Napoléon intime

Part 27

Chapter 273,635 wordsPublic domain

Dans son étrange et presque inconcevable parcimonie, l’égoïsme ne joue aucun rôle. Il n’est nullement possédé de la passion de thésauriser. Personne n’a récompensé plus généreusement les services rendus à la patrie. Il a distribué des dotations s’élevant à des sommes fabuleuses. Davout, pour n’en citer qu’un, avait été gratifié de 1 800 000 fr. de rente. Mais dépenser le moins possible, en homme qui connaît la valeur de l’argent, ne pas être pris pour dupe dans les règlements de compte, c’étaient les deux marottes de Napoléon; on les retrouve à toutes les époques de sa vie. Sous le Consulat, à peine arrivé aux Tuileries, il dit à Rœderer: «Savez-vous ce qu’on me demande pour mon établissement aux Tuileries? Deux millions! Ce sont des voleurs. Aussi ai-je défendu qu’on me représentât les mémoires avant qu’ils fussent réduits à 800 000 francs. Je suis entouré de coquins..., je suis obligé de veiller encore de plus près sur les dépenses qui me concernent personnellement.» L’appréhension d’être volé par ses fournisseurs est exprimée, plus tard, à maintes reprises, par l’Empereur. Un jour, il écrit au ministre de la police: «On soupçonne M. Calmelet et un nommé Bataille, dont il se sert comme architecte et tapissier, de s’entendre d’une manière contraire à mes intérêts, et je suis assez porté à ajouter foi aux différents renseignements qui me parviennent, quand je considère qu’ils ont présenté un compte d’un million de dépenses dans une maison du prince Eugène qu’ils ont arrangée et où, certainement, ils n’ont pas dépensé 200 000 francs.» Une autre fois, c’est au ministre de la justice qu’il donne l’ordre de poursuivre, devant qui de droit, le teinturier de Lyon qui a donné un mauvais teint aux tentures fournies pour Saint-Cloud. Au sujet d’une dépense banale, un cadeau fait par l’Impératrice, il écrit au prince Eugène: «Mon fils, l’Impératrice a fait présent à la vice-reine d’Italie d’une guirlande d’hortensias. Je désire que, sans que la princesse en sache rien, vous la fassiez estimer par de bons bijoutiers et que vous me fassiez connaître cette estimation, pour que je voie de combien ces messieurs ont l’habitude de me voler.» En 1809, il mande au comte Daru: «Ma maison est pleine d’abus. Il est temps que cela finisse... J’ai dépensé au delà de ce qui me convient. Cette continuation de dépenses mettrait du désordre dans ma maison. Je crois que beaucoup de choses se font d’une manière trop dispendieuse, vous devez tout faire rentrer dans l’ordre.» Par une logique naturelle, s’il est strict sur le montant des factures, il s’intéresse à la qualité des marchandises fournies, avec une compétence que lui envierait plus d’un négociant: «Je voudrais, écrit-il à Duroc, augmenter dans mes palais les meubles d’étoffes de laine de Beauvais et de la Savonnerie, parce que cela est de bonne durée; les étoffes de velours et de drap ne durent qu’un moment, les meubles des Gobelins et de la Savonnerie durent quatre fois davantage.»

Sa surveillance porte sur tout, sans exception, soit que, rencontrant, par hasard, une dame d’honneur de l’Impératrice avec le livre de la blanchisseuse en main, il s’approche, critique les comptes dont il trouve la dépense trop élevée et s’en plaigne à Duroc; soit que, pour assurer le contrôle de la distribution des denrées alimentaires, il imagine de faire donner par les gens de service des bons de consommation; soit que, revisant les comptes et s’arrêtant au premier article venu, le sucre par exemple, «il en calcule la consommation d’après le nombre de personnes, et en conclue qu’elle est raisonnable ou exagérée»; soit qu’il discute sou à sou avec son intendant général le prix de la nourriture de ses chevaux. C’est la même vigilance, la même minutie, au sein de l’opulence illimitée, qu’à l’île d’Elbe, où, dans une gêne relative, il ordonne au grand maréchal du palais de régler toutes les semaines et tous les mois les dépenses de la maison, ajoutant expressément «qu’une feuille de salade, une grappe de raisin doivent être mentionnées».

Ne pouvant supporter le gaspillage, il ne savait quelles précautions combiner afin de l’éviter. Il règle lui-même méthodiquement la composition, les prix et la durée des effets de sa garde-robe, dans laquelle il y aura: cinq habits militaires, à 360 fr. l’un, deux habits de chasse, un seul habit bourgeois, celui-ci coûtant 200 francs. Chacun de ces costumes devra durer trois ans. Tout est prévu dans cette liste, depuis les quarante-huit gilets de flanelle dont on devra lui donner un chaque semaine, jusqu’aux quatre douzaines de mouchoirs qui seront en usage, à raison d’une douzaine par semaine, sans oublier les six madras, devant durer trois ans, et dont on lui passera un tous les deux mois. Et quand l’Empereur a tout énuméré, serviettes, bas de soie, souliers, parfumerie, dégraissage et blanchissage, quand il a tout spécifié comme achat, nombre et usure, il ajoute en regard de la rubrique _Dépenses diverses_: «Rien ne sera dépensé que d’après l’approbation de Sa Majesté.»

Est-ce en un jour d’inquiétude ou d’indécision sur son sort que ce document a été élaboré? Nullement. C’est au moment précis où la fortune semblait à jamais fixée dans la maison de Napoléon, c’est six mois après la naissance du roi de Rome.

Chez un homme dont la surveillance doit s’exercer et s’exerce effectivement sur un empire qui s’étend de Hambourg à Cadix, et d’Amsterdam à Naples, ces préoccupations infimes sont plus qu’étonnantes, elles heurtent brutalement les idées que nous nous faisons généralement de la majesté des rois. Un souverain économe, ordonné, quelle anomalie, en effet! Notre esprit, façonné aux indications de l’histoire, n’est-il pas accoutumé à voir sur le trône un personnage olympien, rayonnant de pourpre et d’or, exempt des calculs du vulgaire, vivant dans une abondance intarissable où viennent se rassasier toutes les corruptions? Après tant de princes ayant mis le meilleur de leurs privilèges à s’affranchir des lois d’une morale sévère, à donner le spectacle pernicieux de prodigalités excessives, de gaspillages scandaleux, de licences effrénées; après le passage au gouvernement de prétendus réformateurs qui faisaient voltiger les deniers de l’État au souffle de leurs appétits luxurieux, voir arriver soudain, avec le retour du pouvoir personnel, un petit soldat qui, sans autre contrôle que sa conscience, n’assimile point le palais à une oasis où ses jours s’écouleront dans une moelleuse et insouciante béatitude, c’est un tableau étrange, en effet, propre à dérouter notre conception ordinaire de la vie opulente, sereine, d’un maître omnipotent.

Que Napoléon l’ait voulu, ou que, sans idées préconçues, il ait seulement suivi ses penchants naturels, à cette haute place où tout est exemple pour les grands et les petits, il a rétabli la vérité fondamentale contenue en ce mot «_Rex_, régulateur», comme a dit Carlyle, et non dissipateur.

La critique, si ardente soit-elle, devra reconnaître ici, à l’Empereur, une sincérité pleine d’indépendance. Arrivé au pouvoir, avec les qualités et les défauts acquis durant une vie de labeurs et de souffrances, il n’a rien dissimulé. Faisant, aux Tuileries, table rase du cérémonial fastueux de ses prédécesseurs, il s’est interdit pour lui-même les momeries de l’étiquette des cours. S’il a pris au sérieux l’héritage des charges de la fonction suprême, avec l’attirail de la représentation solennelle en public, il en a dédaigné, dans l’intérieur du palais, les vaines satisfactions d’amour-propre, comme il s’est gardé des allures outrecuidantes par lesquelles les monarques croyaient rehausser leur dignité. Demeurant l’homme simple et rudimentaire qu’il était, il est plus exceptionnel peut-être dans sa vertu persistante que dans ses bruyants triomphes militaires.

VI

La propension de l’Empereur à s’occuper des vétilles de la vie journalière, sa lésinerie dans les détails budgétaires de sa maison proviennent non d’une petitesse de caractère, mais des leçons d’honnêteté, d’économie, de prévoyance, reçues dès le jeune âge, qu’il appliquait instinctivement dans toutes les circonstances, graves ou minimes. Rien ne passait à sa portée qui ne fût ramené incontinent, sous l’équerre de son jugement, aux solides principes de l’ordre et de la probité. Aucune transaction n’est possible avec lui sur la question de l’intégrité. Que ce soit sous le Directoire ou sous l’Empire, il est impitoyable pour les fripons. A cet égard, il ne fait aucune différence entre la fortune publique et sa cassette particulière. Qu’il administre, en qualité de général, au nom de la République ou, en son nom propre, comme Consul et Empereur, il montre la même répulsion pour les abus qui se commettent, il apporte la même vigueur à pourchasser leurs auteurs. L’unité de son caractère est absolue, aussi bien sur le grand théâtre alimenté par les finances de l’État que sur la petite scène réduite du budget de son ménage.

Le voici en 1796; à peine arrivé à l’armée d’Italie, il ordonne l’arrestation d’un garde-magasin, coupable de fraude sur le poids des rations, et il s’écrie: «Il est important qu’aucun fripon ne puisse s’échapper... Depuis assez longtemps, les soldats et les intérêts de la patrie sont la proie de la cupidité.» La vue des abus lui est intolérable. Il réclame avec véhémence du Directoire des pouvoirs supérieurs pour une répression exemplaire. «La comptabilité de l’armée, écrit-il, est dans un désordre frappant... Tout se vend, l’armée consomme cinq fois ce qui lui est nécessaire, parce que les garde-magasins font de faux bons... Les principales actrices de l’Italie sont entretenues par des employés de l’armée française... Je fais arrêter tous les jours des employés... mais les lois n’accordent pas une assez grande autorité au général pour imprimer une terreur salutaire à cette armée de fripons.»

Plus tard, Consul et Empereur, son inébranlable intégrité se fait jour dans toutes les occasions. Quel que soit le grade du prévaricateur, il déploie la même rigueur inexorable. «Je vous prie de recommander la plus grande sévérité à vos bureaux», dit-il à Berthier au sujet de généraux qui se prévalent de certains titres pour émarger des sommes non dues. A propos de Solignac, il donne l’ordre suivant: «Envoyez chercher Solignac... Je veux avoir jusqu’au dernier sou... S’il ne restitue pas six millions, il sera condamné à des peines infamantes.» Un autre général, Kellermann, n’est pas traité avec plus de douceur. «Ce n’est pas pour faire des spéculations sur les domaines nationaux, dit l’Empereur, que j’envoie des généraux en Espagne, mais pour conquérir et soumettre le pays... ces acquisitions doivent être déclarées nulles... Témoignez au général Kellermann mon excessif mécontentement d’une conduite aussi peu délicate.» Le duc de Padoue et le duc de Castiglione ne sont pas plus épargnés, «il faut qu’ils ne prennent rien et restituent l’argent reçu».

Fonctionnaires civils de tous ordres, fournisseurs de toutes catégories, personne n’échappe à son contrôle incessant. S’agit-il de banquiers qui vendent le quintal de blé vingt francs au lieu de dix francs: «On nous ruinerait», dit-il, et il ordonne d’arrêter les achats. S’occupe-t-il du bail de «la barrière de Saint-Cannat affermée 25 000 francs, au lieu de 43 000 qu’elle l’a été l’année dernière», Napoléon, pressentant une fraude, prescrit de lui faire un rapport sur cet objet. Est-il question de souliers de mauvaise qualité qui, à son avis, «ne valent pas trente sous», il exige la punition des coupables avec la même ténacité qu’il met à faire rendre gorge à Ouvrard, accusé d’avoir extorqué quatre-vingt-dix millions au Trésor.

Qu’il s’agisse du renouvellement de la ferme des jeux: «prétextes à pots-de-vin»; des estafettes qui ne payent pas leurs chevaux aux relais et qu’il faut faire arrêter; des entrepreneurs de l’éclairage de Paris, qui, selon lui, «sont des fripons parce qu’ils s’imaginent bien éclairer les rues de Paris, lorsqu’ils ont payé les bureaux du préfet de police»; de l’octroi de Marseille où se commettent des dilapidations, relativement auxquelles il déclare «qu’il n’est pas dans son intention de livrer une ville comme Marseille à la cupidité de qui que ce soit»; des supercheries des fournisseurs de harnachements qu’il dévoile en ces termes: «Des selles venues de Paris sont mal confectionnées; au lieu d’être rembourrées avec trois parties, en paille, bourre et crin, elles ne le sont qu’avec de la paille et de la bourre; on ne met un peu de crin qu’aux coussinets pour faire croire qu’il y en a partout... faites faire des retenues à l’entrepreneur coupable de fraude... Je dépense beaucoup d’argent, je paye avec exactitude, je veux que les fournisseurs livrent de bons effets.» On le voit, rien, absolument rien n’échappe à ses scrupuleuses investigations. Par les dates des fragments d’ordres qui précèdent, on peut aussi observer que, n’importe où il se trouve, sa vigilance ne subit aucun arrêt: c’est du fond de l’Autriche qu’il règle l’éclairage de Paris! En même temps que s’élargit le champ de ses conquêtes, sa main s’étire pour rester en contact permanent avec toutes les parties de son administration, et elle se crispe au moindre craquement qui se produit dans son vaste empire.

Exiger des autres une parfaite rigidité de mœurs, c’est déjà bien; mais être soi-même l’esclave des lois de la probité, c’est encore mieux. On sait que le fameux diamant _le Sancy_ et d’autres pierreries de la Couronne avaient passé en Espagne, lors de la Révolution. Maître de ce pays, en 1808, Napoléon écrit: «J’aurais le droit de reprendre ces diamants, mais je veux les racheter à un prix équitable. Chargez Laforest de s’entendre pour cela avec qui de droit...»

Au moment des combats qui décidèrent de la reddition d’Ulm, raconte le capitaine Coignet, les soldats, mouillés par une pluie persistante et une marche dans l’eau, avaient fait de grands feux dans un village pour se sécher: «Le malheur voulut que le feu prit à une jolie maison bourgeoise; il ne fut pas possible de la sauver. L’Empereur dit dans sa colère: «--Vous la payerez. Je vais vous donner six cents francs, et vous donnerez un jour de votre paye. Que cela soit versé de suite au propriétaire de la maison.»

A côté de la probité pécuniaire ou matérielle, pour mieux dire, l’Empereur possédait encore l’autre, plus rare: la probité morale. Si l’on en croit Fouché, dans la première promotion des maréchaux, sur dix-huit, on en comptait jusqu’à six plus républicains que monarchistes; c’étaient: Jourdan, Masséna, Bernadotte, Ney, Brune et Augereau. Un autre contemporain, Miot de Mélito, a dit aussi que «Napoléon alla chercher avec la plus grande sagacité les hommes de talent qu’il employait partout où il les trouvait... même dans les partis hostiles à son pouvoir». Partout où il la rencontrait, l’Empereur honorait hautement la probité. Il avait pour elle un véritable culte, qui s’est manifesté d’une manière éclatante le jour où il a donné le titre de duc au maréchal Lefebvre. Celui-ci fut le premier, le seul anobli, longtemps avant ses frères d’armes. Quelles raisons avaient pu motiver cette faveur insigne?

Lefebvre, vaillant soldat, était cependant moins célèbre que les Ney, les Lannes, les Masséna et les Davout. Il ne portait pas, en sa personne, un prestige particulier dont la Cour pouvait retirer un lustre quelconque. Bien au contraire, étranger aux belles manières, il excitait plutôt les moqueries que l’admiration des salons. Son infériorité mondaine ne pouvait être rachetée par la distinction de sa femme, qu’un trait bien connu, du reste, suffira à peindre:

Le jour où elle se présenta aux Tuileries pour la première fois, en qualité de duchesse, tout enorgueillie de sa nouvelle importance, elle rudoyait quelque peu l’huissier qui la retenait dans l’antichambre, lorsque survint l’Impératrice. Celle-ci apercevant la maréchale, lui dit avec un sourire gracieux: «Comment se porte madame la duchesse de Dantzig?» La maréchale, au lieu de répondre, fit un petit signe d’intelligence, puis, se tournant aussitôt vers l’huissier qui était au moment de refermer la porte, elle lui dit: «Hein, mon fils, ça te la coupe!»

En accordant à Lefebvre l’honneur exceptionnel de voir son nom inscrit en tête de la noblesse impériale, Napoléon voulait témoigner publiquement de ses préférences intimes qui se portaient, en dehors de toute autre considération, sur un général d’une loyauté et d’un désintéressement irréprochables. La politique, l’intérêt de la patrie ont dicté ensuite à Napoléon d’autres choix, mais son inclination personnelle s’est affirmée en signant d’abord la promotion du plus honnête homme de son armée.

La contradiction, il ne faut pas en douter, se donnera carrière en évoquant les ravages causés par les guerres de l’Empire. Ces arguments faciles, péremptoires en apparence, sont, en réalité, du domaine de la critique dévoyée. On est certainement en droit de faire à un homme le reproche d’accepter le commandement en chef d’une armée belligérante. Mais, une fois la fonction admise, on ne saurait prendre comme indices du caractère du chef les ordres donnés à ses armées. Ces ordres sont, le plus souvent, rendus nécessaires par la résistance, les entreprises soudaines ou la mauvaise foi de l’ennemi. Or, une guerre entraînant avec elle la nécessité de réduire l’ennemi par tous les moyens possibles, de quel poids sont les propriétés et les choses, là où le premier enjeu est la vie humaine?

Les peuples guerriers, à ce compte on pourrait dire tous les peuples, ont tour à tour éprouvé ou infligé les malheurs inséparables du fléau de la guerre. Cependant, qui a jamais songé à déterminer le caractère de saint Louis d’après les effusions de sang ou les rapines des Croisades; ou à incriminer la mémoire de Christophe Colomb pour son peu de respect envers les droits de peuplades inoffensives, dont le moindre souci était, sans aucun doute, de venir inquiéter le continent? Actuellement, un euphémisme bien moderne, l’_expansion coloniale_, sert de pavillon à l’Europe pour des expéditions qui laissent fort à désirer sous le rapport de la saine morale, sans que l’on en ait tiré, que nous sachions, des déductions psychologiques relativement à la personnalité privée des protagonistes de ces conquêtes.

On devra donc, pour être juste, éliminer d’une étude du caractère intime de Napoléon, les actes de l’homme de guerre. Celui-ci pourra comparaître devant un tribunal spécial qui établira, s’il y a lieu, le plus ou moins de réprobation que l’Empereur a encourue, par comparaison toutefois avec ses devanciers ou ses contemporains, également chefs d’armées.

VII

«L’Impératrice avait eu l’idée de se rendre à Sainte-Geneviève. Je crains que cela ne fasse un mauvais effet et n’ait pas d’autre résultat. Faites donc cesser ces prières de quarante heures et ces _Miserere_. Si l’on nous faisait tant de singeries, nous aurions tous peur de la mort. Il y a longtemps que l’on dit que les prêtres et les médecins rendent la mort douloureuse.» Telles étaient, en pleine invasion de 1814, au moment le plus critique de la campagne de France, les paroles de l’Empereur à son frère Joseph, affolé à Paris, qui appelait Dieu et les saints au secours de la cause impériale.

Si, à côté de ces lignes que ne renierait pas M. de Voltaire lui-même, nous plaçons immédiatement la phrase initiale du testament de Sainte-Hélène: «1º Je meurs dans la religion catholique, apostolique et romaine, dans le sein de laquelle je suis né, il y a plus de cinquante ans»; si nous rappelons que Napoléon, à Auxonne, lieutenant d’artillerie, seul directeur de l’éducation de son frère Louis, présida à sa première communion; si nous nous représentons, d’après Meneval, l’Empereur «faisant des signes de croix involontaires à la révélation de quelque grand danger, à l’annonce de quelque grande prospérité ou de quelque grand malheur»; en amalgamant ces éléments, nous aurons la combinaison d’un scepticisme superficiel et d’une foi native qui produit, en somme, chez l’individu, un état moral plus voisin à coup sûr de la superstition que de l’impiété.

N’était-ce pas là, au commencement du siècle, la caractéristique des sentiments religieux de la classe moyenne, saturée des lectures de Voltaire et de Rousseau? Il était de bon ton, il était peut-être crâne, alors, d’avoir le courage factice de négliger Dieu; mais le courage de le nier faisait défaut. Incrédule à la surface, dans le train journalier de la vie, on n’en était pas moins fervent aux heures solennelles. Affranchi, non sans bravade, de la discipline réclamée des fidèles par les prêtres, on restait, nonobstant, l’esclave de la foi traditionnelle, léguée par les ancêtres. C’est ainsi qu’en cette matière,--la religion,--on voit encore reparaître chez Napoléon, et toujours avec la même intensité, les principes qui lui ont été inculqués dès son enfance.

Insoumis, pour lui-même, aux pratiques rituelles de l’Église, il trouvait fort naturel que d’autres les suivissent. Il professait, sur ce point, les idées les plus libérales. «Il n’admettait pas, dit M. de Metternich, qu’il eût jamais existé un athée de bonne foi. Indifférent, quant à sa personne, aux pratiques religieuses, il les respectait trop pour jamais se permettre des plaisanteries sur ceux qui les suivaient.» Sa déférence pour les croyances des autres atteint les limites extrêmes quand en 1812, à Moscou, il s’empresse d’autoriser les popes à ne rien changer à leur liturgie orthodoxe et à dire des prières pour le Tsar. C’est ainsi que, pendant l’occupation française, on chanta, comme à l’ordinaire, le _Te Deum_ au jour anniversaire du sacre d’Alexandre Ier.

Pour beaucoup d’âmes pieuses, l’exclamation célèbre _Comediante!_ prêtée à Pie VII, captif de l’Empereur à Fontainebleau, tient lieu de toute définition du caractère religieux de Napoléon. Cette apostrophe daterait des discussions qui eurent lieu, en 1813, au sujet du second concordat. Révérence gardée envers le Saint-Père, il sera cependant permis, pensons-nous, d’interpréter sa pensée.

Voir un homme s’ériger en défenseur chaleureux des intérêts d’un culte dont il ne fait aucun usage personnel; l’entendre affirmer que son seul désir est d’assurer la sécurité durable de l’Église; juger cet homme impie et le rencontrer plus papiste que le Pape,--c’était, en vérité, un spectacle propre à déconcerter le Souverain Pontife. «Comediante» eût été, en effet, l’expression juste, si l’Empereur n’avait obéi qu’au mobile impertinent de faire parade d’une feinte dévotion, aux yeux de son auguste interlocuteur. Mais il n’en était pas ainsi; Napoléon était l’avocat loyal et convaincu de la cause catholique en France. Pour lui, il y avait urgence absolue à régler, par une législation solide, les rapports de l’Église et de l’État. C’est à ce propos qu’éclatèrent les ardentes querelles de Fontainebleau. Par la suite, le libre exercice du culte catholique et la piété des fidèles abrités, jusqu’à présent, derrière ce rempart toujours inexpugnable qui s’appelle le Concordat, ont déjà attesté que Napoléon, avant d’être «comediante», avait du moins accompli, en 1801, une œuvre chrétienne viable, sinon impérissable, œuvre dont certaines parties avaient suscité, du côté du Pape, il ne faut pas l’oublier, les mêmes résistances que le projet de 1813.