Napoléon intime

Part 25

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Malgré le peu de confiance que méritent les élucubrations de ces deux caillettes blessées, à peu près par la même flèche, il va falloir nous engager dans la voie tracée par nos éminents devanciers et pénétrer dans les infinis détails de la vie privée de Napoléon,--dans la nécessité où nous sommes d’admettre, comme l’exige M. Taine, que «jamais caractère individuel n’a si profondément imprimé sa marque sur une œuvre collective, en sorte que pour comprendre l’œuvre, c’est le caractère qu’il faut d’abord observer».

Donc, voyons au juste quel était l’homme.

L’officier, jusqu’au consulat, est chétif, d’une maigreur dite aristocratique, mais qui porte avec elle le cachet de cette misère honteuse, qui atrophie tous les organes. Tel il demeure tant qu’il poursuit péniblement son chemin, perdu dans les rangs des officiers plus ou moins nobles comme lui.

Un tout autre homme apparaît, le jour venu de prendre la place que lui a réservée le destin,--place qui est la première à la tête de son pays, parce qu’elle est la première à la tête des travailleurs résolus de la classe moyenne, derniers détenteurs, ce n’est pas leur moindre mérite, des vertus morales délaissées par une noblesse dissolue. Ce groupe de laborieux, majorité de la nation, revendique, pour prix de la Révolution, son maintien définitif dans les conseils du gouvernement. Et si Napoléon a pu se mettre en avant de cette masse importante, c’est parce qu’il synthétisait en lui-même toutes les aspirations, tous les droits, toutes les capacités de ce qu’on appelle la classe bourgeoise.

Au point de vue physiologique et psychologique on peut dire qu’au moment où il dépouille le petit gentilhomme qu’il est par son origine, c’est pour entrer dans la peau du bourgeois qu’il sera désormais, et dont il restera la personnification complète.

Mettez l’un à côté de l’autre le portrait du général Bonaparte par Guérin et celui de l’Empereur par Isabey, vous serez frappé de leur contraste absolu; c’est à peine si vous trouverez dans les deux physionomies de rares points de ressemblance.

Dans le premier, c’est un jeune homme étique, efflanqué, à la figure parcheminée. Le front est à peine visible, caché par un épais rideau de cheveux qui s’allongent sur les côtés jusqu’au collet, et semblent dissimuler les attaches d’un masque soigneusement plaqué sur le visage. C’est le temps des dures épreuves, des iniquités, des suspicions. Avoir souffert la faim, avoir été jeté en prison avec la guillotine en perspective, s’être vu deux fois destitué, se sentir des talents, une âme valeureuse, et en être réduit à s’humilier forcément devant des sectaires obstinés ou insensés,--voilà qui explique ces lèvres serrées, contractées, sentinelles répressives de paroles qui pourraient vous perdre, ces yeux au regard perçant, cherchant à deviner l’embûche, mais où les images ne s’impriment qu’en franchissant les cavités profondes creusées sous les paupières par la mélancolie et la défiance. L’âpre expression de la figure se trouve complétée par les pommettes osseuses qui, au-dessous des tempes, étreignent le visage comme les deux coquilles d’une tenaille impitoyable, et donnent à l’ensemble un aspect torturé, émacié, qui appelle la compassion.

Au contraire, sous le crayon d’Isabey, suivez chez l’Empereur la transformation de cette ossature malingre: elle s’est développée franchement, comme s’épanouit, en plein soleil, un arbuste jusque-là claquemuré dans un milieu délétère. Le corps grêle, aplati, est devenu bedonnant; le visage anguleux s’est ovalisé; plus de hachures, les lignes se sont harmonisées au contact bienfaisant de la fortune et de l’indépendance. Plus de perruque énigmatique, les cheveux sont coupés court, sur le front hardiment découvert, une seule mèche tirant hors du cadre la tête réfléchie, calme et sereine. Les yeux sont venus à fleur de joue et reflètent spontanément la pensée. La bouche s’est entr’ouverte, la lèvre inférieure légèrement retombante, comme pour laisser le champ libre à la parole, prompte à s’échapper. En un mot, de toute sa personne replète se dégage une impression de rondeur imposante, mais pourtant bonne, familière.

Au moral, il est aisé de reconstituer les racines sur lesquelles se sont greffés successivement les traits principaux de son caractère. Tout, dans son éducation première, concourt à lui inculquer les plus sévères principes de la vie terre à terre avec ses exigences matérielles. Quoique noble, la maison est trop pauvre pour connaître l’orgueil des castes privilégiées. Son blason ne lui laisse qu’un peu de fierté, gardienne des lois de l’honneur et de la probité.

L’enfant, élevé par des parents ruinés, chargés d’une nombreuse famille, ne peut puiser près d’eux que des notions d’ordre et d’économie, avec le désir en plus de soulager, dans l’avenir, l’infortune des siens.

Or, culte de la famille, honneur, probité, ordre, économie, besoin de parvenir, ne sont-ce pas précisément les bases fondamentales du code reconnu, sinon toujours pratiqué, des classes moyennes?

Ces vertus ont été chères à Napoléon, durant toute son existence. On peut en faire l’observation à partir du moment où la personnalité s’accuse chez l’enfant.

Pupille du roi de France ou protecteur des rois de l’Europe, en lui se développent et persistent les mêmes sentiments. Qu’on se rappelle, par exemple, ses rapports avec sa mère. Partout on voit le fils respectueux, perpétuellement obsédé par le souvenir des privations qu’il a coûtées. A l’École militaire, maîtrisant sa propre douleur, il se fait le consolateur de la pauvre femme qui pleure son mari. Ensuite, c’est vers le foyer maternel que s’en vont les économies du lieutenant de Valence et d’Auxonne. Plus tard, la solde du général entretient toute la famille à Marseille. C’est sa mère que vous rencontrerez, en Italie, près du général triomphant; c’est elle qui est assise à côté du trône du plus puissant monarque de la terre; c’est elle qui va s’installer à l’île d’Elbe; c’est elle enfin qui implore, des geôliers de son fils, la grâce d’aller le rejoindre à Sainte-Hélène. Dans quel milieu honnête pourrait-on trouver une observance plus louable, plus continue des devoirs réciproques des parents et des enfants?

Après les sentiments filiaux, les sentiments fraternels n’ont pas été moins sincères. Ses frères et ses sœurs ont pu, dans leur avidité, accuser Napoléon d’égoïsme, de dureté; la vérité, autrement concluante que les déclamations intéressées, est que ses prétendus procédés tyranniques se traduisent, au regard de l’histoire, par des richesses considérables, des honneurs, des royaumes, distribués aux siens qui ne les méritaient guère.

Non moins solide a été l’amitié chez Napoléon. Les personnes les plus humbles, camarades ou étrangers, ayant attiré, en un jour, son attention ou sa sympathie, on les retrouve à toutes les étapes de la carrière, accueillies, soutenues, comblées de faveurs. Et même à l’heure de sa mort, pendant qu’il écrit son testament, chaque coup du glas d’agonie semble éveiller dans son cœur un souvenir affectueux.

Cette parfaite loyauté de sentiments ne laisse pas que de surprendre chez l’homme de son temps le moins enclin à tous les rêves chimériques, à toutes les spéculations contemplatives. Il ne se défendait pas d’ailleurs d’éprouver une répugnance instinctive pour les idéologues, car il répétait souvent que «les métaphysiciens étaient ses bêtes noires». Ces deux dispositions de l’esprit, l’une vers des liens essentiellement moraux, l’autre vers la matérialité exclusive des choses, qui paraissent incompatibles, il les a héritées toutes deux: dès le berceau, il a appris le respect élevé des devoirs de famille; bientôt après, la brutale réalité s’est révélée à lui dans le spectacle de la misère obsédante du foyer paternel.

II

Conscient de son origine obscure sans cesse présente à ses yeux, Napoléon restera, sa vie durant, l’homme de toutes les réalités. Rien ne l’éblouira. A l’apogée des grandeurs humaines, toute la pompe, tout le faste déployés en son honneur lui inspireront, un jour, ces paroles devant Rœderer: «On m’appelle Sire, on me donne de la Majesté impériale, sans que personne, dans ma maison, ait seulement l’idée que j’étais devenu, ou me croyais un autre homme. Tous ces titres-là font partie d’un _système_, et voilà pourquoi ils sont nécessaires.»

On voit combien il demeurait calme et positif; et il fallait, en vérité, avoir le cerveau solide pour ne pas perdre son sang-froid devant les flagorneries qu’on lui prodiguait. Jamais créature humaine n’a été adulée comme le fut Napoléon. On a reculé pour lui les bornes de l’hyperbole. Seules, les louanges d’un peuple idolâtre, prosterné devant ses dieux, peuvent être comparées aux panégyriques déclamés en l’honneur de l’Empereur. Ces flatteries outrées n’étaient pas que l’expression dithyrambique d’une vile courtisanerie, puisque, après la mort de Napoléon, en 1823, Victor Hugo trouva assez d’échos retentissants dans les cœurs français pour écrire dans son ode à l’_Arc de triomphe_ ces vers qui, certainement, ne s’adressaient pas à un autre qu’au grand Empereur:

«Dis aux siècles le nom de leur chef magnanime, Qu’on lise sur ton front que nul laurier sublime A des glaives français ne peut se dérober, Lève-toi jusqu’aux cieux, portique de victoire! Que le géant de notre gloire Puisse passer sans se courber.»

A côté de cette acclamation posthume, mettons quelques spécimens des discours de l’époque: «Oui, c’est véritablement le trône de Charlemagne qui se relève après dix siècles», dit Lacretelle aîné. «Dieu s’est complu à douer ce héros de toutes les grandes qualités», s’écrie Monge. «La terre, dit Jubé, s’est tue devant Alexandre qui voulait l’asservir; devant Napoléon, la terre, les mers qu’il veut franchir, l’univers qu’il remplit de son nom, parlent hautement de la grandeur de son âme, de la gloire de ses armes, des merveilles de son règne, de la reconnaissance des peuples, comme pour servir de témoins authentiques à l’histoire...» Fontanes est d’une abondance intarissable; un jour il s’écrie: «L’homme devant qui l’univers se tait est aussi l’homme en qui l’univers se confie. Il est à la fois la terreur et l’espérance des peuples, il n’est pas venu pour détruire, mais pour réparer.» Dans une autre circonstance, le même orateur dit: «L’Empereur est trop accoutumé à vaincre pour que nous le remarquions une fois de plus. Il suffit de dire qu’après quelques marches, il était bien au delà du point où s’arrêta Charlemagne, et que, supérieur à tous les grands hommes qui le précédèrent, il ne trouva point de Roncevaux.»

Chaptal s’exclame en des termes qui ne laissent guère prévoir le ton des mémoires hostiles dont M. Taine a donné des fragments inédits: «Quel spectacle pour les nations! Les peuples vaincus saluent Napoléon comme un libérateur; et il était réservé à lui seul d’obtenir leur reconnaissance et de mériter leurs bénédictions.»

Un savant, homme des moins inflammables par vocation, La Place, a pu écrire dans un de ses ouvrages scientifiques: «Grâce au génie de l’Empereur, l’Europe entière ne formera bientôt qu’une immense famille, unie par une même religion et le même code de lois, et la postérité, qui jouira pleinement de ces avantages, ne prononcera qu’avec admiration le nom du héros, son bienfaiteur.» C’est de la bouche de Lacépède que tombent ces paroles: «On ne peut louer dignement Sa Majesté, sa gloire est trop haute; il faudrait être placé à la distance de la postérité pour découvrir son immense élévation.» François de Neufchâteau, non moins ardent et encore plus classique, s’écrie: «Quel dieu nous a fait ces loisirs? C’est cet homme extraordinaire qui a rajeuni la France.»

«Si un homme du siècle des Médicis ou du siècle de Louis XIV revenait sur la terre, dit à son tour Molé, et qu’à la vue de tant de merveilles, il demandât combien de règnes glorieux, de siècles de paix il a fallu pour les produire, vous répondriez qu’il a suffi de douze années de guerre et d’un seul homme.» Séguier n’est pas en reste avec les précédents quand il dit: «Napoléon est au delà de l’histoire humaine; il appartient aux temps héroïques, il est au-dessus de l’admiration.» C’est par une invocation à Molière que, dans son discours de réception à l’Académie française, Étienne exprime son enthousiasme: «Non, Molière, tu ne l’implorerais pas en vain, ce monarque invincible; il entendrait tes plaintes jusque dans le tumulte des camps, et, du haut de son char de triomphe, il te tendrait une main protectrice. Alors ta voix éloquente célébrerait ses bienfaits; dans l’ivresse de ta reconnaissance, tu t’écrierais encore: «Nous vivons sous un prince aussi juste que grand.» La France entière le répéterait avec toi, et tu devancerais l’opinion des siècles à venir.» Le langage d’Étienne pouvait encore paraître terne auprès de celui qu’avait tenu en pareille solennité le poète dramatique Raynouard: «Le chantre de Napoléon l’aurait représenté, d’après l’histoire, grand au-dessus des rois, tel qu’Homère, d’après la Fable, a représenté Jupiter grand au-dessus des dieux, gouvernant l’univers par l’autorité de sa pensée, toujours prêt à saisir de sa main toute-puissante l’une des extrémités de la chaîne des Destins, si tous ses ennemis ensemble osaient s’attacher à l’autre, et toujours certain de les entraîner tous.»

Enfin le clergé lui-même n’épargnait pas sa verve laudative. «L’invisible Providence, dit, à Notre-Dame, le vicaire général Jalabert, a désigné cet empereur pour providence visible à toute la nation.» «Qui a jamais fermé tant de plaies, séché tant de larmes, terminé tant de calamités et fait tant d’heureux?» ajoute l’évêque de Vannes. Plus pompeux encore est le style de l’évêque d’Agen: «Qu’il vive et qu’il commande à la victoire et à la paix, le nouvel Auguste, cet empereur si grand, indépendamment de toutes ses dignités, et qui reçoit des mains de Dieu la couronne: _Augusto a Deo coronato, magno et pacifico imperatori vita et victoria._» Pour clore ces citations, reproduisons les paroles de l’évêque de Mayence s’écriant: «Que la terre se taise en ce moment imposant, qu’elle écoute en silence et avec respect la voix de Napoléon.»

Tel est le ton de la phraséologie ampoulée que ne rougissaient point d’employer les hommes les plus considérables de la France. L’Empereur recherchait-il, pour sa jouissance personnelle, ces métaphores emphatiques qui le mettaient au rang d’une divinité, ou se contentait-il de les supporter dans l’intérêt du _système_, ainsi qu’il le disait à Rœderer, à propos de la majesté impériale? Nous inclinerions à croire que cette dernière hypothèse se rapproche le plus de la vérité.

Superficiellement d’abord, on ne peut s’empêcher de remarquer que jamais Napoléon ne s’est offert, quand personne n’en avait plus que lui les moyens, l’apothéose facile d’une rentrée triomphale à Paris, à la tête de ses armées victorieuses; aussi a-t-il pu dire de lui-même: «Je n’ai jamais cherché les applaudissements des Parisiens, je ne suis pas un caractère d’opéra.» Un esprit friand des satisfactions réservées pour ainsi dire aux souverains n’aurait pas manqué de rechercher ces ovations enthousiastes qui sont, en quelque sorte, le complément de la gloire militaire. Nous le répétons, jamais il ne l’a fait que dans les capitales étrangères où il s’agissait, dans un but politique, d’imprimer la terreur aux populations. Et qu’on n’insinue pas qu’il avait peur de l’explosion du sentiment public en France, ce serait faux en principe, vu les marques d’attachement dont sa présence était partout le signal; ce serait enfin insoutenable en face de la très réelle perfection de la police sous l’Empire. Or chacun sait qu’à l’aide d’une police bien organisée, un monarque, si impopulaire soit-il, peut toujours être couvert de fleurs sur son passage, non moins qu’être assourdi de frénétiques acclamations.

Toutefois, dans certains voyages politiques ou de représentation, il fallait quand même supporter les tumultueuses démonstrations, dont le peuple n’entendait pas être frustré. Napoléon n’en ressentait qu’une extrême fatigue: «C’est un métier de galérien! Je préférerais dix campagnes à la vie que je mène depuis un mois», disait-il au duc de Vicence, pendant les réceptions splendides que la Hollande et la Belgique lui offraient partout à son passage en 1811.

En 1807, on soumet à l’Empereur des modèles et dessins de monnaies avec cette légende: _Napoleone protegge l’Italia_. En marge du document descriptif, l’Empereur écrit de sa main: «Ce type n’est pas convenable, ce qu’on veut mettre en place de _Dieu protège_ est indécent.» Ces mots partent bien de la même plume qui écrivait, en 1808, au ministre de la marine: «Je vous dispense de me comparer à Dieu. Il y a tant de singularité et d’irrespect pour moi dans cette phrase, que je veux croire que vous n’avez pas réfléchi à ce que vous écriviez.»

On peut, sans trop se hasarder, affirmer que son faible attachement aux prérogatives impériales fut une des causes directes de sa chute. Plus entiché des honneurs souverains, il aurait pu traiter de la paix et conserver un trône amoindri, il est vrai, mais encore très brillant. Il ne le voulut pas. Il mit sa dignité bien au-dessus de la vanité. A l’appui de cette assertion, voici le passage d’une note remise, au nom de Napoléon, par Caulaincourt, au congrès de Châtillon, en 1814: «Sa Majesté ne tient pas aux grandeurs; elle n’en achètera jamais la conservation par l’avilissement.» Dans une lettre ultérieure, au même ambassadeur, l’Empereur dit: «Vous parlez toujours des Bourbons; je préférerais voir les Bourbons en France, avec des conditions raisonnables, aux infâmes propositions que vous m’envoyez!»

On retrouve souvent dans le langage de Napoléon l’expression de son dédain des grandeurs humaines. Était-il sincère, le jour où, parlant, en 1809, à Rœderer de l’orgueil de Joseph et de Louis Bonaparte, Napoléon concluait: «Celui de nous trois qui serait le plus capable de vivre retiré à Mortefontaine, c’est moi»?

Et quand, plus tard, en 1815, tout est définitivement perdu: sur la route de Rochefort qui doit le conduire à Sainte-Hélène, la sérénité d’esprit de l’Empereur, détaché des choses de ce monde, lui permet encore de réclamer, à la bibliothèque du Petit-Trianon, des livres dont il a besoin: l’_Iconographie grecque_ de M. de Visconti, et un exemplaire de l’ouvrage de l’_Institut d’Égypte_. Cela n’est certainement pas d’un homme écrasé par la perte d’une fortune incomparable, de jouissances d’amour-propre à peu près sans égales.

Cette unité de pensées qui se manifeste, à diverses époques, chez l’Empereur nous semble assez concluante, et c’est avec raison que M. de Bausset a pu dire: «Peu d’hommes à sa place auraient eu autant de modestie et de simplicité. Il refusa au maréchal Kellermann, agissant au nom d’un grand nombre de citoyens, la permission d’élever un monument à sa seule gloire. Cet hommage de ses sujets, Napoléon voulait le mériter par sa vie entière. Telle fut sa réponse. L’architecte Poyet se vit aussi refuser la permission d’élever par souscription une colonne triomphale à la seule gloire de l’Empereur...»

Quand, rapporte Thibaudeau, on lui présenta le plan d’un portail triomphal que le conseil général de la Seine avait décidé d’élever sur l’emplacement du grand Châtelet, Napoléon déclina cette gloire en ces termes: «J’accepte l’offre du monument que vous voulez m’élever; que la place reste désignée; mais laissons aux siècles à venir le soin de le construire, s’ils ratifient la bonne opinion que vous avez de moi.»

Pour se montrer ainsi réfractaire aux enivrements de la vanité, pour ne pas se croire au moins la moitié d’un dieu, en face d’apologies allant _crescendo_ pendant quinze ans, il faut être plus qu’un ambitieux vulgaire; il faut avoir en soi l’admirable hauteur d’âme du pauvre curé de campagne qui, aux jours consacrés, revêt la chape étincelante d’or, se promène, à travers la population prosternée, sous un dais resplendissant, mais qui n’oublie pas un instant qu’il représente, lui aussi, un principe, seul objet de cette adoration, et rentre vite au presbytère où il reprend ses habitudes d’austère et débonnaire simplicité.

III

Impossible de considérer attentivement le portrait moral de Napoléon sans y percevoir, comme dans son portrait physique, une double image. D’abord, au premier plan, l’homme du système, selon son expression, c’est-à-dire le titulaire du grade le plus élevé de cette hiérarchie administrative qui avait réalisé l’énorme tâche de tirer la France de l’effondrement où elle menaçait de disparaître à jamais.

Pour rétablir et maintenir le principe d’autorité, il ne fallait rien moins qu’imposer à l’élément civil la discipline militaire, avec sa foi aveugle, son fétichisme vague en la personne du commandant en chef qui entraîne ses troupes par une sorte de fascination. Cette suprématie représentative, Napoléon l’a pratiquée avec une ampleur qui a motivé les railleries des royalistes. Imprudentes railleries, faciles à retourner contre les rois, avec cette différence qu’il est aisé de voir où l’Empereur, habitué qu’il était, dès l’âge de neuf ans, à subir ou à exercer le prestige du commandement, avait appris l’art de conduire les hommes.

Peu de rois, sans contredit, se sont appliqués à porter aussi haut que Napoléon le caractère pompeux et théâtral de la souveraineté. Si l’on en juge par les harangues dont nous avons donné des fragments, et par la multitude d’emblèmes, images, médailles, statues que l’époque de l’Empire nous a léguée, on peut conclure que l’homme du _système_ avait particulièrement réussi dans ses visées.

Au second plan, viennent se profiler les traits de celui qui, seul en France, seul en Europe peut-être, ne se laissa pas une minute éblouir par le pailleté, par le clinquant dont il avait calculé d’avance les effets imaginatifs sur le peuple. Napoléon s’identifiait si complètement, aux occasions voulues, avec les exigences de la majesté impériale qu’on a peine à se convaincre qu’il ait pu rester à l’abri de toute infatuation. On se croit le jouet d’une illusion quand on voit le souverain, débarrassé de la fonction suprême, redevenir l’homme simple, sobre, familier, économe qu’était jadis le sous-lieutenant d’artillerie, échappé de la caserne. Rien ici, quoi qu’on en ait dit, ne procède de l’art du comédien; c’est, tout bonnement, l’homme de travail rendu à lui-même, c’est le fonctionnaire faisant place à l’homme privé.