Napoléon intime

Part 22

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Dès son arrivée au pouvoir, voici le premier soin que Napoléon s’impose: clore la Révolution et réunir sous le seul nom de Français ceux qui, depuis dix ans, ne se connaissaient que sous les appellations haineuses d’émigrés, de terroristes, de jacobins, de royalistes. Les portes de la France, rouvertes à plus de quatre-vingt mille familles, attestent éloquemment cette préoccupation du Premier Consul.

Il fit plus, il répandit aussi bien ses faveurs sur ses amis que sur ses ennemis de la veille: «Napoléon, dit Azaïs, ne songea qu’à rapprocher de sa personne et à confier les emplois éminents aux hommes remarquables qui n’avaient pas craint de combattre ses projets et de s’opposer à son élévation. Tel qui redoutait sa vengeance fut choisi par lui-même pour devenir son appui.»

Les principes du Premier Consul furent aussi ceux de l’Empereur: c’est par de rares unités que l’on compte les personnes qui, parmi les quarante-cinq millions de ses sujets, ont été contraintes par ses ordres à quitter le sol de la patrie. Et c’est par unités plus rares encore qu’il faudrait compter celles qui, de leur plein gré, abandonnèrent la France, cette terre d’abomination et de despotisme, comme l’appelaient les ennemis de Napoléon.

D’innombrables enfants de la patrie, qui, émigrés depuis dix ans, furent rappelés par Napoléon dans leurs foyers qu’ils n’eurent plus à quitter désormais, attestent que, sous le gouvernement de l’Empereur, la France devait être habitable.

En résumé, ce que Napoléon a été pour ses ennemis vaincus, il le fut encore bien plus pour ses sujets. Ainsi que mille faits le démontrent, en tout temps, hésitant à punir, jaloux d’exercer la justice, atteignant les extrêmes limites de l’indulgence, il ne cessa jamais de donner des preuves de sa sensibilité, à laquelle se mêlait d’ordinaire une sorte de bonhomie.

II

Voyons d’abord quelle fut l’attitude de Napoléon à l’égard des personnes qui lui furent notoirement hostiles, soit à son avènement, soit pendant la durée de son règne.

Voici d’abord Gohier, le président du Directoire, au 18 brumaire: «Environ deux ans après le 18 brumaire, Joséphine me fit sortir de ma retraite, et me fit nommer consul général de France en Hollande... J’ai fait, ainsi que je le devais, tout ce que mon zèle me permettait pour faire respecter le gouvernement de Napoléon.» C’est en ces termes, après avoir exhalé tout le fiel dont son âme était saturée, que cet ancien directeur termine ses mémoires.

Carnot «s’était tenu, rapporte Miot de Mélito, depuis l’avènement de Napoléon à l’Empire, dans une opposition prononcée contre son gouvernement... En 1809, se trouvant endetté, il adressa à l’Empereur une demande de secours par l’intermédiaire du ministre de la guerre.» (Lettre de Napoléon du 17 juin 1809.)

Afin, dit Meneval, de ménager la susceptibilité de son ancien ennemi, l’Empereur eut la délicatesse de faire payer à Carnot l’arriéré de ses appointements de général, ce qui produisit une somme supérieure à ses besoins, et de plus il reçut une pension de dix mille francs comme ancien ministre.

Lors de la dernière campagne d’Italie, le général Clarke fut envoyé par le Directoire près de Bonaparte «pour observer sa conduite en secret et correspondre à ce sujet avec le Directoire». «Il était même autorisé, dit Arnault, à s’assurer de sa personne, si cela était possible. Il fut deviné dès son arrivée.» Napoléon, qui, selon Bourrienne--et ainsi que cela ressort des documents officiels--avait été parfaitement au courant du rôle de Clarke, va-t-il chercher à nuire à ce général tombé un peu plus tard en disgrâce? Nullement. Il sera son défenseur et son protecteur dévoué.

«Je ne cherche pas, écrit-il au ministre des relations extérieures, s’il est vrai que ce général ait été envoyé dans l’origine pour me servir d’espion; si cela était, moi seul aurais le droit de m’en offenser, et je déclare que je lui pardonne... Il ne convient pas à notre dignité qu’il tombe dans la misère et se trouve proscrit et disgracié.»

A titre de complément, disons que le 18 brumaire consommé, Napoléon tira Clarke d’une petite terre, où il vivait près de Strasbourg, et l’appela par le télégraphe près de sa personne. Il lui rendit son bureau topographique, le logea, l’établit aux Tuileries... il le nomma plus tard ambassadeur, le fit gouverneur de Vienne, de Berlin, ministre de la guerre, duc de Feltre; puis, à l’époque du mariage de sa fille, il la dota sur sa cassette.

D’autres encore, dont les fortunes ont été diverses, furent, en un temps, hostiles à Napoléon: Davout, «en Égypte, était lié avec tous ceux qui faisaient état d’être les ennemis de Bonaparte». On sait la faveur que l’Empereur lui prodigua, les dotations considérables dont il fut gratifié, jointes aux titres de prince d’Eckmuhl et de duc d’Auerstaedt. Ensuite, c’est le colonel Mouton, devenu tout de même comte de Lobau, qui s’était montré contraire à l’élévation de Napoléon au trône impérial. Mouton, le jour de la proclamation de l’Empire, s’écria: «Silence dans les rangs!» au moment où ses soldats voulaient acclamer le nouveau régime. C’est le colonel Foy, refusant son vote à l’Empire, et compromis dans l’affaire Moreau et Pichegru, nommé quand même général de brigade, puis général de division, et recevant à son retour de Portugal une gratification de vingt mille francs. C’est M. de Colbert, qui, après avoir pris ouvertement en Égypte le parti de Kléber contre Bonaparte, fut comblé de bienfaits, et devint général. C’est un ami de Moreau, le général Dessoles, dont Napoléon disait en 1805: «Il tient des propos fort extraordinaires qui montrent l’existence d’une petite clique aussi envenimée que lâche.» Dessoles donna sa démission, ce qui ne l’empêcha pas d’obtenir, en 1808, une division en Espagne. Il demanda de nouveau son rappel. Puis, l’Empereur, qui ne se lassait pas, le nomma chef d’état-major d’une armée en 1812. Dessoles quitta encore une fois l’armée, sous prétexte de santé, et attendit avec la «clique envenimée» le retour des Bourbons, dont il devint le ministre de la guerre.

On a mené grand bruit des prétendues persécutions dont auraient été accablés Joseph Chénier et Charles Nodier. Le premier, malgré ses écrits contre l’Empereur, fut inspecteur général de l’Université impériale; Napoléon lui paya ses dettes et lui fit une pension. La seconde de ses victimes ne dédaigna pas de porter la livrée impériale, en acceptant la place de secrétaire du gouverneur de l’Illyrie. Mentionnons encore, à côté d’eux, M. Dufresne, qui, malgré ses attaches connues avec les Bourbons, fut le premier ministre des finances de Bonaparte. Après sa mort, son buste fut placé au ministère, par ordre de Napoléon.

D’ailleurs, la liste serait interminable des pseudo-martyrs, ennemis avérés des institutions napoléoniennes, dont les souffrances ne furent révélées qu’à la chute de l’Empire, et qui, pendant toute sa durée, vécurent grassement des libéralités du tyran. On ne s’en étonnera pas, quand on se souviendra que Napoléon, ainsi que nous l’avons signalé, avait presque la manie de choisir ses collaborateurs parmi ses adversaires.

Du reste, l’histoire de Bernadotte est typique. Avant, pendant, et l’on pourrait dire après l’Empire, Bernadotte fut l’ennemi de Napoléon. Il fut hostile au 18 brumaire, et sut durant cette journée garder l’expectative. En sa qualité d’ancien ministre de la guerre du Directoire, il s’apprêtait à jouer un rôle important, au cas où Bonaparte échouerait dans son entreprise. Le lendemain, il daigna apporter son concours, mais il conserva au fond de son cœur le désir d’occuper la première place dans l’État, désir attisé sans relâche par une jalousie sourde contre Napoléon qui venait de réussir.

Tous les contemporains, Mme de Staël, Fouché, Chateaubriand, Thibeaudeau, Bignon, Marmont, Savary, Marbot, vous diront que Bernadotte fut de toutes les conspirations, même de celles où il ne s’agissait de rien moins que de se défaire de la personne de Napoléon. La correspondance de celui-ci prouve qu’il n’ignorait rien de ces menées coupables.

Ce qu’a fait l’Empereur pour Bernadotte, tout le monde le sait: il fut l’un des premiers maréchaux et grands officiers de l’Empire, il fut prince de Ponte-Corvo, pourvu de dotations fabuleuses.

Si l’excès des largesses et de l’indulgence dont Bernadotte fut l’objet semble surprenant, l’explication s’en trouvera encore dans des questions sentimentales. Bernadotte a pour femme Désirée Clary, la première fiancée recherchée par Napoléon; de ce fait, il est le beau-frère de Joseph Bonaparte. Si Napoléon n’avait obéi qu’à son intérêt particulier, qui lui commandait peut-être de conserver près de lui un général de quelque valeur, il se fût contenté de maintenir Bernadotte dans une demi-obscurité où la Suède ne serait certainement pas venue le chercher. L’Empereur, en agissant ainsi, se serait épargné à lui-même le témoignage de l’ingratitude la plus noire; il aurait épargné à la France la honte de voir un de ses enfants au premier rang des ennemis de la patrie.

On peut mentionner ici que le général Simon et le colonel Pinoteau, compromis dans le complot de l’armée de l’Ouest, détenus pour ce fait à l’île de Ré, furent graciés par l’Empereur et reprirent tous deux du service: le colonel devint général, et le général mourut pensionnaire de l’Empire.

Examinons à présent quelle fut la conduite de l’Empereur vis-à-vis des fautes graves commises par ses généraux dans le service. Le général Solignac, dans l’exercice de son commandement, s’était rendu coupable de détournements dont le total n’était pas évalué à moins de six millions; Napoléon écrit à ce sujet: «J’ai destitué le général Solignac. Vous lui notifierez sa destitution et vous lui notifierez que l’Empereur, qui ne veut pas outrer les mesures de sévérité, voudra bien ne pas aller plus loin si ces sommes sont promptement rétablies dans la caisse de l’armée; mais que, si le général Solignac tarde à le faire, il sera traduit devant une commission militaire, comme ayant détourné à son profit des fonds destinés à l’entretien et à être la récompense du soldat...»

Ce général avait, paraît-il, la restitution difficile, car il ne fallut pas moins de trois lettres de l’Empereur pour le décider à s’exécuter.

Il convient d’ajouter qu’en 1815 le général Solignac fut un des premiers à demander à la Chambre des représentants l’abdication de l’Empereur.

Dans le même ordre d’idées, Masséna n’eut pas davantage à se plaindre de Napoléon, qui écrivait: «Masséna est un bon soldat, mais entièrement adonné à l’amour de l’argent; c’est là le seul mobile qui le fait marcher, même sous mes yeux. C’était d’abord par de petites sommes; aujourd’hui des milliards ne suffiraient pas...»

Le duché de Rivoli et la principauté d’Essling, telles furent les punitions octroyées par Napoléon à son lieutenant, plein de mérite d’ailleurs sur le champ de bataille.

Chaque personnalité, chaque circonstance ramènent sous la plume de l’Empereur les mêmes sentiments, la même atténuation chez lui du premier mouvement qui aurait dû le porter, logiquement, à sévir d’une façon exemplaire.

Gouvion Saint-Cyr croit devoir quitter son poste, en pleine campagne, avant l’arrivée du maréchal Augereau désigné pour le remplacer; Napoléon écrit: «S’il a quitté l’armée sans autre autorisation et sans avoir remis le commandement à un maréchal, vous donnerez ordre qu’il soit arrêté. Épargnez-lui ce désagrément si vous le pouvez, et faites-lui connaître combien cette conduite est extraordinaire.»

Belliard, plutôt que d’obéir, donne sa démission: «Répondez, mande l’Empereur à Berthier, au général Belliard que vous n’avez pas mis sa lettre sous mes yeux; qu’il avait sans doute perdu la tête quand il me l’a écrite, qu’offrir sa démission pour ne pas avoir exécuté mes ordres, c’est déclarer qu’on ne veut pas obéir; que c’est avoir encouru la peine capitale; que ces trois mille hommes et douze cents chevaux auraient pu sauver l’armée du Midi... Que par égard pour ses anciens services et par l’amitié que vous lui portez, vous n’avez pas laissé connaître à l’Empereur ces phrases inconvenantes de sa lettre, et que vous vous êtes borné à me dire que mes ordres avaient été exécutés...» Ainsi, non seulement, dans cette circonstance, Napoléon recule devant une répression, mais encore, pour l’éviter, il consent à laisser dire que son autorité a été méconnue, que Berthier lui a menti!

En 1813, à propos de la défense de la place de Thorn: «... Écrivez au général Poitevin pour lui faire comprendre combien sa défense a été irrégulière, et qu’on avait lieu d’attendre mieux de lui. Vous lui direz que je n’ai pas cependant voulu le faire mettre en jugement et que je le renvoie à son service.»

En 1809, alors qu’il était commandant de l’armée de Portugal, Soult eut un jour la fantaisie de devenir roi de ce pays. De son autorité privée, il réunit à Oporto une assemblée pour faire prononcer la déchéance de la maison de Bragance et demander à l’Empereur un nouveau souverain en indiquant, bien entendu, que le choix de Soult serait le mieux accueilli.

Quel fut le châtiment infligé à Soult, en raison de ces combinaisons ultra-militaires dont le moindre défaut, signale Marbot, était d’introduire dans l’armée un élément de division tout au profit de l’ennemi? Napoléon, après avoir fait des remontrances sévères à Soult, termine sa lettre ainsi: «Toutefois, après avoir longtemps hésité sur le parti que je devais prendre, l’attachement que j’ai pour vous et le souvenir des services que vous m’avez rendus à Austerlitz et dans d’autres circonstances m’ont décidé; j’oublie le passé, j’espère qu’il vous servira de règle; et je vous confie le poste de major général de mon armée d’Espagne.»

III

Devant toutes ces preuves irréfutables de la bonté foncière de l’Empereur, peut-être alléguera-t-on que, pour agir de la sorte, il avait sans doute besoin des services de généraux difficiles à remplacer. Cette supposition ne manquerait pas d’une certaine consistance, si Napoléon n’avait été faible que pour ses généraux; or, nous allons constater les mêmes dispositions généreuses à l’égard des subalternes, des officiers, voire des simples soldats.

Quand le capitaine Daugier, des marins de la garde, veut donner sa démission, Napoléon écrit au ministre de la marine: «Il n’y a donc plus de sang français dans les veines? Je vous renvoie la lettre du capitaine Daugier, vous lui direz que vous ne l’avez pas envoyée, car je ne saurais dire ce que je ferais...»

Deux officiers, destitués pour avoir joué de l’argent avec des soldats, adressent une réclamation au général en chef: «Voulant prendre en considération, dit le général Bonaparte, la situation de ces officiers, mon intention est que vous les mettiez tous les deux, avec les appointements et le grade de capitaine, dans une place, et si, à la fin de la campagne, ils ont maintenu une bonne discipline, je pourrai les attacher à une demi-brigade.»

Le ministre proposant de réformer le chef de brigade Moreau: «Avant de le destituer, écrit Bonaparte, il faudrait lui trouver un commandement de place dans son grade.»

Un officier est signalé pour avoir des rapports avec Hyde de Neuville, l’un des plus fameux et des plus incorrigibles conspirateurs royalistes. L’Empereur en avise le général Moncey en ces termes: «Le chef d’escadron Clément se trouve compromis et dénoncé par un préfet; faites-m’en connaître votre opinion. Dans tous les cas, il serait bon de placer ailleurs cet officier, puisqu’il a des intelligences avec ce misérable Hyde.»

Un aide de camp du vice-roi d’Italie a perdu les dépêches de l’Empereur; c’est là un fait assurément grave, dont l’auteur ne s’attendait pas à être quitte à bon compte: «Votre aide de camp Bataille m’a perdu mes dépêches, dit Napoléon; il mérite d’être puni; mettez-le pour quelques jours aux arrêts: un aide de camp peut perdre en route ses culottes, mais il ne doit perdre ni ses lettres ni son sabre.»

Sa manière d’agir est identique avec les militaires de l’ordre le plus inférieur; en voici quelques exemples:

«Écrivez au caporal Bernaudat, du 13e de ligne, qu’il ne boive plus et qu’il se comporte mieux. Il paraît que la croix lui a été donnée parce que c’est un brave. Il ne faut pas, parce qu’il aime le vin, la lui ôter. Faites-lui sentir cependant qu’il a tort de se mettre dans un état qui avilit la décoration qu’il porte.»

Le grand chancelier de la Légion d’honneur propose le renvoi dans ses foyers d’un légionnaire, sergent dans une compagnie de réserve, où il est devenu dangereux par son insubordination et sa mauvaise conduite. «Le grand chancelier, répond Napoléon, lui écrira pour lui enjoindre de se mieux conduire à l’avenir.»

M. de Lacépède rend compte du renvoi en France, sous escorte, d’un militaire décoré pour action d’éclat, mais que son insubordination a fait exclure du régiment auquel il appartenait. «Puisque cette décoration lui a été donnée par une action d’éclat, je ne veux pas la lui ôter. Mais tâchez de concilier les intérêts de ce brave avec la discipline.»

«Vous avez dans les vélites un nommé Galuppo, de Chiavari, qui a écrit à son père qu’il était maltraité dans la garde, qu’on lui donnait de la soupe et du pain noir comme aux chiens, et le soir des fèves gâtées.» Napoléon va-t-il appeler les rigueurs du colonel sur cet homme, va-t-il seulement recommander de le punir d’abord, selon le règlement? Point. Il se contente de terminer sa lettre par ces mots: «Savoir ce que c’est que ce jeune homme.»

Un soldat avait été renvoyé de son corps pour inconduite: «Je reçois, écrit Napoléon, votre rapport du 11, relatif au sieur Gautier, chasseur au 16e d’infanterie légère. Je ne doute pas qu’il ne tienne ce qu’il vous a promis. Renvoyez-le à son corps, où j’espère qu’il méritera bientôt de l’avancement. Écrivez dans ce sens au colonel.»

Cependant, comme il faut nous borner, nous achèverons de démontrer la force des instincts généreux de Napoléon envers les militaires de tout ordre, en relatant un fait qui concerne de simples soldats, mais anglais ceux-ci, et prisonniers en France. C’est l’Empereur lui-même qui va nous le raconter en entier: «Lors de mon passage à Givet un détachement de prisonniers anglais a travaillé à rétablir un pont volant. Parmi ceux-là, j’ai remarqué le zèle et l’activité de huit ou dix de ceux qui, spécialement, se sont jetés dans un batelet pour aider à la manœuvre du pont. Donnez ordre que l’état des dix hommes qui se sont le plus distingués dans cette circonstance soit dressé, que les hommes soient habillés à neuf, et qu’on remette à chacun cinq napoléons avec un ordre de route pour Morlaix, où ils seront remis au _Transport-office_, en faisant connaître la raison de leur délivrance...»

IV

Dira-t-on que l’Empereur avait une faiblesse toute particulière à l’égard des militaires? Pour répondre à cette observation, nous allons continuer nos investigations dans toutes les classes de l’ordre civil.

Ainsi qu’on l’a vu dans la première partie de cet ouvrage, Bourrienne avait été le condisciple de Bonaparte à l’école de Brienne; on a vu aussi, pendant toute la période des débuts, Napoléon resserrer avec empressement les liens de leur camaraderie. Bourrienne fut le secrétaire intime du général en chef de l’armée d’Italie et de l’armée d’Égypte, comme il le fut plus tard du Premier Consul. Bourrienne, qui se croyait sans doute inamovible de par l’amitié de son camarade d’enfance, apportait dans ses fonctions des habitudes de tripotage impudent.

«Ce secrétaire est à vendre, mandait-on à Louis XVIII.» De fait, il touchait de l’argent de toutes mains, et des fournisseurs militaires, et de Fouché, ministre de la police «qui lui donnait 25 000 francs par mois pour espionner Bonaparte», et sans doute des agents royalistes.

Quand la maison Coulon frères, fournisseur de l’équipement de la cavalerie, fit une faillite de trois millions, il éclata au grand jour que Bourrienne était l’associé de ces fournisseurs. Compromis par les agissements de son secrétaire intime, que fit Napoléon? D’arrêter Bourrienne, il ne fut pas question. Forcément, il le renvoya, mais avec quels ménagements, avec quelles préoccupations de sauvegarder autant que possible, l’honneur de son ami: «Faites solder, écrit-il au trésorier du gouvernement, les appointements du citoyen Bourrienne; il n’est plus employé près de moi à compter de ce jour, étant promu à d’autres fonctions.»

La disgrâce de Bourrienne ne fut pas de longue durée. Le 22 mars 1805, l’Empereur le nommait ministre plénipotentiaire à Hambourg. Dans ce nouveau poste, Bourrienne ne tarda pas à recommencer ses exactions. Il fit pis encore, il trahit au profit des Bourbons la cause de l’Empereur, son bienfaiteur. Il a eu le téméraire orgueil d’écrire lui-même dans ses mémoires: «Quand Louis XVIII m’aperçut à Saint-Ouen, il me dit: «Ah! monsieur de Bourrienne, je suis heureux de vous voir. Je sais les services que vous nous avez rendus à Hambourg; je vous en témoignerai avec plaisir ma reconnaissance.»

Et Napoléon a connu en leur temps, les trafics, les manœuvres et la trahison de Bourrienne. La preuve en est partout dans sa correspondance: «Il me revient que le sieur Bourrienne a gagné sept ou huit millions à Hambourg en délivrant des permis et en faisant des retenues arbitraires...» «Tâchez de découvrir toutes les friponneries de ce misérable Bourrienne afin que je puisse lui faire restituer ce qui ne lui appartient pas.» «Je vous envoie des pièces très importantes sur le sieur Bourrienne. Tout me porte à croire que cet individu a des intrigues suivies avec Londres.»

Les menaces furent les seules armes employées par Napoléon contre Bourrienne. Cédant aux plus nobles faiblesses du cœur, jamais il ne consentit à porter la main sur son ancien camarade.

Ici, l’on ne dira pas que l’Empereur agissait de la sorte parce qu’il avait besoin d’hommes de valeur dans son gouvernement; il est à supposer qu’on eût trouvé facilement en France, pour l’envoyer à Hambourg, quelqu’un qui aurait pu sans peine mieux remplir son mandat que cet incurable intrigant.

On pourrait presque arrêter là l’énumération des actes de générosité de l’Empereur, la preuve semblant décisive. Mais l’historien ne doit pas oublier que Napoléon se trouve, devant la postérité, dans la situation d’un homme qui serait publiquement accusé d’être un malfaiteur. Un mot a suffi pour déshonorer cet homme; il faudra cinquante témoins pour le réhabiliter. Nous devons donc encore évoquer d’autres témoignages, afin que la démonstration soit à jamais définitive. Elle va ressortir de tous les actes, grands et petits, de la vie de l’Empereur.

S’agit-il d’un détenu, accusé d’avoir proféré des propos injurieux contre le Premier Consul? voici sa décision: «Renvoyé au ministre de la police pour le faire mettre en liberté, s’il n’y a aucune plainte sur son compte.»

Du moins fut-il inflexible à l’occasion du procès Moreau, Pichegru et Georges, sur lequel nous reviendrons tout à l’heure, car il est une des assises principales du système de dénigrement dirigé contre Napoléon? Lisez en quels termes il accorde la grâce de Polignac, condamné à mort: «Nous n’avons pu nous défendre d’être touché de la douleur de Mme Armand de Polignac. Nous nous sommes d’ailleurs souvenu que nous avons été lié avec ce jeune homme au collège, dans les premiers jours de l’enfance, et il n’est pas étonnant qu’il l’ait oublié dans l’attentat inouï où il s’est laissé égarer, puisqu’il a oublié les devoirs qui, dans toutes circonstances, doivent être présents à tout Français envers sa patrie.»

Le matin même de l’exécution des condamnés, à la demande du général Rapp évoquant le spectacle de toute une famille en larmes, il accorde la grâce de Russillon, aide de camp et ami de Pichegru.