Part 24
Après la découverte du complot de Pichegru, Moreau et Georges, le Premier Consul apprit, par des rapports de police, que le duc d’Enghien était un des principaux conspirateurs. Dans le but d’en imposer aux instigateurs des attentats sur sa personne, Napoléon résolut aussitôt de s’emparer du prince et de faire un exemple éclatant. Une fois la faute commise de transporter la force armée sur le territoire du grand-duché de Bade, pour se saisir du duc d’Enghien, la mort de ce dernier paraît inévitable.
Quand un homme se présente devant un conseil de guerre, et qu’il déclare avoir porté les armes contre son pays, être prêt à les porter encore, être à la solde des ennemis de la France, la sentence n’est pas douteuse; son exécution n’est plus qu’une question d’heures. Le prince fut condamné en vertu de l’article 2 de la loi du 6 octobre 1791, ainsi conçu: «Toute conspiration et complot tendant à troubler l’État par une guerre civile, et armant les citoyens les uns contre les autres, ou contre l’exercice de l’autorité légitime, sera puni de mort.»
Voici textuellement un passage de l’interrogatoire du duc d’Enghien:
«A lui demandé s’il a pris les armes contre la France.
«A répondu qu’il avait fait toute la guerre, et qu’il persistait dans la déclaration qu’il a faite au capitaine rapporteur et qu’il a signée. A de plus ajouté qu’il était prêt à faire la guerre et qu’il désirait avoir du service dans la nouvelle guerre de l’Angleterre contre la France.»
L’accusé qui fait de telles réponses montre assurément une noble fierté, mais il est fatalement condamné. Le malheureux prince connaissait parfaitement la gravité de sa situation. Aux exhortations du président qui l’engageait à ne pas persister dans ses déclarations, qui l’avertissait que les commissions militaires jugeaient sans appel, il répondit: «Je le sais, et je ne me dissimule pas le danger que je cours.»
Si, à côté du crime avoué de complot contre la sûreté de l’État, on recherche les présomptions qui existaient alors sur le rôle du duc d’Enghien dans les conciliabules où avait été décidé l’enlèvement, c’est-à-dire la mort du Premier Consul, il ne faut pas oublier qu’à la question suivante: «Quel rôle deviez-vous jouer dans l’attaque?» posée à Georges Cadoudal, dans son interrogatoire du 9 mars 1804, ce dernier répondit: «Celui qu’un des ci-devant princes français, qui devait se trouver à Paris, m’aurait assigné.»
Il n’est pas inutile de mentionner que, parmi les juges du duc d’Enghien qui le condamnèrent à mort à l’unanimité, aucun ne reçut de marque spéciale de la faveur consulaire ou impériale, qu’aucun parmi eux n’éleva jamais la voix pour insinuer qu’on avait pesé sur sa conscience. Voici leurs noms: le général Hulin, les colonels Suitton, Bazancourt, Ravier, Barrois, Rabbe et le major Dautancourt.
Il restait au Premier Consul, après la condamnation, le droit, peut-être le devoir, de faire grâce. Il ne voulut pas en user. Il jugea qu’il avait l’obligation de montrer à ses ennemis qu’il ne reculerait devant aucune mesure pour assurer la sécurité de l’État. C’est le reproche qu’on peut lui adresser; il en a pris très loyalement, nous le répétons, toute la responsabilité.
Si, de nos jours, loin des préoccupations des esprits en 1804, le procédé violent de Napoléon nous paraît inexcusable, odieux, de quelle épithète, dans nos mœurs actuelles, pourrait-on bien stigmatiser la conduite du duc d’Enghien, de ce Français qui revendique--ce sont ses propres paroles--l’honneur «d’être le premier à tirer l’épée» contre son pays, lorsque l’Angleterre déclarera la guerre à la France!
IX
Englobé avec Pichegru et Georges dans un procès célèbre, Moreau, après sa condamnation à dix ans de réclusion, vit cette peine commuée en celle du bannissement. Plusieurs historiens, sans doute à bout d’arguments, se sont imposé la tâche ingrate de saper la réputation de Napoléon en exaltant la mémoire du général Moreau. Dans ce dessein, ils ont représenté le Premier Consul prenant ombrage des succès glorieux de son frère d’armes et l’impliquant, pour le perdre, dans un procès inique.
Ceux mêmes qui n’ont lu qu’une partie de la procédure auraient peut-être dû hésiter avant de se prononcer en faveur de Moreau. En admettant, en effet, que la culpabilité de ce général leur parût douteuse en 1804, ils savaient pertinemment de quoi était capable celui qui, en 1813, fut tué par un boulet français dans les rangs de l’armée russe, dont il pointait les canons sur sa patrie, sur ses amis, sur les anciens collaborateurs de sa gloire.
Au surplus, il n’est pas difficile de démontrer que le général Moreau a conspiré contre le gouvernement du Premier Consul, si ce n’est contre la vie de ce dernier.
D’abord au cours du procès, l’attitude de Moreau,--qui, ayant commencé par soutenir n’avoir eu aucun rapport avec Pichegru depuis le Consulat, finit par avouer s’être trouvé récemment à plusieurs rendez-vous avec son coaccusé,--n’indique pas une conscience absolument droite, ni un homme dont tous les actes puissent affronter le grand jour.
Mais nous allons invoquer des témoignages qui, pour n’avoir pas figuré au procès, n’en seront que plus concluants, attendu qu’on a soupçonné tous les témoins de 1804 d’avoir été stipendiés par Bonaparte.
Le premier témoignage est celui du baron Hyde de Neuville, associé à tous les complots royalistes. Il écrit, dans ses mémoires: «La rivalité qui existait entre lui et Bonaparte avait amené Moreau à prêter une oreille complaisante aux projets que l’on nourrissait contre le consul.»
Le général Marbot, de son côté, dit: «Une entrevue fut ménagée entre Pichegru et Moreau. Elle eut lieu la nuit, auprès de l’église de la Madeleine, alors en construction. Moreau consentait au renversement et même à la mort du Premier Consul.»
La quatrième et la plus accablante attestation émane de Fauche-Borel, l’infatigable agent des comités royalistes de Londres en relation avec les ennemis du Consulat: «En juin 1802... arrivé à Paris, mon premier soin fut d’écrire un mot au général Moreau, qui me donna un rendez-vous dans la maison où il était alors, petite rue Saint-Pierre, chez sa belle-mère, Mme Hulot.»
«Moreau consentit à voir Pichegru... La première conférence eut lieu sur les boulevards de la Madeleine, à neuf heures du soir; Georges y était...» Enfin livrons aux méditations des défenseurs de Moreau cette dernière citation du même auteur: «... Je ne fus pas longtemps sans savoir que Moreau était enfermé au Temple; je ne puis exprimer quelle fut ma douleur et combien j’appréhendais qu’on eût trouvé dans ses papiers les lettres patentes originales du Roi, que je lui avais remises au mois de juin 1802.»
C’est donc un fait incontestable que Moreau conspirait avec les royalistes. Il en résulte que son arrestation était un effet du cours naturel de la justice, et non de la rancune du Premier Consul. Pour agir ainsi, Moreau avait-il du moins l’excuse d’avoir été maltraité par son ancien collègue, devenu chef suprême de l’État? Nullement. Loin d’éveiller la jalousie de Napoléon, les succès de Moreau lui causaient des joies très vives: «Quand le Premier Consul, dit Bourrienne, reçut la nouvelle de la victoire de Hohenlinden, sa joie fut telle qu’il sauta et retomba sur moi, ce qui l’empêcha de tomber par terre...» Voici en outre l’extrait d’une lettre adressée à Moreau par le Premier Consul: «Je partais pour Genève lorsque le télégraphe m’a instruit de votre victoire sur l’armée autrichienne. Gloire et trois fois gloire!»
Napoléon chercha-t-il du moins à ternir l’éclat d’une réputation militaire qui pouvait éclipser la sienne? Lisez ces paroles prononcées par lui et qu’il fit insérer au _Moniteur_: «Faites graver sur les pistolets destinés au général Moreau quelques-unes des batailles qu’il a gagnées; ne les mettez pas toutes, il faudrait ôter trop de diamants, et, quoique le général Moreau n’y attache pas un grand prix, il ne faut pas trop déranger le dessein de l’artiste.»
Est-il plus vrai, comme on l’a dit, que Moreau eût voué une juste haine à Napoléon, parce que celui-ci l’avait entraîné, sans lui donner le temps de réfléchir, dans le coup d’État du 18 brumaire? Cette assertion, entièrement inexacte, sera démentie par Gohier, rappelant que «le général Moreau ne dédaigna pas d’être le geôlier des Directeurs, le jour même du 18 brumaire, et qu’il remplit parfaitement ses étranges fonctions». Enfin, elle sera démentie par Moreau lui-même, écrivant de sa prison au Premier Consul et lui disant: «... Sûrement vous n’avez pas oublié le désintéressement que je mis à vous seconder au 18 brumaire.»
Donc, en conspirant contre le gouvernement consulaire, le vainqueur de Hohenlinden n’a eu pour mobile que sa propre envie, s’envenimant de plus en plus, pendant que grandissait la position d’un général dont il avait été l’égal. L’ambition déçue, les espérances trompées, tels furent exclusivement les sentiments peu honorables qui le menèrent à l’égarement final.
Nous le répétons, la conduite de Moreau envers Napoléon en 1804 est sans excuse; s’il en est pour son crime de lèse-patrie en 1813, nous laissons à d’autres le soin de les chercher.
X
Persécuter une femme inoffensive, simplement éprise de littérature, coupable du seul crime d’exprimer des opinions désagréables au gouvernement, ce serait un acte arbitraire qui rapetisserait singulièrement le souverain capable d’une aussi gratuite tracasserie, et justifierait l’émotion des adversaires de Napoléon.
Voyons si les choses se sont passées ainsi. D’abord, en jugeant dangereuse la présence de Mme de Staël à Paris, Bonaparte n’a pas eu là une pensée nouvelle, il n’a été que le continuateur des gouvernements précédents. En effet, déjà sous la Convention, «le Comité de salut public invita M. de Staël, ambassadeur de Suède, à éloigner sa femme de Paris. Devant la résistance du diplomate, la mesure fut rapportée».
Plus tard, en 1795, le Directoire faisait surveiller Mme de Staël à Coppet, et donnait l’ordre de l’arrêter si elle essayait de rentrer en France; prévenue, elle ne s’y exposa point.
Les aspirations de Mme de Staël, avant et pendant l’Empire, sont résumées dans une courte phrase de M. Albert Sorel: «Elle visait à gouverner l’État, de son salon.» Animée d’une telle ambition et pressentant le rôle futur du jeune général, vainqueur de l’Italie, elle chercha à s’emparer de lui en jouant la comédie de la passion. Dans des lettres enflammées, elle écrivait à Napoléon que c’était par suite d’une erreur des institutions humaines que la douce et tranquille Joséphine avait été unie à son sort; que la nature semblait avoir destiné une âme de feu, comme la sienne, à l’adoration d’un homme tel que lui. «Toutes ces extravagances, rapporte Bourrienne, dégoûtaient Napoléon à un point que je ne saurais dire...»
Dès que le jeune conquérant fut de retour à Paris elle guetta l’occasion qui devait lui assurer la conquête du général, car elle ne doutait pas de la puissance de ses charmes. La nouvelle rencontre, tant désirée, eut lieu à la fête donnée par le ministre des relations extérieures. Arnault en raconte ainsi les détails:
«On ne peut aborder votre général, me dit-elle, il faut que vous me présentiez à lui.»--Elle accabla Napoléon de compliments; lui, laissait tomber la conversation; elle, désappointée, cherchait tous les sujets possibles:--«Général, quelle est la femme que vous aimeriez le plus?--La mienne.--C’est tout simple, mais quelle est celle que vous estimeriez le plus?--Celle qui sait le mieux s’occuper de son ménage.--Je le conçois encore. Mais enfin, quelle serait pour vous la première des femmes?--Celle qui fait le plus d’enfants, madame.» Et, là-dessus, Bonaparte lui tourna les talons, la laissant interloquée.»
Aux lamentations de Mme de Staël, rapportées par Lucien à Napoléon, celui-ci se contentait de répondre, en haussant les épaules: «Je la connais fort bien... elle a déclaré à quelqu’un qui me l’a répété que, puisque je ne voulais pas l’aimer, ni qu’elle m’aimât, il fallait bien qu’elle me haït, parce qu’elle ne pouvait pas rester indifférente pour moi. Quelle virago!»
L’aversion de Bonaparte eut pour effet de transformer le rêve ambitieux de Mme de Staël en un véritable cauchemar; l’amour fit place en elle à une haine violente qui la porta à souhaiter le malheur de Napoléon, dût la patrie en périr. Elle-même l’a dit: «Pendant l’expédition de Marengo, je souhaitais que Bonaparte fût battu.»
Et c’est à cette femme qu’on a demandé son opinion pour juger l’Empereur! C’est le portrait qu’elle en a fait qu’on veut nous donner comme vrai!
Contrairement aux désirs de son ennemie, Napoléon revint triomphant après avoir décuplé sa gloire dans une courte et brillante campagne. Mme de Staël, affolée, désespérée, voulut alors entamer la lutte avec le Premier Consul. Elle se mit à la tête des mécontents, et les complots se tramèrent chez elle. Son témoignage, qui n’est pas ici suspect, suffit à cet égard.
Bonaparte se fâcha. Malgré ses griefs légitimes contre Mme de Staël, il ne mit encore aucun excès dans sa sévérité; il lui notifia «l’ordre de s’éloigner à quarante lieues de la capitale, à Dijon si cela lui était agréable», lui faisant même dire qu’il dépendait de sa sagesse, à elle, de voir promptement cette mesure rapportée.
Napoléon n’était sans doute pas fâché d’être débarrassé des obsessions trop galantes dont il avait appréhendé la continuité.
Mme de Staël ne cessa pourtant pas de revenir à Paris, où, dans les foyers d’intrigues, elle cherchait à communiquer aux opposants les ardeurs de ses rancunes. La correspondance de l’Empereur est pleine de récriminations à ce sujet; et jamais cependant, il ne se décida à la faire arrêter.
«Cette femme, écrit Napoléon, continue son métier d’intrigante. Elle s’est approchée de Paris malgré mes ordres. C’est une véritable peste...» «... Cette femme est un vrai corbeau; elle croyait la tempête déjà arrivée et se repaissait d’intrigues et de folies. Qu’elle aille dans son Léman...» «... J’entends que Mme de Staël ne doive plus sortir du Léman (département français), c’est une affaire finie. Je la laisse d’ailleurs maîtresse d’aller à l’étranger, et elle est fort maîtresse d’y faire autant de libelles qu’il lui plaira...» «Mme de Staël était les 24, 25, 26, 27, 28 et probablement est encore à Paris... Je ne crois pas qu’elle soit à Paris sans votre permission... C’est accroître les malheurs de cette femme et l’exposer à des scènes désagréables...» «Cette folle de Mme de Staël m’a écrit une lettre de six pages, qui est un baragouin où j’ai trouvé beaucoup de prétention et peu de bon sens...; je vous répète que c’est tourmenter injustement cette femme que de lui laisser l’espoir de demeurer à Paris. Si je vous donnais le détail de tout ce qu’elle a fait à sa campagne (à Montmorency), depuis deux mois qu’elle y demeurait, vous en seriez étonné...»
Ainsi qu’on le voit, nous sommes en présence d’un chef d’État poursuivi, harcelé par une femme dont il ne veut entendre parler ni sous le rapport intime, ni sous le rapport politique. De sa personne, il avait bien le droit de disposer; quant à la politique, il avait le devoir de défendre qu’elle s’en mêlât pour conspirer. Supposez Louis XIV indifférent, et Mme de Maintenon voulant s’introduire de vive force dans son cœur; que pensez-vous qu’aurait fait le grand roi?
A notre avis, il y a lieu vraiment d’abandonner, en ce qui concerne Mme de Staël, la légende de la femme persécutée, car on en est à se demander lequel des deux, d’elle ou de Napoléon, a le plus tracassé l’autre.
C’est en vain qu’on chercherait encore ici une rigueur excessive. Le gouvernement impérial, nous le répétons, n’a fait que suivre les errements des gouvernements précédents, sans plus de violence.
Persuadée enfin qu’il lui fallait renoncer à régenter l’Empereur, Mme de Staël se fit la courtière des coalitions contre la France. Ses pérégrinations en Angleterre, en Russie, en Prusse, en Suède, où elle attisait le zèle des ennemis et préparait l’écrasement de son pays, elle les a racontées avec force détails dans son livre: _Dix ans d’exil_. Nous n’insisterons pas.
XI
On a vu défiler dans ce chapitre l’état-major des agents les plus actifs de la chute de Napoléon. Ils étaient tous là: Mme de Staël, les Fouché, les Talleyrand, les Bernadotte, les Moreau, les Dessoles, les Bourrienne, les Solignac et autres. Ils ont tous passé, même à plusieurs reprises, sous la griffe impériale réputée féroce autant qu’inévitable; si, au lieu d’égratigner simplement ces divers personnages, elle les eût déchirés d’un seul coup, les rivages de la Guyane auraient été peuplés de bien des gens qui, restés au contraire près du trône impérial, s’acharnaient à le miner sourdement, tout en protestant de leur fidélité.
Si l’on ajoute à cette liste déjà longue le nom de Malet, ce hardi conspirateur qui, en 1812, sortit de sa prison pour y mettre à sa place le préfet de police, de Malet qui, dans un complot dont l’exécution tient du merveilleux, parce que son auteur, instruit par des essais antérieurs, se plut à regarder comme arrivés les événements favorables à son attentat; si l’on remarque que ce général avait déjà été arrêté, puis gracié pour des faits analogues, tels que le projet d’enlèvement du Premier Consul passant à Dijon, en 1800, pour aller à Marengo, et la conspiration militaire de 1807; si l’on considère que ses principaux complices de 1812, Lahorie et Guidal, se trouvaient dans une situation à peu près identique à la sienne, on sera bien obligé de convenir que, en rompant une bonne fois avec ses habitudes de générosité au lieu de laisser aux conspirateurs les moyens d’amoindrir sans cesse son gouvernement, Napoléon aurait singulièrement affermi sa puissance.
L’Empereur disait souvent que les Français devaient être gouvernés par une main de fer dans un gant de velours. Nous avons bien trouvé le gant de velours; mais le fer dont Napoléon l’avait rempli était un métal détrempé ou plutôt chimérique; l’étreinte molle de cette main ne parvenait qu’à exciter ses pires ennemis, alors qu’elle aurait dû les étouffer.
En un mot, se rappelant toujours les humiliations, les souffrances qu’il avait endurées, celles dont il avait été le témoin, Napoléon s’appliquait à les épargner aux autres autant qu’il le pouvait, plus peut-être qu’il ne l’aurait fallu.
LIVRE VI
LES HABITUDES ET LES IDÉES PERSONNELLES
I
Pour l’homme que nous allons dépeindre en sa simplicité héréditaire, il était aussi absurde de forger une généalogie le rattachant aux Castruccio-Castracani et autres chefs de bandes des quatorzième et quinzième siècles, que d’établir sa filiation avec les princes qui régnaient à Trévise au treizième siècle. Mais il en est un peu des hommes illustres comme des grands voyages: ceux qui les racontent sacrifient volontiers à l’extraordinaire, qui frappe l’imagination de l’auditoire et chauffe la verve du narrateur.
Les historiens qui ont relié Napoléon à la famille princière de Trévise voulaient absolument lui trouver dans les veines des gouttes de sang royal. Ceux qui en ont fait le descendant des tyranneaux italiens voulaient, au nom des lois de l’atavisme, lui donner figure de condottiere. Du moment qu’on appelle Darwin à la rescousse, nous ne voyons pas pourquoi on s’abstiendrait de remonter jusqu’aux apôtres, car, dans la famille de Bonaparte, telle qu’on la connaît depuis sept siècles, il y a autant de prêtres que d’hommes d’épée.
Laissons donc à leur sommeil paisible toutes ces momies, dont la classification dépend du tempérament ou du but de l’écrivain.
Les antécédents, si ingénieusement exhumés des annales, pour ainsi dire préhistoriques, n’ont d’ailleurs pas paru suffisants à M. Taine pour imposer à l’histoire la figure de forban qu’il avait entrevue. Ce savant auteur, lui-même, a éprouvé le besoin de consolider sa thèse à l’aide de soixante-neuf citations soigneusement relevées dans les Mémoires de Mme de Rémusat et servant de contreforts à des extraits des œuvres de Mme de Staël.
N’est-ce pas une pauvreté que de voir la philosophie de l’histoire prendre en considération les commérages de deux bas bleus, l’un et l’autre incapables de jamais pardonner les mécomptes cuisants de leur vanité féminine?
Déchirer à belles dents l’homme qui vous éconduisit, c’est pour le sexe faible la revanche banale et inévitable des rêves pareils à ceux de Mme de Staël,--froidement repoussée, alors qu’elle s’était enflammée au mirage de rejouer les grandes favorites d’autrefois,--comme ce devait être la conséquence du séjour de Mme de Rémusat avec l’Empereur au Pont-de-Briques, où elle croyait avoir acquis sur lui une haute influence. Si ce n’est par une profonde déception, comment expliquer, à la fois, les horreurs débitées dans les mémoires, et l’enthousiasme ou, pour mieux dire, le fétichisme que Napoléon inspirait à Mme de Rémusat après les longues soirées passées jadis en tête-à-tête?
C’est dans les lettres intimes à son mari, écrites au jour le jour, qu’il faut chercher le reflet exact de sa pensée, plutôt que dans une publication longuement méditée comme l’ont été les mémoires: «J’ai vraiment besoin, écrit-elle à M. de Rémusat, de me retrouver aussi auprès de l’Impératrice, et je dirais presque auprès de l’Empereur, si ce n’était peut-être lui manquer de respect. Vous ne me dites rien de son retour...» M. de Rémusat croit-il avoir à se plaindre de l’Empereur? Elle va prendre la défense du souverain: «Que vous est-il arrivé? Quelques légers mécontentements de la part de l’Empereur qui vous ont blessé un moment peut-être. Il vous a plus d’une fois rendu justice, et vous avez trop de justesse dans l’esprit, pour ne pas estimer à sa juste valeur quelque peu de violence qui tient à la nature de son caractère, et qu’excuse assez la multitude d’affaires qui doivent l’occuper et l’agiter.»
Au besoin, elle morigénera son mari et lui signifiera ceci: «Mon premier désir sera toujours que vous plaisiez à l’Empereur, et qu’il rende justice à votre zèle, et cela parce que je lui suis sincèrement attachée.» Quelle impatience de revoir l’Empereur, dans ces lignes: «Pour moi, malgré le bien que le repos et l’oisiveté font à ma santé, je souhaite ici son retour qui me rende à toutes les agitations, si je puis m’exprimer ainsi, que cause, en fatiguant quelquefois, mais en intéressant toujours, la présence d’un grand homme!» Quel lyrisme quand elle s’écrie: «C’est vraiment une campagne miraculeuse, et je dis, comme un bon provincial qui écrivait hier à ma mère: «A côté de notre Empereur, César et Alexandre n’auraient été que des lieutenants!»
Enfin, si M. de Rémusat, chambellan de Napoléon à Vienne, lui faisait part des impressions du public, telles que les transmettait Mme de Rémusat, l’Empereur devait sourire en entendant que «les Français sont un peu comme les femmes, exigeants et pressés; il est vrai que l’Empereur nous a gâtés dans cette campagne, et certes jamais amant ne fut plus empressé à satisfaire les désirs de sa maîtresse, que Sa Majesté ne l’a été à contenter nos vœux...»
Le retour de l’Empereur à Paris, après la guerre, lui fut défavorable dans l’esprit de Mme de Rémusat. Pourquoi cette présence tant désirée eut-elle pour effet de refroidir, peu à peu, une si vive ardeur qui fait place, en 1808, à une sorte de dépit mal dissimulé? Cependant, ni la gloire de la France, ni le génie personnel de Napoléon n’avaient diminué, au contraire.
Mystère du cœur d’une femme qui a l’air de se venger dans des mémoires tardifs, en contradiction flagrante avec ses sentiments antérieurs.