Part 19
Nous pensons qu’à moins d’être aveuglé par l’esprit de dénigrement, on doit partir de ce principe que la bonté humaine se juge dans ses effets sur autrui, non dans ses causes, quelles qu’elles soient, trop complexes du reste pour ne pas défier, en général, toute analyse. Demande-t-on à un sauveteur s’il ambitionne une distinction ou les bravos de la foule assemblée sur le rivage? Demande-t-on à un homme charitable s’il n’a d’autre mobile que de s’attirer les bénédictions des malheureux?
La sincérité du cœur de Napoléon et sa sensibilité sont, dans leur ensemble, parfaitement mises en évidence par sa conduite envers Desaix.
Lorsque ce général revint d’Égypte, Napoléon lui écrivit: «... Enfin, vous voilà arrivé; une bonne nouvelle pour toute la République, mais plus spécialement pour moi, qui vous ai voué toute l’estime et l’amitié que mon cœur, aujourd’hui bien vieux et connaissant trop profondément les hommes, n’a pour personne... Venez, le plus vite que vous pourrez, me rejoindre où je serai.»
Le soir de la bataille de Marengo où Desaix a été tué: «Malgré la victoire décisive qu’il vient de remporter, le Premier Consul était plein de tristesse et ne cessait de répéter, dit Constant, que la France venait de perdre un de ses meilleurs enfants et lui son meilleur ami.» A Ségur qui le félicite de ses succès, il répond: «Oui, mais Desaix! Ah! si j’avais pu l’embrasser après la bataille, que cette journée eût été belle!»
Après avoir constaté les mêmes regrets, Marmont ajoute qu’en souvenir de son ami, le Premier Consul, bien que son état-major fût complet, attacha à sa personne Rapp et Savary, les deux aides de camp de Desaix.
Tel était le Premier Consul, voici l’Empereur: on connaît son affection particulière pour le maréchal Lannes, le seul qui se permît de continuer à tutoyer l’Empereur.
L’amitié du souverain pour son vieux camarade ne se démentit jamais; aussi quelle ne fut pas son émotion quand il assista aux derniers moments du maréchal, atteint mortellement par un boulet à la bataille d’Essling!
Tous les jours, soir et matin, il allait voir le pauvre blessé dont les souffrances durèrent une semaine. A sa dernière visite, il arriva peu d’instants après la mort de Lannes. «M’écartant de la main, Napoléon s’avança, dit Marbot, vers le corps du maréchal, qu’il embrassa en le baignant de larmes, disant à plusieurs reprises:--Quelle perte pour la France et pour moi!--En vain le prince Berthier voulait éloigner l’Empereur de ce triste spectacle, il résista pendant plus d’une heure.»
Le lendemain même du décès, il écrivait à la veuve de Lannes: «Ma cousine, le maréchal est mort, ce matin, des blessures qu’il a reçues au champ d’honneur. Ma peine égale la vôtre. Je perds le général le plus distingué de mes armées, mon compagnon d’armes depuis seize ans, celui que je considérais comme mon meilleur ami. Sa famille et ses enfants auront toujours des droits particuliers à ma protection.» Et, comme complément à cette lettre, nous trouvons ces mots adressés à la même date par l’Empereur à l’Impératrice: «Si tu peux contribuer à consoler la pauvre maréchale, fais-le.»
Ce ne sont pas là de rares exceptions recherchées minutieusement; chaque événement analogue a toujours excité chez Napoléon une égale sensibilité, une même sollicitude pour ceux qui sont douloureusement éprouvés.
A la mort de l’amiral Brueys, il écrit à sa veuve:
«Votre mari a été tué d’un coup de canon, en combattant à son bord. Il est mort sans souffrir et de la mort la plus douce, la plus enviée par les militaires. Je sens vivement votre douleur. Le moment qui nous sépare de l’objet que nous aimons est terrible. Après avoir rattaché votre âme au monde par l’amour filial et l’amour maternel, appréciez pour quelque chose l’amitié et le vif intérêt que je prendrai toujours à la femme de mon ami.»
Général en chef d’une armée, comme il l’était à la date où il écrivait la lettre précédente, Napoléon ne pouvait donner que des consolations platoniques. Du jour où il est Premier Consul, ses préoccupations pour les affligés vont beaucoup plus loin. A la mort du préfet Ricard, il écrit au ministre de l’intérieur: «... Je désire que vous me fassiez connaître la situation de sa famille, l’âge de ses enfants et le genre d’éducation qu’ils ont reçue, afin que je les mette à même de marcher sur les traces de leur père.» A Mme Watrin: «Le grand juge, madame, vous fera remettre douze mille francs. Le ministre de la guerre a dû vous remettre un brevet de pension de trois mille francs. Ce sont là de faibles marques de l’intérêt que je prends à votre position et je saisirai toutes les occasions qui s’offriront de vous être utile.»
A Berthier: «... La perte d’un père est toujours sensible. Je vous connais et je comprends vos peines. Mais enfin, à quatre-vingt-cinq ans, il faut bien finir; et quand on a bien vécu, on ne peut plus ambitionner à cet âge que de laisser un bon souvenir. Croyez à toute la part que je prends à cette perte.» A Mme Gudin: «Madame la comtesse Gudin, je prends part à vos regrets. Vous et vos enfants aurez toujours des droits près de moi. Le ministre secrétaire d’État vous expédie le brevet d’une pension de douze mille francs, et l’intendant du domaine extraordinaire vous fera parvenir le décret par lequel j’accorde une dotation de quatre mille francs à chacun de vos enfants...» A la veuve du général Walther: «... Je partage bien vivement votre douleur. Je charge mon grand maréchal de vous voir et d’arranger tout ce qui est relatif à vos intérêts et à ceux de vos filles. Vous et elles, vous pouvez toujours compter sur ma protection, je vous en donnerai des preuves dans toutes les circonstances.»
A la maréchale Bessières: «Votre mari est mort au champ d’honneur... Il laisse une réputation sans tache. C’est le plus bel héritage qu’il ait pu léguer à ses enfants. Ma protection leur est acquise: ils hériteront aussi de l’affection que je portais à leur père.»
Ce ne sont pas, il faut l’observer, des paroles vaines, oubliées avec l’émotion du premier moment: sept mois plus tard, exécutant ses promesses, Napoléon faisait disparaître les embarras financiers que Bessières avait laissés derrière lui. «Ma cousine, écrivait l’Empereur à la maréchale, j’ai reçu la lettre que vous m’avez écrite. Votre confiance en moi est bien fondée. J’ai donné ordre à mon grand maréchal du palais de me faire un rapport sur votre affaire; je prendrai les mesures nécessaires pour la terminer et vous mettre dans une situation convenable. Chargez votre père ou quelqu’un qui ait connaissance de vos affaires (et sans que les créanciers de la succession le sachent) de voir mon grand maréchal, pour lui donner tous les renseignements qu’il peut demander.»
Lorsque Junot perdit sa mère, l’Empereur, dit la duchesse d’Abrantès, «lui écrivit une lettre amicale... dans laquelle, particularité fort remarquable, il tutoyait Junot et lui parlait comme à Toulon ou bien à l’armée d’Italie».
Combien profonde fut la douleur de Napoléon le jour où, après le petit combat de Reichenbach, sous Dresde, Duroc fut atteint par un boulet ennemi!
Aussitôt que Napoléon fut informé, il se rendit près de Duroc, et le serra à plusieurs reprises dans ses bras.
«... L’infortuné agonisant chercha des yeux l’Empereur, et lui demanda, «par pitié, de l’opium». Napoléon prit la main de Duroc, la pressa, et saisissant mon bras, rapporte Caulaincourt, sortit en chancelant.--C’est horrible, horrible, disait-il, mon bon, mon cher Duroc! Ah! quelle perte!--Des larmes brûlantes coulaient de ses yeux et tombaient sur ses vêtements; nous revînmes silencieux au camp... L’Empereur fit acheter un terrain à Makersdorf, ordonna l’érection d’un monument, et écrivit de sa main ce qui suit:--Ici le général Duroc, duc de Frioul, grand maréchal du palais de l’empereur Napoléon, frappé glorieusement d’un boulet, est mort entre les bras de l’Empereur, son ami.--Il remit ce papier à Berthier sans prononcer un mot.»
C’est surtout par des soins paternels envers la famille de Duroc que l’Empereur honora la mémoire de son ami. Il transmit à la fille et à la veuve du grand maréchal le duché de Frioul, d’un rapport de plus de deux cent mille francs par an. En dictant cet ordre, il ajoute: «Je désire, s’il faut un tuteur, qu’il soit jeune afin qu’il puisse assister au mariage de sa pupille.» Et à la veuve de Duroc il écrit: «Vous pouvez compter sur toute mon affection et sur le désir que j’ai de vous donner, dans toutes les circonstances, des preuves de l’intérêt que je prends à la famille du grand maréchal.»
Ces lignes sont écrites au cours de la campagne de 1813, alors qu’ayant perdu ses vieilles troupes, l’Empereur luttait contre l’Europe entière avec une armée de soldats inexpérimentés, mal armés; alors, en un mot, qu’il sentait son trône s’écrouler. Néanmoins, en comparant l’expression de ses sentiments en ces heures désastreuses avec celle que contient la lettre écrite à Mme Brueys et datée d’Égypte, c’est-à-dire au moment où le jeune général, à l’aurore de sa carrière triomphale, pouvait rêver les plus hautes destinées, vous semble-t-il que son cœur rassasié d’orgueil soit moins capable d’attendrissement, que ses yeux éblouis par dix ans de magnificence soient moins accessibles aux larmes, que sa pitié envers les affligés soit émoussée par la satisfaction de la toute-puissance, et ne reconnaissez-vous pas enfin que son âme est restée absolument la même?
Remontez encore plus haut, reportez-vous à la lettre écrite à sa mère par Napoléon écolier, à l’occasion de la mort de son père, et dans laquelle il dit: «... Consolez-vous, ma chère mère, les circonstances l’exigent. Nous redoublerons nos soins et notre reconnaissance, et heureux si nous pouvons, par notre obéissance, vous dédommager un peu de l’inestimable perte d’un époux chéri.»
Chez l’enfant malheureux comme chez le puissant Empereur, à ces deux pôles de la hiérarchie sociale, c’est, avant tout, le désir de consoler les autres qui tient la première place dans son esprit.
VII
Le maître, sous peine d’avilir ses inférieurs, ne doit pas être un régulateur mécanique, sorte d’automate, à l’aspect glacial, qui reste impassible tant que le mouvement s’accomplit, mais dont le grand ressort se détraque avec fracas au moindre dérangement.
Il doit, pour élever la dignité de ses serviteurs, apprécier leurs efforts, infliger le blâme le jour où c’est nécessaire, mais aussi décerner les éloges à ceux qui les méritent.
On ne s’est pas fait faute de dire que l’Empereur, dominateur brutal en toutes choses, traitait ses subordonnés de Turc à Maure; nos auteurs modernes veulent même qu’on se le représente avec les allures d’un planteur, le bâton levé sur ses esclaves.
Pour faire justice de cette erreur radicale, il nous suffira de cueillir, au hasard des temps et des événements, les félicitations, les encouragements que l’Empereur adressait journellement aux fonctionnaires de tout ordre.
Par leur nombre considérable, les pièces à l’appui de cette assertion forment avec les noms de leurs destinataires une sorte d’_Annuaire impérial_. A les lire, il semblerait qu’on évoque tous les anciens collaborateurs de Napoléon.
Ces documents, témoins irrécusables, attestent que, dans ses paroles qui n’ont pas été conservées, l’Empereur a dû, presque en toutes circonstances, exprimer amplement sa satisfaction à ceux qui en étaient dignes. On n’en pourra douter en lisant les lettres suivantes:
A Bernadotte: «... J’ai vu avec plaisir l’activité et les talents que vous avez déployés dans cette circonstance, et la bravoure distinguée de vos troupes. Je vous en témoigne ma satisfaction; vous pouvez compter sur ma reconnaissance.» A Kléber: «... Si je tenais le burin de l’histoire, personne n’aurait moins à s’en plaindre que vous.» A Gouvion-Saint-Cyr: «... Recevez, comme témoignage de ma satisfaction, un beau sabre que vous porterez les jours de bataille.» A Moreau: «Je ne vous dis pas tout l’intérêt que j’ai pris à vos belles et savantes manœuvres; vous vous êtes encore surpassé dans cette campagne...» A Brune: «... Vous avez rendu leur ancienne gloire à nos champs de l’Adige.» A Jourdan: «Faites-lui connaître, écrit l’Empereur au ministre de l’intérieur, la satisfaction que j’ai de son administration, le désir que j’ai de le voir près de moi, et l’intention où je suis de le proposer au Sénat comme il le désire...» A Ney: «... Je conçois vos regrets de ne pas vous être trouvé à la bataille. J’en ai éprouvé aussi, me souvenant de votre belle conduite à Elchingen. Vous ne pouviez être partout. Vous avez très bien fait dans le Tyrol.» A Davout: «... Je vous fais compliment de tout mon cœur sur votre belle conduite. Témoignez ma satisfaction à tout votre corps d’armée.» A Lannes: «... J’ai appris avec plaisir par votre relation la brillante conduite de votre corps d’armée. Je vous sais gré de tout le courage que vous montrez, et je l’attribue à votre zèle pour mon service et à l’amitié que vous me portez...»
Gaudin, ministre des finances, se trouvant dans une position embarrassée, avait eu recours à l’Empereur: «... Je dois tant à votre bonne administration qu’il est tout simple que je vienne à votre secours dans cette circonstance. Voyez-y une preuve de ma satisfaction de vos services.» A la Bouillerie: «Je vous ai nommé payeur général de la marine; je suis bien aise d’avoir trouvé cette occasion de vous témoigner ma satisfaction. Je vous ai nommé de la Légion d’honneur; je suis bien aise de vous l’annoncer moi-même.» A Lacuée, directeur de l’Administration de la guerre: «... J’ai lu votre lettre avec peine. Comment avez-vous pu supposer que j’aie jamais eu aucune espèce de doute sur votre zèle et sur votre attachement à ma personne? On ne peut être plus satisfait que je le suis de tout ce que vous faites...»
Les plus humbles profitent du désir habituel qui anime Napoléon de donner des témoignages de son contentement. C’est ainsi qu’il écrit à Clarke, ministre de la guerre: «J’ai lu avec intérêt les deux beaux et grands états que vous m’avez envoyés. Je désire que vous me fassiez connaître quelle marque de ma satisfaction je puis donner à cet employé. Il y a là dedans une grande exactitude. Je n’y ai trouvé aucune faute.»
Ses éloges arrivaient jusqu’aux derniers rangs de l’armée, témoin cette lettre écrite à Léon Aune, sergent des grenadiers de la 32e demi-brigade:
«J’ai reçu votre lettre, mon brave camarade; vous n’aviez pas besoin de me parler de vos actions. Vous êtes le plus brave grenadier de l’armée après la mort du brave Benezette. Je désire beaucoup de vous voir; le ministre de la guerre vous en envoie l’ordre.»
Enfin, si constant est chez Napoléon l’esprit de justice et de reconnaissance pour les services rendus, que, même après leur mort, il s’inquiète de ce qui a été fait pour honorer la mémoire de ceux qui lui ont été dévoués. «Je suis surpris, écrit-il, que rien n’ait encore été fait pour honorer la mémoire du général Reynier, qui a eu une carrière si distinguée... Faites faire aussi au ministère de la guerre une notice; qu’on jette quelques fleurs sur la tombe d’un homme qui a bien servi, qui était honnête homme, et dont la mort est une perte pour la France et pour moi.»
Ces nobles préoccupations portent comme date: Soissons, 1814, c’est-à-dire le moment le plus aigu de la crise dont le dénouement fut l’abdication, signée un mois plus tard... Penser à d’autres qu’à soi-même en un tel moment, c’est plus que de la sollicitude, c’est de l’abnégation.
VIII
L’écueil du commandement, surtout étendu, conséquemment bref et rapide, est de froisser certaines susceptibilités. Les inférieurs sont ordinairement disposés à voir une atteinte à leurs mérites ou à leurs droits dans les remontrances indispensables au bien du service.
Napoléon, dont la vigilance devait s’exercer sur un immense rayon, n’a pu se soustraire à cette inévitable condition de faire des mécontents autour de lui.
Quand son omnipotence lui permettait, assurément, de s’affranchir de tout scrupule, il tâchait, par quelque faveur ou marque sympathique, de faire oublier les alarmes ombrageuses qu’il avait involontairement causées. Ce n’est pas sans raison, nous allons le voir, que Rœderer a dit: «Il avait regret d’avoir blessé les gens de mérite qui lui étaient attachés.»
Quelques jours après la bataille de Wagram, l’Empereur fit à Marmont des critiques assez vives sur ses opérations. A peine ce général, irrité, très affecté, était-il rentré dans sa tente, qu’il reçut un pli impérial: c’était sa nomination de maréchal de France: «J’étais à mille lieues d’y penser, écrit Marmont, tant cette conversation avec l’Empereur m’avait laissé une impression pénible...» Pendant la campagne de France, après la perte de la ville de Reims, mêmes reproches, même scène de violence, et finalement... «Napoléon retient le maréchal Marmont à dîner.»
En 1814, l’Empereur estimait qu’un retard du maréchal Victor avait causé la perte de Montereau. Ce maréchal qui, plusieurs fois, s’était plaint de sa fatigue, reçut la permission de quitter l’armée. Cette permission n’était qu’un euphémisme du mot disgrâce. Les larmes aux yeux, Victor vint réclamer près de l’Empereur. Celui-ci donna libre cours à sa colère. Cependant le maréchal parvient à élever la voix pour protester de sa fidélité. Il rappelle à Napoléon qu’il est un de ses plus anciens compagnons d’armes, et qu’il ne peut quitter l’armée sans déshonneur.
Les souvenirs d’Italie ne sont pas invoqués en vain. «Eh bien! Victor, restez, dit-il en lui tendant la main. Je ne puis vous rendre votre corps d’armée, puisque je l’ai donné à Gérard; mais je vous donne deux divisions de la garde; allez en prendre le commandement, et qu’il ne soit plus question de rien entre nous.» «Le lecteur, ajoute le baron Fain, vient d’assister à une de ces terribles scènes dont il a été question dans les libelles. C’est ainsi que Napoléon se fâchait, c’est ainsi qu’on l’apaisait.»
Ce ne sont pas là des anecdotes racontées à plaisir. Les mémoires de Marmont, hostiles à l’Empereur, l’autorité du baron Fain, consacrée par tous les historiens, seraient des garants suffisamment sérieux, même si l’on n’avait à l’appui les faits eux-mêmes, c’est-à-dire la nomination de Marmont au maréchalat aussitôt après de vives critiques, les reproches violents de son échec à Reims suivis d’une invitation à dîner, le remplacement par Gérard du maréchal Victor et la réintégration immédiate de celui-ci dans l’armée.
Un autre maréchal, Lefebvre, à la suite d’un blâme, crut avoir démérité dans l’esprit de l’Empereur; voici la réponse au maréchal: «De ce que j’ai été fâché que la garnison prussienne s’en soit allée à cheval et avec ses fusils, je n’en suis pas moins très satisfait de vos services, et je vous en ai déjà donné des preuves, que vous apprendrez aux premières nouvelles de Paris, et qui ne vous laisseront aucun doute sur le cas que je fais de vous.»
Quelles étaient donc ces preuves d’estime que le maréchal allait connaître? Elles ne sont pas médiocres: la veille même du jour où il écrivit la lettre ci-dessus, l’Empereur avait rendu un décret nommant Lefebvre duc de Dantzig et sénateur.
Vis-à-vis de Mollien, ministre du Trésor public, qui avait pris pour lui certaines paroles vagues, Napoléon n’hésite pas à entrer dans des explications peu altières et peu arrogantes: «Je serais fâché que vous eussiez pu penser que ce que j’ai dit au Conseil d’État pût vous concerner d’aucune manière. J’aurais droit de me plaindre de cette injustice de votre part; toutefois, je ne veux pas le faire, puisqu’elle m’offre une nouvelle occasion de vous assurer du contentement que j’ai de vos services, et de l’intention où je suis de vous donner, sous peu, une preuve de mon estime.»
M. de Lacépède s’étant trouvé offusqué à la suite d’objections sur la régie de la maison d’Écouen, l’Empereur lui fait, en quelque sorte, des excuses en lui écrivant:
«J’ai reçu votre lettre. Je suis fâché que la lettre que je vous ai écrite vous ait affligé; ce n’était certainement pas mon intention... surtout croyez que personne ne désire plus que moi vous donner des preuves d’estime et de considération.»
Lebrun, en mission à Gênes, avait fortement irrité l’Empereur par des légèretés dans l’administration. Le mécontentement de Napoléon se traduit avec véhémence dans ses lettres à Fouché et à Cambacérès. Au premier, il dit: «Empêchez qu’on ne mette dans les journaux de Paris ce que M. Lebrun fait imprimer à Gênes, entre autres les lettres supposées de moi, dans lesquelles on me fait parler comme un savetier.» Au second: «... Je vous envoie un bulletin de M. Lebrun. Dites-moi en confidence s’il a perdu la tête: je commence à le croire. Bon Dieu! que les hommes de lettres sont bêtes! Tel qui est propre à traduire un poème n’est pas propre à conduire quinze hommes.»
La colère de l’Empereur était à son comble; il adressa le même jour à Lebrun une mercuriale où nous lisons: «Je ne puis que vous témoigner mon extrême mécontentement. Cet écrit est aussi ridicule que déplacé. En vérité, je ne vous reconnais plus, permettez-moi de vous le dire avec franchise. Vous n’êtes point à Gênes pour écrire, mais pour administrer... Vous avez l’art de faire d’une babiole une chose qui réjouira beaucoup mes ennemis en France!»
Prenons cette lettre telle qu’elle est, et convenons qu’elle est excessive; mais elle n’est pas plus tôt partie que Napoléon, pris de remords, reconnaissant qu’il a peut-être été trop vif, craignant de faire de la peine à un vieux serviteur, à son ancien collègue du Consulat, reprend la plume et, de son propre mouvement, atténue ainsi l’effet de ses reproches: «... Je vous ai témoigné, par ma précédente lettre, mon mécontentement du bulletin que vous avez fait imprimer sur l’insurrection de Plaisance. Je serais cependant fâché que vous lui donnassiez une interprétation différente. Je veux, par celle-ci, vous témoigner toute ma satisfaction des mesures que vous avez prises pour détruire cette insurrection. J’ai blâmé vos paroles, mais je loue beaucoup votre zèle.»
Dans ses rapports avec les personnages de l’Empire, où voit-on l’homme inexorable, sorte de tyran atrabilaire, imaginé par certains contempteurs?
«Dans la campagne de Moscou, dit le duc de Vicence, à la suite d’une discussion très vive, je quittai le quartier général et j’écrivis à l’Empereur pour lui demander un commandement en Espagne; il me renvoya ma lettre au bas de laquelle était écrit de sa main: «Je n’ai pas envie de vous envoyer vous faire tuer en Espagne, venez me voir, je vous attends.» En m’apercevant, l’Empereur se mit à rire, et, me tendant la main: «Vous savez bien, dit-il, que nous sommes deux amoureux qui ne peuvent se passer l’un de l’autre...»
Si l’on met en regard de ce récit, qui montre l’Empereur en 1812, le jugement porté par Mollien, en 1801:--«Ses saillies ne sont pas rares, mais elles ne laissent aucunes traces: le Premier Consul est le premier à s’en accuser, et il demande souvent qu’on les oublie comme lui-même»,--alors, ne faudra-t-il pas convenir que le caractère de l’Empereur était bien connu de ses contemporains, que ce caractère n’a jamais varié, et qu’on en peut suivre la ligne continue, régulière et nette à travers les différentes époques de son existence?
IX