Napoléon intime

Part 29

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Dans les rares jugements,--le seul peut-être,--qu’il a émis sur une peinture, il n’est pas tendre pour un des plus grands maîtres de l’époque: «Je viens de voir le portrait qu’a fait de moi David. C’est un portrait si mauvais, tellement rempli de défauts que je ne l’accepte point et ne veux l’envoyer dans aucune ville, surtout en Italie, où ce serait donner une bien mauvaise idée de notre école.»

Dans les arts, comme il l’a dit lui-même en causant avec Gœthe à Erfurt, Napoléon aimait surtout «les genres tranchés»; ce parti pris peut, en effet, se contrôler dans toutes les productions de son règne.

Cette recherche d’un genre tranché se retrouve, sous le premier Empire, aussi bien dans les lettres, les œuvres dramatiques, la peinture et la sculpture, que dans l’architecture, le vêtement et l’ameublement.

Il y a partout un effort visible, souvent guindé, pour sortir de la banalité. Chaque œuvre, comme chaque objet de l’Empire, porte l’empreinte de cette unique pensée, de cette volonté partie d’en haut qui pesait sur tous les artistes et artisans de l’époque.

Comparant le style de Napoléon à celui de Pascal, Sainte-Beuve a dit: «Il y avait de la géométrie chez l’un comme chez l’autre; leur parole à tous deux se grave à la pointe du compas.»

Rien de plus exact, par rapport à Napoléon, si l’on a voulu indiquer que chacun de ses discours était approprié avec une justesse saisissante, non seulement au milieu, à la circonstance qui le motivait, mais encore à l’intelligence de ceux qui devaient en sentir l’effet.

Mais si ses proclamations sont restées, pour la plupart, des modèles d’éloquence militaire, il ne faudrait pas croire qu’il suivît simplement, en les rédigeant, le tour naturel de sa façon de parler. Son style, quand l’Empereur ne s’observe pas, quand il est livré à lui-même, est plutôt trivial que châtié. En homme pressé, tiré de tous côtés par mille affaires, il dicte ce qui lui passe par la tête, il exprime sa pensée comme elle vient; le premier mot qui arrive est le bon, fût-il vulgaire, fût-il grossier, il est écrit sans aucune réserve, sans aucun souci de la forme.

Et ce n’est pas, il convient de le noter, une affectation du souverain assuré qu’il n’a d’observations à recevoir de personne, car on retrouve la même liberté de langage chez le général parlant à ses supérieurs: «Tâchez, dit-il au Directoire, que les commissaires, que vous enverrez en Italie, ne se croient pas un Directoire ambulant.» Au ministre des relations extérieures: «Ces choses sont bonnes à dire dans un café, mais non au gouvernement.» Pas plus de respect pour les étrangers: «J’ai, comme vous voyez, voyagé en casse-cou, et je n’ai pas été étonné que ces ganaches de plénipotentiaires de l’Empereur n’étaient pas encore arrivés.» «Le prince de la Paix a l’air d’un taureau, il a quelque chose de Daru...» L’empereur d’Autriche est «ce squelette de François II que le mérite de ses ancêtres a placé sur le trône». D’un autre roi, il dit: «Cet archifou de roi de Suède vient de profiter de l’occasion pour dénoncer l’armistice. C’est bien dommage qu’on ne puisse pas mettre un gaillard comme cela aux petites maisons.» S’il reproche à son frère le roi de Hollande d’avoir «les idées mesquines, les sentiments faibles et les petites économies d’un boutiquier d’Amsterdam», il ne se gêne pas davantage pour lui dire: «Vous voulez que la Reine, votre femme, soit, comme une nourrice, toujours à laver son enfant... Si vous aviez une coquette, elle vous mènerait par le bout du nez... Elle vous aurait joué sous jambe et vous aurait tenu à ses genoux.»

On n’est pas plus irrévérencieux que lui envers les hauts dignitaires de l’Église: après le Pape qui «est un vieux renard», ce sont des lettres de cardinaux qu’il fait imprimer dans les gazettes, «afin de convaincre toute l’Italie de l’imbécile radotage de ces vieux cardinaux». Quant à l’évêque de Vérone: «Si je l’attrape, dit-il, je le punirai exemplairement.»

C’est comme pour Sieyès, «qui devrait faire brûler un cierge à Notre-Dame pour s’être tiré de là si heureusement». L’amiral Villeneuve est un «misérable qu’il faut chasser ignominieusement de l’armée... il sacrifierait tout pour sauver sa peau».

Le mot imbécile ne lui coûte pas, on le rencontre souvent sous sa plume: «Les imbéciles de marins viennent de faire une échauffourée sans exemple.» «Un imbécile de commissaire.» «Votre bureau d’habillement est composé d’imbéciles», ou même «des officiers assez bêtes pour piller les dépêches des courriers».

Les gens qui font des commérages ne sont pas chez lui en odeur de sainteté. Il déteste «les femmelettes et les mirliflores qui parlent de ce qui se passe à l’armée». Des journalistes il dit: «Je ne puis voir que comme une calamité dix polissons, sans talent et sans génie, clabauder sans cesse contre les personnes les plus respectables, à tort et à travers.» Enfin, c’est au maréchal Lefebvre qu’il donne carrément le conseil suivant: «Chassez de chez vous à coups de pied au cul tous ces petits critiqueurs.»

Pour frapper l’imagination du peuple, ses récits sont d’une naïveté voulue qui est parfois bien étonnante; rien que dans les bulletins de la campagne de 1805, on relève les passages suivants: «La maison d’Autriche ne trouverait nulle part à emprunter 100 000 francs. Les généraux eux-mêmes n’ont pas vu une pièce d’or depuis plusieurs années.» Cela n’empêche pas le bulletin suivant de déclarer que Murat a trouvé, dans une seule ville, «un trésor de 200 000 florins».

Rien d’amusant comme «ce sergent-major, venu de Moscou, que tout le monde questionne»; il y a vingt-cinq lignes de réponses faites par ce malheureux «de quelque intelligence», dit le bulletin; on y voit les Autrichiens qui «ont perdu toutes leurs batailles et ne font que pleurer». C’est par une image plus bizarre encore qu’il dénonce la rapacité des Russes: «Un homme riche qui occupe un palais ne peut espérer assouvir ces hordes sauvages par ses richesses; ils le dépouillent et le laissent nu sous ses lambris dorés.»

Mais quand il s’agit de flatter l’amour-propre des soldats, d’éveiller en eux les idées d’héroïsme et de valeur militaire, les phrases, gravées «au compas» ou à la pointe de l’épée, atteignent, dans ses proclamations, les sommets mêmes de l’éloquence: «Cette couronne de fer, dit-il après Austerlitz, conquise par le sang de tant de Français, ils voulaient m’obliger à la placer sur la tête de nos plus cruels ennemis. Projets téméraires et insensés que, le jour même de l’anniversaire du couronnement de votre empereur, vous avez anéantis et confondus! Vous leur avez appris qu’il est plus facile de nous braver et de nous menacer que de nous vaincre.» Et la harangue se termine par cette sublime inspiration: «Soldats, mon peuple vous reverra avec joie, et il vous suffira de dire: _J’étais à la bataille d’Austerlitz_, pour que l’on réponde: _Voilà un brave!_»

Souvent, en ces occasions, il fait appel à ses souvenirs, et paraphrase les textes de nos grands auteurs; dans le seul 31e bulletin on trouve: «C’est le cas de dire que la mort s’épouvantait et fuyait devant nos rangs pour s’élancer dans les rangs ennemis... On peut être battu par mon armée et avoir encore des titres à la gloire.»

L’homme dont la plume était parfois si franche, si nue, dans sa correspondance, pour ne pas dire brutale, ne dédaigne pas, sur les champs de bataille, de recourir au fatras des expressions déclamatoires ou boursoufflées, telles que: «Les armées marchent avec la rapidité de l’aigle»; «L’admiration des générations futures... les aigles décorées d’une gloire immortelle»; jetées un peu partout dans ses discours. «Précipitez dans les flots, s’écrie-t-il un jour en s’adressant à l’armée qui va conquérir le royaume de Naples, précipitez dans les flots, si tant est qu’ils vous attendent, ces débiles bataillons des tyrans des mers... ne tardez pas à m’apprendre que la sainteté des traités est vengée, et que les mânes de mes braves soldats, égorgés dans les ports de Sicile à leur retour d’Égypte, après avoir échappé aux périls des naufrages, des déserts et des combats, sont enfin apaisés.» Et c’est par cette métaphore poétique et hardie qu’il peint, en 1815, son retour de l’île d’Elbe: «L’aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame.»

Faudra-t-il, pour clore cette analyse des sentiments intimes de Napoléon, se résigner à le défendre contre l’imputation étrange autant qu’inattendue--de n’être pas Français,--imputation récemment formulée par Taine en ces termes: «Manifestement, ce n’est ni un Français ni un homme du dix-huitième siècle; il appartient à une autre race et à un autre âge; du premier coup d’œil, on démêlait en lui l’étranger, l’Italien.»

Un _premier coup d’œil_ est-il vraiment suffisant pour justifier une telle opinion? Pour nous, l’homme qui se dégage du développement de cette étude, qui se dévoile à tous les regards, nous semble pourtant bien un homme du dix-huitième siècle, parfaitement de son temps, identique à ses congénères. Né dans la bourgeoisie, Napoléon était bourgeois dans les moelles, il l’était dans ses habitudes, dans ses qualités, dans ses défauts, dans ses actes, dans le fond de son âme. Mais dénier à Napoléon le titre de Français,--l’erreur, selon certaines théories, fût-elle soutenable,--ne sent-on pas que c’est une hérésie!

Italien! l’homme qui a rempli les caisses vides du Directoire, en faillite, avec l’or de l’Italie.

Italien! l’homme qui a dépouillé l’Italie de ses richesses artistiques pour les transporter dans nos musées de Paris.

Italien! l’homme qui disait: «Il y a en Italie dix-huit millions d’hommes, et j’en trouve à peine deux...» Ou: «C’est un peuple mou, superstitieux, pantalon et lâche.»

Italien! l’homme qui, en 1814, possédant encore l’Italie et son armée intactes, n’eut pas un instant la pensée de s’y réfugier, de s’y défendre, pour conserver peut-être la couronne royale italienne.

Pas Français! le fils de celle qui, en 1793, en face de sa maison brûlée par les ennemis de notre pays, saluait l’incendie,--sa ruine,--du cri de: _Vive la France!_

Pas Français! celui grâce à qui les échos du monde entier ont retenti du nom glorieux de la France.

Pas Français! celui qui a dit: «Quiconque se bat contre sa patrie est un enfant qui tue sa mère.»

Pas Français! celui dont Stendhal a dit: «Il aimait la France avec la faiblesse d’un amoureux.»

Pas Français! celui qui écrivait: «Je rougirais d’être Français s’ils étaient aussi lâches que dit le ministre de l’intérieur.»

Pas Français! celui que «vingt mille poitrines appellent, en 1815, sous les murs de l’Élysée, le suppliant de résister, de ne pas abdiquer», et qui préfère sa propre humiliation à la guerre civile dans sa patrie.

Pas Français! Mais de quel cœur autre qu’un cœur français pouvaient s’exhaler ces deux mots: «Territoire sacré!» pour désigner le sol de la France envahie?

N’est-ce pas faire honte à la mémoire de l’Empereur que de réfuter une pareille imputation?

En vérité, comment pourrait-il bien ne pas être Français, le héros de l’épopée impériale!

Nulle controverse n’entamera cette évidence: aussi longtemps qu’un être humain vibrera à la sensation chevaleresque de la gloire,--l’orgueil le plus vivace de la France ne cessera de résider, de s’affirmer, de s’exalter dans le nom de Napoléon.

LIVRE VII

LE CHEF

I

Représenter Napoléon comme un aventurier, parvenu à la plus haute des situations grâce à l’audace d’une ambition illimitée, c’est moins une définition qu’une affirmation à la fois vague et sans portée.

Se figurer qu’un officier obscur s’est, un jour, mis en tête le projet compliqué de devenir le maître de son pays et, dès lors, a su concentrer toutes ses pensées, tous ses calculs vers ce but chimérique, miroitant à perte de vue, c’est prêter à cet officier des idées qui touchent de plus près à l’aliénation mentale qu’à l’ambition.

La vérité est beaucoup plus simple: Napoléon a occupé la première place, parce que seul, en France, il était capable de l’occuper. N’en avait-il pas fourni la preuve en déployant, dans l’exercice du commandement de l’armée d’Italie, en 1796, toutes les qualités d’un chef de gouvernement?

Cette preuve, personne autre que lui ne l’avait faite, depuis que la France s’efforçait à sortir de l’anarchie issue de la Révolution.

Quel autre, aux jours des angoisses terribles de la banqueroute officielle, pouvait-on appeler à la direction des affaires, si ce n’est celui qui, trois ans auparavant, prenant une armée en haillons, avait montré qu’il possédait, en plus d’une haute science militaire, l’art de rendre la confiance aux désespérés, l’art de transformer le dénuement en prospérité, la débandade en cohésion, l’art d’arrêter les dilapidations, l’art de contraindre à l’honnêteté, l’art, enfin, de faire de rien un instrument de gloire et de fortune pour son pays?

Pour mettre en vue ses puissantes capacités, Napoléon, voué par sa naissance aux luttes de la vie, n’eut pas besoin du stimulant d’un fol orgueil, il lui suffit d’obéir à son tempérament d’homme laborieux, rebelle au découragement, esclave du devoir scrupuleusement rempli.

Général révoqué, quand tant d’autres se fussent abandonnés à la désespérance, Napoléon, fidèle à ses habitudes de travail, trace des plans de campagnes propres à assurer le succès aux généraux en activité.

La face glabre, sillonnée de rides prématurées, l’habit râpé, flottant autour d’un corps amaigri par les privations, il allait, dans les bureaux de la guerre, offrir gratuitement ses conceptions géniales, sans réclamer pour lui-même le bénéfice de leur exécution. Ses rapports avec Pontécoulant, le sous-lieutenant ministre, sont la preuve indéniable de ce fait.

Quels mobiles, autres que l’amour du métier et le patriotisme, apercevoir dans ces études stratégiques, dont le résultat logique ne pouvait être que de couvrir de gloire le général en chef Schérer? Impossible de trouver ici l’indice d’une ambition exagérée: se distinguer par des travaux techniques, c’est plus que le droit d’un officier, c’est son devoir strict.

Donc, c’est bien par son application consciencieuse et persistante au travail que Napoléon se mit en évidence; c’est bien par son zèle et sa persévérance qu’il força les portes des bureaux de la guerre, où il se fit remarquer suffisamment pour qu’on vînt le chercher au 13 vendémiaire.

Alors, sorti de l’obscurité, il fut, bientôt après, chargé de réaliser les plans mémorables dont il était l’auteur et que Schérer avait rejetés à titre d’élucubrations insensées, sorties du cerveau d’un malade.

II

Le jour où, pour la première fois, le commandement d’une armée est confié à Napoléon, les malheurs de la France tiennent une autre place dans son esprit que le souci de sa gloire personnelle. Habitué à mesurer les situations difficiles, Napoléon a compris que cette pauvre patrie, près de succomber d’épuisement, ne pouvait continuer à entretenir, même avec la victoire, des armées «où le déficit dans tous les genres était tellement excessif que les généraux ne cessaient de se plaindre et de demander de nouveaux approvisionnements». C’était l’époque où Hoche écrivait: «Sans pain, sans souliers, sans vêtements, sans argent, entourés d’ennemis, voilà notre position déplorable... Si messieurs les députés ont tant d’esprit, qu’ils nourrissent les soldats, qu’ils payent et habillent les officiers...»

Napoléon a compris qu’il fallait à cette mère patrie des enfants assez forts pour se suffire à eux-mêmes d’abord, pour lui envoyer à elle, ensuite, des moyens de subsistance et, par surcroît, lui procurer la gloire.

Pour l’ancien lieutenant d’artillerie de Valence et d’Auxonne, le problème n’est pas nouveau: il va se conduire envers la patrie comme il s’est conduit jadis envers sa famille, réduite à la misère en Corse; il va exiger des autres ce qu’il a fait lui-même. Il part avec la conviction que tout homme, où qu’il soit, couvre avec la semelle de ses bottes un espace de terre qui doit le nourrir, et il emporte la résolution sacrée non seulement de ne jamais rien demander à la patrie malheureuse, mais encore de la secourir.

A l’heure exacte où il prend le commandement de l’armée d’Italie, sa pensée intime, sur l’étendue de la tâche qui lui incombe, est précisée dans une lettre à Chauvet, l’un de ses anciens amis de Toulon, modeste commissaire des guerres: «Le gouvernement, écrit Napoléon, attend de l’armée de grandes choses; il faut les réaliser et tirer la patrie de la crise où elle se trouve.»

Ce que Napoléon appelait une armée n’était, en réalité, qu’une agglomération de gens déguenillés, affamés, indisciplinés. «L’armée française, dit Stendhal alors témoin oculaire, était depuis longtemps exposée à des privations horribles; souvent les vivres manquaient, et ces soldats placés sur les sommets des Alpes et qui se trouvaient huit mois de l’année au milieu des neiges, manquaient de chaussures et de vêtements... Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’on aurait peine aujourd’hui à se faire une idée du dénuement et de la misère de cette ancienne armée d’Italie... Une réflexion peut suffire: les riches de cette armée avaient des assignats, et les assignats n’avaient aucune valeur en Italie.» Huit jours avant l’arrivée de Bonaparte, l’un des généraux de l’armée d’Italie, Joubert, écrivait à son père: «Le gouvernement, tout occupé du Rhin, nous laisse sans argent, à la merci des fripons qui nous administrent... La France frémirait si on comptait tous ceux qui sont morts d’inanition, de maladies.»

Devant cette situation lamentable, Napoléon va-t-il récriminer, répudier les responsabilités et les rejeter sur d’autres? Nullement. Voici ce qu’il écrit au Directoire, au sujet de son prédécesseur: «J’ai particulièrement été satisfait de la franchise et de l’honnêteté du général Schérer. Il a acquis, par sa conduite loyale et par son empressement à me donner tous les renseignements qui peuvent m’être utiles, des droits à ma reconnaissance.»

Outre la pénurie existante, il fallut bientôt constater que les subsides mis à la disposition du général en chef, pour l’entrée en campagne, étaient illusoires, «que les traites envoyées par la trésorerie étaient protestées, qu’une somme de six cent mille livres, annoncée, n’était pas arrivée». Il y avait, certes, dans ce désarroi, de quoi décourager la bonne volonté la mieux trempée; mais Napoléon, en rude ouvrier qui n’a pas peur de la rude besogne, termine son rapport au Directoire en s’écriant: «Malgré tout cela, nous irons.»

Mots héroïques dans leur simplicité et leur sincérité, où l’on ne saurait reconnaître, sans extrême légèreté, le langage ou la nature d’un aventurier,--rien dans le caractère de Napoléon n’autorisant une semblable confusion. Alors que le propre de l’aventurier est d’ordinaire de se jeter tête baissée dans l’inconnu, de tout attendre de l’intervention du destin, Napoléon s’évertue, au contraire, à disputer mathématiquement au hasard l’éventualité même du moindre accident; et c’est bien lui qui écrivait au Directoire: «Ce que vous désireriez que je fisse sont des miracles, et je n’en sais pas faire... Ce n’est qu’avec de la prudence, de la sagesse, beaucoup de dextérité que l’on parvient à de grands buts et que l’on surmonte tous les obstacles: autrement, on ne réussira en rien. Du triomphe à la chute il n’est qu’un pas. J’ai vu, dans les plus grandes circonstances, qu’un rien a toujours décidé les plus grands événements.»

Aussi, multiplier ses efforts, ne trouver aucune besogne indigne de son rang ni de ses mains, exiger l’ordre dans tout et partout, courir sus au gaspillage sans relâche, veiller jour et nuit,--c’est à ce prix, à ce prix seulement qu’il achète le repos de sa conscience, toujours sagace et scrupuleuse.

III

Napoléon avouait combien son rôle était complexe, écrasant, quand il écrivait au Directoire: «Vous ne vous faites pas une idée de la situation administrative et militaire de l’armée. Quand j’y suis arrivé, elle était travaillée par les esprits des malveillants, sans pain, sans discipline, sans subordination... des administrateurs avides nous mettent dans un dénuement absolu de tout. Ma vie est ici inconcevable: j’arrive fatigué, il faut veiller toute la nuit pour administrer, et me porter partout pour rétablir l’ordre.»

Et ce n’était pas encore tout; ce que Napoléon ne disait pas, ayant intérêt à le cacher, c’est que, loin de posséder la confiance indispensable au commandant en chef, il n’avait qu’une autorité des plus contestées. Si le nom de Napoléon symbolise en quelque sorte, aujourd’hui, l’idée d’un immense prestige joint à une force d’entraînement irrésistible, il n’en allait pas de même à l’armée d’Italie, en 1796: «... Non seulement, dit Marmont, la confiance, cette foi inébranlable en son chef qui décuple les moyens, n’accompagnait pas les ordres de Bonaparte, mais les rivalités et les prétentions des généraux, beaucoup plus âgés et ayant depuis longtemps commandé, devaient ébranler les dispositions à l’obéissance.» «En Italie, dit le général Lasalle, il avait une petite mine, une réputation de mathématicien et de rêveur; point encore d’action pour lui, pas un ami; regardé comme un ours, parce qu’il était toujours seul à penser...»

Au total: aucunes ressources pécuniaires, nulle autorité morale, point d’armée, si ce n’est un assemblage incohérent d’hommes dénudés, indisciplinés; c’était avec ces éléments négatifs, pour ainsi dire, qu’il s’agissait de vaincre l’étranger et de secourir le pays!

Une pareille entreprise semble défier les forces humaines. En se portant fort de la mener à bien, Napoléon n’aurait fait preuve que de témérité s’il n’avait calculé, avant de se prononcer, le parti qu’il pouvait tirer du monceau de débris qu’il allait patiemment ressouder les uns aux autres, pour en faire un outil solide.

Point d’impatience, point de coups d’audace prématurés que sa jeunesse suffirait pourtant à excuser; mais les travaux lents et obscurs de la réorganisation, c’est à cela que ce général de vingt-sept ans consacre son intelligence et ses veilles.

Voici sa première proclamation aux troupes, en arrivant au quartier général de Nice, le 27 mars: «Soldats, vous êtes nus, mal nourris; le gouvernement vous doit beaucoup, il ne peut rien vous donner. Votre patience, le courage que vous montrez au milieu de ces rochers sont admirables; mais ils ne vous procurent aucune gloire, aucun éclat ne rejaillit sur vous. Je veux vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde. De riches provinces, de grandes villes seront en votre pouvoir; vous y trouverez honneur, gloire et richesses. Soldats d’Italie, manqueriez-vous de courage et de constance?»

On a beaucoup disserté sur cette proclamation, dont les vieux soldats disaient: «Il nous la f... belle, avec ses plaines fertiles. Qu’il commence donc par nous donner des souliers pour y descendre.»

On a voulu y voir le début d’un système de commandement qui cherchait à se rendre populaire par des séductions malsaines, par l’excitation de grossiers appétits. En y réfléchissant, on reconnaîtra que, sauf les effets oratoires inséparables du genre, il était difficile au chef de l’armée de parler différemment: pour se faire suivre par des affamés, y avait-il un autre moyen que de leur promettre du pain? Les mêmes paroles n’ont-elles pas été prononcées, à quatre mille ans de distance, par un autre grand conducteur d’hommes qui n’a pas laissé une réputation d’aventurier? N’est-ce pas Moïse qui, pour se faire suivre par les six cent mille individus dont il était le chef, leur a promis «une contrée fertile et spacieuse, une terre ruisselante de lait et de miel»?