Napoléon

Part 7

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Le vrai, je le crois bien, dans les mobiles secrets de cet acte, c’est qu’il a peur des assassins depuis la machine infernale et l’histoire de Cadoudal, et qu’il obéit, pour arrêter leur bras par un acte de terreur, aux suggestions des mauvais anges qui l’entourent, Talleyrand, Fouché, ceux qui happent, sous la table où sa gloire est offerte au monde, les ordures et les os que toute gloire conditionne,--car la misère d’un grand homme est d’autant plus profonde que sa vie est plus éclatante, plus innombrable, et entraîne plus de vies tributaires dans le sillage qu’elle fait. Il s’emporte publiquement contre les conspirateurs qui le visent. Il leur reproche tout haut, avec violence, d’empêcher ses projets de mûrir, de ne pas comprendre ses intentions et surtout, oh surtout! de ne pas sentir sa grandeur. La mort brutale est un risque de la guerre, normal, et qu’il accepte sans broncher. Dans la paix, il regarde la mort brutale comme un risque inutile qui n’augmente pas d’un atome le poids de son autorité, mais l’énerve au contraire, entrave l’harmonie du développement logique qu’il lui rêve,--un grain de sable dans les rouages de la montre, un brusque caillot dans le cœur. Il a peur des assassins, cette peur irrésistible du visage fou surgissant à l’instant le plus imprévu, de la lame du couteau se retournant dans les entrailles, de la hache tombant sur le crâne, de l’explosion arrachant le bras ou la jambe, du lent martyre au milieu d’une foule immonde, les ongles, les ciseaux des femmes labourant la figure ou tailladant les organes virils. Son déguisement pitoyable pour traverser, quand il part pour l’exil, la canaille hurlante qui l’attend vers Avignon, la ville des massacres à coup de serpes et de bûches, le montre suffisamment. Il n’admet pas cette fin malpropre, tout son être nerveux se tend, se hérisse contre elle. De là l’outil de sa police,--l’outil le plus abject qui soit, mais dont aucun pouvoir n’a jamais pu se passer,--qui blesse beaucoup plus chez lui que chez les autres, parce qu’il est très haut et que la police est très basse, de là sa réaction convulsive d’Italien qui connaît le jeu des intrigues, qui ne croit guère au désintéressement des mâchoires qui l’entourent et leur jette leur os pour qu’elles fassent bonne garde autour de lui, de là ce bâillon sur la presse, de là le meurtre désastreux qui l’entraîne à plus de soupçons, à plus de vigilance, à plus de sévérité. Pardonnez-lui. Il a saigné. Que celui qui n’a jamais saigné lui reproche le sang qu’il a répandu.

Quand on songe aux armes qu’employait contre Napoléon la puritaine Angleterre, à l’argent dont elle arrosait l’Europe pour y saper sa puissance, à ses intrigues souterraines, aux coups de force qu’elle exécutait, en pleine paix, contre les petits peuples qui n’étaient pas engagés dans son duel avec la France, on se prend de quelque indulgence à l’égard de la moralité qui préside aux relations entre les peuples dès qu’il s’agit pour eux de ne pas mourir sous le blocus ou le couteau[Q]. Quelques mois avant l’accès de Bonaparte au pouvoir, l’Autriche ne faisait-elle pas massacrer les plénipotentiaires de la République? La grande immoralité, c’est la guerre, et à la vérité si grande, qu’il convient de se demander si elle doit être mise à la charge des hommes, et non à la charge de Dieu. La guerre admise, voici qu’un tourbillon de forces est entraîné dans le remous qu’elle provoque, où l’héroïsme et le mal s’engloutissent pêle-mêle, sans qu’il soit bien facile de les séparer. L’affaire de Bayonne n’est pas belle, c’est même la moins belle affaire de la vie de Napoléon. Et pourtant, si l’on songe à l’imbécillité de la Maison espagnole lavant son linge sale devant lui comme des domestiques pris en faute, au gâtisme obscène et bégayant du père, à la fureur érotique autour de qui tournait toute la politique de la mère, à l’abjection féroce et délirante du fils, aux supplications dont ils l’accablaient tous de les débarrasser les uns des autres, on conçoit trop que son dégoût n’ait pas eu précisément pour effet de lui masquer l’image nouvelle que les Espagnes à conquérir, et par elles le Nouveau-Monde, faisait danser et fuir devant ses yeux. Il fut finalement vaincu, vaincu grâce à cette image nouvelle qui le mena, en cinq ans, à l’abîme. Il y a là de quoi satisfaire les amateurs de l’Histoire providentielle, qui ne se demanderont pas si la fin de l’Inquisition et l’entrée du souffle moderne en Espagne et en Amérique n’auraient pas pu suffire à payer l’attentat. Ah oui! «ces misérables Espagnols qu’on voulait civiliser malgré eux...» Et de sourire. C’est le raisonnement qu’on oppose toujours à tout mouvement fort qui menace, du dehors, l’immobilité mortelle. Comme toujours, on connaît peu les ressorts secrets de l’Histoire, on connaît peu Napoléon: «_J’embarquai fort mal toute cette affaire, je le confesse; l’immoralité dut se montrer par trop patente, l’injustice par trop cynique, et le tout demeure fort vilain, puisque j’ai succombé. Car l’attentat ne se présente plus que dans sa hideuse nudité, privé de tout le grandiose et des nombreux bienfaits qui remplissaient mon intention..._»

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Il me semble qu’avec un autre mot de lui, celui-là nous révèle, et même nous définit toute la morale de l’action. Il a dit, à Sainte-Hélène, à quelqu’un qui l’interrogeait sur son retour de l’île d’Elbe: «_De Cannes à Grenoble, j’étais un aventurier. Dans cette dernière ville, je redevins un souverain._» Est-ce à dire que le succès seul moralise le geste risqué hors des usages et des lois? Non, si le succès n’est qu’une fin. Oui, si le succès porte en lui ce caractère dynamique, cet enivrement de conquête qui en fait un nouveau départ et le charge de conséquences si fécondes qu’un équilibre séculaire peut être ébranlé par lui, et par lui, des voies inconnues ouvertes au courage et à l’activité de tous. Tout est dans la qualité de l’acte, et en dernière analyse, de l’homme. «_Je ne suis pas un homme comme les autres, et les lois de morale ou de convenance ne peuvent être faites pour moi._» Tout geste qui suscite la vie et fait cesser la stagnation est moral, même si ce geste est considéré comme un crime par les habitués du moindre effort. Chez celui qui a coutume d’entreprendre ces gestes-là, l’échec n’est plus le châtiment d’un attentat, comme pour un homme ordinaire, mais bien la sanction d’une faute. C’est le faux pas d’un grand organisme autonome qui crée sa morale lui-même parce qu’il vit avec une puissance telle que tous marchent dans ses pas. Il n’est pas né pour obéir à la Loi, mais pour la faire. Et c’est en obéissant à sa loi qu’il l’impose à tous ceux qui n’ont point assez de vertu pour trouver et formuler la leur. Quelle distance y a-t-il, d’un homme tel que celui-là à un malfaiteur vulgaire? Je crois l’avoir fait entendre. Il délivre une multitude, et parfois des générations, du fardeau de la liberté.

Quant à son emploi constant de la force, c’est une loi universelle qui veut que la force soit tôt ou tard employée pour imposer aux hommes, pendant un, ou dix, ou vingt siècles, le rythme qui les délivrera. Nul n’y peut rien, pas plus Napoléon que d’autres. Car là aussi, et là surtout, il obéit.

Il semble que le Juste, d’instinct, ait toujours aimé l’ordre et la force, et que les Révolutions naissent là où l’ordre est vide de formes vivantes et où la force porte à faux. Les grands Européens et la masse obscure des peuples ont toujours fait à Napoléon, jusqu’en 1808, même quand il venait dans la fureur de la guerre, le plus enthousiaste accueil. Et cela parce qu’une force organisée et cohérente apportait un ordre nouveau. Étrange instinct des Justes, qui sont, dans le domaine moral, des poètes! Les prophètes d’Israël, déjà, appelaient le Sar assyrien, et on voyait cet incroyable paradoxe, probablement nécessaire à la vie spirituelle du monde, on voyait des hommes qui vivaient dans un petit royaume assez paisible, mais faible et corrompu, souhaitant que vînt chez eux un monstre avec son armée de bourreaux pour punir la faiblesse et purifier par le feu. Je sais bien que chez ceux-là, qui appellent sur leur peuple le châtiment venu du ciel, ou du dehors--ce qui est pareil, à tout prendre,--il y a bien autre chose que la haine de celui qui sait ordonner dans le domaine des idées pour celui qui ne sait pas ordonner dans le domaine de l’action. Il y a la jalousie de celui qui ne recueille aucune louange, et d’ailleurs les dédaigne, pour celui qui les capte toutes. Il y a aussi que l’infériorité morale du voisin est trop visible, tandis que la force lointaine prend, parce qu’on n’en voit pas les rouages, un caractère divin. Mais au fond, ce qui révolte le Juste, ce qui éloigne l’artiste et ce qui soulève le peuple, qui est un artiste et un juste en virtualité, c’est l’absence, en l’homme d’action, d’imagination et de grandeur. Dès qu’il en a, les artistes, les justes, les peuples reconnaissent leur frère: Beethoven chante, Gœthe regarde, Chateaubriand jalouse, mais admire, et le monde est changé. Je suppose que l’Histoire entière est due à cet antagonisme entre la pensée extraordinaire qui organise et l’action ordinaire qui n’organise pas.

J’imagine que l’homme exceptionnel est ainsi celui qui ordonne, celui qui fixe, par la force de sa pensée ou la force de son action, des valeurs qu’attend la société, et cela, prenez-y garde, en les renversant en lui-même. Ainsi, les valeurs contre qui vient s’insurger Nietzsche, c’est Napoléon qui les a rivées dans le monde, où il les avait trouvées éparses, par la chaîne de fer des Codes. Mais c’est en les violant, d’abord. Et toujours ce sera ainsi. La force et la guerre sont faites pour instaurer la Justice et la Loi. Dieu, c’est l’obéissance du troupeau à la Loi dictée puissamment par quelque criminel de grand style qui sent l’intention de Dieu. Ainsi l’artiste, ainsi le juste, ainsi le conquérant, et pour tout dire le dictateur dans tous les sens où se porte la vie, est le créateur attendu des formes de civilisation que la morale et la coutume sont chargées de fixer aussitôt qu’il a disparu.

Le dictateur, et Napoléon moins qu’aucun autre, parce qu’il est plus grand que tout autre, n’est donc pas plus un amoral qu’un immoral, ou qu’un moral. Ces mots sont vides de sens. C’est un monstre. Tout ce que, chez la plupart, on regarde comme vice, peut être chez lui vertu en devenant puissance active, capable de féconder. Tel trouve un vin dans le pouvoir, la volupté ou la guerre, qui sont chez tant d’autres poison. Son orgueil, c’est l’enivrement de sa vaste vie intérieure, son despotisme, c’est le sentiment qu’il porte en son cœur la Justice, son ambition n’est que le signe de sa faculté créatrice, et, quand il viole la Loi, c’est pour lui faire un enfant. Ce qu’on appelle les faiblesses d’un grand homme ne sont souvent que l’aliment d’une force qui s’exerce et se développe sur un terrain différent. L’essentiel, c’est l’accroissement de sa valeur originale, et rien ne dit qu’elle s’accroîtrait ainsi sans les prétendues chutes--des expériences, au fond--que les âmes médiocres cherchent dans les plus mesquines circonstances de sa vie épluchée jour après jour. La morale est de fer. Mais le génie d’os et de sang. L’unique sanction des fautes d’un grand homme, c’est la diminution de son intérieure grandeur.

VII

DEVANT LES FEMMES

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Or, il semble qu’aucun des pièges que l’aventure d’exister sème sur le chemin de tous les hommes, n’ait pu trouver en faute et diminuer la grandeur de celui-là. Et le plus dangereux de tous, celui où les plus puissants trébuchent parce qu’il est tendu sous les pas des puissants surtout, a dû jouer à vide, en déchirant sa chair certes, mais sans réussir à abaisser sur elle une seconde son regard trop fixe et trop haut. Le puissant est en proie aux tourments qu’infligent les femmes pour deux raisons: parce que sa puissance extérieure les attire et parce que sa puissance intérieure n’est qu’une dérivation du formidable instinct sexuel. On a voulu faire de Napoléon un asexué. Comme son amoralité, c’est une manière par trop simple d’éviter la tâche redoutable de pénétrer dans son cœur. Il n’a peut-être pas beaucoup aimé les femmes. Mais il a aimé l’amour, et c’est bien plus dangereux.

Ses manières avec elles, qu’on lui reproche, sont proprement l’indice de cette timidité brutale qui constitue le moyen de défense de ceux qu’attire trop l’amour et qui en sentent le péril. Qu’il ait dit un jour ce joli mot: «_Les femmes sont l’âme des conversations_», voilà qui révèle chez lui la présence d’un sens profond du rôle sentimental qui devrait appartenir à celles que ses manières brusques, parfois même une sorte de grossièreté soldatesque, tentaient sans cesse d’écarter de son chemin. Il mêlait à cette inquiétude je ne sais quelle volonté de se rappeler constamment et de rappeler aux femmes leur essentielle fonction, pour se démontrer et leur démontrer qu’il n’avait rien à attendre d’elles, ni elles à attendre de lui. Le mot à Mme de Staël n’a pas été compris. Cette virago de l’esprit, prétentieuse, laide d’ailleurs, et qui l’excédait d’assiduités et de louanges, ne pouvait être replacée dans son sexe avec plus de vigueur et de justesse pour l’intérêt de ce sexe et l’indépendance respective des deux interlocuteurs[R]. Dans la guerre sexuelle, cette arme-là est certes la plus dépourvue d’élégance, mais la plus loyale sans doute, la plus efficace aussi.

Il aima donc l’amour, mais eut assez vite fait, comme semblent en faire foi ses nombreuses aventures, de le mettre à sa place, et à son plan, après en avoir tant souffert qu’il eût peut-être succombé, si l’amour ne se fût brisé contre une passion plus farouche dont le prévenait son orgueil. Dès qu’il eut saisi la fortune, il ne permit jamais l’empiètement du dieu terrible sur l’idée centrale qui tenait plus encore à son cœur qu’à sa tête et qui le conduisait vers l’accroissement continu de sa réelle grandeur. Ni Mme de Vaudey, ni Mlle Lacoste, ni Mme Cazzani, ni Éléonore Ravel, ni Mme de Barral, ni Mme de Mathis, ni Mlle Guillebeau n’obtinrent une autre faveur, en dehors d’aumônes royales, que d’entrer de nuit dans sa chambre, et par l’escalier dérobé, afin que Joséphine, qu’il n’aimait plus pourtant, n’en souffrît pas, et que la dignité du maître restât à la hauteur du rôle qu’il jouait. A peine si son aventure, au Caire, avec Mme Fourès, dénonce une brève folie, l’affichage aux yeux de l’armée, l’embarquement du mari pour la France--vilain acte, mais qui n’a jamais accompli quelque vilain acte en amour? A peine si Mme Walewska, qu’il aima vivement, et qui eût encore été pour lui, sans doute, une cause de cruelles souffrances si sa noblesse naturelle, l’humilité de son attitude, son dévouement pour le héros eussent laissé prise sur son âme au plus mince soupçon, obtint, sans le moindre accès d’ailleurs sur le terrain politique, le privilège des rencontres fréquentes dans les bals, les dîners, les fêtes, où ils pouvaient jouir tous deux de cette entente secrète qui garde sa saveur violente, même et peut-être surtout quand tout le monde est au courant. A peine si, dans ses liaisons avec la cantatrice Grassini, avec la tragédienne George, l’illusionniste, l’imaginatif, le romantique sembla, par le caractère même de son choix,--il adorait les voix profondes et le drame héroïque qui exalte et grandit le cœur,--prendre un moment le pas sur l’homme de tête qui gouvernait ses sens comme on maintient, d’une main ferme, cinq chevaux de sang. Jamais il ne voulut permettre autour de lui le soupçon même d’une seule de ces intrigues où les autocrates consentent si souvent à s’avilir. Il renvoya sur l’heure une femme qui lui avait plu dès qu’il apprit que Talleyrand l’avait placée sur sa route dans l’idée qu’il pourrait, auprès d’un pareil homme, jouer au maréchal de Richelieu. Sans s’attarder dans les redoutables détours du délire sentimental, il se payait son caprice: «_En guerre, comme en amour, pour en finir il faut se voir de près._» L’apparence furtive de presque toutes ses liaisons semblerait même démontrer que, volontairement, chose peut-être encore plus rare que de se défendre d’aimer, il se défendait de l’être, ce qui pourrait passer pour la plus difficile victoire qu’il ait remportée sur lui-même, parce que la minute où il se sent aimé est la seule, sans doute, où le grand homme puisse saisir l’illusion d’échapper à sa solitude.

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Il serait surprenant qu’on ne l’eût pas accusé, lors de son mariage avec Joséphine, d’obéir, bien plus qu’à l’amour, à des motifs intéressés. Or, c’est précisément la seule femme qu’il ait violemment aimée, contre laquelle il n’ait jamais su se défendre, et qui lui fournit l’occasion de la première et cruelle expérience qui dut le sauver pour toujours, en lui apprenant à souffrir en silence plutôt que de livrer une seule parcelle de sa volonté et de sa raison. Dès sa prime jeunesse, avec son cœur de flamme, son orgueil taciturne, les avanies qu’il essuyait, ses lectures romantiques,--Rousseau, Ossian, _Paul et Virginie_, déjà _Werther_ peut-être,--il paraissait la victime désignée de la première passante dont le sourire n’exprimerait à son égard ni l’ironie ni le dédain. Il eut, tout jeune officier, dans ses garnisons du Midi, de vives crises sentimentales, avec Désirée Clary notamment--la future reine de Suède,--avec Mlle de Colombier, celle-ci bien plus âgée que lui, ce qui est à remarquer. En effet, plus tard, à Paris, il eut un très naïf et très violent caprice pour une Mme de Permon, dont il voulait faire sa femme bien qu’elle eût des enfants et fût aussi de beaucoup son aînée. La femme déjà mûre représente, pour les jeunes hommes d’ardente imagination le plus complet, le plus profond, le plus chaud mystère amoureux. C’est un brevet d’ingénuité que de ne pas prévoir, pour le lendemain de l’ivresse, l’horreur des cheveux gris, des rides, des chairs qui s’affaissent. Celle qu’il épousa en 1796 avait cinq ans de plus que lui, une fille, un fils, de gros besoins et pas le sou.

C’est cet acte qu’on a flétri, alors que précisément il démontre une candeur presque incroyable pour ceux qui ont toujours considéré l’amour du dehors et fait une vie bien réglée, bien sage, bien honnête, où pas un geste ne dépasse le correct alignement. Joséphine, pour toute fortune, a des dettes, tout comme Madame de Permon. Il y eut autour de lui, entre Barras et d’autres qui voulaient se débarrasser d’une ex-maîtresse encombrante et dépensière, traînant deux grands enfants après elle, une embûche d’autant plus facile à monter qu’elle s’y prêta de fort bonne grâce, le général en chef de l’armée de l’Intérieur étant une bien meilleure affaire pour la veuve de Beauharnais, ruinée d’argent, de crédit moral et politique, que ladite veuve pour le général dont la fortune, depuis qu’il avait sauvé la Convention, montait à vue d’œil. Il y tomba aveuglément, en bon jeune homme à peine déniaisé qui veut sa femme à lui tout seul, une femme qui sente bon, qui s’habille avec un goût extrême, provocant, quelque peu pervers, et dont le joli visage mâché, les mouvements ondoyants, les gazouillements, la voix un peu rauque, promettent des voluptés inconnues. Connaissait-il ses mœurs? C’est improbable, ou alors il la jugea calomniée. Belle occasion, pour ce Didier, de réhabiliter Marion.

On sait le reste, le départ pour l’armée d’Italie après deux jours d’ivresse, l’inquiétude, la jalousie, la peur de n’être pas aimé, les lettres éperdues de l’enfant corse nourri d’histoires romanesques qui ne dissimule à personne, ni dans ses propos, ni dans ses actes, ni dans ses lettres, ses impressions, tous ses proches d’alors révélant qu’il leur parlait «souvent d’elle et de son amour avec l’épanchement et l’illusion d’un très jeune homme»[12]. On sait l’éclat inouï des premières victoires, la brusque renommée du jeune chef, ses supplications pour qu’elle vienne le rejoindre et partager son amour. On sait les ruses de la rouée pour retarder son départ, les prétextes qu’elle invente--jusqu’à la grossesse, parbleu!--pour prolonger à Paris où elle est devenue, grâce à lui, le centre des regards mondains, un séjour fort agréable. On sait sa venue à Milan, où il la rejoint à moitié fou, la quitte après quelques jours avec des larmes pour revenir à l’armée, la conduite de la femelle avec de petits officiers, sa fuite à Gênes dès qu’il veut la retrouver, la fièvre où elle le jette, l’ennui qu’elle éprouve avec lui. On sait qu’elle trompe l’aigle avec des coqs et des dindons. Que personne ne l’ignore sauf, tout naturellement, lui. Que c’est toujours elle qui devrait demander pardon, que c’est toujours lui qui l’implore. On sait l’indifférence où sa gloire la laisse, sa gloire dont elle vit, qui fait, sans peut-être qu’elle s’en doute, sa fortune invraisemblable et ses joies inespérées. On sait qu’elle n’a pas cet héroïsme féminin qui conseille à la femme d’être, par tous les moyens en son pouvoir, la récompense et la consolation, à plus forte raison quand il s’agit d’un homme comme celui-là. D’ailleurs ce n’est pas sa faute: elle ne l’aime pas. Les femmes n’aiment pas par admiration. Elles admirent par amour. Et peut-être bien que les hommes ressemblent aux femmes sur ce point.

[12] Marmont.

On sait sa générosité pour elle, qui ne se démentit jamais. On sait qu’il fut renseigné très exactement en Égypte sur la conduite qu’elle tenait en France et qu’elle avait toujours tenue dès le lendemain de leurs noces. On sait sa souffrance, sa révolte, sa résolution de la répudier, la comédie qu’elle joua à sa porte dès la nuit de son retour, et sa fermeté d’abord, puis son attendrissement brusque dès qu’elle eut conduit à cette porte ses deux enfants en larmes qu’il aimait. On sait qu’il ne revint jamais sur le pardon accordé si difficilement, qu’il ne tira jamais, ni en actes, ni en paroles, la moindre vengeance de ses amants qu’il connaissait. On sait qu’il la couronna de ses mains avec une grâce attendrie et ne souffrit jamais qu’elle parût souffrir. On sait que le divorce étant décidé dans sa tête, il hésita des années par pitié, par tendresse superstitieuse, à lui signifier une volonté qu’il eut toutes les peines du monde à faire triompher de ses propres scrupules et des larmes vraies ou feintes qu’elle versa devant lui. Ce qui frappe le plus, chez cet homme qu’on a voulu représenter, à l’occasion de son plus grand et de son plus naïf amour, comme ayant escompté sa gloire pour obtenir la protection d’une catin sur le retour, c’est sa pureté de cœur.

«A tout ce qui touche à la volupté, dit l’un de ses proches, il donnait une couleur et des noms poétisés.» Dès qu’il ne croit pas sa force intime menacée, en effet, dès qu’il entrevoit l’amour permis dans la liberté du mariage il se détend, il abandonne son attitude de défense, on ne découvre plus trace, dans ses gestes, de ce caractère furtif que prennent, quand il a la responsabilité et la dignité de la toute-puissance, ses escapades de bourgeois ayant peur d’être surpris. Il se conduit avec la grosse volaille autrichienne qu’envoie au Minotaure le Saint-Empire terrassé, avec une imagination et une impatience de sous-lieutenant amoureux. Il la surprend dans sa voiture, à la barbe du protocole, pour l’embrasser deux heures plus tôt. Il lui prodigue les cadeaux, les attentions, les gâteries. Elle dit à tous, elle écrit aux siens qu’elle est la plus heureuse des épouses. Plus tard, dans son exil, sachant sa conduite malpropre, son ingratitude, sa veulerie, il n’y fait pas une allusion et la loue, au contraire, du bonheur qu’elle lui a donné. Je crois bien que c’est parce qu’il s’est rendu compte de la fraîcheur inaltérable de son tempérament d’amoureux qu’il a, pour une défense instinctive de son illusion, cherché par le mariage à la préserver des atteintes de l’expérience et à se préserver du même coup des tourments qu’elles infligent et des servitudes intolérables qu’elles risquent d’imposer.

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