Part 26
Comme l’ordonnance d’un officier, Constant, son valet de chambre, entrait le matin vers sept heures dans la chambre de l’Empereur. Là, régnait le plus beau désordre attestant que, la veille, l’étiquette solennelle du «coucher des rois» avait été quelque peu négligée. Chaque partie de son habillement était jetée à tort et à travers: son habit par terre, son grand cordon sur le tapis, son chapeau au loin sur un meuble, et ainsi de tous ses vêtements. Ses premières questions portaient invariablement sur l’heure qu’il pouvait être et le temps qu’il faisait. Le seul luxe que se permit l’Empereur, à son lever, était d’avoir du feu dans son cabinet de toilette, même en plein été. Il aimait la chaleur jusqu’à prendre son bain «à une température si élevée, dit Bourrienne, qu’une atmosphère de vapeur épaisse envahissait la chambre et forçait d’ouvrir toutes les portes». Sorti du bain, il se faisait frictionner à l’eau de Cologne. Pendant cette opération, s’engageaient, entre Napoléon et son valet de chambre, les conversations les plus libres. «Sa Majesté, rapporte Constant, me questionnait sur ce que j’avais fait la veille. Elle me demandait si j’avais dîné en ville et avec qui, si l’on m’avait bien reçu, ce que nous avions à dîner. Souvent aussi, elle voulait savoir ce que coûtait telle ou telle partie de mon habillement; je le lui disais, et alors l’Empereur se récriait sur les prix et me disait que, quand il était sous-lieutenant, tout était bien moins cher; qu’il avait souvent mangé chez Roze, restaurateur de ce temps, et qu’il y dînait fort bien pour quarante sous.» «Une des choses qui étonnaient le plus Mme Walewska, dit Sismondi, c’était d’entendre Napoléon, avant de se coucher, causer, en se déshabillant, avec son valet de chambre, se faire raconter par lui les commérages de la ville, et même les propos et les querelles des valets.»
Les entretiens du matin étaient parfois interrompus par l’arrivée du premier médecin de la cour. «Vous voilà, grand charlatan! s’écriait l’Empereur. Avez-vous déjà tué beaucoup de monde aujourd’hui?» Le docteur Corvisart, ajoute Roustam dans ses mémoires, n’était nullement troublé et répondait sur un ton analogue.
L’Empereur professait à l’égard des médecins un scepticisme inséparable d’une santé parfaite. L’homme doué de cet équilibre intellectuel constant, qui est la marque des œuvres de Napoléon; l’homme qui a passé autant de jours à parcourir les grands chemins et de nuits à coucher sous la tente, que de jours dans son palais et de nuits dans son lit, cet homme-là n’était pas et ne pouvait pas être un malade.
Et nous laissons pour compte aux fabricants de légendes la gale contractée au siège de Toulon et répercutée sur les organes internes; l’épilepsie, qui leur a servi à rendre plausibles et à expliquer médicalement les scènes de violence imaginaires avec accompagnement d’yeux convulsés, de bave aux lèvres et de coups de pied dans le ventre des interlocuteurs; et enfin la maladie, dont le nom ne s’imprime pas, qu’il aurait apportée sur le champ de bataille de Waterloo.
L’Empereur n’avait pas la petite taille qui fait en quelque sorte partie de sa légende. Ses soldats d’Italie l’avaient bien baptisé _le Petit Caporal_, mais c’était plutôt par allusion à son jeune âge et à son apparence chétive. La foule, qui le voyait de loin, a pu le croire petit, par comparaison avec la taille gigantesque de la plupart des généraux qui l’escortaient; car il avait, comme Frédéric de Prusse, le goût et la manie de s’entourer de beaux hommes. Napoléon mesurait exactement, sur son lit de mort, 5 pieds 2 pouces 4 lignes, ce qui fait non moins exactement 1 mètre 68 centimètres 7 millimètres. Il était donc au-dessus de la taille moyenne de nos jours.
Enfin, il avait les jambes courtes, le buste très long, très développé, et la tête légèrement rentrée dans les épaules. Cette tête avait 22 pouces (60 centimètres) de circonférence; elle était donc forte; elle était aussi très sensible. Et Constant raconte qu’il devait briser, en les portant quelques jours, les chapeaux de l’Empereur avant de les lui donner.
Vêtu d’un pantalon et d’une robe de chambre de molleton blanc, coiffé du madras dont il se couvrait la tête pour la nuit, l’Empereur se rasait lui-même, devant une glace que tenait son valet de chambre, puis endossait le costume qu’il conservait toute la journée. On lui présentait sa tabatière en écaille, qu’il avait presque toujours à la main, et Napoléon passait dans son cabinet de travail, où l’attendaient ses secrétaires.
A le voir, à cette heure matinale, prenant connaissance des innombrables lettres de son courrier, compulsant les montagnes de dossiers accumulés sur sa table, on aurait plutôt dit d’un chef de maison de commerce, soucieux de la bonne marche des affaires, que d’un souverain arrivé au sommet de la prospérité. Loin de planer, à l’instar des anciens rois, dans une atmosphère sereine, Napoléon, rompu dès l’enfance à un travail quotidien, donnait, sous les yeux de ses secrétaires, l’exemple d’une infatigable activité. Il n’était pas le chef honoraire de son administration, mais bien le directeur effectif, méticuleux, responsable des actes de son cabinet. Tel, un négociant consciencieux n’abandonne à personne les intérêts de la raison sociale dont il a la garde. «L’Empereur, dit Menneval, s’accoutuma à ouvrir ses lettres lui-même; je l’aidais quand je n’avais rien à faire... A mesure qu’une lettre était ouverte, il la lisait, et souvent y répondait sur-le-champ, mettant à part les autres pour y répondre plus tard, et jetant à terre toutes celles qui n’exigeaient pas de réponse.» D’après Fleury de Chaboulon, «il prenait le soin de ranger lui-même ses papiers; chacun d’eux avait un poste fixe; là, se trouvait tout ce qui concernait le département de la guerre; ici, les budgets, les situations journalières du Trésor et des finances; plus loin, les rapports de la police, sa correspondance secrète avec ses agents particuliers, etc... Il remettait soigneusement, après s’en être servi, chaque chose à sa place: le commis d’ordre le plus achevé n’eût été près de lui qu’un brouillon.»
La correspondance courante une fois lue et expédiée, on se mettait à répondre aux lettres plus difficiles et à transcrire les ordres médités par l’Empereur, qui alors dictait, «se mettant à marcher dans la pièce où il se trouvait et la parcourant dans toute sa longueur... A mesure qu’il entrait dans un sujet, il éprouvait une espèce de tic qui consistait dans un mouvement du bras droit, qu’il tordait en tirant avec la main le parement de son habit. Il écrivait rarement lui-même... Écrire était, pour lui, une fatigue, sa main ne pouvait suivre la rapidité de ses conceptions... Il ne prenait la plume que si, par hasard, il était seul. La moitié des lettres manquaient aux mots. Il ne pouvait se relire ou il ne voulait pas s’en donner la peine. Si une explication lui était demandée, il reprenait son brouillon, qu’il déchirait ou jetait au feu, et dictait à nouveau.»
Il arpentait ainsi son bureau d’un pas lent et mesuré, allant de l’un de ses secrétaires à l’autre. La besogne était rude. Il fallait saisir au vol les improvisations de l’Empereur, obligé de résoudre à la fois tant de questions d’ordres différents, et peu disposé à répéter ce qu’il avait dit. De temps à autre, ce milieu fiévreux, où toutes les plumes s’évertuaient à courir après les paroles du maître, était traversé par des éclaircies de gaieté. Témoin l’anecdote suivante: «Bélime, le rival heureux de Chateaubriand à l’académie des Jeux floraux de Toulouse, était secrétaire de Clarke, ministre de la guerre, qui l’envoyait quelquefois aux Tuileries chercher les ordres de l’Empereur. Celui-ci dictait, ayant sa tabatière devant lui. Napoléon ayant tourné le dos, Bélime prit une pincée de tabac. Napoléon l’aperçut dans la glace, se retourna brusquement, et, prenant la tabatière, il dit au secrétaire interloqué et tremblant: «Gardez-la, elle est trop petite pour nous deux», et il se remit à dicter.»
En travailleur qu’il était lui-même, l’Empereur pouvait apprécier les efforts de ses collaborateurs, et savait par de douces paroles ou de bons procédés leur faire connaître sa satisfaction, quand il leur imposait un labeur supplémentaire. «Si quelque travail, dit Meneval, l’obligeait à se lever pendant la nuit, l’Empereur me faisait éveiller. Je le trouvais vêtu de sa robe de chambre blanche, avec un madras sur la tête, se promenant dans son cabinet... Lorsque le travail était terminé, et quelquefois au milieu du travail, il faisait venir des glaces et des sorbets. Il me demandait ce que je préférerais, et sa sollicitude allait jusqu’à me conseiller ce qu’il jugeait devoir être le plus favorable à ma santé... D’autres fois, après un travail qui avait duré une partie de la nuit, il me recommandait d’aller me mettre au bain, et souvent il donnait lui-même ordre qu’on le préparât.» N’est-on pas là encore plus près des mœurs d’un officier payeur à l’égard de son fourrier, que de la raideur habituelle aux souverains tenant à distance leurs humbles sujets?
Est-ce à dire que Napoléon, absorbé par tant et de si grands soucis, était fixement d’une humeur angélique, qu’on vivait autour de lui sous un ciel toujours sans nuage? Une telle affirmation serait de la pure niaiserie, qu’il s’agisse, au reste, de Napoléon ou de tout autre mortel. Qui n’a pas ses mouvements d’humeur, plus ou moins fréquents, plus ou moins violents? En maintes circonstances, l’Empereur a même pu, à dessein, exagérer les effets de sa colère. Quand on commande de haut, on doit, pour être entendu, forcer le volume de sa voix, afin que les échos en propagent le son dans le lointain. Ce sont là encore les nécessités du _système_: elles ne peuvent servir en rien à déterminer le caractère d’un homme. Ce qui importe ici, sous le rapport psychologique, c’est de constater que Napoléon n’était pas dans un état d’irascibilité permanente qui le rendît inabordable, comme on l’a prétendu avec autant d’entêtement que d’inexactitude.
«Lorsque ses ordres, dit Fleury de Chaboulon, nous avaient été dictés dans un moment d’entraînement, nous avions soin autant que possible de ne point les soumettre le même jour à sa signature; le lendemain, ils étaient presque toujours modifiés, adoucis, déchirés. Jamais Napoléon ne nous sut mauvais gré de chercher à le garantir des dangers de la précipitation.» Pour vaincre l’incrédulité des obstinés qui pourraient se plaindre de n’avoir pas entendu, de leurs propres oreilles, l’Empereur accepter des observations, nous allons le faire parler lui-même, et on le verra subir sans colère les critiques, quand il ne va pas au-devant. Envoyant une note à Champagny, il ajoute le _post-scriptum_ suivant: «Cet exemplaire étant le premier dicté, il y a beaucoup de choses de style à arranger: je vous laisse ce soin.» Au général Clarke, il dit: «Je vois que la lettre que j’ai signée a été mal écrite; cela doit arriver souvent, parce qu’après avoir dicté je ne peux pas relire mes lettres. Lors donc qu’il y aura le moindre louche et la moindre chose que vous ne compreniez pas, il faut que vous me l’écriviez.» Au même général, dans une autre circonstance, il mande: «Je reçois votre réponse à ma lettre, relative au départ des princes d’Espagne que je croyais avoir eu lieu. Je vois que je me suis trompé. Vous ne devez pas trouver bien extraordinaire que, dans un moment comme celui-ci et au milieu de tant d’occupations, je saisisse quelquefois de travers.» L’homme qui, envers ses subordonnés, se plie jusqu’à ce ton si modéré, si franc, si dénué d’infatuation, n’est pas, quoi qu’on ait dit, un énergumène et ne l’a jamais été, du reste, pas plus dans son intimité que partout ailleurs.
IV
Le travail de son bureau accompli, suivons l’Empereur traversant les appartements des Tuileries pour se rendre chez l’Impératrice. Il s’en va, fredonnant, de la voix la plus fausse qui se puisse rêver, ses refrains favoris, d’un goût peu relevé, tels que:
Ah! c’en est fait, je me marie;
ou bien:
Non, non, s’il est impossible D’avoir un plus aimable enfant.
Quand, sur son passage, il rencontre des personnes attachées au service général du palais, il ne leur montre pas moins d’urbanité qu’à celles de son propre service. «Toujours extrêmement poli envers tout le monde, affirme Mlle Avrillon, il ne recevait de qui que ce soit le moindre service sans remercier, et n’appelait jamais ses valets de chambre autrement que monsieur. Quand il traversait la salle où ils se tenaient, il ne passait jamais devant eux sans les saluer. Il en était de même quand l’Empereur venait chez l’Impératrice; il ne nous parlait jamais qu’avec beaucoup de politesse et souvent avec bienveillance.» Même témoignage chez la générale Durand, disant: «Il était aimable et bon pour tous ceux qui l’entouraient.»
Cette bonté n’était pas seulement superficielle, elle faisait partie d’un ensemble de principes rapportés par Napoléon du foyer natal, où, comme sous l’ancienne coutume, les gens de service étaient l’objet de la sollicitude des maîtres. «Il prenait un tel intérêt à tout ce qui tenait à sa maison, qu’une fois qu’on y était attaché, personne, pas même un homme de peine, ne pouvait être renvoyé sans son autorisation; il fallait qu’on lui fît un rapport...»--«Songez bien, spécifiait-il en propres termes à Duroc, le grand maréchal du palais, qu’un homme ne doit pas être renvoyé légèrement de chez moi; ce serait une flétrissure; ensuite, il ne trouverait à se placer nulle part...»--«Si, conformément aux règles de l’étiquette, il envoyait ostensiblement un de ses chambellans demander des nouvelles d’un grand personnage malade, il envoyait aussi, par intérêt, par suite d’une affection vraie, s’informer de la santé des personnes de son service intérieur.»
Chez l’Impératrice, Napoléon se montrait «aimable, gai, familier. Assistant à sa toilette, il se plaisait à la tourmenter, à lui pincer le cou et la joue. Si elle se fâchait, il la prenait dans ses bras, l’embrassait, l’appelait grosse bête, et la paix était faite... Il contrariait les premières dames en mille choses. Il arrivait souvent qu’on lui tenait tête, il poussait la discussion et riait de bon cœur lorsqu’il parvenait à fâcher nos jeunes personnes très franches et sans usage, qui lui disaient des choses fort plaisantes par leur naïveté.» Ainsi s’exprime la générale Durand, dame d’honneur de Marie-Louise. Au temps de Joséphine, les manières ne différaient pas, si l’on en croit une dame de cette dernière, Mlle Avrillon, nous montrant l’Empereur chez l’Impératrice, après la cérémonie de son couronnement comme roi d’Italie. «Il était d’une gaieté folle, il riait, il se frottait les mains, et dans sa bonne humeur il m’adressa la parole:--«Eh bien! mademoiselle, me dit-il, avez-vous bien vu la cérémonie? Avez-vous bien entendu ce que j’ai dit en posant la couronne sur ma tête?»--Il répéta alors, presque sur le même ton qu’il l’avait prononcé dans la cathédrale:--«Dieu me l’a donnée, gare à qui y touche!»
Voudra-t-on voir malicieusement, dans ces récits, la vérité plus ou moins tronquée par des gens fiers de paraître avoir été honorés de la familiarité d’un grand homme? Bien qu’il soit difficile de mieux se renseigner sur le caractère d’un homme qu’auprès des serviteurs attachés, nuit et jour, à sa personne, on peut encore s’éloigner de la sphère étroite où se mouvaient les narrateurs précédents et recueillir d’autres témoignages, singulièrement confirmatifs. Ainsi, après les valets de chambre, après les secrétaires, après les dames d’honneur, bien placés pour savoir, voici le duc de Vicence disant dans ses _Souvenirs_: «Ce qui n’est pas moins surprenant, c’est la facilité avec laquelle, dans son intérieur, il redevient bourgeois, bonhomme presque.» Voici M. de Bausset: «J’ose affirmer, dit-il, qu’il y a peu d’hommes, dans leur vie intérieure, qui aient eu plus d’égalité de caractère, et plus de douceur dans les manières.» En voici d’autres non suspects de sympathie; voici Bourrienne, qui a plutôt intérêt à contester les qualités de Napoléon, pour expliquer ses disgrâces, et qui déclare cependant: «Dans l’habitude de la vie privée, il avait, oui, le mot n’est pas trop fort, il avait de la bonhomie et beaucoup d’indulgence.» Enfin le prince de Metternich, qui ne sera pas taxé de courtisanerie, assure que «dans la vie privée, Napoléon était simple et souvent même coulant... il poussait souvent même l’indulgence jusqu’à la faiblesse». Toutes ces dépositions, si imposantes par la compétence de leurs auteurs, par la diversité de leurs origines et par la similitude de leurs conclusions, n’existeraient-elles pas encore, que les faits matériels, ineffaçables ceux-là, suffiraient à prouver les bons procédés de Napoléon pour son entourage immédiat.
Depuis 1801 jusqu’en 1814, l’Empereur a toujours eu le même valet de chambre, Constant Wairy, qui perdit son emploi à Fontainebleau, après l’abdication, pour avoir détourné, à son profit, une somme de cent mille francs appartenant à la cassette impériale. Il fut remplacé par Marchand, qui assista Napoléon à son lit de mort à Sainte-Hélène. L’Empereur, dans toute sa carrière, n’a eu que trois secrétaires particuliers en titre, c’est-à-dire vivant dans un perpétuel contact avec lui. Le premier fut son condisciple de l’École de Brienne; Napoléon avait dix ans à peine quand il le connut. C’était Bourrienne dont le renvoi fut motivé, on le sait, par ses tripotages éhontés. A Bourrienne succéda Meneval, qui faisait déjà partie du cabinet et qui au bout de neuf ans passa, pour des raisons de santé, du service de l’Empereur à celui de l’impératrice Marie-Louise. Après Meneval, c’est le baron Fain dont les fonctions de secrétaire du Directoire se continuèrent près de Napoléon jusqu’en 1814. Tout près de lui, on trouve également jusqu’à la dernière heure le trésorier de la liste civile impériale, M. Estève, le même qui avait été chargé de la comptabilité par le général en chef de l’expédition d’Égypte, et qui fut ensuite administrateur de la maison du Premier Consul.
Nous concéderons facilement que ces hommes tenaient à leurs emplois. Mais il ne suffit pas, pour demeurer au service de quelqu’un, de faire soi-même tous les sacrifices possibles; il faut encore que le maître ne soit pas un être fantasque et hargneux se livrant, à propos de rien, à des excès de fureur dont le premier effet est, généralement, de chasser des serviteurs qui seront remplacés sans le moindre embarras. Pour ces fonctions, il devait exister autant de candidats qu’il y avait en France d’hommes sachant tenir une brosse ou une plume.
Ce n’est pas encore tout. Prenez l’_Annuaire impérial_ de la fin du règne; vous y retrouverez les noms de ceux qui, depuis le Consulat et même avant, ont été les collaborateurs assidus de Napoléon, ont passé leur vie, pour ainsi dire, dans son ombre. Ce sont: les Lebrun, les Cambacérès, les Fouché, les Talleyrand, les Duroc, les Berthier, les Junot, les Marmont, les Clarke, les Régnier, les Gaudin, les Decrès, les Mollien, les Maret, les Lacuée, les Réal, les Regnauld Saint-Jean-d’Angely, les Fontanes, les Ganteaume. Tous, enfin, depuis le pédicure Tobias-Koën, rencontré déjà à Malmaison en 1801, et revu aux Tuileries, en 1815, pendant les Cent-Jours, jusqu’au deuxième consul du coup d’État de Brumaire, Cambacérès, devenu l’archichancelier de l’Empire, tous, par leur présence ininterrompue, attestent l’indiscutable exactitude des témoignages laissés par les secrétaires et les domestiques qui ont représenté Napoléon, chez lui, comme un homme régulier d’habitudes, facile à servir, plutôt paisible que violent, c’est-à-dire l’antipode de l’être excessif, despotique, dénaturé, dont on a fait le héros de ce qu’on pourrait appeler la légende _noire_ napoléonienne.
V
Les plaisirs de la table n’existaient pas pour l’Empereur. Par suite de son invariable sobriété, les mets les plus simples, tels que «les _œufs au miroir_ (œufs sur le plat), les haricots en salade, presque jamais de ragoûts, un peu de fromage de parmesan, arrosés de chambertin étendu d’eau, étaient ceux qu’il aimait le mieux». «En campagne et en marche, écrivait-il à Duroc, son grand maréchal du palais, les tables, même la mienne, seront servies avec une soupe, un bouilli, un rôti et des légumes, point de dessert.» Douze minutes étaient le temps consacré à Paris pour le dîner, que l’on servait à six heures. Napoléon se levait de table et laissait l’Impératrice avec les autres convives continuer le repas à leur guise. Son déjeuner, qu’il prenait seul à neuf heures et demie, ne durait pas plus de huit minutes. On le servait sur un guéridon d’acajou sans serviette. «Les courts instants de son déjeuner, lisons-nous, étaient ceux où il était le moins empereur et le plus homme.» «S’il avait du temps à lui, il recevait alors des personnes auxquelles il avait accordé cette faveur, telles que Monge, Berthollet, Costaz, Denon, Corvisart, David, Gérard, Isabey, Talma, Fontaine. Sa conversation était gaie, pleine d’abandon, d’intérêt, de charme.» C’était alors qu’il causait familièrement avec les officiers de sa maison qui le servaient; il leur faisait nombre de questions sur ce qu’on lui donnait: «Où a-t-on acheté cela? Combien cela coûte-t-il?» Et quand on lui avait répondu, il disait très souvent: «Cela était beaucoup moins cher quand j’étais sous-lieutenant, je ne veux pas payer plus cher qu’un autre.» A ce trait, il serait plus facile de reconnaître un modeste hobereau, dépensant ses pauvres petites rentes, avec une pointe de méfiance bourgeoise, que le puissant empereur maniant à son gré, pour ainsi dire, la moitié des revenus de l’Europe, pouvant, à sa guise, détrôner un roi et s’approprier sa liste civile!