Part 6
Sa religion est ce qu’elle doit être, étant donné la direction de ses idées philosophiques et la forme de son action. Quelque superstition italienne, innée pour ainsi dire et machinale, reliquat, chez tous les hommes de ces races, du besoin de représenter par des signes les forces inconnues dont le jeu assure le sens et la continuité du monde. Un athéisme aussi déterminé que vague quand il se trouve en face d’un croyant, un déisme aussi imprécis que péremptoire quand il se trouve en face d’un athée. Et, plus profond en lui, le mysticisme de tous les artistes puissants. C’est-à-dire la sensation confuse, mais vivante, et enivrante par instants, qu’il est en communication constante, par des moyens et pour des fins qu’il ne cherche pas à s’expliquer, avec l’esprit épars dans la vie universelle. Il ne croit pas, nous l’avons vu, à l’immortalité de l’âme, mais à la conquête par lui-même de sa propre immortalité. Dans le domaine de la pratique religieuse il accomplit, comme chef de peuple, les quelques gestes extérieurs qu’il juge nécessaires au maintien de la paix spirituelle, et laisse quiconque libre de croire ou de nier. Mais à la condition que les autres, non plus que lui, n’empiètent sur son territoire. Un jour qu’on veut lui plaire, par exemple, on lui envoie un rapport où il est question de canoniser Bonaventure Buonaparte, un de ses ascendants lombards: «_Épargnez-moi ce ridicule_,» écrit-il en marge du papier.
Je crois que c’est bien tout. Toute forme confessionnelle n’existe qu’en dehors de lui. C’est un objet, qu’il manie ou néglige à sa guise. Elle est à part de sa philosophie du monde, qu’elle a pu contribuer à former, ne fût-ce que par son rôle historique, mais qu’il a laissée en arrière de lui sur la route, comme un caillou dont on connaît le nom et la composition chimique, et qui ne joue plus aucun rôle organique dans les rouages de l’esprit. Il n’en parle à peu près jamais, car il n’y réfléchit guère, ayant, une fois pour toutes, écarté cela de son chemin. Si l’on insiste, voici ce qu’il répond, et la réponse fait regretter qu’il ait écouté Cuvier plutôt que Lamarck et refusé de recevoir et de lire la PHILOSOPHIE ZOOLOGIGUE: «_Nous ne sommes tous que matière... L’homme a été créé par une certaine température de l’atmosphère... La plante est le premier anneau de la chaîne dont l’homme est le dernier._» Ce n’est pas si mal, il me semble, et peut-être même très hardi, surtout pour la dernière phrase, car on trouve dans les autres l’essentiel de la doctrine de Diderot ou de Buffon. Gœthe ne nous dit pas s’il parla avec lui de ces choses. Ils se fussent certainement compris.
Mais voilà. Il y a le domaine du temporel. Et c’est dans celui-ci qu’il œuvre. Il ne faut jamais l’oublier. La religion, ici, fait partie de son système, dont le Concordat est, en France, pour l’action générale et positive qu’il prépare, le moyen. Dresser chez lui les unes contre les autres les confessions religieuses, ou bien l’athéisme contre elles, alors qu’il veut répandre sur l’Europe non pas seulement les principes, mais surtout les réalisations légales de la liberté et de l’égalité, il s’agit bien de cela! La liberté, l’égalité des cultes sont inscrites dans les Droits de l’Homme. Il donnera aux cultes opprimés par la Révolution ou par l’Europe, la liberté et l’égalité. Il reprend simplement la politique d’Henri IV, la seule qui soit digne d’un homme libre sachant, lui à la fois incroyant et chef de peuple, que son rôle d’incroyant et de chef de peuple est d’assurer à tous les croyants de son peuple le droit de croire ce qu’ils veulent dans la forme qui leur plaît. Mais attention. Il défend strictement les frontières de leur domaine. Le spirituel est libre, à condition qu’il reste dans sa sphère et n’entre, sous aucun prétexte, dans celle du temporel. Le pape en saura quelque chose. Sans doute, un jour, vis-à-vis de lui, il aura la poigne un peu rude. Il manquera d’élégance, irrité d’une résistance que les armées les plus farouches ne lui ont jamais opposée. Placé par sa nature, et ses idées, et ses actes, aux antipodes même du christianisme, il pensera faire du pape un fonctionnaire, ce qui est une idée latine, et non juive ou grecque, catholique plutôt que chrétienne, et une conséquence directe du vaste système esthétique suivant lequel il se représente la société qu’il organise. Il conduit un orchestre immense où le pape tient un instrument. Le pape veut jouer à contretemps. Il ne l’expulse pas de l’orchestre, mais il brise son archet.
Le catholicisme, pour lui, ne prend une importance spéciale que du fait qu’il constitue la religion de la majorité du peuple qui l’a élu. Cela à part, il traite le catholicisme comme il traite le protestantisme, comme il traite l’islamisme, comme il traite le judaïsme, avec bienveillance, sans plus. «_Les conquérants_, dit-il, _doivent connaître le mécanisme de toutes les religions et les parler toutes. Ils doivent savoir être musulmans en Égypte, catholiques en France. J’entends par là: protecteurs._» Mot de chef, qui a d’autres buts que de jeter les unes sur les autres les religions, parce qu’il considère les temps où cette lutte était féconde comme fermés. Mot d’artiste de l’action, à peu près inintelligible aux hommes de son époque--et de bien d’autres,--où quiconque n’était pas anti-chrétien à la manière de Voltaire ou déiste à la manière de Rousseau passait pour un «fanatique». Les rires de ses lieutenants devant son attitude au Caire étaient bel et bien des rires de soudards qui, s’il n’eût été là, fussent entrés bottés dans les mosquées sous prétexte qu’il était aussi bête de croire en dieu au Caire qu’à Paris. Ils ne pouvaient se rendre compte qu’il saisissait, comme tous les hommes profonds, le caractère fatal des grandes religions humaines, ce qui me semble nécessaire dès qu’on travaille dans le grand.
Est-ce tout? Non. Il y avait, de ce côté-là, sous le ciel, une chose qu’il ne pouvait vaincre. Peut-être parce que cette chose il la portait en lui, mais appliquée à d’autres fins, et la poursuivait sans relâche. Une chose que nul ne peut vaincre, parce que nul ne peut la saisir. Parce qu’elle est la certitude inébranlable, aussi bien dans l’esprit le plus haut de toutes les religions que dans quelques hauts esprits isolés parmi les hommes, que le cœur de Dieu cesserait de battre si l’esprit la saisissait. Il ne pouvait rien contre le pape, et il le savait: «_Les prêtres gardent l’âme et me jettent le cadavre._» Oui. Tout est mort, qui sort du désir de l’étreinte pour consentir à l’étreinte et se laisser mesurer. Et ce fut là, sans nul doute, le dernier et le plus amer aliment de son désespoir.
VI
DEVANT LES HOMMES
1
Les Historiens qui font gravement, au nom de la morale, son procès à Napoléon, ressemblent à tel clergyman, gras et rose, frais émoulu du séminaire, et vierge, qui sermonnerait un grand artiste déjà vieux et tout déchiré par la pensée, la paternité et l’amour. Et au fond, c’est ça la morale.
Certes, les «classes dirigeantes» ont préféré et préfèreront de tout temps Louis-Philippe à Prométhée, et c’est bien naturel. Supposons Napoléon arrêtant définitivement la guerre après Marengo, comme on l’a cru--et comme il l’a sûrement espéré un moment lui-même,--continuant l’œuvre du Consulat jusqu’à la fin de sa vie, administrant en paix, ouvrant des ports, creusant des canaux, lançant des bateaux, traçant des routes, et mourant à soixante-dix ans au milieu de son Conseil d’une attaque d’apoplexie. Évidemment, il eût laissé dans la mémoire unanime des dépositaires irresponsables du bonheur des hommes un inattaquable souvenir. Seulement, il n’eût pas semé dans les quelques imaginations responsables de la grandeur des hommes ce feu qui les alimente. Les discours de Comices et de Distributions de prix, les Éloges d’Académie, les Rapports des Mutualités se fussent gonflés de périodes, certes. Mais aurions-nous eu Dostoïewsky?
La morale est à la foi ce que la calligraphie est au style. Quand le saura-t-on? Jamais.
Il eût fallu, pour parler de cet homme, l’auteur de _Coriolan_. On a donné la parole à un petit avocat de Marseille, féroce et pontifiant, finaud et bas, imperator lauré de nénuphars et stratège en pantoufles, qui a travaillé de son mieux à ramener le héros à sa taille en s’imaginant le grandir. Et tous après lui, ou avec lui, les plus grands même, l’ont jugé en bourgeois rentés--rentés par l’organisateur de la Révolution qui les avait, pour un siècle, installés dans leur privilège,--ou en pasteurs épiques certes, mais plus aveugles que Milton. Tous. Lanfrey et Norvins, Barbier et Walter Scott, Carlyle, Chateaubriand et Emerson eux-mêmes, et Hugo--Homais à Pathmos--au premier rang. Tous, sauf Stendhal et Gœthe, sans doute. Taine consacre un chapitre à dresser de lui une image monumentale, et un second à la briser. Quinet n’y comprend pas grand’chose. Tolstoï absolument rien. Et pourtant, et pourtant, tous ont volé vers lui comme l’insecte à une flamme. Même prêchant, même moralisant, par haine ou par amour, les poètes y ont reconnu un être de leur famille. Pourquoi Beethoven n’a-t-il pas dédié sa Symphonie à Marceau, ou à Hoche? «_Un homme comme moi est un dieu ou un diable._» C’est vrai. Mais comment ont-ils été si peu nombreux, parmi ceux qui ont vu en lui soit un dieu, soit un diable, à connaître que le Diable n’est qu’une autre face de Dieu?
Soit pour la malédiction, soit pour l’excuse, les plus perspicaces d’entre eux ont vu en lui un amoral. Même ceux-là se sont trompés. Et je ne sais si c’est dommage, car ainsi Napoléon,--cet «être incompréhensible»[9], serait plus aisé à saisir, et plus pur. Mais non. Il n’est pas amoral. Il n’est pas même immoral. Dans sa vie privée, je veux dire. Il est comme moi, il est comme vous, et comme eux, ceux qui le louent, ceux qui l’invectivent, d’une honnêteté suffisante, et même supérieure à la moyenne, de cette honnêteté normale passée dans l’habitude de la plupart des hommes distingués qui n’ont que faire des petits moyens détournés, des petites saletés mesquines, parce que les uns et les autres encombreraient leur chemin. Dans sa vie publique, c’est autre chose. Il connaît les hommes, hélas, ne croit guère à leur pureté--et là est son impureté. Il utilise la morale sans en posséder l’illusion. Incurable faiblesse, dès qu’on œuvre à même l’action, et qui sapera la sienne. La morale sociale, comme la religion, est un simple instrument qui lui est nécessaire et qu’il manie comme les autres, pour maintenir l’équilibre dans les peuples qu’il gouverne et accroître par là leur puissance offensive et leur capacité de production. C’est la bonne toile, les bons pinceaux, la bonne couleur qu’il faut au peintre, quelque chose de net et de solide qui assure le côté matériel de l’œuvre. Il renverse, par là, les valeurs communes, puisque l’ordre et la paix sociales, au lieu d’être ses buts, sont ses moyens. Un monstre? Soit. Mais ce monstre réalise, du moins immédiatement. Si ce n’est pour lui qu’un outil, il est d’une trempe telle qu’il construit, avec des décombres, le seul édifice possible où l’ordre qui se cherche puisse habiter un moment.
[9] Chateaubriand.
Il est vrai qu’il ne s’embarrasse pas de métaphysique transcendante. Il ne se demande pas ce qu’est la morale en elle-même, si elle est féconde ou stérilisante, légitime ou sans fondements. Il gouverne. Il poursuit les fripons, les pillards, les prévaricateurs. En quelques semaines, dès qu’il a pris le pouvoir, l’anarchie générale est étouffée, par des moyens quelquefois rudes, mais légaux. Peu d’exemples, mais bien choisis: «_La sévérité prévient plus de fautes qu’elle n’en réprime._» La nuit les rues, les routes redeviennent sûres. Les fonctionnaires sont soudain probes. Les magistrats intègres. Les agents du fisc désintéressés. Le calme renaît dans les villes, la sécurité dans les campagnes. Le travail reprend partout. Il suffit de deux ou trois ans pour rédiger, promulguer les Codes qu’il discute, article par article, avec les jurisconsultes surpris et souvent battus sur leur terrain. Il apporte, dans le déblaiement de la maison commune, encombrée depuis dix années de tant de ruines morales que nul n’y reconnaît plus son chemin, cette sagesse orientale, ce positivisme romain qui ont donné à tous les peuples leur squelette spirituel depuis quatre ou cinq mille ans. «_La morale publique_, dit-il, _est fondée sur la justice qui, bien loin d’exclure l’énergie, n’en est au contraire que le résultat._» En effet, l’homme fort protège le faible, permet au fort de s’affirmer. Il n’est d’autre paix que la Paix romaine, établie contre le violent par l’appareil de la force en action, maintenue contre le sournois par l’appareil de la force au repos, et répandue de proche en proche comme le blé qui conquiert les terres incultes, précédé, mètre après mètre, par le fer dans le sillon. Mais à la condition qu’un fort tienne la poignée de la bêche.
2
Il ne me semble pas que le péché originel de sa fortune politique puisse être retenu à sa charge au jour du Jugement. La démocratie a ses dogmes. Et le respect de la Loi, même si la Loi est caduque, même si, de toute évidence, elle a cessé de répondre aux besoins les plus urgents, même si des attentats antérieurs--ce qui est le cas pour Brumaire--ont modifié la Loi au profit de ses thuriféraires, est au premier rang de ceux-là. Il est pourtant des Lois profondes, souterraines, organiques, supérieures à la Loi écrite, qu’il appartient précisément à l’homme puissant de saisir et de dresser contre la Loi écrite, si l’heure a sonné pour elles. Quand luttent l’esprit et la lettre, je ne crois pas que la société civile ait plus à y gagner que la société religieuse, si la lettre accable l’esprit. Condamner toujours, et dans tous les cas, le coup de force politique, c’est condamner, où qu’il s’exerce, tout mouvement vivant allant contre les idées reçues et les formules acceptées. C’est condamner l’artiste, et le savant, et l’inventeur qui pour introduire dans l’art, la science, l’industrie, un nouvel accord entre l’intérêt commun et l’intelligence créatrice, n’hésite pas à marcher seul contre l’alliance obscure des intelligences passives et des intérêts particuliers. C’est condamner le marin qui abat d’un coup de hache, quand le navire va sombrer, les mâts trop chargés de voiles. Peut-être d’ailleurs est-il dans l’ordre que ce dogme soit répandu, afin de maintenir un cadre nécessaire que le premier venu ne se croie pas autorisé à briser à tout instant pour son profit personnel? «_Il faut être bien étranger à la marche du génie pour croire qu’il se laisse écraser sous des formes. Les formes sont faites pour la médiocrité. Il est bon que celle-ci ne puisse se mouvoir que dans le cercle de la règle._» Quand c’est un grand esprit ou une grande volonté qui entreprend l’aventure de franchir ce cercle-là, ceux qui vivent en esprit et en volonté le reconnaissent sans peine et absolvent l’audacieux[O].
Une vertu, entre tant d’autres, a fait la grandeur de cet homme: le caractère. Le courage bref des champs de bataille n’est pas le plus difficile de tous. Tant d’yeux qui vous regardent, et la mort fait si peu attendre! Le courage à vivre est plus haut. La vie tend ses embûches à tous les coudes du chemin. C’est elle qui attend, et tout le temps qu’il faut. Elle est sûre de vous surprendre. Elle vous sait paresseux devant l’effort constant qu’il faut pour l’agir, pour la penser, pour la conserver en vous toujours montante et combative chaque fois que vous avez fait sur elle une conquête et songez à vous arrêter. Les soldats de la mort sont rangés en masse devant vous, tous armés contre vous seul, et vous le savez, et un éclair de décision peut vous donner, s’ils vous manquent, une longue existence de repos et d’honneur. Et puis vous ne pensez guère, vous êtes ivre, vous allez... Les soldats de la vie sont invisibles, et innombrables, ce sont les passions, les rancunes, les intérêts enchevêtrés de tous les hommes qui vivent et les ligues obscures qui se forment contre quiconque tend à dépasser le niveau, et vos propres passions, vos propres rancunes, vos propres intérêts qui vous poussent à ne pas le dépasser, ou à faire semblant de le dépasser en vous haussant sur les pointes ou en mettant sur votre tête une couronne de carton... Je doute que Napoléon ait jamais montré, sauf aux minutes décisives où il fallait qu’il la montrât, la bravoure de Ney, ou de Murat, ou de Lasalle. Mais Ney, Murat, Lasalle tremblaient devant Napoléon.
«_Votre mari_, écrivait-il à Caroline, _est un brave homme sur les champs de bataille. Mais il n’a aucun courage moral._» Or, c’est le courage moral qui éclate dans tous les gestes et dans toutes les circonstances de la vie de Napoléon. Une existence entière à supporter l’assaut du monde, seul, avec sa tête et son cœur. Brumaire n’en est pas la première manifestation certes, car l’Italie et l’Égypte avaient précédé Brumaire, et le commandement suprême n’est pas du domaine du courage militaire, mais du courage moral... Il y a, dans son histoire, un acte atroce. Et cependant, cet acte dénote un courage infiniment plus difficile que de s’exposer à la mort, un «_courage de la pensée_», une aptitude à la décision héroïque qui, quelle qu’elle soit, écartèle le cœur. De plus il n’est pas une faute, ce qui, je le crois bien, l’absout. A Jaffa, il doit choisir entre la mort violente pour les Arabes capturés et la mort par la faim pour eux et son armée s’il les épargne. Il réfléchit, et les fait tuer... Il est facile, après cela, de diminuer un grand homme. On qualifie de folie orgueilleuse, d’insensibilité, d’impulsivité, de crime, tout acte qui soulève d’abord la réprobation de la morale universelle dans telle circonstance où sa conscience doit jouer. Mais la conscience d’un grand homme est un lieu bien plus redoutable qu’on ne le croit en général. Car l’opinion de la morale universelle entre dans le jeu d’un grand homme. Il se passe de morale, mais de conscience jamais. La morale fixe des règles, la conscience n’en veut pas. Et si elle en voulait, elle ne serait plus conscience. Tel acte que la morale autorise déchire certaines consciences. Tel acte qu’elle réprouve n’a, pour certaines autres, aucun aspect répréhensible. Dans les décisions éclatantes, et visées par tous les regards, qu’un grand homme est appelé à prendre, la morale publique et sa conscience ne cessent d’entrer en conflit. Dès lors, les moralistes ont beau jeu. Et l’interprétation des mobiles qui le poussent devient la proie des impuissants: «_Le pouvoir, le sang-froid, le courage et la fermeté ne firent qu’accroître le nombre de ses ennemis... L’on appela orgueil sa grandeur d’âme._[10]»
[10] _Élison et Eugénie._
Cependant, Brumaire est sans doute, avec et avant 1814 et le retour de l’île d’Elbe, et depuis le jour illustre où César franchit le Rubicon, le signe le plus haut de courage moral auquel l’homme ait pu reconnaître un héros de l’action. Songez qu’il a contre lui la Loi même, la Loi écrite, les plus redoutables symboles qu’on ait trouvés depuis les Livres saints, et qu’une révolution qu’il aime, qu’il approuve, qu’il veut sauver d’elle-même, a consacré dans l’assentiment unanime des plus généreux esprits. Songez qu’il a devant lui le rempart idéologique construit depuis cent ans par Montesquieu, par Rousseau, par Voltaire, par Kant, entre la société théocratique qu’il veut abolir comme eux, et la société civile qu’il veut inaugurer comme eux[P]. Songez que, s’il échoue, c’est bien plus que la mort probable, c’est le déshonneur certain. Songez surtout qu’il porte en lui une puissance incomparable, qu’il a trente ans, toute une vie, déjà la plus glorieuse du monde, pour manifester cette puissance dans les voies suivies jusqu’alors, mais qu’il sait que cette puissance dépasse tout ce que les autres en savent, tout ce que lui-même en devine, et qu’il la joue sur une seule carte, pour la multiplier à l’infini ou l’abolir, en une seconde, à jamais. Songez qu’il ose. Et jugez-le.
«_Seules_, a-t-il dit un jour, _seules les guerres civiles forment les hommes de courage._» Il l’a bien vu, en cet après-midi terrible, soldat sans arme, devant cinq cents hommes en robe qui lèvent le poignard sur lui. Il a manqué de défaillir, il a labouré de ses ongles son visage ensanglanté. Dans la tourbe des députés qui font le coup de poing et le coup de gueule au nom de la Loi,--leur pitance--l’esprit c’est lui, eux la matière. L’aristocrate est écœuré. «Le terrible _Hors la Loi_! clameur jacobine équivalente au _crucifige_»[11], le jette dans une sorte de torpeur nerveuse qui montre de quels combats et de quelles victoires sa résolution est le fruit. Ce n’est ni à la nature du geste, ni aux conséquences du geste qu’il faut mesurer sa grandeur. C’est à ses mobiles profonds, à son sens, à sa portée, à la clairvoyance cruelle de celui qui les aperçoit. Le coup d’État d’un Augereau n’a pas la qualité du coup d’État d’un Bonaparte. Là, c’était un soudard qui n’aime pas les «avocats» et voit un bon tour à leur jouer. Ici, c’est un homme profond sachant qu’un acte décisif qu’il ne dépend que de lui de repousser ou d’accomplir peut écraser dans l’œuf son épopée imaginaire ou l’en faire bondir, les ailes aux épaules, pour lui soumettre le futur.
[11] LÉON BLOY, _L’âme de Napoléon_.
Que cet essor ne se soit pas noyé dans le sang du duc d’Enghien quand Napoléon accomplit son troisième attentat contre la morale publique, c’est là le secret d’une force qui se nourrissait d’elle-même et que le plus noir attentat contre la morale publique pouvait blesser, et faire chanceler une minute, mais non abattre. Car, au contraire, il semble qu’en frappant le crédit moral immense qu’il s’était acquis en Europe, ce meurtre ait fait de l’homme un être plus à part des hommes, un formidable solitaire errant avec plus d’horreur dans sa gloire désespérée, s’enfonçant de jour en jour dans le désert d’une imagination qui toujours devançait son geste et que nul, pas même lui, ne pouvait suivre sans une sorte d’épouvante qui faisait reculer les autres, et l’enivrait. C’est son remords, ce meurtre. Dès qu’il l’apprend, il pâlit, il s’enferme, il est sombre pendant des mois. Après lui, il n’est plus le même. Il y revient vingt fois. Il en parle le premier devant ceux qui n’y songent plus. Il leur demande leur sentiment sur lui, rempli d’une angoisse visible. S’il en parle, il l’appelle une «_catastrophe_». C’est le seul point de sa vie qu’il fixe avec une inquiétude anxieuse et sur qui il sent le besoin d’interroger les cœurs. Toujours, sans hésiter, il s’en déclare responsable,--bien que ce ne soit pas très sûr, bien qu’il ait été, avant, travaillé par son entourage, puis, presque certainement trompé au moment même du coup, toute une louche intrigue autour de lui qu’on n’a jamais tirée au clair. Il s’en déclare responsable, mais, dans son attitude, dans son verbe, on sent une lutte confuse en lui, on dirait que son orgueil lui défend à la fois d’avouer sa faute la plus grave,--alors qu’il en avoue tant d’autres,--et d’en découvrir les facteurs.