Napoléon intime

Part 21

Chapter 213,820 wordsPublic domain

En 1802: «... Si le froid revenait, comme en 89, faire allumer du feu dans les églises et autres grands établissements pour chauffer beaucoup de monde...» En 1803: «L’hiver sera rigoureux, citoyen ministre, la viande très chère. Il faut faire travailler à Paris: Faire continuer les travaux du canal de l’Ourcq; Faire des travaux aux quais Desaix, d’Orsay; Faire paver les nouvelles rues, etc., etc.» En 1807: «Les choses devraient être établies de façon qu’on pût dire: Tout mendiant sera arrêté. Mais l’arrêter pour le mettre en prison serait barbare ou absurde. Il ne faut l’arrêter que pour lui apprendre à gagner sa vie par un travail. Il faut donc une ou plusieurs maisons ou ateliers de charité par département... En 1810: «On m’assure que les ouvriers de Rotterdam et d’Amsterdam n’ont point de travail. Faites-moi connaître quelle espèce d’ouvriers c’est, et quels travaux on pourrait leur donner.» En 1811: «Il y a beaucoup de chapeliers, de bonnetiers, de cordonniers, de tailleurs, de selliers qui sont sans ouvrage. Je désirerais que vous prissiez des mesures pour faire faire 500 paires de chaussures par jour..., etc., etc.» Quelques jours plus tard, c’est au ministre de la guerre qu’il dit: «Beaucoup d’ouvriers n’ont pas d’ouvrage à Paris. Comme je désire leur en donner, je vous prie: 1º de faire une commande extraordinaire de harnais d’artillerie..., etc.» En même temps, il écrit au grand maréchal du palais: «Le faubourg Saint-Antoine manque d’ouvrage; je désire lui en donner, surtout ce mois-ci qui précède les fêtes... Que l’on fasse une commande telle que, pendant les mois de mai et de juin, 2 000 ouvriers du faubourg Saint-Antoine qui font des chaises, des meubles, des commodes, des fauteuils, et qui sont sans ouvrage, en aient sur-le-champ... Que vos idées soient arrêtées demain et qu’on commence sans délai.»

Soupçonnera-t-on une arrière-pensée politique dans ces secours donnés à des corporations éprouvées par la misère? Nous répondrons en montrant les mêmes mesures prescrites à l’égard des personnes isolées qui ont recours à la bienfaisance ou à la justice de Napoléon.

C’est un M. Garnier que le Premier Consul recommande au ministre de l’intérieur pour un emploi, parce que depuis longtemps il a pris soin de la fille du général Dugommier sous lequel Napoléon a jadis servi à Toulon.

C’est le fils de Camille Desmoulins, recueilli au Prytanée à titre de «victime du tribunal révolutionnaire de Paris», dit l’arrêt du Premier Consul.

C’est un secours de 100 000 francs remis à la duchesse d’Orléans avec la recommandation suivante: «Cette somme doit lui être remise secrètement et sans aucune espèce d’ostentation.»

Pendant toute la durée du règne et même en 1815, pendant les Cent-Jours, vous trouverez des secours gracieux, remis pareillement à la duchesse de Bourbon, au prince de Conti, à la duchesse d’Orléans, en dehors des pensions qui leur étaient régulièrement servies.

Enfin, nous avons la preuve qu’à tous les instants, même les plus critiques pour lui, la pitié, la largesse de l’Empereur s’exerçaient dans des conditions qui paraîtraient invraisemblables si le document lui-même n’était pas sous nos yeux: une demoiselle Delaire, élève de la Maison impériale de Saint-Denis, fait appel, pour sa mère malheureuse, à la charité de l’Empereur. Cette demande ne comporte pas moins de trente-quatre lignes d’une écriture fine jusqu’à être illisible.

Napoléon en prit connaissance à l’heure où il travaillait seul, ses secrétaires étant couchés, car c’est de sa main qu’il écrivit en marge: «Bertrand lui donnera un secours de 600 francs et fera régler sa pension.»

Nous voilà bien en face d’un mouvement de bonté naturelle et spontanée; rien qui touche ni à la politique, ni à la popularité. Ce fait de peu de valeur, en apparence, acquiert une importance au point de vue du caractère de l’homme, si l’on considère dans quelles circonstances il se produisit. Quel jour l’Empereur prit-il le temps de lire cette supplique et d’y faire droit? C’était le 7 avril 1815, quinze jours après le retour de l’île d’Elbe, au moment où l’Europe entière coalisée réunissait ses forces pour marcher contre la France, au moment où l’Empereur, à peine arrivé aux Tuileries, avait à faire sortir du néant les armées qui devaient livrer, quelques semaines plus tard, le suprême et fatal combat de Waterloo.

XII

Si le cœur de l’homme peut être comparé à une lyre dont chaque corde représenterait une qualité ou un défaut, nous pouvons maintenant affirmer que chez Napoléon la corde de l’humanité était des plus vibrantes. Nous l’avons entendue, au cours de ce chapitre, résonner sur tous les tons chez l’époux, chez le père, le fils, le frère, l’ami, le maître, l’homme heureux et l’homme malheureux; dans ces diverses conditions, nous avons vu l’Empereur doué des vertus sociales qui sont l’honneur et la règle de la civilisation. Impressionnable, bienveillant et secourable, il le fut, au pinacle comme dans l’adversité.

On va se récrier, on va parler des goûts de Napoléon pour la guerre. Que de fois ne l’a-t-on pas représenté, aimant, par-dessus tout, à se vautrer dans des hécatombes humaines! Même reproche avait été adressé à Jeanne d’Arc par ses juges, et l’héroïne, levant les yeux au ciel, répondait avec sérénité: «... De ces exterminations d’hommes, il faut parler doucement et à voix basse...»

Le général en chef, c’est indubitable, a pour première et stricte obligation de gagner la bataille, de même que le chirurgien a pour mission de sauver la vie du patient, quels que soient les moyens à employer; cependant, l’un et l’autre seraient méprisables s’ils se complaisaient dans les atrocités que leur impose le devoir professionnel.

Examinons donc si l’Empereur, appelé par son rang à présider à d’épouvantables catastrophes, y assistait non pas avec une âme réjouie, nul n’oserait le prétendre sérieusement, mais seulement avec une âme rebelle à la pitié que doivent inspirer de si grands malheurs.

Le voici, à plusieurs époques bien distinctes:

A Vérone, révolté des contributions imposées à toute la population, par des fonctionnaires avides, le Premier Consul, dit Bourrienne, s’écrie: «Que l’on frappe les riches, à la bonne heure, quoique ce soit déjà un malheur, mais c’est une nécessité de la guerre; mais les pauvres, c’est une infamie.» Bonaparte, ajoute le même auteur, ordonna donc que l’on rendît, en échange d’une modique somme de dix francs, les objets déposés au Mont-de-Piété, à leurs propriétaires, quelle que fût la valeur de l’objet...»

Le lendemain de la bataille d’Austerlitz, Napoléon terminait ainsi le trentième bulletin de la Grande-Armée: «Jamais champ de bataille ne fut plus horrible. Du milieu de lacs immenses, on entend encore les cris de milliers d’hommes qu’on ne peut secourir... le cœur saigne. Puisse tant de sang versé, puissent tant de malheurs retomber enfin sur les perfides insulaires qui en sont la cause!»

Au faîte de la gloire, en 1807, l’Empereur écrit à l’Impératrice, le surlendemain de la bataille d’Eylau: «... Ce pays est couvert de morts et de blessés. Ce n’est pas la belle partie de la guerre; l’on souffre et l’âme est oppressée de voir tant de victimes.»

«Le lendemain de la victoire de Wagram, dit le duc de Rovigo, l’Empereur parcourut à cheval le champ de bataille comme cela était sa coutume et pour voir si l’administration avait fait exactement enlever les blessés... Les blés étaient fort hauts, et l’on ne voyait pas les hommes couchés par terre. Il y avait plusieurs de ces malheureux blessés qui avaient mis leur mouchoir au bout de leur fusil et qui le tenaient en l’air pour que l’on vînt à eux. L’Empereur fut lui-même à chaque endroit où il apercevait de ces signaux; il parlait aux blessés et ne voulut point se porter en avant que le dernier ne fût enlevé.»

Voici maintenant le témoignage d’un ennemi: «Dans une autre occasion, dit Walter Scott, passant sur un champ de bataille d’où l’on n’avait pas encore relevé les blessés, il exprima une vive sensibilité, ce qui n’était pas chez lui une chose extraordinaire, car il ne pouvait jamais voir souffrir sans montrer de la compassion.»

En 1813, au déclin de sa fortune, c’est le même langage qu’aux plus beaux jours de la victoire, nous allons retrouver à Dresde les mêmes sentiments qu’à Vérone: «Mon cousin, mande l’Empereur à Berthier, écrivez au duc de Padoue qu’il m’est revenu des plaintes graves sur sa conduite à Hanau, qu’il a reçu dans cette ville dix louis par jour... qu’il ait sur-le-champ à renvoyer tout ce qu’il a reçu à ceux qui le lui ont payé. Écrivez-lui confidentiellement que cette conduite m’a fait beaucoup de peine dans un moment où les peuples sont écrasés par le logement du soldat et les frais de la guerre. Écrivez la même chose au duc de Castiglione: qu’il ne prenne rien et qu’il restitue l’argent reçu.»

Ainsi que l’ont déjà fait les adversaires de Napoléon lorsqu’ils rencontraient un fait louable qu’ils ne pouvaient, malgré eux, passer sous silence, va-t-on dire que tous ces actes, toutes ces paroles relèvent de l’art du comédien?

Si c’est être comédien que de se faire au fond de sa conscience un idéal de justice, de bonté et de pitié, puis de s’efforcer d’y conformer toutes ses actions, Napoléon était comédien, et, à ce compte, on peut regretter que nous ne le soyons pas tous au même degré.

Mais si l’on entend par comédien l’homme qui, pour chaque occasion, compose d’avance son attitude selon l’effet qu’il veut produire, nous répondrons que rien dans la vie de Napoléon ne semble l’avoir préparé à cet art factice et tortueux: l’absorption complète des facultés par des soins innombrables et ininterrompus, la nécessité de prendre sur-le-champ une décision claire et rapide, voilà qui laisse peu de temps pour se grimer au moral comme au physique. Non, un grand capitaine, digne de ce nom, homme de résolution par excellence, dont la pensée doit être vive comme l’éclair, n’est pas, ne peut pas être un tartufe de mélodrame.

XIII

La sincérité morale de l’Empereur, étudiée comme nous venons de le faire, nous semble donc être à l’abri du doute.

Est-ce à dire qu’à côté des traits si nombreux, si concluants que nous avons mis en évidence, on ne rencontre pas dans son caractère les défaillances, les aspérités qui font partie de l’imperfection humaine et auxquelles sont encore plus sujettes que les autres les personnes surexcitées par le continuel souci d’intérêts innombrables? Loin de nous la pensée de le juger ainsi. Napoléon était un simple mortel avec ses défauts et ses qualités, et c’est uniquement ce que nous voulons établir.

Éclairé par le faisceau de rayons lumineux que nous venons de projeter, nous croyons que jamais cœur humain ne fut rendu plus transparent aux yeux de la postérité.

Un incident, banal en soi, dans la vie d’un général, permet encore de pénétrer plus avant dans les profondeurs de l’âme de Napoléon et d’y trouver, sans une ombre possible, la pureté de l’amitié poussée jusqu’à la superstition de ce haut sentiment.

Capitaine adjoint à Bonaparte au siège de Toulon, Muiron le suivit ensuite en qualité de colonel aide de camp à l’armée d’Italie et fut tué à la bataille d’Arcole, aux côtés de Napoléon. Celui-ci conçut le plus vif chagrin de la perte de cet ami qu’il ne connaissait cependant que depuis trois ans, et cette mort laissa dans son cœur un souvenir profond et une reconnaissance éternelle, le mot n’est pas exagéré, ainsi qu’on va le voir.

Voici la lettre par laquelle Napoléon annonce ce malheur à la veuve de son aide de camp: «Muiron est mort à mes côtés sur le champ de bataille d’Arcole. Vous avez perdu un mari qui vous était cher, j’ai perdu un ami auquel j’étais depuis longtemps attaché; mais la patrie perd plus que nous deux en perdant un officier distingué autant par ses talents que par son rare courage. Si je puis vous être bon à quelque chose, à vous ou à son enfant, je vous prie de compter entièrement sur moi.»

Un mois après, c’est au Directoire que s’adresse Napoléon en faveur de la famille de son ami: «... Je vous demande, en considération des services rendus, dans les différentes campagnes de cette guerre, par le citoyen Muiron, que la citoyenne veuve Bérault-Courville, sa belle-mère, soit rayée de la liste des émigrés, sur laquelle elle est inscrite, quoiqu’elle n’ait jamais émigré, ainsi que le citoyen Charles-Marie Bérault-Courville, son beau-frère. Ce jeune homme avait quatorze ans lorsqu’il a été mis sur la liste des émigrés, étant en pays étranger pour son éducation.»

Pour apprécier les sentiments de noble sollicitude qui portaient Napoléon à vouloir que Mme Muiron fût entourée de ses proches parents, il faut savoir que celle-ci, à la mort de son mari, était enceinte de huit mois.

Le même jour, Bonaparte écrivait à Mme Muiron: «Vous trouverez ci-joint, citoyenne, une copie de la lettre que j’écris au Directoire, conformément à vos désirs. J’espère, connaissant avec quel intérêt il protège les défenseurs de la patrie, qu’il la prendra en considération. Vous trouverez ci-joint six lettres de recommandation pour chacun des membres du Directoire et le ministre de la police. Vous verrez le général Dupont qui vous indiquera le moment où il sera temps de traiter votre affaire et où, dès lors, vous présenterez ces lettres. Je vous ferai passer, par le premier de mes aides de camp que j’enverrai à Paris, des secours pour son enfant.

«Je vous prie de croire que, dans toutes les occasions, vous me trouverez prêt à vous être utile.»

Des six lettres mentionnées ci-dessus, on n’a retrouvé que celle destinée à Carnot; elle est ainsi conçue: «Je vous recommande, citoyen directeur, la veuve du citoyen Muiron, que ce brave jeune homme a laissée enceinte pour voler à la défense de la patrie. J’ai fait pour elle une demande au Directoire, que je vous prie de prendre en considération.»

Plus tard, en souvenir de son ami, Napoléon donna le nom de _Muiron_ à une frégate vénitienne, et ce fut celle-là qu’il choisit pour opérer son retour d’Égypte.

Dix-neuf ans après la mort de son aide de camp, la mémoire de Napoléon est aussi fidèle qu’aux premiers jours envers son ancien ami. Ni l’éclat du trône le plus élevé de la terre, ni les fumées de la gloire la plus prodigieuse des temps modernes, ni la réalisation du rêve fabuleux qui avait mené le boursier de Brienne jusqu’à voir à ses pieds les souverains de l’Europe, et dans son lit la fille d’un empereur de droit divin, rien n’avait pu effacer le souvenir de ce cher compagnon de jeunesse, mort à ses côtés; et, en 1815, c’est sous le nom du colonel Muiron que l’Empereur songeait encore à se rendre aux Anglais.

Plus tard même, dans l’exil, en proie aux plus atroces souffrances, torturé sous un climat meurtrier par d’implacables ennemis, trahi, vilipendé, abandonné des siens, ce prisonnier frustré de toute joie, à qui on a ravi sa femme et volé son enfant, cet homme enfin, qui s’appelle Napoléon, tourne encore sa pensée vers le pauvre Muiron, et, dix jours avant sa mort, le 24 avril 1821, l’Empereur écrit de sa main les lignes suivantes: «Nous léguons 100 000 francs à la veuve, fils ou petit-fils de notre aide de camp Muiron, tué à nos côtés à Arcole, nous couvrant de son corps.»

Quoi de plus rare et de plus pur que ce simple et touchant souvenir, culte fervent de l’amitié par delà le tombeau, traversant toute une existence de splendeurs et de vicissitudes inouïes?

Maintenant, jetez un coup d’œil rétrospectif sur les premiers chapitres de cet ouvrage, et revoyez la vie entière de Napoléon depuis Brienne jusqu’à Sainte-Hélène. A quelque moment que vous considériez sa conduite à l’égard de tous, envers les siens comme envers les autres, envers les grands comme envers les humbles, vous n’aurez rencontré qu’affection, sollicitude, compassion, fidélité. Ne sont-ce pas là, même aux yeux des plus civilisés d’entre nous, des qualités suffisantes pour faire un homme sociable?

LIVRE V

LA GÉNÉROSITÉ

I

«Dans la situation qu’il s’est faite, il n’a pas de ménagements à garder..., les gens ne l’intéressent que par l’usage qu’il peut faire d’eux.»

«Il n’a jamais éprouvé un sentiment généreux... c’est ce qui le rend si défiant, si immoral.»

Voilà ce que dit M. Taine; voilà ce que dit Chaptal.

Chaptal, caution de M. Taine, a la mémoire courte; il écrivait le 10 mars an VIII à Dejean: «Bonaparte fait l’inverse de tous les gouvernements de nos jours: ils s’entourent de ténèbres, et lui s’établit sur les lumières; eux abrutissent, lui ennoblit et relève la dignité de l’homme à qui il commande.» En 1815, il faut croire que quinze ans de règne n’avaient pas modifié ce jugement de Chaptal, sans quoi il eût été bien inexcusable de redonner alors son concours à cet homme, dépourvu de tout «sentiment généreux, si défiant, si immoral», et dont il accepte assez volontiers néanmoins les titres suivants: directeur général du commerce et des manufactures, ministre d’État et pair de France.

Dans une lettre à son frère Louis, roi de Hollande, Napoléon disait: «Je ne me sépare pas de mes prédécesseurs, et depuis Clovis jusqu’au Comité de salut public, je me tiens solidaire de tout, et le mal qu’on dit de gaieté de cœur contre les gouvernements qui m’ont précédé, je le tiens comme dit dans l’intention de m’offenser...» Aussi, sous son règne, ne laissa-t-il publier aucune insulte, ni contre les anciens rois, ni contre Marie-Antoinette, ni même contre le comte de Lille (Louis XVIII). On ne parvenait pas à le flatter en injuriant ses prédécesseurs ou ses rivaux.

Tout au contraire, le gouvernement de Louis XVIII porte la responsabilité d’avoir toléré, d’avoir encouragé, si ce n’est provoqué les monstrueuses déclamations rééditées de nos jours,--compromissions indignes d’un Bourbon et d’un souverain.

On entendait encore résonner le bruit des éperons de l’Empereur sur la route de l’île d’Elbe, en 1814, que déjà des écrivains de circonstance, qui venaient à peine de quitter la livrée impériale, vomissaient l’outrage contre le maître, devenu «ogre de Corse, monstre de cruauté».

Cette animosité était-elle dans le cœur de la majorité des Français? C’est au moins improbable.

Le retour triomphal de Napoléon entrant en France avec une poignée d’hommes, onze mois après, en 1815, et reprenant possession de son trône sans avoir brûlé une cartouche, sans avoir répandu une goutte de sang, ne laisse pas d’indiquer que le souverain, tant vilipendé par certains, avait conservé quelques sympathies chez ses compatriotes. Ce n’est donc pas une absolue réprobation, mais plutôt l’enthousiasme, si ce n’est l’idolâtrie, que les quatorze années de règne de l’Empereur avaient inspiré aux Français.

Voulez-vous maintenant connaître l’opinion particulière de contemporains, ennemis ou amis, en ce qui concerne la générosité de Napoléon, aujourd’hui niée avec tant d’assurance? Voici d’abord le prince de Metternich, dont les mémoires sont loin d’être écrits à la gloire de son impérial adversaire. «Dans la vie privée, il était facile et poussait même souvent l’indulgence jusqu’à la faiblesse.» Écoutez ensuite Marmont, plus porté à justifier sa trahison qu’à louer Napoléon: «La nature lui avait donné un cœur reconnaissant et bienveillant, je pourrais même dire sensible. Cette assertion contrariera des opinions établies mais injustes.» Le même auteur ajoute plus loin: «Bonaparte était l’un des hommes les plus faciles à toucher par des sentiments vrais», et pour confirmer cette opinion bien arrêtée chez lui, Marmont dit encore: «Bonaparte cachait sa sensibilité, en cela bien différent des autres hommes qui affectent d’en montrer, sans en avoir. Jamais un sentiment vrai n’a été exprimé en vain devant lui et sans le toucher vivement.» Bourrienne, qui ne saurait être soupçonné de partialité quand il parle de la générosité de l’Empereur, avoue que «Napoléon ne refuse une grâce que quand il ne peut faire autrement». De son côté, Thibaudeau nous a transmis ces paroles recueillies de la bouche de Joséphine: «Il est plus faible et plus sensible qu’on ne le croit.» «Tout ce que je sais de lui, dit la duchesse d’Abrantès, prouve une grande âme, oublieuse des injures.» Même jugement est porté par le duc de Bassano: «Son cœur, naturellement bon, le portait à la clémence. Il n’est pas un de ceux qui l’approchaient, grands ou petits, qui me démentira.» Le général Rapp nous apporte à peu près le même témoignage: «Il avait beau chercher à se montrer sévère, la nature était plus forte, sa bonté l’emportait toujours... Jamais homme ne fut plus enclin à l’indulgence et plus sensible à la voix de l’humanité.»

Le duc de Vicence n’est pas moins affirmatif: «Napoléon pardonnait généreusement les offenses qui lui étaient personnelles... son équité naturelle le portait à réparer, par une action généreuse, le chagrin qu’il avait causé.» A son tour, M. de Bausset affirme que, «le premier moment passé, Napoléon revenait toujours et faisait grâce...» «Il ne pardonnait rien aussi facilement, dit le duc de Rovigo, que les torts que l’on avait eus envers lui personnellement.» Enfin, en 1814, le baron Fain nous le montre aux prises avec les supplications d’une famille implorant une grâce, et nous dit: «Napoléon ne savait pas résister à ces cris de miséricorde, des rémissions éclatantes et nombreuses attestent assez sa clémence...» A l’île d’Elbe, parlant à Fleury de Chaboulon de sa rentrée possible en France, l’Empereur, abandonné et déjà trahi par ses meilleurs amis, s’écrie: «Je ne punirai personne, je veux tout oublier.» Et quand, revenu aux Tuileries le 20 mars 1815, il reçoit, à la fois, signés par les mêmes préfets ou fonctionnaires, des actes d’adhésion au régime impérial restauré et des assurances de fidélité adressées à Louis XVIII en fuite, l’Empereur pris de pitié pour ces ingrats qu’il a jadis comblés, se contentera de hausser les épaules en disant: «Voilà bien les hommes, il faut en rire pour ne pas en pleurer.» Et, joignant l’action aux paroles, il replaça près de sa personne la plupart des chambellans, des écuyers et des maîtres de cérémonies qui l’entouraient en 1814.

Ces appréciations concordantes, quoique puisées à des sources diverses, nous montrent-elles un despote inflexible et farouche?

Et d’abord, fut-il donc bien inexorable, celui qui, sous les pas de ses armées victorieuses, pouvait broyer les trônes des anciennes monarchies de l’Europe? N’a-t-il pas fait preuve de générosité en permettant aux souverains de Prusse et d’Autriche de régner encore sur les royaumes qu’il leur avait conquis? Combien à deux reprises n’a-t-il pas été magnanime envers l’empereur de Russie, alors qu’à Austerlitz et à Tilsitt il n’avait qu’à vouloir pour ruiner la puissance moscovite? On dira que la sentimentalité n’a rien à voir ici,--l’abus de la victoire ne provenant le plus souvent que d’un manque d’intelligence,--et que tous ces actes d’apparente magnanimité, plus réfléchis que spontanés, ne révèlent qu’un calcul politique inspiré et dicté par l’esprit de gouvernement.

Soit. Mais celui qui possède et applique de telles qualités de prévision, de sagesse, de pondération, n’est-il pas à peu près le contraire d’un conquérant infatué, brutal et tyrannique?

Si l’on veut trouver des âmes intraitables, sans générosité, sans élévation, c’est vers les souverains dont, bien des fois, Napoléon avait tenu la destinée entre ses mains, qu’il convient de tourner les yeux. C’est de ces souverains, assemblés en congrès à Châtillon, que l’Empereur disait en 1814 à Caulaincourt, son ambassadeur: «Ces gens-là ne veulent pas traiter... les rôles sont changés ici... ils ont mis en oubli ma conduite envers eux à Tilsitt... je pouvais les écraser alors... ma clémence a été de la niaiserie... un écolier eût été plus habile que moi.»

Napoléon, qui a toujours été accessible aux prières de ses ennemis vaincus, c’est incontestable, aurait-il donc réservé pour sa patrie les effets d’une tyrannie implacable?