Napoléon intime

Part 23

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Enfin, c’est à Georges lui-même, et à ses complices, qu’il fait offrir leur grâce. Si invraisemblable qu’il paraisse, ce trait de générosité ne peut être mis en doute, si l’on considère la date où il a été rendu public, le 27 janvier 1815, époque à laquelle on vantait peu les qualités morales du prisonnier de l’île d’Elbe. «L’un des serviteurs les plus zélés du tyran, dit le _Journal des Débats_, pénétra par ses ordres dans le cachot des royalistes, la veille de l’exécution, il les trouva en prières: saisi de respect, il s’adressa à Georges et lui offrit, de la part de son maître, des emplois brillants à l’armée, pour lui et ses compagnons.»

V

En présence d’une femme faisant appel à sa sensibilité, on le voit toujours s’attendrir.

A la pétition d’une dame Primavesi, dont le mari, banquier, est détenu, Napoléon répond:

«Malgré les torts de Primavesi, je veux bien lui accorder la liberté. Il lui sera enjoint d’être désormais circonspect et plus prudent.»

Lorsqu’à Berlin, en 1806, le prince de Hatzfeld, au mépris de son rôle de parlementaire, fut pris, à l’aide d’une de ses propres lettres, en flagrant délit d’espionnage, une cour martiale était réunie, la sentence capitale n’était pas douteuse, et devait recevoir son exécution le jour même. Quelques heures avant le jugement, la princesse de Hatzfeld parvint à pénétrer jusqu’auprès de l’Empereur, qui raconte ainsi la scène à l’Impératrice: «Lorsque je montrai à Mme d’Hatzfeld la lettre de son mari, elle me dit en sanglotant, avec une profonde sensibilité, et naïvement: «Ah! c’est bien là son écriture!» Lorsqu’elle lisait, son accent allait à l’âme; elle me fit peine. Je lui dis: «Eh bien, madame, jetez cette lettre au feu, je ne serai plus assez puissant pour faire punir votre mari.» Elle brûla la lettre et me parut bien heureuse. Son mari est depuis fort tranquille: deux heures plus tard, il était perdu. Tu vois donc que j’aime les femmes bonnes, naïves et douces, mais c’est que celles-là te ressemblent.»

Le récit précédent se complète par celui que fait d’autre part Napoléon à la princesse de Prusse: «... J’ai été touché de la position de Mme de Hatzfeld. Toutefois, je lui ai même évité les désagréments d’un jugement, et lui ai remis sa peine et la pièce de conviction. Il est vrai que la douceur et la peine profonde de Mme de Hatzfeld m’ont forcé à ce que j’ai fait...» Nous espérons que la haute courtoisie de la réponse ci-après, faite par Napoléon à la lettre de remerciements que lui écrivit Mme de Hatzfeld, satisfera les plus exigeants en matière de délicatesse: «J’ai lu avec plaisir votre lettre. Je me souviens aussi avec plaisir du moment où j’ai pu finir toutes vos peines. Dans toutes les circonstances qui pourront se présenter où je pourrai vous être utile, vous pourrez accourir à moi, et vous me trouverez aise de vous être agréable.»

En Espagne, en 1808, le duc de Saint-Simon, émigré français, pris les armes à la main, fut condamné à mort, et ne dut la vie qu’aux larmes de sa fille se jetant aux genoux de l’Empereur.

Sa clémence ne s’éveillait pas seulement quand des femmes et des filles éplorées se mettaient à ses pieds, elle s’étendait encore sur des actes qui ne provoquaient pas de grande émotion.

A propos de la commission du protocole, qui commet bévues sur bévues, l’Empereur écrit à Champagny: «C’est la centième bêtise qu’elle me fait. Le sieur... est une trop vieille bête pour se mêler de mes affaires. Qu’il reste pensionnaire des relations extérieures, et qu’il ne se mêle de rien.»

Au sujet du ministre de France à Bade, marié selon son cœur et non selon les convenances diplomatiques, Napoléon écrit au ministre des relations extérieures: «... Prévenez ce ministre de donner sa démission, je l’emploierai d’une autre manière à l’intérieur. Cette femme est trop déshonorée, et, s’il la faisait venir en cachette, il s’exposerait à un affront.»

Un Napoléon compatissant aux petites faiblesses humaines de ses fonctionnaires, quelle antithèse avec l’homme intolérant que certains écrivains se sont plu à dépeindre!

Quand l’ordonnateur Jacqueminot quitte son poste à l’armée, sans attendre son successeur, au lieu de sévir, Napoléon écrit au ministre de la guerre: «... Si je ne m’étais pas ressouvenu des services de son père, sénateur, je l’aurais mis à l’ordre de l’armée et déshonoré. Faites comprendre au sénateur le danger que son fils a couru et le mauvais préjugé que cela laisse dans mon esprit.»

A propos d’artistes des théâtres subventionnés qui, au mépris de leurs engagements, sont allés en Russie, Napoléon écrit à son ambassadeur: «Plusieurs artistes se sont sauvés de Paris pour se réfugier en Russie. Mon intention est que vous ignoriez cette mauvaise conduite. Ce n’est pas de danseuses et d’actrices que nous manquerons à Paris.»

On n’a sans doute pas oublié le ministre de la guerre Aubry, qui se montra, en 1794, si nettement hostile à Bonaparte et qui n’hésita pas à lui enlever le grade de général d’artillerie. Le ressentiment du souverain aboutit au décret suivant: «Article premier. Il est accordé à la veuve du général de division d’artillerie Aubry une pension de deux mille francs...»

La gestion du Trésor public était, de toutes les affaires, celle où l’Empereur exigeait la régularité la plus parfaite; non seulement il y apportait les scrupules d’une haute intégrité, mais encore il mettait son orgueil à y prévenir les à-coups qui fussent de nature à ébranler la réputation solide des finances françaises. On peut s’imaginer quelle fut sa stupeur lorsque, après Austerlitz, il apprit qu’une crise financière s’était déclarée à Paris, par suite d’un prêt désastreux de quatre-vingt-cinq millions, consenti à des fournisseurs de vivres militaires, par Barbé-Marbois, ministre du Trésor public.

Traduire un tel ministre en jugement ne serait, en tous pays, que l’affaire d’un trait de plume. Chez Napoléon, il n’en va pas ainsi.

De retour à Paris, il se borne à destituer ce ministre pour le moins imprudent; et encore remarquez en quels termes modérés il fait connaître sa décision: «... J’ai ôté le portefeuille à Marbois; il m’a fait des choses qui ne peuvent se concevoir; je le crois toujours honnête homme, mais influencé par des fripons.»

Deux ans après, l’Empereur réhabilita son ancien ministre et lui donna une preuve de la confiance qu’il avait dans sa probité en le nommant premier président de la Cour des comptes. Il le fit entrer plus tard au Sénat.

Fidèle à la règle de conduite que s’imposèrent la plupart de ceux ayant toujours bénéficié de la générosité de Napoléon, Barbé-Marbois se fit un devoir de concourir avec zèle, en 1814, à la chute de l’Empereur.

VI

Napoléon a-t-il été en toutes les circonstances, sans exception, l’homme que nous venons de mettre en évidence dans les chapitres précédents? Nous ne voulons pas le prétendre. N’a-t-il jamais commis d’injustices? Nous ne le croyons nullement.

La vérité est également éloignée des attaques systématiques contestant à l’Empereur tout sentiment humain, et des arguments fanatiques qui lui supposent le privilège de vertus surhumaines.

A ceux qui ont nié toute générosité, nous répondons, preuves en main: Napoléon fut généreux. Et nous ajoutons: Il était presque impossible qu’il manquât de générosité.

Un monarque, né sur les marches du trône, élevé par des courtisans, accoutumé à ce que tout désir tombé de ses lèvres devienne une réalité, ignore ce qu’est la souffrance des déshérités, comme il ignore aussi de quelle somme de labeurs, de privations et de tourments chaque homme paye sa position sociale. Celui-là, inconscient de l’étendue du mal qu’il fait, peut, sans réflexion, briser des situations péniblement acquises, et rester insensible aux prières des malheureux. Mais le souverain arrivé à la dignité suprême après être parti, adolescent, d’un foyer pauvre et attristé, n’emportant dans son cœur que le souvenir des misères de ses parents et l’espérance de leur venir en aide à travers les écueils et les privations que lui signale tendrement une mère éprouvée, celui-ci, à moins d’être une brute et un monstre, sera sensible aux amertumes, aux douleurs, aux désespoirs des autres.

Que Napoléon ait commis des injustices, qu’il en ait laissé commettre ou même qu’il en ait été commis à son insu dont il soit responsable de par sa qualité de chef, nous le reconnaissons volontiers, encore une fois. Mais n’est-ce pas là le sort de tout homme investi d’un commandement quelconque?

Il ne nous en coûte donc pas d’avouer que Napoléon, pour qui nous réclamons les qualités et les défauts d’un être simplement humain, et qui a gouverné dans les conjonctures les plus difficiles où se soit jamais agité un pays, a pu pousser parfois la sévérité jusqu’à l’injustice; mais il nous faut aussi reconnaître que, envers bien des personnes, sa bonté fut sans bornes.

Nous savons quelle a été constamment sa conduite avec tous les membres de sa famille. Il y a plus et il y a mieux. L’Empereur avait pour certains de ses collaborateurs de la première heure, qu’il avait élevés à de magnifiques positions, une sorte de respect moral,--commandé soit par l’opinion publique, soit par une gratitude exagérée, peut-être par les deux ensemble,--auquel il ne parvenait jamais à se soustraire, souvent au préjudice de ses intérêts personnels et même de ceux de la France.

Désobéissances successives, fautes réitérées, conspirations contre sa personne, rien n’a jamais pu le décider à réprimer, avec la rigueur qu’ils méritaient, les actes criminels de hauts fonctionnaires créés par lui. S’ils ont subi quelques moments de disgrâce, ils ont bientôt été rappelés à d’autres fonctions honorifiques, alors qu’ils auraient dû passer le reste de leur vie dans une retraite méprisée.

Ce côté curieux du caractère de Napoléon est facile à étudier dans sa bienveillance persistante vis-à-vis de Fouché et de Talleyrand, «qui n’eurent jamais de rapports ensemble, dit le prince de Metternich, excepté lorsque, tramant quelque conspiration contre l’ordre de choses établi, ils venaient à se rencontrer».

Ils furent, l’un et l’autre, les instruments directs de la chute de l’Empire, sans avoir pour cela attendu 1814, ainsi qu’on va le voir.

On lit dans les Mémoires de Fouché: «Je dis à Napoléon que si le Corps législatif s’arrogeait le droit de représenter à lui seul le souverain, il n’y aurait d’autre parti à prendre que de le dissoudre, et que si Louis XVI eût agi ainsi, ce malheureux prince vivrait et régnerait encore. Me fixant alors avec des yeux étonnés: «Mais quoi! duc d’Otrante, me dit-il, après un moment de silence, il me semble pourtant que vous êtes un de ceux qui ont envoyé Louis XVI à l’échafaud?--Oui, Sire, répondis-je sans hésitation, et c’est le premier service que j’ai eu le bonheur de rendre à Votre Majesté...»

Jamais, pensons-nous, le cynisme politique n’a été poussé plus haut; jamais, non plus, la duplicité effrontée, la conspiration latente, la trahison continuelle ne furent mieux personnifiées que par l’homme dont le duc de Vicence a dit: «Fouché fut une des grandes fautes de Napoléon.»

Nous trouverons, dès 1800, Fouché, ministre de la police, à la tête du parti qui attendait l’échec de Bonaparte à Marengo, «pour tirer la République de la griffe du Corse qui la met en péril».

«En 1804, affirme Bourienne, les appuis secrets donnés aux conspirateurs par la police de Fouché ne m’ont jamais paru douteux.»

Selon Fauche-Borel, c’est Fouché qui, malgré les apparences contraires, a sauvé et sauve encore les vrais amis du Roi.

En 1809, autre conspiration, racontée par Fouché lui-même. «Les réunions avaient lieu chez la princesse de Vaudémont à Suresnes», où il se réconcilia avec Talleyrand.

En 1810, sous le prétexte de vouloir traiter de la paix, lui, Fouché, sans ordre, sans pouvoir, il envoyait un négociateur à Londres. Et quel était ce diplomate improvisé? C’était Ouvrard, le fournisseur taré, l’homme de tous les tripotages.

L’étrangeté de l’ambassadeur peut, sous les motifs apparents de sa mission, laisser deviner qu’il avait des pouvoirs très variés, en se rendant dans un pays où l’on rencontrait non seulement les ennemis de la France, mais aussi les ennemis de l’Empereur, les royalistes.

Cette fois, la mesure était comble. Sans vouloir approfondir les dessous de la mission d’Ouvrard, Napoléon destitua Fouché et lui écrivit une lettre dont nous détachons les lignes suivantes: «... Déjà, dans des circonstances importantes, vous avez compromis ma tranquillité et celle de l’État... la singulière manière que vous avez de considérer les devoirs de ministre de la police ne cadre pas bien avec le bien de l’État... Je suis cependant obligé à une surveillance perpétuelle qui me fatigue et à laquelle je ne puis être tenu... Je ne puis pas espérer que vous changiez de manière de faire, puisque depuis plusieurs années des exemples éclatants et des témoignages réitérés de mon mécontentement ne vous ont pas changé...»

Pendant que Fouché faisait ses préparatifs de départ, le malheur voulut que les papiers d’Ouvrard, arrêté, fussent mis sous scellés. Il s’ensuivit que Fouché eut maille à partir avec l’Empereur, et qu’il dut fuir de Paris jusqu’en Toscane pour ne pas être arrêté.

Supplié par Elisa, sa sœur, Napoléon permit à Fouché de vivre dans sa sénatorerie d’Aix, et plus tard, il l’autorise à habiter le château de Ferrières, propriété de l’ancien ministre de la police. Enfin, grâce à l’intercession de Duroc, Fouché obtint la faveur de rentrer au Sénat et de reparaître à la cour impériale.

Une fois cet obstacle franchi, c’était, pour Fouché, un jeu d’enfant de regagner complètement les faveurs de son maître, dont il connaissait les faiblesses de caractère; en effet, en 1813, il est nommé gouverneur général de l’Illyrie.

La clémence de Napoléon envers ce piteux personnage lui fut encore une fois funeste: Fouché porta un coup désastreux à l’Empereur en décidant Murat à entrer dans la coalition formée contre la France.

Il alla même au quartier général d’Eugène, inviter ce dernier à suivre l’exemple de Murat et à trahir l’Empereur; heureusement pour l’honneur de l’humanité, le vice-roi ne suivit pas ces perfides conseils.

Pendant le séjour de Napoléon à l’île d’Elbe, tout naturellement Fouché se mit à conspirer contre Louis XVIII. En 1815, après le retour de l’île d’Elbe, l’Empereur, toujours crédule, toujours enclin à ne pas se séparer des personnes auxquelles il est accoutumé, nomme derechef Fouché ministre de la police générale.

Enfin nous retrouvons Fouché, à la tête du gouvernement provisoire, le plus acharné à demander l’abdication de Napoléon, décidé à le faire arrêter au besoin. Telle fut la récompense de la mansuétude infatigable de l’Empereur, qui trouva, d’ailleurs, aussi naïf que lui, car Louis XVIII fit de Fouché son ministre.

VII

La carrière de Talleyrand offre une analogie à peu près complète avec celle de Fouché.

Servir pour mieux tromper, telle sera la devise que l’histoire ajoutera aux armoiries données par l’Empire à ces deux hommes d’État.

Le meilleur portrait de Talleyrand sera toujours cette exquise petite miniature où il s’est peint lui-même, lorsqu’il disait à voix basse à Louis-Philippe en lui prêtant serment: «Sire, c’est le treizième!»

Ministre, prince de Bénévent, archichancelier d’État, vice-grand électeur, grand chambellan de l’Empire, le tout avec des dotations qui se chiffraient par millions, tels sont les titres sous lesquels s’abritait celui qui, selon le prince de Metternich, «fut constamment porté à conspirer contre l’Empereur».

«Dès 1801, dit Fouché, on voit Talleyrand trafiquer des secrets d’État. Une somme de 60 000 livres sterling (1 million 500 000 francs) fut payée par l’Angleterre aux infidèles révélateurs des articles secrets du traité de la France avec la Russie.

«Après avoir poussé, en 1804, Napoléon à faire arrêter le duc d’Enghien, Talleyrand n’hésitera pas à gémir sur la mort de ce prince qu’il a conseillée, et, nouveau Pilate, à se déclarer étranger à ce qu’il appelle dans son impudent langage «plus qu’un crime, une faute».

Pendant toute la durée de son ministère, il considéra, d’après les mémoires de M. de Gagern, «sa haute position comme une mine d’or... Qui pourrait dire les sommes qui ont ainsi coulé vers lui de la part des grandes puissances?»

En 1808, accompagnant, à Erfurt, Napoléon qui désirait conclure une alliance avec la Russie, Talleyrand trouva sans doute son intérêt à être le ministre de l’Europe contre la France, au lieu d’être le ministre de l’Empereur contre l’Europe. Avec une audacieuse franchise, il n’a pas hésité à rapporter les premières paroles qu’il adressa à l’empereur Alexandre: «Sire, que venez-vous faire ici? C’est à vous de sauver l’Europe, et vous n’y parviendrez qu’en tenant tête à Napoléon...»

Parmi les conspirations qui s’élaboraient dans des rendez-vous nocturnes chez la princesse de Tour et Taxis, on rencontre le complot dont Fouché nous a fait le récit et qui amena la guerre contre l’Autriche en 1809.

Quand on trouve, en 1814, Talleyrand titulaire, non d’un cabanon au bagne, mais des premières dignités de l’Empire, on est tenté de croire que Napoléon ignorait toutes les félonies, tous les crimes de son ministre. Il n’en est rien. L’Empereur connaissait la conduite de Talleyrand, mais s’était contenté, en souverain indulgent, de lui enlever quelques-unes de ses prérogatives; car abattre radicalement l’homme qu’il avait élevé au plus haut rang répugnait au tempérament de Napoléon. La preuve du peu de confiance qu’il avait en Talleyrand se trouve partout. Miot de Mélito dit: «Il n’ignora pas les concussions de Talleyrand...»

Le prince de Metternich rapporte que le 28 janvier 1809, l’Empereur lui parla d’un parti qu’il prétendait exister, à la tête duquel il désigna MM. de Talleyrand et Fouché, et dont le but serait d’entraver la marche du gouvernement.

Dans un entretien avec Rœderer, l’Empereur juge ainsi Talleyrand, le 3 mars 1809: «Je l’ai couvert d’honneurs, de richesses, de diamants. Il a employé tout cela contre moi. Il m’a trahi autant qu’il le pouvait, à la première occasion qu’il a eue de le faire...»

Enfin, s’il fallait un témoignage plus concluant encore, nous le trouverions sous la plume de l’Empereur lui-même, qui écrit en 1810: «Pendant que vous avez été à la tête des relations extérieures, j’ai voulu fermer les yeux sur beaucoup de choses. Je trouve donc fâcheux que vous ayez fait une démarche qui me rappelle des souvenirs que je désirais et que je désire oublier.»

Nous pensons avoir prouvé indiscutablement que Napoléon connaissait, en tous points, l’hostilité, la cupidité et la déloyauté de Talleyrand.

En voyant exposés, comme ils viennent de l’être, les sentiments de Napoléon vis-à-vis des personnages d’une si révoltante indignité, on en arrive à se demander s’il faut le croire indulgent ou débonnaire.

Évidemment, il ne savait point, dans leurs détails, les faits précis tels qu’ils résultent de la juxtaposition des documents; mais il avait, les pages précédentes le démontrent, plus que des soupçons sur les actes criminels de ses deux ministres. Dès lors, sa mansuétude constante prouve au moins qu’il était le contraire d’un homme sans conscience, sans entrailles, se plaisant à mortifier, à châtier, à ruiner les fonctionnaires de son gouvernement.

VIII

Nous pourrions clore ici cette partie de notre travail concernant la générosité de Napoléon, si nous ne voulions éviter le reproche bien légitime d’avoir esquivé à dessein les griefs principaux, sinon les seuls, sur lesquels les détracteurs se sont appuyés pour affirmer que Napoléon avait l’instinct de la cruauté et de la persécution.

Ces griefs sont au nombre de trois: l’exécution à Vincennes du duc d’Enghien, le bannissement de Moreau et l’exil de Mme de Staël.

Le duc d’Enghien fut enlevé de vive force à Ettenheim (grand-duché de Bade) le 15 mars 1804, conduit à Vincennes le 20 mars, jugé par une commission militaire composée d’un général, de cinq colonels et d’un major de gendarmerie, condamné à mort à l’unanimité et fusillé dans les fossés de la forteresse.

Personne ne saurait, croyons-nous, dans le calme de la réflexion, approuver l’enlèvement d’un ennemi en territoire étranger. Il semble que la conscience se révolte davantage quand le prisonnier, une fois jugé, a encouru la peine de mort.

Un acte de ce genre rentre dans la catégorie des crimes dits politiques, pour lesquels l’histoire de tous les gouvernements a des atténuations particulières, résumées sous le nom de raison d’État. Les monarchies ne manquent pas de précédents de cette nature. Sans parler des meurtres princiers du règne de Charles VI, des égorgements du règne de Charles IX et de l’assassinat du duc de Guise, on peut y ranger la fin tragique du tsar Paul Ier, et il faut se hâter d’ajouter que les républiques n’ont pas été exemptes d’actes similaires. Sans omettre les dragonnades, ni oublier la terreur blanche, l’immolation des innombrables victimes de la Révolution, et de nos jours, le massacre des otages de la Commune, ainsi que les exécutions sommaires de la répression sont autant d’iniquités qu’on s’efforce d’excuser en invoquant les nécessités politiques. En ces forfaits, qu’on retrouve surtout au seuil de la plupart des régimes nouveaux, la seule différence appréciable entre les monarchies et les républiques paraît être, sauf dans les luttes de religion, que les premières procèdent presque toujours par unités, tandis que les autres agissent généralement sur des groupes.

L’arrestation et l’exécution du duc d’Enghien constituent donc ce que l’on appelle un crime politique. Pas plus que les autres crimes, il ne pourra jamais être absous, mais la question est de savoir si celui qui en est coupable a agi sous la pression de conjonctures impérieuses et urgentes.

Il serait superflu de recommencer, pour la centième fois, la discussion des responsabilités incombant à chacun des acteurs de ce drame, puisque Napoléon a pris pour lui seul la charge tout entière et, même dans son testament, a déclaré que, sous l’empire de circonstances analogues, il agirait encore pareillement.

Pour bien juger la conduite de Napoléon en cette occasion, il faut se rendre compte de l’état des esprits en 1804. A douze ans de guerres ininterrompues, et par conséquent de désolation dans les familles, avait succédé une paix dont on espérait jouir longtemps.

Les horreurs du terrorisme et des insurrections intestines, les misères d’une nation acculée à la banqueroute, avaient fait place à une ère de calme inespéré où l’on pouvait vivre sans appréhension, assuré du respect des personnes et des propriétés, à la renaissance enfin de la prospérité publique. Les Français étaient prêts à tout pour assurer le maintien de Napoléon au pouvoir, car on voyait en lui la garantie de cette vie heureuse et nouvelle.

Lui seul, par le prestige de ses victoires, par la sagacité politique dont il venait de faire preuve dans la reconstruction sociale de la patrie, pouvait maîtriser les partis encore haletants, après les longues luttes de la Révolution. Tout complot, qu’il fût jacobin ou royaliste, inspirait à la France les mêmes appréhensions.

Vraie ou fausse, l’opinion de la France confondait ensemble l’existence de Bonaparte et celle du pays. On ne fera pas un crime au Premier Consul d’avoir partagé cette opinion générale, si flatteuse pour lui.

L’attentat de la rue Saint-Nicaise, en mettant Napoléon à deux doigts de la mort, répandit partout un effroi indescriptible. On acquit ensuite la preuve que cette conspiration avait des racines dans les rangs des réfugiés royalistes à l’étranger.