Part 8
Mais attention! Il faut des souffrances atroces pour parvenir à découvrir en soi quelque puissance éternelle capable de limiter le besoin même de cette expérience-là. Il faut avoir pleuré la nuit, mordu ses draps, mordu ses poings, goûté l’effroi de l’insomnie, erré le jour dans l’anxiété épouvantable au bout de laquelle il y a de courtes joies insensées ou l’ardent désir de la mort. Il faut avoir appris, en ces heures affreuses, à serrer son cœur entre ses mains pour en écraser les bonds, il faut avoir ouvert, fouillé sa blessure soi-même pour aller dépister enfin au fond d’elle la plus grande somme de mal que l’homme puisse éprouver, il faut avoir trouvé la force et le génie, au centre même de son être dévasté, d’agir quand même, d’inventer quand même, d’ordonner quand même, de paraître aux autres hommes, malgré la pâleur qu’ils vous voient et votre fièvre qui les brûle, aussi ferme qu’auparavant, et plus haut qu’ils ne le sont.
Qu’on se représente que le moment le plus enivré de son amour pour sa femme, et en même temps le plus tourmenté de désirs et de soupçons, coïncide précisément avec ses premières batailles, c’est-à-dire avec la minute décisive où il va, selon son action, disparaître de l’Histoire ou y affirmer la force singulière qu’il se sent. Qu’on se représente ces nuits d’attente anxieuse dont l’aube sera peut-être celle de son dernier jour ou de son plus beau triomphe, ces journées tragiques où la moindre faute de manœuvre risque de perdre son armée et de ruiner sa fortune, et le monde penché sur lui... Et toutes ces choses tenant dans les parois de la poitrine d’un enfant de vingt-sept ans, rongé de gale, les yeux caves, surmené, ne dormant pas, et torturé d’amour. J’imagine que plus tard les victoires qu’il remportera et sur les autres et sur lui-même, lui paraîtront bien plus faciles. Car maintenant, la moindre rêverie parce qu’il vient de recevoir une lettre un peu moins banale, le moindre besoin d’être seul pour mieux souffrir parce qu’un soupçon brusque vient de le couvrir de sueur, la moindre hésitation parce que le dernier courrier, qui arrive précisément à la seconde où il doit prendre une décision capitale ne lui apporte pas un mot, le moindre regard en arrière parce qu’il sait l’adorable infidèle à quelques heures de lui, peuvent faire tomber d’un seul coup, en une minute, l’échafaudage de ses combinaisons. Or, pour dormir, ou se reposer, ou écrire une lettre, ou répondre à une autre, ou courir voir cette femme entre deux combats pour une heure de volupté ou le plaisir atroce de se déchirer à son attitude distraite, il ne diffère pas d’une seconde l’ordre à donner, ni la responsabilité à prendre, ni l’action qui se produit à l’instant où il l’a d’abord décidé, «_Un soldat_, écrit-il à propos d’un suicide, dans un ordre du jour de cette époque, _doit vaincre la douleur et la mélancolie des passions._»
Ce n’est pas tout. La France, l’Italie sont à ses pieds. Les femmes le sollicitent. La belle Grassini à qui, plusieurs années après, il jettera l’aumône de quelques mois d’amour, se traîne à genoux à sa porte, qu’il n’ouvre pas. Le héros ne peut pas, ne veut pas être consolé. Dans la fièvre où l’orgueil, l’ambition, le besoin de gloire et d’action, la jalousie, le désir, la souffrance physique, l’emportement de la victoire continue, la tourmente morose du désespoir sentimental consument sa maigre carcasse, sa peau livide, déchirée de sillons sanglants, ses immenses yeux bleus dont la flamme est tapie au fond de la caverne des orbites, il reste vierge, maître de son corps d’ascète, maître de son cœur de feu: «_Mon âme était trop forte pour donner dans le piège: sous les fleurs, je jugeais du précipice... Ma fortune était dans ma sagesse; j’eusse pu m’oublier une heure, et combien de mes victoires n’ont pas tenu à plus de temps!..._»
Ainsi, il a aimé l’amour. Ainsi, il a élevé le pouvoir qu’il exerçait sur lui-même jusqu’à contraindre l’amour, même à l’instant de ses assauts les plus terribles, à reculer devant une passion moins tyrannique mais dont il sentait la permanence et à laquelle, jusque dans ses minutes de la plus cruelle torture ou du plus complet abandon amoureux, il souhaitait une victoire qu’il achetait de son bonheur. Il ne s’agit pas, pour Samson, de s’abstenir de l’amour, mais de dominer l’amour dans les plus sanglantes rencontres. Celui qui aspire à contraindre tous les hommes à l’admiration et à l’obéissance ne les y contraindra jamais s’il n’a multiplié sa force dans son corps à corps avec l’amour et sa victoire sur l’amour. Là est la mesure du héros. Chaque fois qu’il cède à l’amour, la lutte s’engage. S’il est vainqueur son héroïsme, après, est fait d’une plus forte nourriture. Les contemporains, et surtout la postérité, ne voient que les résultats de ces victoires. Ils n’aperçoivent pas le sang qu’elles ont coûté. Surtout quand il s’épanche dans le silence d’un grand cœur.
VIII
DEVANT L’ESPRIT
1
Il y a, en chacun de nous, une force centrale, que la plupart, d’ailleurs, ne savent pas utiliser. Impérieuse et en même temps dominée, elle fait l’homme supérieur, c’est-à-dire le poète, quels que soient le domaine et le langage du poète, qu’il œuvre dans la pensée ou qu’il œuvre dans l’action. Elle exige de lui, qu’il le veuille ou non, les mêmes joies, les mêmes maux, les mêmes sacrifices, les mêmes duretés envers lui-même, toutes réactions identiques dont l’objet et le prétexte changent, ce qui différencie les poètes les uns des autres et inflige à leur langage l’apparence sous laquelle il nous atteint. Ce langage s’impose à lui, il est lui-même. Ce n’est pas lui qui le choisit. Il est l’aspect que prend, au contact de cette force tyrannique, le monde avidement interrogé. Ainsi la mode, ainsi le goût, ainsi cette faculté de certains qui réussissent tour à tour, ou simultanément, et avec un succès égal, à cultiver la peinture, et les lettres, et la musique, et la diplomatie, et la politique, et le commerce, et l’industrie, sont-ils à l’opposé de la puissance du poète, une, autonome, irrésistible, obligeant toutes les autres aptitudes à entrer dans celle qui l’emporte comme éléments constitutifs. Combien de musiciens que la littérature assomme, et d’écrivains que la musique fait fuir! Ses idées sur la peinture diminuent-elles Pascal? Napoléon n’eût rien compris à la musique, à la peinture, aux lettres, qu’il fût resté l’un des plus grands entre les héros de l’esprit. L’héroïsme, d’ailleurs, est d’ordre spirituel. Le reste s’appelle bravoure, dureté du cuir, ou du cœur, et ne nous regarde pas.
Il faut être prudent, au reste, si l’on veut apprécier, en ce domaine, les goûts de Napoléon. Il n’avait pas le temps de nous les dire, et quand Las Cases ou Gourgaud les rapportent, je préfère, même s’ils me semblent acceptables, n’en tenir qu’un compte distrait. L’unité dans le jugement dénonce la haute culture, et Las Cases et Gourgaud n’en étaient pas assez pourvus pour évaluer comme il convient celle de Napoléon. Je préférerais qu’on eût noté d’un bout à l’autre sa conversation avec Gœthe qui s’est contenté de signaler, à deux reprises, la «justesse parfaite» de ses observations. Mais cela même ne me suffit pas. Gœthe était flatté que _Werther_ fût le livre favori du Maître. Et puis je me méfie de l’époque, toute sentimentale et dogmatique dans le goût. Il vaut mieux s’en tenir aux faits. Il a lu beaucoup, peu l’Histoire--mais qu’est l’Histoire de son temps, Montesquieu excepté, qu’il aime?--et à tort et à travers. Le temps lui a manqué pour mettre au point et approfondir sa culture, plutôt étendue pour l’époque. Mais il semble aller droit, comme d’instinct, aux grandes œuvres. Il n’aime pas--a-t-il si tort?--la production contemporaine, à part Gœthe et Chateaubriand, ce qui n’est point si sot. Et après tout, il a bien autre chose à faire qu’à lire et à commenter des romans.
Il était plein de la pensée antique et orientale, ce qui n’était peut-être, chez lui, que la marque d’une discipline ancienne, contractée dans sa jeunesse, quand il portait Plutarque dans sa cantine d’officier. Cependant, il lisait avec passion l’_Odyssée_ et l’_Évangile_, l’aventure à travers les mers, l’aventure à travers les âmes, que complétaient les _Mille et une nuits_ et l’_Itinéraire de Paris à Jérusalem_ dans le voyage imaginaire où l’entraînaient ses souvenirs de cette Méditerranée où il était né et où s’était levée sa gloire qu’il avait poursuivie dans des plaines illustres jusqu’à la cité fantastique des Doges, et relancée pour la mieux sentir dans son essence, jusqu’au berceau où s’éveilla la commune gloire des hommes, des Pyramides au Sinaï. Je n’y verrais donc point nécessairement une inclination littéraire si l’imagination, d’autre part, n’était pas la source unique où l’action et la pensée s’abreuvent, si son goût pour Dante et Ossian, pour _Werther_, pour le _Génie du Christianisme_[S] ne confirmait, dans la pente de son esprit, cet irrésistible besoin d’échapper aux petits soucis, aux petites combinaisons, aux petits intérêts de l’âme pour s’enfoncer dans le redoutable mystère de sa Passion résolue à aller au bout d’elle-même, dût-elle s’y consumer.
En effet, c’est elle qu’il cherche et pour cela, Rousseau à part peut-être et Montesquieu dont il dit, avec une singulière clairvoyance, que c’est «_le seul écrivain dont on ne puisse rien retrancher_» et où il reconnaît, sans doute, le plus solide initiateur de ses idées sociales et politiques, le XVIIIe siècle le laisse assez indifférent. Au temps où on le met encore au rang des grands tragiques, il voit parfaitement le vide de Voltaire, qui ne connaissait «_ni les choses, ni les hommes, ni les grandes passions._» Par contre Racine l’attire, et c’est _Andromaque_ et _Phèdre_ qu’il lit et qu’il commente avec le plus de ferveur. Il respecte Corneille, sans doute, parce qu’il voit en lui un rouage fondamental de son système politique, mais il ne le lit que fort peu. Peut-être trouve-t-il que la passion y est trop vaincue d’avance, et qu’on y suit moins bien que dans Eschyle «_la progression de la terreur_»? Pour les tragiques grecs, au reste, il se récuse à demi, les estimant trop travestis, demandant qu’on les restitue dans la traduction littérale, avec les costumes et les chœurs. Tout cela se tient assez bien, en somme, jusques et y compris son amour pour la musique, reprise victorieuse de la vertu organisatrice de l’homme sur le chaos de ses passions. La tragédie, c’est l’aventure passionnelle ordonnée par l’effort d’une intelligente volonté. Il semble qu’il suive, dans l’Histoire et le Drame, comme à l’intérieur de lui-même, ce travail des forces muettes qui les déterminent et que le Chef et le Poète se bornent à organiser.
D’ailleurs, quand il ne sait pas, quand il ne sent pas, il avoue. Dès qu’il s’agit de choisir des tableaux et des statues en Italie, il délègue ce soin à des membres de l’Institut, ce qui peut nous paraître aujourd’hui une idée bien singulière, et dans tous les cas fort naïve, mais ce qui est tout à fait d’accord avec l’ensemble des parti-pris qu’il adopte vis-à-vis de tous les objets où son génie n’exerce pas son action propre et que, dans son besoin constant d’unité monumentale, il attache puissamment à son système pour qu’il ne présente aucun trou. Il semble à peu près fermé à l’art plastique où ce système aussi s’exerce, système que David lui impose après en avoir empêtré la Révolution tout entière et qui est assez ridicule, ce qui n’empêche pas David d’être un grand peintre et Napoléon d’y trouver, sans doute, ces directions trop arrêtées et ces profils trop catégoriques qui lui réussissent si bien dans le domaine positif de l’Administration et de la Loi. Au reste il se connaît en hommes, il fuit ou dédaigne le sot, l’intelligence et la force l’attirent, il ne lui est pas difficile, aussi éloigné qu’il se trouve du véritable esprit de la peinture, de reconnaître dans leur conversation, leur accent, leurs silences même, la supériorité de certains artistes sur les autres. Or, après David, Prud’hon et Gros sont ses peintres favoris.
2
C’est parmi les hommes de pensée qu’il cherche et trouve ses amis. Il est tout à fait remarquable que Desaix à part, qui paraît avoir été de sa race, à qui il trouvait «_un caractère antique_» et dont il eût voulu faire son second, il n’y ait pas eu, parmi ses officiers, un seul homme près de son cœur. Il aima Lannes, sans doute, Duroc aussi, Bertrand, mais celui-là comme on aime un objet familier et splendide, une statue, une peinture, comme le type le plus accompli de ces chefs magnifiques qui, partis pieds-nus d’un village des Vosges ou des Pyrénées, comptaient tous leurs grades au nombre de leurs exploits, de leurs blessures, commandaient une armée à trente ans, monstres de force claire et d’énergie joyeuse, jeunes, nets, nerveux sous leurs dorures, hauts de stature, minces de taille, réclamant la responsabilité la plus terrible d’un cœur enflammé et d’une âme tranquille, ivres de guerre, affamés de gloire et de mort. Et ceux-ci comme de bons dogues, qui gardent ou mordent bien.
Ses amis, s’il en a, c’est Monge et Laplace, esprits tranchants et musicaux, poursuivant dans la poésie silencieuse du Nombre ces coordonnées inflexibles qui les conduisent à édifier la _Géométrie descriptive_ et le _Système du Monde_, comme elles ont conduit son imagination à saisir, dans les lignes convergentes des mouvements de ses armées et de ses édifices politiques, la forme de la suprême victoire qui lui échappera toujours et de l’édifice spirituel qu’il n’achèvera jamais. C’est Berthollet, qui pousse le caractère et le courage jusqu’à abjurer ses erreurs scientifiques publiquement et qui, comme lui-même, a coutume d’établir ses constructions abstraites sur l’objet le plus matériellement et le plus directement observé. C’est Cabanis, âme impérieuse et pure, avec lequel il se rencontre dans une horreur commune de cet idéalisme dogmatique en qui l’intelligence éduquée par la biologie et le génie vivant nourri de sa propre substance voient l’un et l’autre un mal dont leur force sensuelle ne peut souffrir le contact. Il semble que ces illustres amitiés, après ce que nous savons de ses goûts et de ses lectures et de sa rencontre avec Gœthe, mettent suffisamment au point cette haine pour les idées qu’on l’accuse de nourrir.
Ce qu’il hait, c’est l’idéologue. Et on s’est, le plus souvent je pense volontairement, trompé sur le sens de ce mot. Il eût mieux fait d’en employer un autre--phraséologue par exemple,--qui eût moins prêté à l’équivoque. Quand il parut, la pensée semblait morte en France. Les Académies, les Salons, les Assemblées étaient peuplés de caricatures extravagantes des idées et des hommes du grand siècle finissant. Les Grecs, les Romains, le _Contrat Social_, l’_Esprit des Lois_, le _Dictionnaire philosophique_, empêtraient ces héros de carton-pâte et leurs formules ressassées dans un pathos emphatique de libelles et de tribune que la canaille de journal et de comité se passait malproprement de bouche en bouche aux applaudissements des ilôtes de la Liberté. Il faut savoir ce que représentaient ces métaphysiciens sociaux et politiques, philosophes de club, constructeurs de bonheur définitif et de constitutions dans l’espace qui se fussent crus déshonorés s’ils n’avaient revêtu la toge pour parler, niais prétentieux, bavards sinistres, vermine pullulante des charniers et des prétoires,--et mettre en face d’eux cet esprit clair qui tranchait droit, cette imagination puissante qui n’aimait que le plein et ne voyait que les ensembles, pour se rendre compte de l’espèce d’horreur physique qu’ils durent lui inspirer. Ils se turent, d’ailleurs, dès qu’il eut fait un geste, et brodèrent des clés sur les pans de leur frac. Les moins sages se mirent en devoir d’accommoder en alexandrins boursouflés leurs maximes poussiéreuses, ou d’éternuer leurs fades harangues dans les courants d’air de l’Institut. «_Bon Dieu! que les hommes de lettre sont bêtes!_»
En effet.
3
On prétend,--M. Thiers, je crois,--qu’au cours d’une de ses conversations avec Gœthe il dit, ou à peu près: «_Je ne comprends pas qu’un homme comme vous n’aime pas les genres tranchés._» Mot de Latin aristocrate et logicien, faiseur de Codes, perceur de routes, bâtisseur de ponts. Mot tout à fait d’accord avec la structure d’un esprit n’admettant pas qu’il pût y avoir d’autre intervalle entre la conception et la réalisation que celui de l’ordre à donner. Mot de chef, assignant à chacun sa place, pour un rôle déterminé. «_C’est un grand coloriste_, disait-il de Tacite, _mais non pas un historien._» Car il ne méconnaît personne, à condition que personne ne se méconnaisse d’abord. Aucun confusionnisme. Si son poème s’enfonce tous les jours plus loin dans les perspectives imaginaires que sa marche rapide lui ouvre à chaque pas qu’il fait, tous les moyens de son poème s’ordonnent en lui, rigoureux, chacun à son plan, à sa place. L’architecture de son intelligence est sensible et même mesurable dans tous ses actes extérieurs. C’est un Romain, un constructeur, lançant dans tous les sens des canaux et des routes pour frayer, dans le riche désordre de la terre, des voies nettes et claires où puisse circuler l’esprit. Il jette bas les vieux quartiers, les éventre d’avenues droites, élève des fontaines qu’alimentent des aqueducs. Il perce les montagnes. Il comble les ravins. Il endigue les fleuves. Il dessèche les marécages. Il donne aux routes, aux ponts un régime solide, pour entretenir leur santé. Qu’on ne lui parle pas du fer qui rouille et gondole. Il ne connaît que la pierre. Il veut prolonger dans la durée l’espace qu’il mesure de l’œil et auquel il inflige la forme de sa volonté. Il fixe un terme aux travaux qui commencent à la minute où il les dicte, et, à ce terme, on les finit. Ses propres besoins se transforment sur l’heure en projets d’utilité publique. S’il attend, au bord d’un fleuve, un bac qui tarde à venir, cela décide un pont, qu’on fait. Le monde s’organise en lui avec une fermeté de profils et de contours telle que ses vues, dans tous les domaines, prennent un caractère de rigueur monumentale dont l’acte est l’immédiate et directe traduction.
C’est pour cela que sa pensée est d’une netteté farouche, avec des arêtes vives, des plans silencieux et nus, et va d’un bloc, par grandes masses, tombant net où il veut avec un formidable poids. Je n’aime guère, je l’avoue, ses proclamations si vantées où il s’efforce, pour se faire entendre du soldat, à parler non point sa langue, mais celle qui agit sur lui, où il n’est plus que rarement lui-même, se répète, semble ailleurs, et sonne creux. Mais parfois sa correspondance, toujours si nette, si rapide, dure et tranchante comme une épée de combat, et surtout quelques-unes de ses conversations et harangues conservées, ont une allure si grandiose qu’elles réalisent le miracle, précisément parce qu’elles n’appartiennent qu’à un «genre», l’éloquence, et la plus ferme et la plus dépouillée, de présenter tour à tour, avec de brusques tournants et d’émouvantes surprises, l’animation pittoresque et imagée du récit d’aventure épique, le mouvement profond et continu de l’expansion lyrique, les contrastes poignants de la tragédie en fureur. «Du granit chauffé au volcan», disait un de ses professeurs de Brienne. C’est bien cela, avec la vie en plus. Il écrit, dicte et parle comme il est. On dirait que la fierté du caractère soutient à sa hauteur le mot, qu’elle le maintient à sa guise au-dessus de l’expression vulgaire ou le précipite dans le discours au moment et à l’endroit voulu, comme une pierre. L’énergie de la pensée domine et entraîne la phrase dans un emportement vertigineux et ferme, haletant de digressions brusques. Des éclairs courts, mais répétés illuminent des abîmes où, grâce au mot concret, familier ou même trivial jeté dans quelque grande image, la réalité pittoresque d’un site splendide apparaît, montrant soudain l’homme lui-même, révolté, ou sarcastique, ou malheureux, désarmé ou même bonhomme sous les grandes ailes du dieu.
Il ne s’agit point, n’est-ce pas, de confier à des artistes le commandement des armées ou le gouvernement des peuples. On risquerait qu’ils songent à l’ode à écrire ou au tableau à peindre précisément à l’heure où il conviendrait d’agir. Mais il se trouve que les peuples n’ont jamais été réellement gouvernés et les armées commandées que par des poètes actifs ayant la force et l’intuition lyrique qui conviennent pour manier les sentiments et les besoins des multitudes avec la même ivresse sûre que celui-là groupe les mots ou celui-ci les couleurs. Et prenez-y garde, en réalistes. Napoléon ne diffère de Shakespeare ou de Michel-Ange, de Rembrandt ou de Balzac que par la qualité propre de la matière de son art. Comme eux, il imagine une réalité seconde qu’il crée avec les objets les plus palpitants de la réalité la plus directe. Comme eux il ne choisit pas ces objets. Ces objets s’imposent à lui. Et ce n’est pas sa faute si la force qui le tyrannise exige, pour le libérer, que ces objets ce soient des hommes, leurs passions, souvent leurs os. Il obéit. Il prend les matériaux que Dieu même lui désigne pour bâtir son monument.
IX
L’ARGILE
1
Quand il devient le chef suprême, il a la plus belle armée qui fût probablement jamais sur terre, parce que jamais circonstances pareilles ne s’offrirent pour la fondre et la forger. Elle guerroie depuis dix ans sur toutes les frontières, d’abord battue, allant comme un troupeau sans maître, misérable et illuminée, puis remontant la pente peu à peu dans l’expérience atroce de la guerre, éliminant les éléments mauvais par le hasard du feu ou la vertu de la hache, trempant les plus solides en même temps par la pauvreté, l’ambition, la foi, la bravoure, le sacrifice, la terreur. Elle-même a reconnu ses maîtres, qui ont marché dans ses rangs en haillons et sans semelles, qui ont connu la faim, le froid, la passivité, la misère, les illusions du soldat, ont groupé autour d’eux sa force obscure et éparse comme autant de grains durs que les sucs du sol nourrissent et qui poussent, entre les orties et les pierres, droit vers le haut. Tel colonel de trente-cinq ans a eu comme soldat tel commandement d’armée de trente qui a mordu au même pain et couché sur la même paille que cent hommes de son régiment dont le poil est déjà gris. Un même esprit commence à circuler en elle, soudant ses os, tendant ses muscles, enflammant ses nerfs, équilibrant ses qualités dans les contrastes nécessaires, ordonnant l’organisme entier en organes solidaires, légions denses et souples nées dans la bataille, formées par la bataille, vivant en vue de la bataille et dont chaque cellule, imprégnée de sel et de fer, est à la place exacte où l’exige le combat. Un même esprit, où les oppositions d’intérêts et de sentiments exaspèrent l’énergie sous l’aiguillon de l’amour-propre, harmonise la force entière pour la lancer aux mêmes buts. La passion aventureuse des soldats d’Italie, la passion idéaliste des soldats du Rhin s’amalgament, bloquant les jalousies et les haines individuelles, les vertus et les vices collectifs dans un ensemble vivant dont le cadre commun maintient l’unité frémissante et qu’une forte main, obéissant à une grande tête, dirige sans un à-coup.