Napoléon

Part 5

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L’imagination délivrée couronne cette liberté, dont le fatalisme est la base. Une imagination puissante, qui dépasse sans cesse les actes de l’individu, qui brise constamment les chaînes antérieures de l’éducation, de la mémoire, de l’habitude et de la peur, qui lui fait atteindre chaque jour une autre cime, découvrir de là d’autres plaines à envahir, et qui ne lui permet d’apercevoir, soit à sa puissance d’expression, soit à sa puissance d’action, d’autres limites que celles de ses facultés dont il ignore d’ailleurs l’étendue. «_Je ne vis jamais que dans deux ans._» C’est moins de temps qu’il ne fallut, quand presque enfant, fiévreux, galeux, râpé, il arriva avec ses misérables bandes sur les hauts cols des Alpes piémontaises, pour livrer «_la terre promise_» à leur ferveur de croisés mystiques et de poètes pillards. C’est moins de temps qu’il ne fallut pour conduire sa Grande Armée des embruns de la Manche aux boues de la Pologne, en passant par Vienne et Berlin. C’est moins de temps qu’il ne fallut pour confronter, au pied des Pyramides, la jeune civilisation occidentale avec la plus ancienne et la plus oubliée des civilisations d’Orient. C’était le temps qu’il eût fallu, s’il avait pu contraindre l’univers à lui obéir tout entier, pour briser la fortune anglaise aux remparts continentaux. C’était le temps qu’il eût fallu, s’il avait pris Saint-Jean d’Acre, pour aller de Syrie dans l’Inde. C’était le temps qu’il eût fallu, en partant de Madrid et râflant Moscou au passage, pour se rabattre sur Constantinople et prendre l’Europe à revers. On eût dit que par l’Italie, l’Égypte, la Palestine, ou par-delà la Vistule et vers les empires Mongols, il fût sans cesse à la recherche de la source du soleil. «_Les grands noms ne se font qu’en Orient._» Il y marchait sans cesse, les brumes de l’océan étant barrées par l’Angleterre, comme s’il eût voulu faire le tour du globe pour la frapper dans le dos. Il avait suffi qu’il parût pour bouleverser non seulement toutes les conceptions politiques, guerrières, morales du moment,--phraséologie creuse, manœuvres timides, principes restrictifs,--mais aussi pour crever les cloisons de la durée et de l’espace, précipiter l’Histoire entière et le globe entier dans le lieu même où il était, et les recueillir en son cœur pour les inonder de sa force et les en faire refluer. La distance, le temps n’étaient pour lui, sur le damier de la planète, que des pions dont il combinait la marche avec les mouvements de ceux que représentaient ses armées, sa politique, les sentiments et les passions qu’il soulevait. «_L’imagination,_ disait-il, _gouverne le monde._» Évidemment, puisque, dès son apparition, le monde se tourna vers lui.

Vingt ans, les vingt ans de sa vie active--rien que vingt ans de vie active, et tant agir!--les vingt ans qu’il mit à imaginer son poème, je le vois en état d’ivresse lyrique. Je le vois passant au travers de son action immédiate pour bondir au delà d’elle, et comme un mot, dans le discours, enferme et détermine l’autre, trouvant en chacun de ses gestes le départ du geste suivant. Je le vois poursuivant sa symphonie grandiose qui s’élargissait d’acte en acte, précipitant ses ondes sans cesse accrues et plus pressées et plus sonores dans son imagination exaltée qui se maintenait à leur centre et puisait, à même leur flot, sa nourriture et son courage. Je le vois seul, avec tout l’univers qui tourbillonnait dans son âme. Il courait éperdu mais lucide, et le cœur battant à coups réguliers, dans le sens du siècle haletant qui avait peine à le suivre. Il s’éblouissait de ses mirages. Il s’enivrait de sa force. La vie universelle existait pour lui obéir. «_Je voyais le monde fuir sous moi comme si j’étais emporté dans les airs._»

V

LA MATRICE

1

Une médaille sort toujours d’une matrice. Un homme ne tombe pas du ciel. Il est lié, par son milieu, par son éducation, par son atavisme et sa race, à un ensemble de circonstances, d’événements et de fatalités qui déterminent sa nature et sa fonction. Même s’il paraît, comme celui-là, autonome. Surtout s’il paraît autonome. Car alors, nous l’avons vu, il est le plus obéissant des êtres, et le sait, et le dit. Sa puissance est telle qu’elle emprunte incessamment à toutes les énergies de la durée et de l’espace son aliment. Plus l’homme est personnel, moins il est égoïste. Plus il est libre, moins il est indépendant. Plus il se possède, moins il s’appartient.

Il me semble que les Français, entre tous les peuples, comprennent mal Napoléon parce qu’ils le prennent la plupart du temps pour un des leurs et ne songent à peu près jamais à ses origines. Détracteurs ou apologistes cherchent en lui des qualités françaises, et, comme ils ne les trouvent pas, ils forcent et faussent l’image, afin de la mieux saisir. Napoléon est Corse, surtout Italien[5], et j’ai déjà dit le caractère essentiel,--cette concentration de l’âme entière autour d’une passion centrale en faveur de laquelle toutes les autres sont utilisées ou refoulées,--qui le marque dès l’abord. Cette insatiable soif de gloire, qui fait serrer les dents et pâlir le visage sous la crispation du cœur, en découle immédiatement. Mais ce n’est pas tout. Cette race étrange, la plus différenciée d’Europe, à qui son anxiété continue et dissimulée de domination assure la rigidité et la souplesse de l’épée, se reconnaît à bien d’autres accents.

[5] «_Je suis Italien ou Toscan, plutôt que Corse._»

Il y a l’amour de l’unité dans l’ordre, d’un ordre qui n’est pas du tout celui que nous cherchons en France, et que nous ne connaissons d’ailleurs guère autrement qu’idéal, répandu dans nos monuments, nos jardins, nos tragédies, notre musique, toute notre littérature, sans doute parce que le désordre politique et social est au contraire à peu près continu. D’un ordre non plus seulement spéculatif comme chez nous, mais organique, sculpté dans la matière vivante elle-même par une discipline cruelle des plus redoutables passions. D’un ordre qui n’est pas une attitude résignée des plus sages parties de l’être vis-à-vis des plus grossières, mais une victoire des plus noblement passionnées vis-à-vis des plus impulsives. Toute la distance qui sépare l’intellectuel de bonne compagnie, supérieurement sceptique, et cherchant au milieu de la sottise générale une harmonie spirituelle qui l’en isole de son mieux, de l’être déchiré qui porte constamment en lui le drame et cherche à imprimer au déroulement du drame la forme de sa volonté. La mesure n’est plus la même. Et d’ailleurs, ici, ce terme de «mesure» ne convient plus. Là, c’est le sentiment statique des proportions harmonieuses qui peut inscrire tout entier dans l’espace intellectuel l’antagonisme des passions. Ici, c’est un équilibre dynamique entre ces passions elles-mêmes que le besoin de définir son être conquiert, à toutes les heures du jour, dans le cœur de l’homme puissant. L’équilibre italien, la mesure française sont aux deux pôles opposés, ici dans l’intelligence et là dans la fureur de vivre. Un rêve gigantesque exige de gigantesques moyens. Il faut se décider à ne pas considérer comme des hommes comparables, parce qu’ils font le même métier et le font bien l’un et l’autre, Michel-Ange et Chardin. Il ne me semble pas utile de multiplier les exemples. Colbert rend ses édits, ses ordonnances, toutes choses vues du dehors, répondant à un système d’unification politique, administrative et esthétique définies d’abord dans l’esprit. Napoléon établit une société neuve, organiquement refondue, sur les droits soi-disant naturels de l’homme réclamés par le siècle qui l’a nourri. Il substitue la loi au règlement. La manœuvre de Turenne obéit aux suggestions de la plus pure et de la plus droite méthode. Celle de Napoléon puise ses inspirations les plus irrésistibles en des visions de lignes et de masses qui le traversent en éclairs. Il substitue à la raison pure l’imagination.

Il y a autre chose, et cela surtout, il me semble, est capital. C’est qu’il ne connaît pas, en tant qu’Italien, le sentiment du ridicule, ou s’il le connaît, il le domine, la passion parlant plus haut. Je n’ignore pas qu’il répond, un jour qu’on l’encense, «_du sublime au ridicule il n’y a qu’un pas._» Mais précisément sa marche est trop ardente et trop rapide pour que, ce pas franchi, on remarque la trace qu’il imprime au sol. Il traverse le ridicule, simplement, comme un boulet troue un décor de carton-pâte, sans s’en apercevoir, sans que nul ne s’en aperçoive, le décor ne résistant pas, le boulet broyant le rieur. Français, il n’eût pas essayé d’être Napoléon, par crainte du ridicule. Allemand, il eût essayé, mais, ne pensant pas assez vite, le ridicule l’eût bientôt submergé. Anglais, il eût réussi, peut-être, mais il eût recouvert d’instinct son ridicule d’un hausse-col de puritain. L’Italien est le seul qui n’ait pas peur du ridicule--songez aux proclamations, à la manœuvre même, par son audace et son imprévu, au titre d’Empereur, aux cérémonies du sacre, à la noblesse impériale, au mariage autrichien,--parce qu’il porte en lui une véhémence de vie qui emporte le ridicule comme un train emporte le vent. Je pense encore à Michel-Ange, à ses contorsions monstrueuses, à ses bons dieux à grande barbe qui volent à travers la nuit, mais dont une volonté inconcevable rythme sans cesse l’expression. Je songe à Tintoret, avec son mouvement que rien ne distingue d’une espèce d’orgie acrobatique, sinon l’ordre tumultueux que lui impose son grand cœur. Je songe à Giotto, dont les groupes ne rassembleraient que des comédiens grimaçants si le pathétique profond de la vie sentimentale n’inscrivait le moindre de leurs gestes dans un ensemble harmonique suave comme la plus belle voix. Et je ne puis m’empêcher de croire que les Français, si furieux contre ceux d’entre eux qui veulent sortir de la foule, si dédaigneux de leurs véritables artistes, si épris de tous les artistes qui viennent d’ailleurs que chez eux, ont accueilli Napoléon grâce précisément au caractère étrange et tout à fait disproportionné à leurs mesures habituelles qu’ils lui ont soudain reconnu. On l’a déjà vu, je le crois.

2

Cet Italien, qui vient conquérir la France, et, après la France, l’Europe au moyen du peuple français débarrassé de ses nobles, est un noble. Il est très fréquent, et presque constant, dans l’Histoire, que ce soit un transfuge de l’aristocratie qui conduise au combat les foules avides de s’émanciper. Voici Périclès. Voici César. Voici Napoléon. Qu’il partage ou non leurs passions il les comprend, les approuve et apporte, au service de ces forces jeunes, le secours d’une culture séculaire de volonté et de domination qu’une éducation généralement supérieure à celle de ses subordonnés affine encore. Qu’on ne m’objecte pas que Bonaparte est petit noble. D’abord, ce n’est pas sûr. Sa famille a régné en Toscane, ou en Émilie, je ne sais. Mais surtout ces familles patriciennes corses, pauvres, fières, jalouses, vivant sous la menace perpétuelle, dans un milieu d’atroces rivalités de clan et de brigandage chronique, ont conservé une aptitude à commander évidemment supérieure à celle des nobles français, prêts à mourir par élégance mais pourris, depuis deux siècles, par leur domestication. Quand naît Napoléon, l’île est en pleine révolte. Sa famille est deux fois traquée, deux fois proscrite, par les Français d’abord, par les Corses ensuite. C’est la fuite dans le maquis, puis sur la mer, la maison pillée et brûlée, la misère, une mère avide et ardente, huit frères et sœurs affamés dont, à seize ans, il s’institue le protecteur. Un autre eût succombé, courbé l’échine. Lui reste pur. Mais la rancune et le mépris pour sa caste qui le raille et le rabroue s’amassent dans un esprit travaillé par l’idée du siècle. Le chef se forme, muré dans son orgueil farouche et son silence, au milieu d’événements terribles qu’il suit avec avidité.

Le chef. Regardez-le. Je sais bien qu’à part quelques stigmates,--pas toujours avouables d’ailleurs,--et entre autres, dit-on, parmi les mieux portés, la gracilité des attaches, la petitesse des pieds, des mains,--mais est-ce vrai? on a parlé, d’autres fois, des géants qui portaient l’armure,--la noblesse de sang d’un homme n’apparaît que rarement. La grandeur des manières vient de l’éducation, surtout de la qualité même de l’esprit, la beauté du visage est le fait du hasard, son accent, sa majesté, sa grâce, sa force tiennent à la nature de la discipline intérieure que l’homme exerce sur lui. Tel bourgeois est de grande race, tel noble a l’air d’un laquais. Mais regardez bien celui-là. Ce n’est pas assez dire qu’il a le visage d’un chef. Il a celui d’un fondateur de dynastie, et mieux d’un créateur de mythe, de quelque dieu attendu, le plus marqué par le destin sinon le plus beau qu’il y ait eu peut-être sur terre depuis celui, inconnu, mais que _nous savons_ admirable, de Jésus. L’antithèse de celui-ci, sans doute, par la condensation formidable d’audace, d’énergie, de puissance à vouloir, à vaincre, à dominer qui s’en dégage. Une face si essentielle qu’elle s’isole dans l’espace et la mémoire comme une de ces bornes illustres marquant le seuil d’un monde qu’on n’avait pas même entrevu.

Rien de commun avec aucun de ceux de ses contemporains, ni des hommes qui furent. Il est aussi loin d’eux par la structure de la tête que par les besoins et les rêves qui la modèlent du dedans. Et prenez garde que la beauté propre de cette physionomie surprenante change d’accent suivant l’étape où la volonté de l’homme l’a conduit. «Il a, dit je ne sais plus qui du général, le visage très long, le teint d’un gris de pierre, les yeux fort enfoncés, fort grands, fixes et brillants comme un cristal.» C’est l’ascète de l’action, le poète mangé de fièvre avec ses longs cheveux sans poudre, sa peau desséchée et livide, crispé dans l’anxiété grandiose de l’avenir qu’il entrevoit, jouant avec la destinée une partie terrible dont l’unique enjeu, de part et d’autre, à chaque minute qui tombe, sans un répit, sans un repos, est l’empire du monde et la mort. Plus tard, les creux qui se remplissent, les saillies qui s’estompent, la face tendant toute à continuer le crâne rond, le crâne énorme et presque dépouillé, pour former avec lui un bloc. L’assurance est venue, la maîtrise définitive, la foi qu’il saisira cet empire du monde comme moyen contre la mort. Il n’y a plus d’accidents dans le majestueux visage, d’un ton d’ivoire uni, calme et en qui la force est scellée, parce que l’homme a capté pour les réduire à son service toutes les passions qui jadis passaient parfois malgré lui dans le geste et se dispersaient trop encore aux accidents du chemin. Le nez pur, à peine busqué, qui paraît prolonger la double courbe des orbites, le développement grandiose des tempes et de l’os frontal, la mâchoire aux plans silencieux, la bouche sinueuse et ferme ne coupent plus d’arêtes trop aiguës l’édifice impérieux de la tête, qu’il porte élevée et droite et dont l’œil bleu, dans les traits immobiles, ne peut pas être fixé. «On a pu peindre son crâne proéminent, son front superbe, sa figure pâle et allongée et l’habitude méditative de sa physionomie; mais la mobilité de son regard était hors du domaine de l’imitation. Ce regard obéissait à sa volonté avec la rapidité de l’éclair, dans la même minute il sortait de ses yeux vifs et perçants tantôt doux, tantôt sévère, tantôt terrible et tantôt caressant[6].» Je le crois bien. Il était seul, dès lors, à jeter au dehors un esprit désormais assuré de ses armes et n’ayant plus à s’en emparer contre l’ironie, ou l’insulte, ou l’incompréhension de tous, dans une lutte épuisante pour les nerfs et pour le cœur. Une sérénité redoutable s’était assise dans son âme. Il ordonnait. Noble ou non, chef de peuple et d’armée, il était celui qui vient pour accomplir, envers et contre tous, une œuvre attendue et unique, et que tous reconnaissent aussitôt qu’il apparaît.

[6] Bourrienne.

3

Sa noblesse, en tout cas, ne l’intéresse guère. Ce n’est pas par dilettantisme, ni par intérêt, ni par peur qu’il a marché avec son temps. S’il mâchonne entre ses dents jointes quelque rude épithète contre la canaille qui coiffe, le dix août, Louis Capet du bonnet rouge--scène à laquelle il assiste de loin,--ce n’est pas qu’il éprouve pour l’ancien régime ni pour son représentant la moindre tendresse. C’est que son aristocratisme naturel réagit contre le répugnant spectacle que donne une multitude abandonnée à ses instincts. La Révolution, à laquelle il a sacrifié sa situation, son repos, la fortune de sa famille, est déjà presque ordonnée et organisée dans sa tête où les formules de Montesquieu et de Rousseau ont ouvert, parmi le brouillard du verbe idéologique commun à toutes celles de son temps, quelques avenues droites et claires qui aboutiront, dix ans plus tard, au monument du Consulat. Il a, d’ores et déjà, renoncé définitivement aux privilèges de sa caste, opposé sans retour, dans ses habitudes d’esprit, au droit de possession par la naissance, le droit de conquête par l’égalité. Malgré les apparences il ne variera jamais. Il méprisera toujours la noblesse héréditaire qu’il juge bonne tout au plus à meubler ses antichambres, à laquelle, quand elle rentrera en France, il ne rendra pas ses biens, et qu’il n’accueillera plus tard que dans l’idée qu’il a d’établir une continuité profonde entre le passé et l’avenir, signe d’une imagination d’artiste pour qui le temps et l’étendue sont toujours, et tout entiers, contenus dans le moment et dans l’endroit même où il œuvre. Quand l’empereur d’Autriche, son beau-père, qui a fait rechercher en Italie les origines de la famille Bonaparte, lui fait tenir ses titres de noblesse, il rit et dit à Metternich: «_Croyez-vous que j’irai m’occuper de ces bêtises?... Ma noblesse date de Montenotte[7]. Remportez ces papiers._»

[7] Sa première victoire.

Ce mot contient toute l’idée de la noblesse qu’il crée--ou qui se crée, bien plutôt. «L’égalité et le despotisme ont des liaisons secrètes... Monté au trône, il y fit asseoir le peuple avec lui; roi prolétaire, il humilia les rois et les nobles dans ses antichambres; il nivela les rangs non en les abaissant, mais en les élevant[8].» Les Français sont égalitaires parce que chacun d’eux espère un peu être roi, ou quelque chose d’approchant, et refuse, dès lors, qu’on avantage son voisin. Voici tous les hommes égaux en droit dès leur naissance. Voici leurs armes. Qu’ils s’en servent. Je consacrerai par un titre, ou par un grade, ou par une croix, la noblesse personnelle de ceux qui sauront le mieux s’en servir. Grande idée, mais trop simpliste et destinée, comme toutes les idées qui doivent, pour se réaliser, passer dans le plan social, à tomber avec l’homme assez fort, lui présent, pour en demeurer le maître et résister au double assaut des vanités et des intrigues extérieures et du besoin de plaire à bon marché. C’est certainement l’origine de toutes les féodalités,--romaine, franque, germanique, normande, arabe, japonaise--chez tous les peuples de la terre. Mais elle n’est compatible qu’avec l’état de guerre à peu près continu et la permanence nécessaire d’une aristocratie militaire obligée, pour maintenir son droit, à une surveillance incessante, et impitoyable pour elle, de ses facultés propres de commandement. Bien que sa source soit logique,--trop logique,--c’est l’une des erreurs politiques, et certainement la plus grave, de Napoléon. Et l’Europe, sans nul doute, s’y trompera moins que lui, et ne cessera pas de voir en lui l’homme réel de la Révolution,--car comment veut-on qu’un Bourbon, un Habsbourg ait eu assez d’intelligence et de candeur à la fois pour prendre au sérieux les nobles de Buonaparte? Si quelqu’un les prend au sérieux, c’est eux-mêmes, parce qu’ils sont ingénus et rudes et pensent qu’il est légitime qu’un soldat qu’ils ont couronné couronne d’autres soldats.

[8] Chateaubriand.

Là aussi, me semble-t-il, il échappe au ridicule, en ce qui regarde du moins ceux d’entre ses ducs et princes qui ont ramassé leur diadème dans leur sang,--car pour les autres on songe aux ducs de Trou-Bonbon et aux princes de Limonade. Mais il n’y échappe, prenez-y garde, que parce qu’il est Napoléon et comme tel ne se rend pas très bien compte que l’inharmonie de l’institution vient de l’incompatibilité qu’il y a entre une nouvelle noblesse héréditaire et les principes mêmes qu’il veut lui faire représenter. Là comme ailleurs il entraîne après lui, dans sa gigantesque aventure, toutes les contingences morales, psychologiques, sociales qui prétendent l’emprisonner, et dicte tout haut son poème qui gardera sa valeur propre, même si son expression matérielle s’effrite de toutes parts. «_Quel roman, pourtant, que ma vie!_» En effet. Etre un petit montagnard corse, débarquer un jour tout enfant, sans nom, ni sou, ni maille sur le continent, dans quelque barque de pêche, et vingt années plus tard avoir sept ou huit rois ou reines pour frères ou enfants d’adoption, donner, comme on donne une aumône, à d’anciens palefreniers, ou cabaretiers, ou sergents, tel trône qu’on choisit parmi les plus vieux de la terre ou qu’on établit d’un décret, saisir entre les mains du plus haut pontife de la plus haute religion la couronne de Charlemagne pour l’enfoncer soi-même sur son front, prendre au poignet, à son passage, la fille du plus vieil Empire de l’Europe pour la jeter sur son lit, et s’arranger de telle sorte que la postérité trouve ces choses naturelles et ne puisse plus concevoir l’Histoire si elles n’eussent été. En effet. Une erreur s’excuse quand on en voit sortir un mythe. A la source de tous les mythes, il y a un grand nombre d’erreurs. Mais il y a quelque chose de plus fort que la Vérité. Et précisément, c’est le Mythe.

«_Les guerres de la Révolution ont ennobli toute la nation française._» Voici l’idée centrale qui explique et excuse tout. Évidemment, au début, il y a chez lui une illusion sincère sur l’avenir de l’aristocratie qu’il fonde. Il croit que cet ennoblissement, conquis par le sacrifice et le danger dans la responsabilité terrible des batailles, continuera de maintenir au niveau qu’ils ont su atteindre ceux chez qui il l’a sanctionné par des distributions de dignités et de titres. Il croit que, comme lui, ils montent. Il croit qu’une couronne, même fermée, ne peut pas les satisfaire, puisque son front, à lui, brise le plus haut dôme des couronnes pour chercher au delà, il ne sait où, un diadème mystérieux qu’il ne saurait atteindre pour la raison, ignorée de lui sans doute, qu’une grande âme est incapable de gravir sa propre hauteur. Plus tard il s’en doutera, bien plus tard, quand il verra les représentants des plus vieilles monarchies se bousculer dans le sillage de ses bottes, mendier un mot, un sourire de lui, se prostituer pour qu’il ajoute à leur gâteau un pré, un bois, un village, lui demander non seulement des exemples de dignité, mais des leçons de tenue extérieure, être plus que ses domestiques, en avoir l’air. Et surtout quand il aura vu, ramené par leur meute enragée dans sa France exsangue, lui seul, accablé de gloire et de revers, battu des pluies, couvert de boue sanglante, et toujours, toujours, toujours soulevé par son incurable illusion, lui seul avec quelques pauvres petits, fous d’amour pour sa force solitaire, quand il aura vu ses ducs et princes l’abandonner un à un. Alors, et pour l’espace d’un éclair--le temps de voir, et d’oublier, et de saisir, pour le dernier effort, le dernier tronçon de l’épée: «_Dans la position où je suis, je ne trouve de noblesse que dans la canaille que j’ai négligée, et de canaille que dans la noblesse que j’ai faite._»

4