, le ministre interroge son jeune secrétaire et lui demande ce qu’il pourrait faire pour lui. En premier lieu, Bonaparte demande sa réintégration dans l’arme de l’artillerie. Pontécoulant, ministre de trente ans à peine, était à même de comprendre que l’on pût être général de brigade à vingt-cinq. Il va trouver Letourneur, chargé du personnel, et lui expose les doléances de son protégé. «Letourneur, moins passionné qu’Aubry, mais d’un esprit plus court encore, répondit rudement que la prétention de Bonaparte était inadmissible, que ses anciens, dans les armes savantes, et Carnot lui-même, n’étaient encore que capitaines, que c’était trop d’ambition.»

Ainsi Bonaparte, après s’être distingué plusieurs fois devant l’ennemi, au moment où il vient de rétablir l’ordre dans les bureaux de la guerre, d’improviser le plan de campagne suivant lequel l’armée occupa Vado, se voit refuser la situation qui lui est due de plein droit, uniquement parce que Letourneur, qui a préféré, dès 1789, les batailles parlementaires aux batailles meurtrières devant l’ennemi, est encore capitaine du génie à quarante-quatre ans. Néanmoins celui-ci, succédant à Pontécoulant, proposa à Bonaparte de conserver ses fonctions dans les bureaux de la guerre. Napoléon refusa et insista alors près de Pontécoulant pour obtenir sa mission en Turquie.

Un ambitieux vulgaire n’aurait-il pas préféré rester mêlé aux coteries politiques qui ne faisaient pas défaut dans les alentours des bureaux de la guerre?

XV

Malgré le préjudice que Letourneur lui avait causé, Napoléon ne lui garda pas rancune. L’ancien ministre de la Convention vit couronner, sous l’Empire, sa carrière militaire par une place plus pacifique de conseiller à la Cour des comptes, après avoir été préfet de la Loire.

D’autre part, Napoléon, toujours reconnaissant des services qu’on lui a rendus, n’oublia jamais l’homme qui l’avait apprécié et sauvé de la misère. «A peine nommé Consul, il fit appeler M. de Pontécoulant: «Vous êtes sénateur», lui dit-il.

«--La grâce que vous voulez me faire est impossible, répondit M. de Pontécoulant; je n’ai que trente-six ans, et il faut en avoir quarante.

«--Eh bien, vous serez préfet de Bruxelles ou de toute autre ville qui vous conviendra, mais rappelez-vous que vous êtes sénateur et venez prendre votre place quand vous aurez l’âge; je voudrais pouvoir montrer que je n’ai pas oublié ce que vous avez fait pour moi.»

Quelques années plus tard, M. de Pontécoulant, alors sénateur, se trouva dans un embarras extrême. Il avait répondu d’une somme de trois cent mille francs pour un de ses amis, devenu insolvable. L’Empereur ayant appris les ennuis de Pontécoulant, le manda aux Tuileries, lui reprocha d’être resté trois mois dans cette situation gênée, sans venir lui en faire part, et finalement lui dit: «Passez aujourd’hui même chez le trésorier de ma liste civile qui vous remettra vos cent mille écus.»

Comme antithèse aux procédés reconnaissants de l’Empereur, nous devons à la vérité de mentionner qu’à la séance du 22 juin 1815, M. de Pontécoulant fut le premier qui s’opposa au maintien de l’Empire.

Ayant résigné, auprès de Letourneur, ses fonctions dans les bureaux de la guerre, Napoléon reprend son projet de mission en Turquie, appuyé par Pontécoulant. Il se croit bien sûr de réussir, le décret est tout prêt; il est présenté à la séance du Comité de Salut public qui demande seulement aux bureaux de l’Artillerie des renseignements sur les autres officiers faisant partie de la mission.

Il faut croire qu’on ne savait pas bien ce qu’on faisait au Comité de Salut public, car le même jour, 29 fructidor, était rendu un arrêté qui destituait Bonaparte «attendu son refus d’occuper le poste qui lui a été assigné à l’armée de l’Ouest».

En fait, il était destitué pour ne pas occuper un poste dont il avait été relevé régulièrement quand il était employé dans les bureaux de la guerre.

C’était une dernière ironie du sort. Il y avait méprise. Il ne semblait pas difficile de faire rapporter l’arrêté qui lui enlevait son grade, mais encore fallait-il faire appuyer sa réclamation par des gens à même d’être écoutés. Il se met en campagne et va trouver ses protecteurs.

Son affaire ne tarda pas à entrer en bonne voie, car sa destitution est du 15 septembre, et, dès le 26, il écrit à Joseph: «Il est question plus que jamais de mon voyage.»

C’est sans doute en vue de son prochain départ qu’il voulut profiter des avantages résultant d’un arrêté du Comité de Salut public qui accordait aux officiers en activité du drap pour habit, redingote, gilet et culotte d’uniforme. «Bonaparte, alors chef de brigade d’artillerie à la suite, réclama, dit Ouvrard, le bénéfice du décret; mais n’y ayant aucun droit, puisqu’il n’était pas en activité, il fut refusé. Mme Tallien lui donna une lettre pour M. Lefeuve, ordonnateur de la dix-septième division, et peu de jours avant la fameuse journée de vendémiaire, le commissaire accueillit la recommandation de Mme Tallien en accordant du drap à Bonaparte.»

Ce n’est ni un accès de coquetterie ni l’amour d’un vain luxe qui lui font solliciter du drap neuf, car, dit le baron Fain, «l’uniforme de général de brigade dont il est encore revêtu a vu le feu plus d’une fois et se ressent de la fatigue des bivouacs. La broderie du grade s’y trouve représentée dans toute la simplicité militaire par un galon de soie qu’on appelle _système_».

Pour obtenir quelque chose de Barras, il fallait d’abord faire sa cour à Mme Tallien. La position critique de Napoléon l’engagea, en dépit de son accoutrement peu brillant, à se rendre chez la déesse du jour. «Ce fut quelque temps avant le 13 vendémiaire que Bonaparte fut présenté chez Mme Tallien. Il était peut-être de tous ceux qui composaient son salon le moins en évidence et le moins favorisé de la fortune... Souvent, au milieu des discussions les plus animées, il se formait dans le salon de petits comités où l’on oubliait, dans des entretiens frivoles, les graves intérêts dont on était trop souvent occupé. Bonaparte s’y mêlait rarement; mais, lorsqu’il y prenait part, c’était avec une sorte d’abandon; il montrait alors une gaieté pleine de vivacité et de saillies. Un soir, il prit le ton et les manières d’un diseur de bonne aventure, s’empara de la main de Mme Tallien et débita mille folies.»

Quel tableau piquant, bien digne de tenter un peintre de genre! Le futur conquérant de l’Europe, chétif et mince, la figure creuse et pâle, un vrai parchemin, c’est lui qui l’a dit, de longs cheveux des deux côtés du front, le reste de la chevelure sans poudre, rattachée en queue par derrière, vêtu d’un uniforme râpé, lisant dans la main de celle qu’on appelait la belle _Notre-Dame de Thermidor_, alors dans tout l’éclat de sa beauté.

Quel contraste entre cette femme radieuse, exubérante de bonheur, reine de la vie facile, et cet officier malingre, dissimulant mal sa misère et son irritation contre les ironies du sort! Demandez-vous aussi quelles pensées doivent agiter, au moment où il dit la bonne aventure pour gagner un appui, quelles pensées agitent l’esprit d’un jeune général n’ayant d’autre culte que la gloire.

Dans un coin de ce tableau, voyez un groupe de jeunes femmes, considérant la scène. Elles rient des prophéties improvisées par Bonaparte, et de sa piteuse attitude. Remarquez cette brune, à la beauté langoureuse, pleine d’abandon et de nonchalance: c’est la veuve Beauharnais... Dans cinq mois, elle sera la femme de l’augure actuel; dans trois ans, elle sera quasi souveraine de la France, et, quelque temps après, le Pape viendra, à Paris, la couronner impératrice des Français!

Voilà ce que Bonaparte, malgré toute sa pénétration, ne pouvait lire dans la main de Mme Tallien, et ce qui aurait encore bien plus amusé son auditoire, s’il l’avait pu prédire.

XVI

Pendant ce temps, une insurrection couvait dans Paris.

La Convention avait promulgué les articles additionnels à la Constitution de l’an III, par lesquels les deux conseils, les Cinq-Cents et les Anciens, devaient se recruter pour deux tiers dans son sein; un seul tiers était réservé à l’élection du peuple. Cette restriction fut le prétexte des agitateurs soutenus par les royalistes. Les sections réunies menaçaient de marcher sur la Convention, et de la dissoudre.

Le 12 vendémiaire, le général Menou, commandant en chef de l’armée de Paris, ne réussit pas à disperser l’émeute. Au contraire, il parlementa avec elle, et, après une sorte de capitulation, l’armée se retira pendant que les sections conservaient leurs positions.

A cette nouvelle, la Convention se sent perdue, se croyant trahie par la troupe. Menou est mis en état d’arrestation; les généraux Desperrières, Debor et Duhoux sont destitués. Cependant, le temps presse; un nouveau général est nécessaire, il en faut un dans la nuit même: la cause est devenue tellement personnelle pour les conventionnels, qu’ils ne veulent plus abandonner le commandement à un étranger; c’est un représentant qu’on désire en charger, et tous les yeux se sont tournés vers le général du 9 thermidor. Le représentant Barras est donc investi du commandement supérieur.

Barras, dont les goûts antimilitaires, dont la vie molle et voluptueuse était peu en harmonie avec les devoirs dont il était chargé, se trouva fort embarrassé devant l’état d’extrême confusion de l’armée, et fit part de ses doléances à Carnot, qui lui conseilla de s’adjoindre un général.--«Mais lequel?» dit Barras. Carnot mit en avant les noms de Brune, de Verdières et de Bonaparte. Quelques représentants proposèrent aussi d’autres généraux. «Non, répondit Barras, ce ne sont point des généraux de plaine qu’il faut ici, c’est un général d’artillerie.» Là-dessus, Fréron, l’amoureux passionné de Pauline, insista sur le choix de Bonaparte, alla sur-le-champ le chercher et le conduisit près de Barras. Celui-ci, apercevant Bonaparte, le prend à part aussitôt et lui propose le commandement en second de l’armée de la Convention. Ne recevant pas de réponse immédiate de son interlocuteur: «Je vous donne trois minutes pour réfléchir», dit Barras. Et tous deux demeurèrent debout dans un immobile silence.

Trois minutes! et le sort de Napoléon, de la France et de l’Europe allait être décidé.

En ces trois minutes, rentrant en lui-même, Bonaparte se demande où est le devoir? Il pouvait douter, car renverser la Convention, dont le nom signifiait terreur et carnage, chasser les incapables envieux dont il avait tant souffert, c’était le programme des sections qui n’était pas pour lui déplaire. Il allait décliner le commandement quand, envisageant toutes les conséquences de la situation, il voit en son esprit apparaître soudain, déjà prêts à l’attaque, les Autrichiens avec cinquante mille hommes aux portes de Strasbourg, et les Anglais avec quarante vaisseaux devant Brest.

Alors, il n’hésite plus, son parti est pris, et il conçoit le principe qui est resté la base même de notre patriotisme à tous: quand le territoire est menacé, le premier devoir de tout citoyen est de se rallier à ceux qui détiennent le gouvernement.

Le sentiment patriotique qui amène, en cet instant, le général à servir ceux qu’il déteste est le même qui, en 1815, poussera l’Empereur, vaincu à Waterloo, ayant abdiqué, à s’humilier devant les traîtres du gouvernement provisoire pour obtenir la faveur de commander une dernière fois, parce qu’il sent qu’une chance subsiste de battre les envahisseurs, dont les plans d’investissement de Paris présentent, à ses yeux, une lacune considérable.

Fort de sa décision: «J’accepte, dit Napoléon à Barras, mais je vous préviens que l’épée hors du fourreau, je ne la remettrai qu’après avoir rétabli l’ordre.»

L’homme tout entier s’est révélé, le patriote aussi bien que le guerrier qui n’entendra jamais être gêné dans ses actes par les politiciens.

Cette scène se passait le 13 vendémiaire, à une heure du matin. Le soir même, Barras put se présenter à l’Assemblée et annoncer la victoire des troupes de la Convention.

Le lendemain, 14 vendémiaire, Napoléon est promu au grade de général de division, et le 18 son nom est enfin prononcé à la Convention, en séance publique. «N’oubliez pas, dit Fréron, que le général d’artillerie Buonaparte, nommé dans la nuit du 12 au 13, n’a eu que la matinée du 13 pour faire les dispositions savantes dont vous avez vu les effets.» Après Fréron, Barras vient appeler l’attention de ses collègues sur les services de son lieutenant, et fit rendre le décret qui confirmait celui-ci dans l’emploi de commandant en second de l’armée de l’intérieur.

De la tribune le nom du général Bonaparte passe dans les journaux, et sort, dès ce moment, de l’obscurité qui l’avait enveloppé.