Part 18
Mollien «fut surtout étonné de la patience avec laquelle avaient été écoutées ses longues explications par celui qu’on avait souvent représenté comme le moins indulgent des hommes»; et l’ancien ministre du Trésor public ajoute: «Je retrouvai souvent cette simplicité, cette patience qui m’avaient séduit dans ma première entrevue, cette disposition à tout entendre qui encourage l’inférieur à tout dire.»
Ces renseignements pris chez des auteurs peu enclins à la flatterie sont confirmés par les autres écrivains contemporains. Au sujet de la facilité avec laquelle on abordait Napoléon, voici l’appréciation caractéristique du duc de Vicence: «Jamais _ces vieilles moustaches_ (les soldats de la garde) n’eussent osé parler au dernier de leurs sous-lieutenants comme ils parlaient au chef redouté de l’armée.»
«Cent fois, constate le duc de Bassano, j’ai vu l’Empereur parcourir, la nuit, les bivouacs, causer çà et là, s’arrêter devant les feux, demander ce qui bouillait dans la marmite et pouffer de rire aux réponses très drôles qu’il recevait.» «Je l’ai connu, dit Marmont, ayant de la bonté et une véritable bonté, quoique ce soit loin de l’opinion consacrée, susceptible d’un attachement durable et sincère pour ceux qui en étaient dignes.» «Lasalle, Junot et Rapp, mentionne le général Marbot, disaient à l’Empereur tout ce qui leur passait par la tête. Les deux premiers, qui se ruinaient tous les deux ans, allaient ainsi raconter leurs fredaines à Napoléon, qui payait toujours leurs dettes.»
«Ce que chacun de nous--dit M. de Ségur, témoin intime de la vie privée de Napoléon--doit à sa mémoire..., c’est d’attester sa bienfaisance pour les infortunes privées, sa douceur, son économie, sa simplicité dans ses habitudes intérieures, la constance de son attachement pour ceux qui l’entouraient.» «Personne, d’après le général Rapp, n’était plus sensible, personne n’était plus constant dans ses affections que Napoléon.» «J’ai eu plusieurs fois l’occasion de le juger bon,» affirme Rœderer.
Meneval, consignant les souvenirs de la première entrevue avec celui dont il devait être le secrétaire, s’exprime ainsi: «Il me parla de mes études avec une bienveillance et une simplicité qui me mirent fort à l’aise, et me firent juger comme cet homme était doux et facile dans la vie privée.» Mlle Avrillon nous montre «l’Empereur, lorsque rien ne le tracassait, très familier avec les personnes de l’intérieur; leur parlant avec une sorte de bonhomie, d’abandon, comme s’il eût été leur égal». Et M. de Bausset, qui était de la maison en sa qualité de préfet du palais, confirme cette manière d’être en ces termes: «Dans les audiences, Napoléon s’adressait successivement à chaque personne, et écoutait avec bienveillance tout ce qu’on désirait lui dire.»
Veut-on mettre en doute la sincérité des serviteurs particuliers? Voici leurs témoignages sanctionnés par un indépendant, un ambassadeur, dont l’hostilité est notoire: «La conversation avec lui, dit M. de Metternich, a toujours eu pour moi un charme difficile à définir... il écoutait les remarques et les objections qu’on lui adressait, sans sortir ni du ton ni de la mesure d’une discussion d’affaires, et je n’ai jamais éprouvé le moindre embarras à lui dire ce que je croyais la vérité, lors même qu’elle n’était pas faite pour lui plaire.» Et comme s’il avait à tâche de prouver l’aménité de l’Empereur, Metternich nous le montre tour à tour «retardant son déjeuner de deux heures pour ne pas interrompre une conversation», lui disant rondement: «Ne soyons ni Empereur des Français, ni ambassadeur d’Autriche, je vous parlerai comme à un homme que j’estime, et ne faisons pas de phrases», ou bien «s’excusant de l’avoir fait attendre huit à dix minutes dans l’antichambre».
Ce dernier trait est conforme à cet autre raconté par un ancien page de la Cour impériale, M. de Sainte-Croix, qui avait pris un malicieux plaisir à faire attendre, pendant deux heures et demie, le vieil amiral Truguet, sans annoncer sa présence à l’Empereur. Celui-ci ayant rencontré, par hasard, l’amiral dans l’antichambre: «Ah! Truguet, mon cher ami, dit Napoléon en posant ses deux mains sur les épaules du vieux marin, depuis combien de temps attendez-vous?»
Cette franche affabilité, ennemie de toute étiquette, a été encore signalée par d’autres auteurs. Après une discussion assez vive sur la musique, Arnault s’étant trouvé offusqué, c’est Napoléon qui le recherche et lui dit en riant: «Eh bien! vous m’en voulez toujours? Il ne fait pas bon attaquer Méhul devant vous.» Un autre exemple nous est fourni par Miot de Mélito, revenant à Paris, disgracié et tremblant de paraître devant Napoléon. «Son premier abord, dit Miot de Mélito, fut assez agréable. Il me dit sur le ton de la plaisanterie que je m’étais brouillé avec les ministres, que les ministres n’aimaient pas les administrateurs généraux qui en agissaient à leur tête, qu’enfin j’avais à me réconcilier avec eux.»
Fleury de Chaboulon nous parle «de cette grâce familière qui donnait tant de prix à ses entretiens»; la duchesse d’Abrantès nous dépeint encore l’aménité de l’Empereur dans un épisode qui lui est personnel. Elle revenait de Lisbonne, où Junot, son mari, était ambassadeur; à son entrée dans le salon des Tuileries, où la Cour était réunie, l’Empereur ne put s’empêcher de sourire en voyant l’air sérieux que mettait à faire ses révérences celle qu’il avait connue tout enfant: «Eh bien, madame Junot, lui dit-il, on gagne toujours à voyager! Voyez comme vous faites bien la révérence maintenant. N’est-ce pas, Joséphine?--Et il se tourna vers l’Impératrice.--N’est-ce pas qu’elle a bon air? Ce n’est plus une petite fille... C’est madame l’ambassadrice...»
Enfin, pour accentuer le peu de raideur que l’Empereur apportait dans ses relations, il nous manquait de le voir «descendre de son trône pour bavarder avec les membres de l’Institut». Nous citons là le texte même d’un auteur qu’on n’accusera pas de flatter l’Empereur, c’est La Réveillère-Lépeaux qui termine ainsi sa phrase: «... l’ont sait qu’il bavardait quelquefois beaucoup avec les membres de ce corps savant.»
Naturellement, on a soutenu que Napoléon ne laissait discuter aucune de ses paroles; M. Taine n’a-t-il pas dit que «son premier mouvement, son geste instinctif, était de foncer droit sur les gens et de les prendre à la gorge...»? Ce n’est cependant pas ainsi que nous le représente Gohier, l’ancien président du Directoire, emprisonné au 18 brumaire, et dont la malveillance serait excusable. Il dit: «... Non seulement Bonaparte ne s’offensait point de la désapprobation des projets soumis à la discussion de son Conseil d’État..., mais il provoquait la contradiction... _Intra parietes_, il tolérait tout, aucune objection ne pouvait l’indisposer, et c’était presque toujours celui qui l’avait contrarié avec le plus de force qu’il appelait à dîner avec lui...»
Ceux qui ont le plus travaillé avec Napoléon dans les affaires de l’État--de ce nombre sont Rœderer et Thibaudeau--corroborent en maints endroits cette qualité de son caractère. Meneval, son secrétaire particulier, déclare «qu’il souffrait volontiers la contradiction, et que même il cédait souvent», et Caulaincourt ajoute «qu’il savait supporter avec une grande noblesse la contradiction sur ses idées les mieux arrêtées». Savary, pour sa part, témoigne que «l’Empereur avait un tel discernement, un tel sentiment de justice, d’attachement pour ceux dans lesquels il avait confiance, qu’il y avait non seulement sécurité, mais avantage à tout lui dire». On ne saurait mieux compléter ces appréciations générales qu’en montrant l’attitude de l’Empereur aux prises avec l’adversité: «Pendant la traversée de Fréjus à l’île d’Elbe, dit le colonel sir Neil Campbell, Napoléon fut pour nous tous plein de courtoisie et de cordialité.» «Durant le même voyage, remarque de son côté le baron Peyrusse, je vis l’Empereur toujours de bonne humeur, d’une prévenance et d’une politesse parfaites.» Relatons encore l’impression du capitaine Maitland, commandant le navire anglais _le Bellérophon_, à bord duquel vint se rendre en 1815 le vaincu de Waterloo: «Cet homme possédait à un tel point le don de plaire qu’on éprouvait un sentiment de compassion allié au regret qu’un homme, doué de tant de qualités séduisantes, se trouvât réduit à l’état dans lequel je le vis.»
Dans notre enquête sur la sociabilité de Napoléon, nous avons interrogé vingt-neuf de ses contemporains, dont dix au moins sont ses ennemis avérés; les réponses ont été unanimes dans leur esprit. Grâce à cette consultation, nous voilà sortis du domaine du merveilleux; nous sommes désormais en face d’une simple créature humaine, avec les qualités morales de l’homme civilisé.
A côté de témoignages nombreux et contradictoires, formant la véritable base d’un jugement impartial, nous avons plus encore, nous avons le témoignage, il faut le dire très haut, des illettrés, de ceux qui n’ont pas écrit, de ceux qui n’ont pas lu, esprits incultes, impressionnés directement par les procédés dont on use envers eux.
Ces hommes, au nombre de plusieurs centaines de mille, ont vécu, pendant près de vingt ans, côte à côte, pour ainsi dire, avec Napoléon. L’épaisseur d’une tente, pas plus, les séparait. Ils ont peiné ensemble, ils ont supporté des fatigues, des privations inouïes sous l’impulsion de ce chef qui les conduisait à travers l’Europe. Dans l’espèce, il faudra faire grand cas de l’opinion émise par ces natures frustes, privées de sens critique, qui sentent les coups et ne les analysent pas. Pareils à des enfants, ces hommes détestent d’abord le maître dont ils croient avoir à se plaindre.
Eh bien! qu’ont-ils dit, d’une seule voix,--le mot, en somme, n’est pas hyperbolique,--ces hommes qui représentent presque toute la population virile de la France?
Quand leurs corps affaissés sous le poids d’un accablement prématuré, quand leurs membres mutilés auraient justifié bien des imprécations, ils ont forgé avec une éloquence enthousiaste et décisive, ils ont créé d’instinct la légende du _Petit Caporal_. Ces deux derniers mots avaient, dans la bouche de ces braves, une portée considérable qu’il convient de déterminer: le caporal, c’est le camarade de chambrée, c’est le gradé dont l’autorité est presque fraternelle. Il ne quitte jamais son escouade. Chargé de veiller à tous les besoins de ses inférieurs, il n’est exempt d’aucun de leurs dangers, il fait le métier de simple soldat, tout en ayant une responsabilité. Donc, en adoptant ce sobriquet bizarre, ces modestes soldats affirmaient que leur Empereur était pour eux un camarade investi du grand commandement.
Voilà la vérité, sans apprêt, sans réserve, qui est sortie de toutes les chaumières de France!
V
Mais la vivacité des attaques leur donne un semblant de précision; il faut donc prouver ici que les opinions relevées chez les contemporains étaient rigoureusement motivées.
Est-il vrai, comme l’a dit M. Taine, que, «avec ses généraux, ministres et chefs d’emploi, il se réduit au style serré, positif et technique des affaires... à chaque page, sous les phrases écrites, on devine la physionomie et les intonations de l’homme qui bondit, frappe et abat»?
Rien de plus imagé, mais rien de moins ressemblant. Certes, Napoléon n’a pas écrit ses ordres de bataille sous forme de pastorales, il n’a pas dicté ses observations sur le budget de l’Empire avec l’abondance de Mme de Sévigné; cependant, à lire sa correspondance, à écouter les témoins, on acquiert la certitude que, maintes et maintes fois, même en pleine activité de service, même au milieu des combats, il a su passer du ton sec du commandement au langage amical, familier, sans façon de l’homme qui ne cherche nullement à guinder sa pensée. Les preuves matérielles de ce que nous avançons là sont innombrables, elles le sont au point qu’on se demande s’il est quelqu’un parmi ses subalternes qui n’ait reçu des marques de la cordialité de Napoléon.
Des instructions à Faypoult, ambassadeur près de la République de Gênes, se terminent par ces mots: «Votre femme se porte bien, et la petite nièce est toujours bien coquette; elle fait la cour à mon aide de camp, et elle n’aime de moi que mon bel habit.» Au général Kellermann: «Je regarderai comme un bonheur les occasions où je pourrai vous être bon à quelque chose.--Votre fils a été malade, mais il est rétabli; j’espère qu’il continuera à servir avec moi.» Au chef d’escadron Colbert: «Je vous envoie une paire de pistolets pour vous tenir lieu de celle que vous avez perdue. Je ne puis les donner à personne qui en fasse un meilleur usage.» Au général Menou: «Je vous envoie un cheval pour vous; il est très difficile d’en trouver de passables; il vous sera au moins une preuve de bonne volonté et du désir que j’ai de vous donner une marque d’estime.»
N’emmenant pas Junot au moment de quitter l’Égypte, Napoléon écrit à son vieil ami: «J’ai regretté de ne pouvoir t’emmener avec moi: tu t’es trouvé trop éloigné du lieu d’embarquement. Enfin, dans quelque lieu et dans quelque circonstance que nous nous trouvions, crois à la continuation de la tendre amitié que je t’ai vouée.»
A côté de cette expansion amicale envers un ancien camarade, vous trouvez, à l’adresse des indifférents, une constante courtoisie alliée à la plus rare simplicité.
Voici la lettre de remerciements à Laplace, qui lui a fait hommage de sa _Mécanique céleste_: «Je reçois avec reconnaissance, citoyen, l’exemplaire de votre bel ouvrage que vous venez de m’envoyer... Si vous n’avez rien de mieux à faire, faites-moi l’amitié de venir dîner demain à la maison.» Au général Delmas: «Je suis fâché, citoyen général, de ne pas m’être trouvé chez moi lorsque vous y êtes passé; vous êtes du nombre des hommes que j’aime et que j’ai toujours le temps de voir.»
Au général Friant: «Lorsque vous vous serez reposé dans le sein de votre famille le temps que vous jugerez convenable, venez à Paris, je vous y verrai avec le plus grand plaisir.»
Les extraits précédents datant tous de l’époque où Napoléon était général en chef ou Premier Consul, on est en droit de se demander si, chez l’Empereur, devenu de fait un autocrate, il ne va pas se faire une évolution, et si ne vont pas disparaître ces manières avenantes, dont le but était peut-être de ménager des partisans propres à seconder ses visées ambitieuses.
Nul changement ne se produira. Son âme, particularité heureuse, reste toujours pénétrée des mêmes sentiments, sa phrase conserve le même tour bienveillant ou aisé.
A une plainte du général Gazan, l’Empereur répond: «Vous êtes fait grand officier de la Légion d’honneur. C’est par erreur que vous n’avez pas été porté dans l’état de promotions faites à Schœnbrunn. Je ne regrette point cette erreur, puisqu’elle me fournit l’occasion de vous assurer de l’estime que je vous porte.»
Quand Napoléon donne au maréchal Berthier, en toute souveraineté, la principauté de Neufchâtel, les considérants du décret portent: «Cette preuve touchante de la bienveillance de l’Empereur pour son ancien compagnon d’armes, pour un coopérateur éclairé, ne peut manquer d’exciter la sensibilité de tous les bons cœurs, comme elle sera un motif de joie pour tous les bons esprits.»
C’est, dira-t-on, le boniment officiel rédigé par les sous-ordres respectueux des traditions. Admettons-le, mais le camarade va reparaître dans la lettre particulière écrite à cette occasion par l’Empereur à son chef d’état-major. Celui-ci, malgré les instances de son souverain, vivait depuis dix ans en concubinage avec Mme Visconti. L’Empereur profite de la nouvelle situation qu’il fait à Berthier pour lui dire: «Je vous envoie le _Moniteur_, vous verrez ce que j’ai fait pour vous, je n’y mets qu’une condition, c’est que vous vous mariiez, et c’est une condition que je mets à mon amitié. Votre passion a duré trop longtemps; elle est devenue ridicule. Je veux donc que vous vous mariiez; sans cela je ne vous verrai plus. Vous avez cinquante ans, mais vous êtes d’une race où l’on vit quatre-vingts ans, et ces trente années sont celles où les douceurs du mariage vous sont le plus nécessaires.»
Afin de montrer, ce qui sera une surprise pour plus d’un, que les désirs de l’Empereur, même ceux dont il pouvait surveiller de très près la réalisation, n’étaient pas considérés dans son entourage comme des ordres inéluctables, il n’est pas inutile de rappeler ici que Berthier, fort amoureux, continua à vivre avec sa maîtresse, tout en jouissant de ses titres nobiliaires et sans que Napoléon, malgré sa menace, cessât de le combler de faveurs. Quatre ans s’écoulèrent avant que Berthier cédât aux instances de Napoléon et, rompant avec sa maîtresse, consentît à épouser la nièce du roi de Bavière.
Napoléon se raillait volontiers des célibataires qui vivaient autour de lui; de ce nombre était Cambacérès. Déjà en 1802, au Conseil d’État, raconte Thibaudeau, pendant la discussion de la loi sur l’adoption, la gravité du débat fut égayée par cette saillie du Premier Consul: «Il s’agit maintenant de savoir si l’adoption sera permise aux célibataires. Qui veut parler pour les célibataires? A vous, Cambacérès.» Et toute l’assistance de se mettre à rire.
Une autre allusion, aussi familière à l’égard de Cambacérès, mais doublée d’un vif intérêt pour sa santé, se retrouve sous la plume de l’Empereur, en 1807: «Je vois avec peine que votre santé soit dérangée. Heureusement, j’espère que ce n’est qu’un des dérangements que vous avez tous les jours. Si vous ne vouliez pas vous droguer, vous vous porteriez beaucoup mieux; mais c’est une habitude de vieux garçon. Toutefois, tâchez de vous bien porter; je le désire par l’amitié que je vous porte.»
Ce style épistolaire, on en conviendra, n’est rien moins que le style froid et compassé d’un souverain écrasant ses inférieurs sous le poids de sa majesté.
Chez Napoléon, l’Empereur cède toujours le pas à l’homme prévenant, empressé, qui redouble de sollicitude pour les personnes dont la vie est éprouvée par quelque fâcheux accident. De ce sentiment qui l’honore, il y a des traits à profusion: en voici quelques-uns pris à toutes les époques de sa carrière.
Lettre au docteur Corvisart: «Je vous prie, mon cher Corvisart, d’aller voir le grand juge et le citoyen Lacépède. L’un est malade depuis huit jours, ce qui me fait craindre qu’il ne tombe entre les mains de quelque mauvais médecin; l’autre a sa femme malade depuis longtemps; donnez-lui un bon conseil qui puisse la guérir; vous sauverez la vie à un homme estimable et que j’aime beaucoup.»
A Bessières, qui est blessé, il écrit: «J’ai ordonné que l’on vous donnât chez moi le logement qu’occupait Junot. Si vous préférez aller à Gyseh, toute la maison est à votre service. Je ne désire qu’une chose, c’est que vous vous dépêchiez de guérir.»
Une autre fois, c’est le général Pino qu’il rassure, en lui disant: «J’ai pris une grande part au malheur qui vous est arrivé; tranquillisez-vous. Vous avez tout le temps de vous guérir. J’imagine que vous avez appelé de Lyon ou Genève un bon chirurgien...» Même recommandation au général de Wrède: «Je reçois votre lettre. Je suis fâché de votre maladie. Je comptais sur vous dans cette campagne, parce que je connais votre zèle et votre talent... Il faut tranquilliser votre esprit; c’est le meilleur moyen de guérir le corps.»
Impossible de se montrer plus cordial qu’il ne l’est envers Bernadotte: «... J’ai appris avec la plus grande peine que vous aviez été blessé. Je vois avec grand plaisir que madame Bernadotte se trouve, dans cette circonstance, près de vous. Je désire votre prompt rétablissement et vous revoir à la tête de mon corps d’armée pour le bien de mon service, mais aussi pour l’intérêt particulier que je porte à tout ce qui vous regarde... Dites, je vous prie, mille choses aimables à madame la maréchale, et faites-lui un petit reproche: elle aurait bien pu m’écrire un mot pour me donner des nouvelles de ce qui se passe à Paris; mais je me réserve de m’en expliquer avec elle la première fois que je la verrai...»
Les lignes suivantes étaient bien faites pour remonter le moral du général d’Hautpoul, également blessé: «J’ai été extrêmement touché de la lettre que vous m’avez écrite. Votre blessure n’est pas de nature à priver votre fils de vos soins. Vous vivrez encore pour charger à la tête de votre intrépide division et vous couvrir d’une nouvelle gloire. Vous et vos enfants, vous pouvez compter sur l’intérêt que je vous porte.»
Quand Lannes, désireux de reprendre un service actif, sollicite l’Empereur, celui-ci lui répond: «Lorsque votre santé sera parfaitement rétablie, vous vous rendrez près de moi. Vous ne doutez pas du plaisir que j’aurais à vous avoir toujours, mais surtout un jour de bataille. Mais rétablissez-vous avant tout.»
N’allez pas croire que l’Empereur réservait ces touchantes préoccupations aux seules personnes placées dans les rangs élevés de son entourage. Un jeune page écrivant à sa mère raconte qu’au retour d’Erfurt, tandis qu’il était à cheval à la portière de l’Empereur, une pluie violente et glacée le trempa jusqu’aux os. «L’Empereur, dit le jeune écuyer, est descendu de voiture et, en me voyant en si bel état, m’a ordonné de rester à la première poste... Je sais que l’Empereur s’est informé plusieurs fois de ma santé.»
Faut-il un exemple plus modeste encore? Son valet de chambre, Constant, fait une chute de cheval: «Le Premier Consul, dit-il, fit arrêter aussitôt ses chevaux, donna lui-même les ordres nécessaires pour me faire relever, et indiqua les soins qu’il fallait me donner dans ma position; je fus transporté en sa présence à la caserne de Rueil, et il voulut, avant de continuer sa route, s’assurer si mon état n’offrait point de danger...»
Après l’entourage immédiat, voici le cas d’un simple grenadier; c’est Coignet, victime d’une tentative d’empoisonnement, qui dit: «Il en fut fait rapport au Premier Consul, qui donna l’ordre de mettre deux médecins de nuit près de moi pour me garder et des infirmiers nuit et jour... Un officier de service venait tous les matins savoir de mes nouvelles.»
VI
En s’appliquant à recueillir et à citer ces exemples multiples qui révèlent une nature si vivement impressionnable, on se demande, en vérité, si ce n’est pas un travail absurde et superflu d’accumuler preuves sur preuves pour démontrer que Napoléon avait un cœur humain et non des entrailles de carnassier.
Pourtant, malgré cette évidence, toujours les pamphlets sont là, en hautes piles masquant la physionomie véritable de l’Empereur.
Plus les attaques ont été virulentes et répétées, plus la réfutation doit prodiguer d’irrécusables documents afin d’opposer à la calomnie une digue de faits que rien ne puisse désormais ébranler. L’impartiale vérité, se dégageant de chaque page, de chaque mot, de chaque incident de l’histoire de cette époque, devra se dresser en face de la diffamation et rendre manifestes, chez cet homme réputé insociable, les rares qualités de tendresse, de charité, de mansuétude, de cordialité acquises par lui, dès l’enfance, et grandies par la pauvreté, l’isolement, les amertumes et les souffrances de sa jeunesse.
C’est en traversant ces phases diverses de son existence, que le caractère de Napoléon s’était formé dans le sens que nous indiquons.
Essayera-t-on de dire que, dans les exemples cités déjà et dans ceux que nous allons citer encore, il n’y a rien de concluant, attendu que son intérêt personnel, la pénurie d’hommes capables, la recherche de la popularité lui commandaient des ménagements envers les uns, des soins calculés pour les autres?
Ce serait là une théorie singulière qui consisterait à établir qu’on ne doit tenir compte à un homme de ses bonnes actions qu’autant qu’elles lui sont nuisibles.