Part 28
Quelles auraient été, pour le bien de l’Église, les conséquences de l’exécution de ce deuxième concordat? N’aurait-on pas évité les difficultés, sans cesse renaissantes, entre le clergé et le gouvernement, dont nous sommes témoins aujourd’hui encore? Se prononcer serait hasardeux: nous sommes en présence du mal; l’effet qu’aurait produit le remède conseillé par un médecin qui avait fait ses preuves, nous ne le connaissons pas. Maintenant encore, on peut répéter la dernière phrase du concordat de 1813, et dire que l’Église est à la recherche «d’une puissante protection pour les besoins si nombreux qu’a la religion au temps où nous vivons». Cette constatation est signée par le Pape et par l’Empereur. Nier la sincérité de ce dernier, c’est lui faire un procès de tendance contre lequel nous avons un excellent plaidoyer. Il émane de Pie VII lui-même disant, après la chute de l’Empire: «Nous devons nous souvenir qu’après Dieu, c’est à Napoléon principalement qu’est dû le rétablissement de la religion dans ce grand royaume de France.»
La vérité est dans cette dernière phrase, elle n’est pas dans le mot «comediante»; car, durant tout son règne, Napoléon a eu la volonté constante et sincère d’honorer le culte catholique. Il était absolument convaincu de l’impérieuse nécessité d’une religion effective, régulièrement pratiquée en France. Son premier soin, au début du Consulat, fut de rétablir le culte, malgré les obstacles qui lui étaient opposés, et qui venaient, pour une forte part, des généraux les plus réputés: «Ils critiquaient, dit M. de Ségur, ils blâmaient à haute voix, le Concordat principalement.» «J’ai eu plus de peine, a pu dire l’Empereur, à rétablir l’exercice du culte qu’à gagner des batailles.» Cette boutade est justifiée par Thibaudeau en ces termes: «Ce qui répugnait le plus à un grand nombre de personnes que le devoir amenait à la Cour, c’était la messe qui précédait l’audience... Le Premier Consul ne pouvait se dissimuler la répugnance d’une grande partie de sa Cour, ni ignorer les plaisanteries et les sarcasmes qu’on se permettait assez hautement.»
A défaut de convictions orthodoxes, son bon sens lui servait de guide infaillible. L’athéisme, à son point de vue, «était un principe destructeur de toute organisation sociale qui ôte à l’homme toutes ses consolations et toutes ses espérances...» Bien longtemps avant cette lettre, il avait exprimé la même opinion: «Comment avoir des mœurs? disait-il à Rœderer; il n’y a qu’une manière, c’est de rétablir la religion... La société ne peut exister sans l’inégalité des fortunes, et l’inégalité des fortunes ne peut exister sans la religion. Quand un homme meurt de faim à côté d’un autre qui regorge, il lui est impossible d’accéder à cette différence, s’il n’y a pas là une autorité qui lui dise: «Dieu le veut ainsi, il faut qu’il y ait des pauvres et des riches dans ce monde; mais ensuite, et pendant l’éternité, le partage se fera autrement.» Dans le même ordre d’idées, Napoléon proférait, un jour, ces paroles au Conseil d’État: «Ce n’est pas pour cinq sous, pour une chétive distinction qu’on se fait tuer, c’est en parlant à l’âme qu’on électrise l’homme.»
L’influence des suggestions mystiques sur l’esprit du peuple, nul n’en connaissait mieux la valeur que Napoléon. Combien il sentait la force des droits légitimes sur lesquels s’appuyaient les anciens rois! Il en était pour ainsi dire obsédé. Metternich, à qui il en parla à l’époque du mariage avec l’archiduchesse d’Autriche, nous en donne la confirmation: «Un des regrets les plus vifs et les plus constants de Napoléon, dit l’ambassadeur, était de ne pouvoir invoquer le principe de la légitimité comme base de sa puissance. Peu d’hommes ont plus profondément senti que lui combien l’autorité, privée de ce fondement, est précaire et fragile, et combien elle prête le flanc aux attaques.» On peut même ajouter qu’il se faisait de l’importance du droit divin une idée qui touchait à la naïveté, témoin cette exclamation qui lui échappe en 1815: «Tiens, le Pape résiste aux Bourbons, comme il m’a résisté à moi!»
Ébloui de la supériorité qu’il reconnaissait aux princes de sang royal, il en était arrivé à les croire d’une essence spéciale. Dans une lettre à son ambassadeur en Russie, parlant du Tsar, Napoléon disait: «Ce n’est pas une chose indifférente pour moi que d’observer cette nature d’homme né roi.» L’Empereur, qui ne perdait jamais de vue son obscur point de départ, se surveillait lui-même et surveillait les siens en face de ces rois héréditaires. Un jour qu’il écrivait au roi de Prusse, il dit à son secrétaire: «Il faut soigner le style de nos lettres; il y a dans le cabinet du roi de Prusse des hommes qui savent bien parler et écrire le français.» A propos de l’incartade du roi de Hollande, en 1810, nous avons déjà entendu Napoléon s’écrier: «La famille avait besoin de beaucoup de sagesse et de bonne conduite. Tout cela ne donnera pas une bonne idée d’elle en Europe.»
Enfin, à Fontainebleau, en 1814, devant les honteuses défections des maréchaux de l’Empire, n’est-il pas étonnant de voir Napoléon, accablé des plus poignantes préoccupations, se soucier encore de l’opinion des rois? «A présent, dit-il, que doivent penser les rois de toutes ces illustrations de mon règne?»
Si déjà mille fois, au cours de cette étude, n’avait percé le caractère bourgeois de Napoléon, on en aurait trouvé une révélation frappante dans le souci qu’il avait de la critique des souverains «nés rois», comme il disait.
VIII
Cette étroitesse d’esprit, dans les actes secondaires de la vie, n’est pas la seule qu’on rencontre chez cet homme aux pensées audacieuses et profondes. Petites jouissances d’amour-propre, petites manies, indépendance absolue dans ses goûts, méfiance gratuite et préventive, tout concourt à accentuer cette physionomie de citadin provincial dont le moindre souci est de désirer acquérir ce qu’on est convenu d’appeler la «distinction de la haute société». Indifférence ou inaptitude, la science des belles manières lui demeure inconnue dans sa vie privée. Suivant ses impulsions naturelles, sans s’inquiéter du _decorum_ ni du _qu’en dira-t-on_, être et paraître ne sont pour lui qu’une seule et même chose, une fois qu’il est débarrassé de l’esclavage, toujours respecté, de la représentation.
Fait-il des embellissements à sa propriété de Malmaison? «Le Premier Consul, dit la duchesse d’Abrantès, en était tellement enchanté qu’il voulut absolument nous y mener, pour que Mme Bonaparte pût voir surtout le pavillon du Butard, dont il voulait faire un rendez-vous de chasse.» Comme le ferait un petit rentier prenant plaisir à suivre la construction d’un immeuble, «on le voyait à l’île d’Elbe, dit Chateaubriand, présider ses maçons dès cinq heures du matin». Quand, en 1815, le Père Maurice de Brescia fut envoyé par Lucien Bonaparte aux Tuileries, l’Empereur ne «dédaigna pas de lui faire visiter ses grands et petits appartements».
L’acte le plus important de la politique extérieure de Napoléon fut le blocus continental. La prohibition des denrées coloniales était une grosse entrave au commerce des sucres. Par ordre supérieur, on s’occupa activement de perfectionner, par tous les moyens possibles, la fabrication du sucre de betterave. Cette question intéressait l’Empereur au plus haut point. Dès que les produits français purent entrer en concurrence avec les étrangers, son contentement fut tel, «qu’il plaça, dit Fouché, sous un verre, sur sa cheminée, à Saint-Cloud, un pain de sucre de betterave raffiné qui pouvait rivaliser avec le plus beau sucre colonial sorti des raffineries d’Orléans».
Il ne savait garder aucune contrainte: Fleury de Chaboulon le tient «incapable de garder un secret». Ceci dit à l’adresse de ceux qui ont fait de Napoléon un monstre de dissimulation. D’autre part, la duchesse d’Abrantès se plaint de l’indiscrétion de l’Empereur, toujours porté à raconter «aux femmes les infidélités de leurs maris». «Quant aux autres plaisanteries des jolies femmes de Gand, écrit Davout à sa femme, je regrette que l’Empereur te les ait faites, puisque cela t’a fait passer quelques mauvais quarts d’heure dans la nuit qui a suivi.»
Par une opposition curieuse, l’homme qui assistait, impassible, aux péripéties d’une bataille dont l’issue pouvait être un désastre, ne supportait pas la moindre contrariété lorsqu’il était assis à une table de jeu. Si la chance ne lui était pas favorable,--bien qu’aucun intérêt pécuniaire ne fût engagé,--irrésistiblement, il trichait. Tous les contemporains sont unanimes à constater ce travers de Napoléon. Davout assure «qu’aux échecs même, il savait rentrer en possession de ses deux fous. Il n’aimait pas que l’on en fît la remarque trop sérieusement; il en riait le premier, mais il était évidemment fâché qu’on y mît trop d’importance; et, au fait, ne jouant jamais d’argent, il y avait plus à en plaisanter qu’à se fâcher».
Il n’est pas de bon bourgeois sans la passion de faire des mariages. D’une lettre du temps, nous détachons un passage qui souligne ironiquement cette petite manie de l’Empereur: «J’espère bien, écrit Boucher de Perthes à la comtesse de N..., que si vous devenez veuve, l’Empereur me donnera votre main par sénatus-consulte. Oui, Sa Majesté aime les mariages, et les mariages d’où naissent beaucoup d’enfants... Dès lors, mesdames les baronnes, comtesses et duchesses, si vous voulez être agréables à l’Empereur,
Faites tous vos efforts Pour réparer les dégâts de la guerre. Tuer un homme est un crime. Dès lors, La bonne œuvre est dans le contraire.»
Nous avons déjà signalé l’insistance de l’Empereur près de Berthier; Gaudin, ministre des finances, eut à subir également les effets de cette manie de marier les gens quand même: «J’espère, dit Napoléon à Gaudin en le faisant duc de Gaëte, que vous ne me refuserez pas de prendre femme, d’ici à deux ans au plus tard. Je me chargerai, si vous voulez, d’arranger cette affaire.» «Je suis comblé des bienfaits de l’Empereur, écrit le maréchal Davout à sa femme, mais celui auquel je mets le plus de prix est la femme à qui il a uni mon sort.»
L’attitude de Napoléon envers les femmes a souvent été qualifiée de brutale. A part l’apostrophe à Mme de Staël que nous avons mentionnée en son temps; à part le désappointement, à Tilsitt, de la belle reine Louise de Prusse, Vénus diplomatique, offrant une fleur dont le prix, la cession de Magdebourg, parut trop élevé à l’Empereur qui persista dans son rôle de Pâris récalcitrant; à part ces deux épisodes, on manque de faits précis qui permettent d’accepter la conclusion des détracteurs. On serait plus près de la vérité, pensons-nous, en disant que l’Empereur, sans relâche accaparé par les affaires les plus sérieuses, accordait peu d’attention au sexe faible et n’avait pas le temps de bien tourner le madrigal. Cependant il savait, comme tout le monde, dire aux dames, à l’occasion, d’aimables banalités, ainsi qu’en témoignent ce propos un peu vif décoché à la femme de l’astronome Lalande: «Partager une nuit entre une jolie femme et un beau ciel me paraît être le bonheur sur la terre», et ce compliment répété par Mme de Metternich à son mari: «Au dernier cercle, j’ai joué avec l’Empereur... Il a commencé par me faire de grands éloges sur mon bandeau de diamants et sur l’éternelle robe d’or.» Girardin, de son côté, nous dit avoir assisté à un souper à la suite duquel «l’Empereur a parlé à toutes les femmes, et même d’un air galant. En pareil cas, ajoute notre auteur, il a un sourire des plus gracieux».
C’étaient là des exceptions, sans doute, car ni son tempérament, ni ses idées générales ne le portaient à se mettre en frais de fine galanterie. Il ne trouvait aucun charme dans les conversations féminines, et ne se gênait pas pour dire «qu’il avait toujours détesté les femmes prétendues beaux esprits». «Soigner leur ménage et leurs enfants sans se mêler de ce qui ne les regarde pas»,--voilà, selon lui, ce que les épouses avaient de mieux à faire. Quant à leur ingérence dans le gouvernement, il la repoussait avec une énergie rapportée en ces termes par Rœderer: «Il vaut mieux que les femmes travaillent de l’aiguille que de la langue, surtout pour se mêler des affaires politiques... Les États sont perdus quand les femmes gouvernent les affaires publiques. La France a péri par la reine... Voyez l’Espagne, c’est la reine qui gouverne. Pour moi, il suffirait que ma femme voulût une chose pour que je fisse le contraire.» «Les pièces trouvées à Charlottenbourg, dit le 29e _Bulletin de la Grande Armée_, démontreraient, si cela avait besoin de démonstration, combien sont malheureux les princes qui laissent prendre aux femmes de l’influence sur les affaires politiques.»
Quel crédit aurait-il pu accorder aux femmes, quand il n’avait aucune foi dans leur vertu première qui doit être la fidélité? Marié deux fois, deux fois il fut éprouvé, à l’instar des maris de Molière, malgré toutes les précautions dont il usait, comme d’interdire, par exemple, l’entrée d’aucun homme dans les appartements de l’Impératrice. La quintessence de son scepticisme sur la vertu conjugale, est exprimée par lui-même, dans une discussion au Conseil d’État, sous cette forme délibérée: «L’adultère n’est pas un phénomène, c’est une affaire de canapé; il est très commun.»
En dépit de ses opinions sur la dépravation des mœurs, il ne tolérait dans son entourage aucune irrégularité de situation. Il avait le concubinage en horreur, rien ne pouvait le faire céder sur ce point. Mme Visconti, qui avait des droits à la Cour, s’en vit refuser catégoriquement l’entrée parce qu’elle vivait avec Berthier. Les supplications de ce dernier, l’ami de tous les jours, ne parvinrent jamais à vaincre la résistance de l’Empereur. Même ostracisme à l’égard de Mme Grant, maîtresse de Talleyrand.
IX
L’élève qui, au cours de ses études, n’a eu de bonnes notes qu’en mathématiques; le membre de l’Institut pour la section des arts mécaniques; le guerrier, qui a passé sa vie à remuer des masses d’hommes, dont il devait d’abord assurer les besoins matériels; l’administrateur, additionnant, rognant les budgets, mettant la question d’argent au premier rang de ses préoccupations, était moins épris assurément des beautés idéales et souvent indéterminées des chefs-d’œuvre de l’art que des solutions précises et raisonnées dont on perçoit les résultats immédiats et positifs.
Cependant, chef de l’État, dépositaire, à ce titre, de toute la gloire nationale, se croyant, à tort peut-être, personnellement responsable du plus ou moins d’éclat des beaux-arts sous son règne, Napoléon faisait tous ses efforts pour conserver à la France la suprématie artistique qu’elle avait acquise dans le monde.
Quand une branche de l’art laisse à désirer, il s’en prend au ministre compétent et dit, par exemple: «La littérature a besoin d’encouragements. Vous en êtes le ministre; proposez-moi quelques moyens pour donner une secousse à toutes les différentes branches des belles-lettres qui ont de tout temps illustré la nation.»
Dans son impatience d’avoir des poètes renommés, l’Empereur, qui ne connaît pas d’obstacles, créerait au besoin la célébrité par décision ministérielle: «Il est quelques hommes de lettres, écrit-il au ministre de l’intérieur, qui ont montré des talents pour la poésie; on pourrait en citer dix ou douze... L’inconvénient du moment actuel est qu’on ne forme pas d’opinion en faveur des hommes qui travaillent avec quelque succès. C’est là que l’influence du ministre peut opérer d’une façon utile. Un jeune homme qui a fait une ode digne d’éloges et qui est distingué par un ministre, sort de l’obscurité, le public le fixe, et c’est à lui de faire le reste.»
Son ingérence, plus ou moins éclairée, dans les questions d’art s’affirme très vigoureusement lorsque, de Berlin, il écrit à Cambacérès: «... J’ai lu les mauvais vers qui ont été chantés à l’Opéra. En vérité, c’est tout à fait une dérision... Il est ridicule de commander une églogue à un poète comme on commande une robe de mousseline». Et à Champagny, sur le même sujet: «Prend-on à tâche, en France, de dégrader les lettres, et depuis quand fait-on à l’Opéra ce qu’on fait au Vaudeville, c’est-à-dire des impromptus?» En cette matière, sa critique n’était peut-être pas sans valeur, car la poésie était le seul goût littéraire et artistique qui s’accusât un peu chez l’Empereur, mais pour le genre noble, pour le genre épique, pour les poèmes héroïques seulement.
Dès sa jeunesse, les œuvres ossianiques eurent toutes ses préférences, et l’on se souvient que, dans une de ses premières lettres à Joséphine, Napoléon parle de celui qu’il appelle «notre bon Ossian».
Certes, quand son imagination s’échauffait à la lecture de ces poèmes où sont chantés les exploits et les souffrances des héros gaéliques, il n’est guère probable que le jeune Bonaparte ait perçu une révélation de sa propre destinée dans ces vers:
A mes accents, les tempêtes rugissent: Mon souffle exhale et la guerre et la mort; Des nations mes mains règlent le sort, Et devant moi les rois s’évanouissent.
Mais de quelle sinistre prophétie l’Empereur n’a-t-il pas dû sentir le contre-coup en son exil de Sainte-Hélène, s’il s’est ressouvenu de ce passage des poésies qu’il admirait:
Que me sert aujourd’hui d’avoir avec courage Bravé dans cent combats le péril et la rage? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Dites-lui qu’au fond des déserts, Mon bras fut trahi par la guerre, Qu’étendu sur le bord des mers, J’ai pour lit une froide pierre, Et pour boisson les flots amers!
Après Ossian, ses préférences littéraires sont exclusivement pour la tragédie. C’est son spectacle de prédilection, et parmi les poètes tragiques, il met Corneille au-dessus de tous. Aussi, quand on lui propose de servir une rente de trois cents francs aux descendants de l’auteur du _Cid_, l’Empereur répond: «Ceci est indigne de celui dont nous ferions un roi. Mon intention est de faire baron l’aîné de la famille, avec une dotation de 10 000 fr.; je ferai baron l’aîné de l’autre branche, avec une dotation de 4 000 francs, s’ils ne sont pas frères. Quant aux demoiselles, savoir leur âge et leur accorder une pension telle qu’elles puissent vivre.»
Dès son arrivée à Paris, en 1794, Napoléon s’était lié d’amitié avec Talma. C’est sans doute pendant qu’il suivait assidûment les représentations des œuvres tragiques, que Napoléon avait fait cette remarque originale: «Dans une tragédie, quand l’action commence, les acteurs sont en émoi; au troisième acte, ils sont en sueur, et tout en nage au cinquième.» Le souvenir de cette amitié se manifesta par une même décision impériale qui allouait au grand tragédien «une gratification de 6 000 francs et une pension mensuelle de 2 000 francs».
Napoléon affectait volontiers de bien connaître les règles de la tragédie. Du fond de la Pologne, en 1806, éprouvant le singulier besoin de faire la critique des _Templiers_ de Raynouard, il prétend «que le moyen tragique qu’il faut employer, c’est la nature des choses; c’est la politique qui conduit à des catastrophes sans des crimes réels. M. Raynouard a manqué cela dans les _Templiers_...» Il arrête ses considérations sur l’art dramatique par cette réflexion assez juste: «Il faudrait du temps pour développer cette idée, et vous sentez que j’ai autre chose à penser.»
Parfois, il ne dédaigne pas de donner lui-même le canevas d’une pièce à faire: «Vous devriez, a-t-il dit à Gœthe, écrire, par exemple, la _Mort de César_, mais d’une manière beaucoup plus digne et plus grandiose que ne l’a fait Voltaire...» «Pourquoi, écrit-il à Fouché, n’engageriez-vous pas M. Raynouard à faire une tragédie du passage de la première à la seconde race?...» Arnault avoue ingénuement dans la dédicace des _Vénitiens_, tragédie jouée en 1799, que Napoléon lui a fourni l’idée du cinquième acte, celui qui eut le plus de succès à la représentation.
Quand il s’occupait des choses de théâtre, c’était avec une extrême minutie; il allait jusqu’à se faire le régisseur des théâtres subventionnés. Si un jour il modifie la distribution du _Cid_, d’autres fois, relativement à l’Opéra, il dira: «Je ne veux pas qu’on joue la _Vestale_. Je pense qu’il est convenable de donner la _Mort d’Adam_, puisqu’elle est prête.» «Il faudrait donner la _Mort d’Abel_ le 20 mars; donner le ballet de _Persée et Andromède_, le lundi de Pâques; donner les _Bayadères_, quinze jours après; _Sophocle_, _Armide_, dans le courant de l’été; les _Danaïdes_, dans l’automne; les _Sabines_, à la fin de mai.»
Il intervient aussi dans les plus petits détails de l’administration théâtrale, en écrivant à Cambacérès: «Je vous envoie un état des billets gratis et des billets payants de l’Opéra pendant le mois dernier; cela me paraît énorme. Faites-moi connaître les prix des différentes places. Ne pourrait-on pas les mettre au-dessous du prix des autres spectacles et, par là, supprimer les billets gratis.»
Et, quand tout ne va pas à son idée, il s’écrie: «Si cela ne cesse pas à l’Opéra, je leur donnerai un bon militaire qui les fera marcher tambour battant.»
Ces renseignements touchant les préoccupations artistiques de l’Empereur, en ce qui concerne les théâtres, seraient incomplets si l’on ne mentionnait pas ici qu’il savait récompenser le mérite, là où il le rencontrait. Tout ce qui avait un nom, depuis Talma jusqu’à Grétry, Méhul, Lesueur, Raynouard, Lebrun, tous étaient les pensionnaires de la cassette impériale: qui pour une rente de 4 000 francs, qui de 10 000 francs, qui de 12 000 fr., comme Lesueur, l’auteur des _Bardes_.
Peu de prétentions en musique: tout en déclarant en 1797 «que de tous les beaux-arts, la musique est celui qui a le plus d’influence sur les passions, celui que le législateur doit le plus encourager», il n’avait que des notions très faibles sur cet art. Le 23 juin 1805, on le voit demander «ce que c’est qu’une pièce de _Don Juan_ que l’on veut jouer à l’Opéra», et quand, le 4 octobre de la même année, il a entendu cet ouvrage au théâtre de la Cour à Stuttgart, son enthousiasme est assez modéré: «J’ai entendu hier l’opéra allemand _Don Juan_, la musique m’a paru fort bonne.»
Il ne se passionna que pour un seul artiste lyrique, Crescentini, qu’il entendit à Vienne, en 1806, dans _Roméo et Juliette_ de Zingarelli. Napoléon le fit venir à Paris avec 50 000 francs d’appointements et de gratifications. Cet artiste ne chanta en France que sur le théâtre de la Cour, et, dans son admiration, Napoléon lui remit un jour l’ordre de la Couronne de fer, au grand mécontentement des généraux, raconte Mlle Avrillon.
Un peu de musique de chambre ne déplaisait pourtant pas à l’Empereur, qui écrivait, de Posen, à Joséphine: «Paër, le fameux musicien, sa femme, virtuose que tu as vue à Milan, il y a douze ans, et Brizzi, sont ici; ils me donnent un peu de musique tous les soirs.»
En peinture, Napoléon avait avoué son ignorance en demandant au Directoire des commissaires artistes pour choisir les tableaux de valeur parmi ceux que le général en chef avait pris en Italie, et, respectueusement, il appelle «des savants» ces commissaires d’un nouveau genre.
Dans le courant de son règne, si l’Empereur commandait des tableaux, il le faisait avec les soins vétilleux qu’il apportait en tout. C’est ainsi qu’il commande: «huit tableaux de trois mètres trois décimètres de hauteur sur quatre mètres de largeur, le prix de chacun devant être de 12 000 francs;
«Quatre autres de un mètre huit décimètres sur deux mètres deux décimètres, au prix de 6 000 francs;
«Et un de deux mètres deux décimètres sur trois mètres, au prix de 8 000 francs.»
On remarquera que le prix de ces toiles est calculé, non d’après le talent et le fini de l’exécution, mais d’après la surface occupée par l’œuvre.