Part 20
Les mouvements de vivacité reprochés à l’Empereur ne dépassent certainement pas la moyenne des inégalités d’humeur qu’on a le devoir, en bonne justice, d’excuser chez un homme en proie à toutes les préoccupations accablantes qui pesaient sur le cerveau de Napoléon. A l’intérieur, établir un ordre social nouveau sur les ruines d’une administration vieille de dix siècles; à l’extérieur, écraser des coalitions sans cesse renaissantes, être contraint à cet effet de bouleverser les royaumes, de disloquer les peuples, et, comme conséquence, assurer et organiser la prépondérance de son pays sur l’Europe entière: tels étaient les plans qu’il avait conçus et qu’il exécutait à travers des résistances, des défaillances et des difficultés qui eussent justifié, à la rigueur, un état permanent de défiance et d’irritation.
Si l’on considère enfin qu’il ne se contentait pas, dans ces projets, de la partie méditative, mais qu’il était le premier artisan de leur réalisation, on aura bien quelques raisons d’admettre qu’il n’avait peut-être pas toujours l’esprit assez libre pour amortir l’effet de son impatience, ni pour rechercher les formes exquises d’une impeccable urbanité.
Cependant, parmi les gens qui se sont plaints de ne pas avoir trouvé l’Empereur assez onctueux, à de certains moments, combien, à sa place, condamnés comme lui à cette tension extrême du cerveau, auraient pu montrer autant de calme, autant de retenue?
Combien, mis à un rang où l’on peut se croire tout permis, auraient, comme lui, pesé les conséquences de leurs paroles, au point de ne pas oser faire un reproche mérité?
C’est ainsi qu’au lieu de prendre son monde à la gorge, nous allons voir Napoléon éprouver, par un sentiment bien humain, un certain embarras quand il a des observations délicates à formuler. Voulant éviter dans ces circonstances l’effet trop blessant des paroles directes du souverain, c’est un tiers qu’il charge de transmettre les avertissements pénibles.
Un jour, il écrit au prince Eugène: «Dites confidentiellement à Marmont que les affaires de comptabilité sont revues ici avec la plus grande rigueur; que tout désordre pourrait le perdre, lui et ses amis... qu’il a une réputation d’intégrité à conserver...» Quand, en 1807, Fouché, voulant activer le divorce impérial, se livrait à des manœuvres qui déplaisaient à l’Empereur, celui-ci s’adressa à Maret et lui dit: «J’ai écrit fortement là-dessus au ministre de la police... Il ne serait pas hors de propos que, sans paraître en avoir mission de moi, vous lui en parliez... Je lui ai témoigné mon sentiment là-dessus à Fontainebleau et dans une lettre que je lui ai écrite depuis. Il me semble que de pareilles choses ne doivent pas se dire deux fois...»
Avant de prendre lui-même Lebrun à partie, comme nous l’avons vu, n’avait-il pas déjà écrit à Cambacérès l’année précédente:
«... M. Lebrun fait mettre dans les journaux de Gênes des lettres qui sont assez ridicules... Cela est peu digne; faites-le-lui comprendre de vous-même ou par M. de Marbois, comme l’ayant appris vaguement par plusieurs personnes. Je désire qu’il ne se doute pas que cela puisse venir de moi, ce qui lui ferait trop de peine...»
Quel contraste entre ce Napoléon sujet à des timidités dont il nous est difficile à tous de nous affranchir, et le tigre écumant, toujours prêt à bondir, griffes et crocs aiguisés, sur quiconque le gêne!
Bien que nous nous efforcions de prouver que l’Empereur était doué d’autant d’humanité, au moins, que beaucoup de ses détracteurs, notre intention serait trahie, si nous arrivions, par hasard, à le faire passer pour un homme indécis, doucereux, veule, cauteleux, flattant tout le monde parce qu’il avait besoin de tout le monde. Ce serait dénaturer singulièrement la vérité, car la dominante de son caractère était, au contraire, de n’avoir peur de personne, de se préoccuper fort peu de ce qu’on penserait de sa manière d’agir, et de conformer celle-ci, autant pour les éloges que pour les blâmes, aux nécessités des opérations militaires ou gouvernementales.
Quand un intérêt supérieur est en jeu, si son affection ou sa reconnaissance ne prennent pas le dessus, peu lui importent les conséquences de sa franchise; ce qu’il a à dire, il le dit net et ferme, sans périphrases, élevant la voix, s’époumonant pour prévenir que désormais, suivant ses propres expressions, «il ne criera plus, il punira enfin». Toutefois, ceux qui reçoivent ses reproches, ses punitions, peuvent, s’ils le veulent, se vexer, renoncer aux fonctions publiques, quitter la Cour, la France au besoin, l’Empereur n’en a cure. Mais ils tablaient tous sur la bonté du souverain, et savaient, par des exemples nombreux, que bientôt ils seraient l’objet de nouvelles faveurs.
Au plus grand honneur de Napoléon, on va pouvoir constater que le général d’Italie et d’Égypte qui aurait dû, pour servir son ambition, chercher à rallier tous les concours par de bons procédés, fut plus sévère, plus cassant peut-être, envers les généraux et les soldats, que l’Empereur indépendant, maître absolu, ayant tout à donner, et rien à demander. Nos contradicteurs sont les premiers à dire qu’en 1796, «ce petit b... de général faisait peur à des gens comme Augereau, Masséna et Decrès».
Voici comment il parlait aux généraux ou fonctionnaires importants, quand il jugeait indispensable de les ramener à une meilleure observation de leurs devoirs.
En 1797, au général Despinois, venu pour lui faire sa cour, Bonaparte dit: «Général, votre commandement de la Lombardie m’avait bien fait connaître votre peu de probité et votre amour pour l’argent, mais j’ignorais que vous fussiez un lâche. Quittez l’armée et ne paraissez plus devant moi.»
«Écrivez au général Gardanne, mande Napoléon à Berthier, qu’il m’est venu beaucoup de plaintes sur les vexations qu’il exerce envers les habitants du pays; qu’il ait à se comporter d’une manière digne de l’armée et à ne faire entendre désormais aucune plainte.»
A l’amiral Truguet:
«Je ne puis qu’être mécontent de l’escadre qui est sous vos ordres... Ce ne sont point des phrases et des promesses que j’ai le droit d’attendre de vous, ce sont des faits.»
Junot, son ami de jeunesse, est repris à chaque bévue avec la même rigueur:
«Je n’ai pu voir qu’avec la plus grande peine votre conduite. Vous avez traité un préfet comme vous auriez pu faire d’un caporal de votre garnison. Il y a là un défaut de tact et un oubli de vous-même qui me paraît inconcevable. Ce que vous avez fait est sans exemple...» Une autre fois au même général: «Je ne puis qu’être mécontent de ce que vous n’obéissez pas à mes ordres... Je me flatte que désormais vous remplirez plus exactement mes intentions et ne regarderez pas ce que je dis comme des sornettes... Vous vous faites une étrange idée de vos devoirs et du service militaire. Je ne vous reconnais plus.»
A l’amiral Decrès: «... Je ne vous demande une réponse que dans un mois; mais pendant ce temps, recueillez des matériaux tels qu’il n’y ait pas de _mais_, de _si_, de _car_...» Cet amiral, prolixe sans doute d’habitude, s’attire, sept ans plus tard, un autre reproche tout aussi vif: «Il ne s’agit pas de m’écrire, il s’agit de faire partir. Marchez de l’avant, tout cela devrait être fait.»
D’ordinaire, dans l’infortune, on est moins hardi, on ménage les gens, on cherche des appuis, on évite, quand la défection se met dans tous les rangs, ce qui pourrait éloigner les derniers serviteurs fidèles. L’Empereur ne connaît pas ces petitesses; il exprime sa pensée avec autant, avec plus de liberté qu’à l’époque de sa toute-puissance.
En 1814, pendant la campagne de France, c’est au ministre de la police qu’il écrit: «Dans ce moment, il nous faut des choses réelles et sérieuses, et non pas de l’esprit en prose et en vers. Les cheveux me dressent sur la tête des crimes commis par les ennemis, et la police ne pense pas à recueillir un seul de ces faits. En vérité, je n’ai jamais été plus mal servi.» C’est au même ministre que, cinq jours après, il dit encore: «Pourquoi donc avez-vous la tête si dure? Pourquoi ne pas vouloir me comprendre?» Au ministre de l’intérieur, Napoléon écrit: «Je ne suis plus obéi. Vous avez tous plus d’esprit que moi, et sans cesse on m’oppose de la résistance en m’objectant des _si_, des _mais_, des _car_...»
Faut-il rappeler ici que l’Empereur, à tort ou à raison, sut mettre à l’écart un de ses meilleurs généraux, Macdonald, que celui-ci resta six ans en disgrâce, de 1801 à 1807; que le général Dupont fut, quoi que l’on pût faire, traduit en conseil de guerre, pour avoir capitulé à Baylen; que le maréchal Bernadotte, prince de l’Empire, fut, en 1810, flétri par un ordre du jour impérial qui signalait son incurie doublée d’une imposture, lors de la bataille de Wagram; qu’il fut révoqué de son commandement? Faut-il rappeler les destitutions ou plutôt les disgrâces momentanées de Lucien Bonaparte comme ministre de l’intérieur; de Bourrienne, le secrétaire particulier; de Barbé-Marbois, le ministre du Trésor public; de Fouché, le ministre de la police; de Talleyrand, le ministre des affaires étrangères; le renvoi de Portalis, chassé honteusement du Conseil d’État pour avoir méconnu les ordres du souverain?
Si l’Empereur a joui parmi ses troupes d’une popularité incontestée, il ne l’a certainement pas acquise en transigeant avec les lois de la discipline. Il ne craignait pas de prendre publiquement des mesures qui étaient plus propres à lui aliéner qu’à lui attirer les sympathies et les dévouements des officiers et des soldats, car tous pouvaient se sentir menacés de traitements équivalents à ceux que nous allons raconter.
En Égypte, en 1798, des soldats ont volé dans un jardin des grappes de dattes: «Ils seront promenés deux fois dans un jour dans le camp, la garde assemblée, au milieu d’un détachement; ils porteront ostensiblement les grappes de dattes, leur habit retourné, et portant sur la poitrine un écriteau sur lequel sera écrit: _Maraudeur._»
Le chirurgien Boyer a été assez poltron pour refuser de donner des secours à des blessés supposés atteints de maladie contagieuse: «Il est indigne de la qualité de citoyen français. Il sera habillé en femme, promené sur un âne dans les rues d’Alexandrie, avec un écriteau sur le dos portant: _Indigne d’être citoyen français; il craint de mourir._»
Après le général en chef, voici le Premier Consul indigné d’avoir vu des soldats pénétrer tumultueusement dans la citadelle de Turin, au mépris de leur consigne et de la discipline: «Les 16e, 17e, 18e, 19e et 20e compagnies du 1er régiment d’artillerie sont cassées... les officiers sont provisoirement suspendus de leurs fonctions... Il sera fait au gouvernement un rapport sur chacun d’eux... Le drapeau de ce régiment sera déposé au temple de Mars et couvert d’un crêpe noir.»
X
Plus on avance dans cette étude, plus on va de surprise en surprise; à chaque pas, on rencontre des traits de bonté, et, au lieu d’une humeur acariâtre et présomptueuse, on trouve une cordialité ouverte, avenante, plus voisine du _bon garçonisme bourgeois_, si l’on ose s’exprimer ainsi, que de la morgue des souverains.
Écoutez l’anecdote rapportée par la duchesse d’Abrantès, née Laure Permon. On sait que Mme veuve Permon, peu de temps après la mort de son époux, avait été demandée en mariage par Napoléon. Celui-ci, alors général, avait vu repousser ses avances. Vexé de ce refus, il avait interrompu ses visites dans la maison, dont il était naguère l’un des habitués.
Quand Laure Permon se maria avec le général Junot, ami et aide de camp du Premier Consul, on fut chez les Permon dans une grande perplexité. On se demanda comment on s’y prendrait pour inviter le chef de l’État, fort aimé de Junot, et qui, par sa présence, devait donner un lustre flatteur au bal de noces offert, selon l’usage d’alors, dans la première quinzaine qui suivait le mariage. Après bien des tergiversations causées par le fait qu’il fallait prier Napoléon de venir à ce bal chez Mme Permon même, il fut décidé que Junot, sa jeune femme et le frère de celle-ci se rendraient chez le Premier Consul pour lui faire verbalement l’invitation.
Laissons la duchesse d’Abrantès raconter elle-même cette entrevue aux Tuileries: «Lorsque la porte du cabinet fut ouverte et que le Premier Consul m’aperçut: «Oh! oh! dit-il en souriant avec bonne humeur, que signifie cette députation de famille? Il n’y manque que Mme Permon? Est-ce que les Tuileries lui font peur? ou bien serait-ce moi?--Mon général, dit aussitôt Junot, Mme Permon voulait se joindre à nous; mais vous savez combien elle est souffrante, et il lui a été de toute impossibilité de vous demander une faveur à laquelle elle tient infiniment. Ma femme est chargée par elle de vous en adresser la demande en forme.»
«Le Premier Consul se tourna vers moi, et, me regardant en souriant: «--Eh bien! voyons, j’écoute. Que me voulez-vous?»--Il est difficile ou plutôt impossible de rendre le charme de sa physionomie lorsqu’il souriait avec une pensée douce.
«Je dis au général Bonaparte ce dont nous étions convenus entre nous trois. A peine eus-je terminé ma harangue, qu’il me prit les deux mains et me dit: «--Eh bien! sans doute j’irai à ce bal. Pourquoi donc aviez-vous l’air de croire que je refuserais? J’irai, et très volontiers encore.»--Puis il ajouta une phrase que depuis il m’a bien souvent répétée: «--Et cependant, je vais me trouver là au milieu de mes ennemis, car le salon de votre mère en est, dit-on, rempli.»--Junot nous fit signe, à Albert et à moi, qu’il était temps de prendre congé: Nous saluâmes, et le Premier Consul, après avoir serré la main de mon frère avec la même cordialité que si nous avions été encore dans la maison de mon père, nous dit:
«--A propos, et quel jour est ce bal?»
La date primitivement fixée était le 10 novembre. Napoléon, empêché ce jour-là, demanda que l’on prît une autre date. «La chose fut aussitôt résolue, dit la duchesse d’Abrantès. Il prit heureusement de lui-même le 12 novembre. Cela arrangeait tout.
«--Avez-vous vu Joséphine? me demanda-t-il.--Je lui répondis affirmativement; je lui dis que Mme Bonaparte avait accepté pour elle et pour sa fille l’invitation que ma mère, à son grand regret, n’avait pu venir lui faire elle-même.
«--Oh! je crois bien que Mme Permon est souffrante, dit le Premier Consul, mais il y a de la paresse, et puis autre chose que je ne veux pas dire. N’est-ce pas, madame Loulou (c’est le nom que dans l’enfance il donnait à Mme Junot)?--Et il me tirait l’oreille et les cheveux à me faire pleurer.
«Le soir du bal venu, Junot avait été aux Tuileries à neuf heures moins un quart, pour être prêt à suivre le Premier Consul et l’accompagner chez ma mère. Mais il fit dire que les affaires l’accablaient à un tel point qu’il ne pouvait répondre de l’heure à laquelle il serait libre; qu’en conséquence, il demandait en grâce à ma mère de ne pas l’attendre pour faire danser la première contredanse, mais qu’il donnait sa parole de venir à n’importe quelle heure...
«A onze heures moins quelques minutes, on entendit le bruit des chevaux de l’escorte du Premier Consul; bientôt après, la voiture entra rapidement sous la porte, et presque aussitôt lui-même parut à la porte de la première pièce avec Junot et mon frère, qui s’étaient trouvés à son arrivée. Ma mère s’avança vers lui et lui fit une de ses plus gracieuses révérences. Mais lui, se mettant à sourire: «--Eh bien! madame Permon, est-ce comme cela que vous recevez un ancien ami?»--Et il lui tendit la main. Ma mère lui donna la sienne, et ils rentrèrent ainsi dans la salle de bal. Il y faisait une chaleur étouffante, le Premier Consul le remarqua (cela n’empêchait pas qu’il ne gardât sa redingote grise tout le temps du bal).
«--Faites donc recommencer la danse, madame Permon, dit-il à ma mère; il faut que la jeunesse s’amuse, et la danse est le passe-temps qu’elle aime le mieux. On dit, à propos de cela, que votre fille danse comme Mlle Chameroi; il faudra que je voie cela. Si vous voulez, nous danserons la _Monaco_; c’est la seule danse que je sache.
«--Il y a trente ans que je ne danse plus, répondit ma mère.
«--Allons donc! vous plaisantez. Vous avez l’air, ce soir, de la sœur de votre fille.»
N’est-il pas charmant, ce croquis de Napoléon dans le monde, alors que déjà il était le chef acclamé et incontesté de toute la France?
Bien que les Mémoires de la duchesse d’Abrantès ne soient rien moins qu’un panégyrique de Napoléon, et bien qu’ils méritent certainement plus de créance que ceux d’autres femmes suspectes à plusieurs titres, nous aurions hésité à reproduire ce petit tableau, si nous n’avions rencontré d’autres documents similaires:
«A Malmaison, dit Constant, la société, dont la plupart des membres étaient jeunes, et qui souvent était fort nombreuse, se livrait souvent à des exercices qui rappelaient les récréations de collège; enfin, un des grands divertissements de Malmaison était de jouer aux barres... C’était ordinairement après le dîner que Bonaparte, MM. de Lauriston, Didelot, de Luçay, de Bourrienne, Eugène, Rapp, Isabey, Mme Bonaparte et Mlle Hortense se divisaient en deux camps, où des prisonniers faits et échangés rappelaient au Premier Consul le grand jeu auquel il donnait la préférence.
«Dans ces parties de barres, les coureurs les plus agiles étaient M. Eugène, M. Isabey et Mlle Hortense; quant au général Bonaparte, il tombait souvent, mais il se relevait en riant aux éclats...»
Fidèle à notre méthode, nous allons demander à un document officiel de contrôler l’authenticité de ces bruits empruntés aux coulisses de l’histoire.
Dans une lettre datée de 1806, entre Austerlitz et Iéna, l’Empereur écrivait au prince Eugène: «J’ai passé ces deux jours-ci chez le maréchal Bessières; nous avons joué comme des enfants de quinze ans...»
Ces deux lignes, en coïncidence parfaite avec les récits des contemporains, sont comme le coup de pinceau final qui anime le tableau de l’artiste. Désormais l’Empereur, débarrassé du fardeau des affaires de l’État, apparaît bien en relief, bien vivant il redevient le camarade de ses lieutenants, il se livre à tous leurs jeux avec un bonheur juvénile. Pour ces réunions amicales, exquis ressouvenirs de la jeunesse, il a mis la pourpre impériale au vestiaire, ainsi que, jadis, il déposait sa capote râpée en entrant chez Justat, où l’on mangeait la portion à six sous!
XI
La caractéristique de l’homme insociable doit être avant tout l’égoïsme; rien dans les pages précédentes n’accuse ce défaut chez Napoléon: les chagrins des autres l’émeuvent, il secourt leurs infortunes avec la plus grande largesse.
Plus nous étudierons les manifestations de ses sentiments, plus nous le trouverons accessible à la commisération.
«L’Empereur, dit la duchesse d’Abrantès, était vraiment paternel pour tous les besoins du peuple, et, à cet égard, il avait soin qu’il ne lui manquât rien, comme un père de famille, je le répète, soignerait ses enfants.» En effet, sa sollicitude ne connaissait pas de bornes, tout était digne de ses soins; le fait le plus infime, arrivant à sa connaissance, attirait et retenait son attention bienveillante; il exigeait et poursuivait la réparation de la moindre injustice commise à l’égard d’un de ses sujets, si petit fût-il.
C’est en 1802, on est en pleine expédition de Saint-Domingue; un traité (20 mai) avec le duc de Wurtemberg cède à la France les pays de la rive gauche du Rhin; de plus, le Premier Consul est tout entier à la réorganisation de la France: les décrets remplissent chaque jour les colonnes du _Journal officiel_, le Premier Consul prend part à la discussion des articles du Code civil, il institue l’ordre de la Légion d’honneur, etc., quand la modeste réclamation suivante lui tombe sous les yeux:
«Durand, militaire, héritier de Béatrix Poirson, réclame sa succession, dont un notaire de Nancy a voulu le frustrer pendant qu’il était au service.» Napoléon écrit en marge: «Je prie le conseiller d’État Régnier d’écrire dans le pays à quelque homme de loi, pour recommander cette affaire et donner une direction au procès du citoyen Durand.»
En 1805, de Stupinigi, avant d’arriver à Milan où il va se faire sacrer roi d’Italie, l’Empereur prescrit au ministre de l’intérieur «de savoir pourquoi on a dépouillé mademoiselle Pays, orpheline, qui réclame le produit de la succession de ses père et mère, déposé à l’hospice des vieillards».
Entre la proclamation du titre de protecteur de la Confédération germanique (12 juillet 1806) et l’élaboration des préliminaires de paix avec la Russie, l’Empereur écrit le 16 juillet au ministre de la police: «Il y a eu hier un accident d’un cocher qui, par sa faute, à ce qu’il paraît, a tué un petit enfant. Le faire arrêter, n’importe à qui il appartienne, et le faire punir sévèrement.»
Sa sollicitude est souvent attirée par les besoins de l’industrie; en de pareilles questions, il n’apporte pas l’attention banale du souverain forcé de dire quelque chose et qui ne répond que par des généralités: il donne la solution raisonnée, pratique, avec le remède instantané pour ainsi dire.
En 1810, il dicte les instructions suivantes:
«Pour mettre aussi en activité les métiers qui fabriquent des étoffes unies, Sa Majesté est disposée à faire des commandes d’objets étrangers aux besoins de ses palais. Il faut d’abord que les députés de Lyon fassent connaître à combien devraient s’élever ces commandes... Il convient d’examiner ce qu’on pourrait faire pour les fabriques de Lyon par les règlements de la Cour. On peut dire que, pendant l’hiver et toutes les fois que l’on sera en grand costume, l’habit de velours sera obligé, et que les autres jours... tout le monde, excepté les officiers de service, paraîtra à la Cour sans costume, mais vêtu en étoffes de Lyon...»
Plus tard, vous trouverez un prêt à la maison Richard Lenoir et un autre à la maison Gros-Davilliers, laquelle se trouve par ce fait avoir reçu une somme de deux millions.
Meneval rapporte «qu’un sénateur, M. Laville-Leroux, avait obtenu de l’Empereur un prêt de deux cent mille francs, dont il remboursa la moitié quelque temps après. Le reste fut perdu car ce sénateur étant venu à mourir, les biens de sa succession furent insuffisants pour acquitter ces cent mille francs».
Le même auteur raconte aussi que «Pougens, imprimeur-libraire, ruiné en 1803, recourut dans sa détresse au Premier Consul, qui était alors au camp de Boulogne. Il lui prêta les quarante mille francs dont il avait besoin, remboursables en quatre ans. Dix ans après, la moitié de cette somme était encore due. Napoléon, touché de l’énergie des efforts de son débiteur et de son honnêteté, lui fit la remise des vingt mille francs qu’il redevait.»
«Je ne parle pas, ajoute Meneval, des prêts considérables qu’il fit souvent aux maisons de commerce et aux manufactures, des encouragements pécuniaires qu’il fit aux fabriques encombrées de produits et aux ouvriers travaillant isolément, dans le seul but de leur procurer du travail. Ces secours absorbèrent plusieurs millions...»
Nous pouvons, à titre de complément, mentionner, à cette place, que le Premier Consul paya, en 1802, les dettes du danseur Vestris.
Les souffrances des ouvriers et des misérables, qu’elles proviennent des intempéries ou du chômage, ont la même part à la sollicitude de Napoléon, qu’il soit à Paris ou au fond de l’Europe. Voici, pris à tous les échelons de la carrière de l’Empereur, des exemples de sa vigilance à l’égard des humbles.