Part 8
Quand nous reprîmes notre route, lestés de soupe grasse et de saucisse aux choux, un soleil sans rayons obliquait vers le nord-ouest dans une buée opaque et violette. Nous descendions une route pittoresque, entre des chênes noueux et des escarpements où affleurait le roc. Bientôt les premières ruines fumantes de Visé apparurent. Une atmosphère âcre de bois brûlé et de plâtre fuligineux nous prit aux narines. A mesure que nous approchions, le fusain de la petite ville ravagée charbonnait ses maisons tordues, ouvrait ses flancs noirs, amoncelait ses décombres. Des murs déchiquetés se suspendaient dans le vide, lançant en l'air, comme des bras décharnés, des cheminées acrobatiques. Les intérieurs béants offraient leurs chambranles calcinés, des porches et des pignons croulaient, des arches de boutiques crevaient sous leurs enseignes rompues, des ferronneries grimaçaient. Une fumée dense tourbillonnait par endroits, rougie parfois des derniers crachats de l'incendie.
--Hourrah! hurla Wacht-am-Rhein avec enthousiasme.
Et il entonna son couplet favori.
Le fait est que le tableau était surprenant. Ce que nous avions vu jusqu'ici était peu de chose. Pour la première fois nous contemplions le spectacle même de la guerre. Car on s'était battu là, c'était visible. Et le pillage, fruit de la victoire, étalait sous nos yeux ses orgies. Des bandes de soldats avinés circulaient chantant à tue-tête et chargés de trophées. Des officiers faisaient remplir des chars de ballots de vêtements, de caisses d'argenterie, de piles de meubles et d'étoffes. On marchait sur des débris de vaisselle et dans des flaques de vin. Des tapis souillés, des linges déchirés, des ustensiles de cuisine et des objets de toilette jonchaient les rues. Une joie tumultueuse débordait; on entendait des échos de rixes sortir de l'intérieur des ruines et du fond des caves. De tous les coins d'ombre, de toutes les issues, de tous les antres que formaient les enchevêtrements des bâtisses effondrées surgissaient des faces avides et des mains crispées sur du butin. Le long des murs éboulés des dos pissaient intarissablement ou des trognes ployées dans des coudes vomissaient avec des bruits de gargouilles. Sur une petite place dévastée un cadavre de civil traînait dans ses hardes, tandis qu'un autre, ficelé à un arbre, laissait pendre une tête à cheveux blancs sur une poitrine trouée.
--Garde à vous... fixe!
On nous répartit, par sections, dans diverses directions. Les yeux allumés, nous suivîmes Schimmel et le capitaine, qui, après avoir reçu les instructions d'un officier du service des étapes, partaient d'un pas précipité.
--Ah! les bougres! grommelait Kaiserkopf, ils ne nous laisseront rien!...
Dans un mince faubourg, au bord de la Meuse, quelques bicoques, restées intactes, allaient nous servir de cantonnement. A peine y étions-nous rendus qu'après quelques ordres brefs Kaiserkopf nous quittait. Suivi du feldwebel Schlapps et de quatre ou cinq gaillards munis de haches, nous le vîmes s'enfoncer, comme un loup, dans les ruines.
Quelques minutes après, Schimmel disparaissait à son tour, escorté du terrible Wacht-am-Rhein.
De nombreux contingents remplissaient la ville, bivouaquaient dans ses environs et sur la hauteur qui la dominait. Le 24e régiment, le 35e des fusiliers de Brandebourg et le 55e de Detmold paraissaient y être au complet. Le tohu bohu, la liesse et la goinfrerie étaient intenses. C'était une kermesse comme les Belges, certes, n'en avaient jamais vu. Mais il n'y avait plus de Belges pour s'éjouir à ce spectacle! Les derniers peinaient aux ponts, sous bonne garde et dans le saint effroi de la schlague. Tout le reste, à ce qu'on m'apprit, avait été passé par les armes ou emmené en captivité en Allemagne.
Je recueillis quelques autres informations, notamment sur le combat qui s'était livré à Visé, une dizaine de jours auparavant, et qui avait été le premier de la guerre. Quand nos cavaliers étaient arrivés, dans l'après-midi du 4 août, ils avaient trouvé le pont détruit et des lignards belges qui, embusqués de l'autre côté du fleuve, leur tiraient dessus sans le moindre souci de l'hospitalité. Il avait fallu se porter à quelques kilomètres en aval, aux gués de Lixhe, où deux régiments de hussards avaient réussi à passer. Tournée, la soldatesque ennemie avait dû se rabattre sur Liége. Les pontonniers avaient amené leurs bacs, et dès lors, depuis dix jours, des troupes, des troupes et des troupes en nombre croissant franchissaient jour et nuit la rivière et allaient répandre dans l'immense plaine belge la terreur, la dévastation et la mort.
Le IIe corps tout entier, le IXe corps et son corps de réserve, une partie du IIIe, le IVe corps von Arnim, ainsi que la moitié de notre division avaient déjà passé; le reste allait suivre: presque toute l'armée von Kluck inondait à cette heure de ses flots torrentiels le gras terroir hesbayen et roulait irrésistiblement sur Bruxelles. On disait même que, pour hâter la manoeuvre, des trains de soldats en civil traversaient chaque nuit le Limbourg hollandais et venaient retrouver leur équipement de l'autre côté de la frontière.
Quant à ce qui se passait plus au sud, à Verdun, à Nancy ou là-bas dans les Vosges, personne n'en savait rien au juste, ou plutôt les allégations qui se colportaient étaient si contradictoires qu'on n'en pouvait rien tirer. Par contre, une nouvelle circulait, rapportée par des prisonniers de guerre, mais qui paraissait certaine, nouvelle étonnante, qu'on nous avait cachée jusqu'ici et qui remplissait tout le monde de stupeur et d'indignation: l'Angleterre nous avait déclaré la guerre. Aussi les injures, les imprécations, les violences à l'adresse de nos bons «cousins» britanniques volaient elles de bouche en bouche. On entendait partout hurler ces mots stridents et vengeurs: _Gott strafe England!_ Mais au milieu de l'allégresse générale ces clameurs mêmes et ce furieux _Gott strafe England_ résonnaient encore comme un hallali de gloire, comme un sonore appel à de plus magnifiques victoires.
Je me mis à la recherche de Koenig, dont la section cantonnait sur la hauteur, au collège de Saint-Hadelin, seul bâtiment de quelque importance qui eût été épargné. Je n'eus pas la peine de m'y porter. Je rencontrai le lieutenant, planté sur ses hautes jambes, devant l'église de Visé, dont il contemplait d'un oeil consterné les cintres éventrés et les colonnes à vif, scarifiées par le feu. Rasséréné un moment par l'assurance que les Français avaient violé les premiers la Belgique, son humeur s'était peu à peu rembrunie à mesure que nous progressions dans le pays dévasté, et maintenant, devant l'amas de ruines que constituait la petite cité mosane, il ne dissimulait plus sa colère et son émoi.
--Nous menons une guerre honteuse! gesticulait-il. Regardez-moi ça!...
Il me montrait sur le pourtour de l'église et dans les ruelles voisines des pignons ébréchés, des corniches abattues, une colonnette décapitée, ici les débris d'une fenêtre à meneaux, là le squelette carbonisé de ce qui avait dû être quelque charmant logis du XVe siècle.
--C'est odieux! s'indignait-il. Pourquoi avoir détruit tout cela? Qu'est-ce que ce vandalisme?
--Ma foi, fis-je bêtement, on ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs.
--Ah! vous aussi, fulmina-t-il, vous aussi vous en êtes! Je ne vous félicite pas.
--Mais pourquoi diable aussi, objectai-je, pourquoi diable les Belges résistent-ils? C'est bien leur faute.
--Et pourquoi diable ne se défendraient-ils pas? D'ailleurs c'est faux, ce que vous avancez là. Je me suis informé. On s'est battu ici le 4 et le 5 août, pas davantage. Les troupes qui ont eu affaire aux Belges étaient deux divisions de cavalerie et le 25e de ligne: or, depuis longtemps ces troupes sont loin, bien loin en avant; depuis longtemps il n'y a plus un seul Belge de l'autre côté de l'eau et nous ne recevons plus un coup de fusil. Eh bien, pendant le combat on a, en tout et pour tout, brûlé trois maisons et tué huit civils. Tout le reste a été fait postérieurement. C'est le 12 qu'on a mis le feu à l'église. C'est hier, c'est cette nuit et ce matin qu'on a surtout détruit, incendié, pillé. Les troupes qui ont fait cela ne se sont pas battues. C'est sans raison, sans même l'excuse de la bataille qu'elles ont anéanti cette ville, massacré ou déporté ce qui demeurait de population.
--Bah! dis-je, nous n'avons pas à nous apitoyer sur le sort des vaincus.
Et me rappelant un mot de Schimmel:
--_Krieg ist Krieg_, formulai-je. C'est la guerre!
--Non, ce n'est pas la guerre, cela! articula douloureusement Koenig. Il y a des règles pour la guerre, et que nous avons signées. Nous ne devons pas attenter à la vie des non-combattants et à la propriété privée. Nous devons respecter les territoires envahis et les administrer durant leur occupation dans l'intérêt de leurs habitants. Nous n'avons pas à faire la guerre aux peuples, mais aux armées seulement. Voyez les conventions de La Haye, conclues par nous, parafées par nous, et cela, encore une fois, non pour le temps de paix, pour lequel elles n'ont pas été faites, mais pour le temps de guerre.
--Eh bien, dis-je, on s'est trompé. On a cru qu'on pouvait édicter des règles de guerre, et l'on voit maintenant qu'il n'y a d'autre règle à la guerre que la loi du plus fort et le bon plaisir du vainqueur.
C'était toujours du Schimmel que je récitais.
--Non, protesta Koenig, on ne s'est pas trompé à La Haye. C'est nous qui aurons l'air de nous être servis de ces conventions et de la confiance inspirée par notre signature pour tromper l'Europe. Malheureuse Allemagne! Mais je veux croire encore que cela ne va pas continuer de cette manière et que ce que nous voyons là n'est qu'un accident, un déplorable accident.
--Je le veux bien, fis-je pour le calmer, et je le souhaite avec vous.
Nous entrâmes dans l'église dévastée. Un amas innommable de détritus en obstruait les accès et en couvrait les dalles. Le toit, ou ce qui en avait subsisté après l'incendie, s'était effondré dans la nef. De larges arches renaissance s'ouvraient dans le vide et dans la lumière du couchant, entre des piliers massifs qui soutenaient des murs écroulés. Un chapiteau corinthien ombré de suie sommait une colonne de marbre fuligineux. Un lustre pendait encore au transept sous un morceau de voûte. Quelques marches de pierre montaient à la chaire absente. Au choeur, un grand cintre s'ogivait faiblement par-dessus un prodigieux amoncellement de moellons, de tuileaux, de coulées de plomb, de fragments d'autel, de sculptures brisées, de vitraux, de chandeliers, d'encensoirs et de tuyaux d'orgues.
--Ah! les salauds! murmura Koenig.
Une odeur abominable se dégageait du capharnaüm. On y sentait la victuaille pourrie, le vin rendu, l'urine et le cloaque. Des litières de paille pestilentielle, des papiers graisseux, des culs de bouteilles et d'innombrables traces de déjections attestaient qu'on y avait campé, qu'on y avait festoyé et qu'on s'y était soulagé ignoblement. L'excrément et l'ordure s'étalaient à peu près partout. Il y en avait autour des pilastres, le long des plinthes, dans les chapelles et jusque devant le coffre éventré de l'autel; les bénitiers étaient pleins de pissat, et une statue de vierge en plâtre bleu de ciel, chue de son socle, présentait un énorme étron entre les fleurons dorés de sa couronne.
Nous marchions avec précaution à travers ce désordre et cette saleté. Mais j'avais beau surveiller mes pas avec attention, je ne pus éviter la fâcheuse mésaventure. Je glissai sur une bouse humaine encore fraîche et allai donner pesamment du nez dans le gravat.
--Ah! les salauds! criai-je à mon tour, plus humilié par ma chute que par l'irrespect dont avait été souillé le sanctuaire.
Nous sortîmes de ce lieu dégoûtant.
Aux derniers rayons du soleil qui s'abîmait dans la plaine, le cirque dentelé des maisons en ruines prenait des aspects intéressants. Droite comme un I majuscule, une sentinelle nous présenta les armes. Un vol de corbeaux tourna dans l'air limpide. Un peu plus loin, ce fut à nous de rendre les honneurs réglementaires. Un général de brigade, entouré d'officiers d'état-major, faisait en petite tenue sa promenade digestive. Il avançait placidement, le ventre bedonnant et le havane au bec, paraissant caresser tout ce qu'il voyait de regards satisfaits. Nous nous immobilisâmes, les talons claquants, et, d'un gant automatique, nous donnâmes le salut militaire.
Il se faisait tard et j'avais faim. Je quittai Koenig pour regagner mon cantonnement. La conversation de mon ami n'avait pas été sans m'impressionner, mais en arrivant aux bicoques, l'abondante joie que j'y trouvai changea vite le cours de mes idées. Répandus devant les maisons et sur la berge de la Meuse, les soldats bambochaient, gobelottaient et menaient un tapage infernal. Des feux de copeaux flambaient, où rôtissaient des canards et des quartiers de viande. Des marmites bouillaient. Titubant, braillant et rotant, nos hommes s'empiffraient et s'arrosaient. Quelques-uns se lutinaient pesamment sur l'herbe pelée. D'autres, se tenant par les avant-bras, dansaient aux sons d'accordéons. Autour d'une grosse table d'auberge, extraite apparemment de quelque estaminet proche, ripaillaient à grand bruit Kaiserkopf, Schimmel, le feldwebel Schlapps, le sergent Schmauser, auxquels s'étaient joints les sous-officiers de la section, sur l'invitation sans doute du capitaine qui, en petit comité et lorsqu'il était de belle humeur, ne dédaignait pas de faire de la popularité. Kaiserkopf, qui se trouvait dans un état d'ébriété avancé, m'accueillit avec exubérance:
--Mettez votre cul là, mon garçon, et bouffez! Il y a de quoi se remplir la panse!
Je m'assis à la place que m'indiquait le capitaine, entre Schimmel et Wacht-am-Rhein.
Il y avait, en effet, de quoi «se remplir la panse», selon l'expression de notre chef. Un somptueux gigot arrondissait dans un plat de faïence ses formes juteuses déjà profondément creusées; des poulets embrochés passaient de main en main; des terrines de foie côtoyaient des pâtés de veau; des cervelas enguirlandaient une langue; un jambon rougeoyeait. Le vin et la bière coulaient à flots. La chasse avait été fructueuse.
Kaiserkopf racontait avec force hoquets comment il avait forcé une cave qui avait échappé jusqu'ici aux perquisitions. Il tenait près de lui quatre grands paniers de cellier, dont il tirait de cinq en cinq minutes une bouteille crasseuse.
--C'est des grands crus, _Donnerwetter!_ des vins français!... A la santé de notre Kaiser!
D'un coup de sabre il faisait sauter le goulot, et le liquide magenta tombait dans les gobelets.
Au milieu de cette frairie j'oubliais aisément les complaintes de Koenig et les agitations de sa bile morose. Que me faisait son idéologie et que signifiaient ses scrupules? On riait, on chantait, on trinquait, on lampait, on poussait des _hoch_ à l'Empereur et on s'empiffrait à la gloire du _Vaterland_. Que pouvait-on rêver de mieux? Kaiserkopf sacrait comme un dieu germain et Wacht-am-Rhein tonitruait sa hurle patriotique. On était entre Allemands, entre Prussiens de pur sang et de bonne souche. Le reste du monde n'existait pas. Oui, Schimmel avait raison. C'était la guerre, la belle guerre, fraîche et joyeuse, avec sa fougue et sa gaillardise, sa goinfrerie et son élan.
Les ombres des peupliers aigus comme des lances gardaient la Meuse pâle qui se marbrait sous la lune. Au commandement progressif de la nuit, les premières étoiles fusillaient le ciel. Des fanaux d'acétylène, sur les ponts en travail, projetaient leur lueur sur le fourmillement des esclaves, dont on entendait la rumeur laborieuse et les coups de marteau. Le canon tonnait au loin. Ses sourds grondements se mariaient aux martellements plus aigres des ponts et aux pétards de nos bouchons. Nous avions à notre tour allumé des bougies fichées dans des bouteilles et à leur flamme, qu'une brise chaude faisait trembloter, nous poursuivions sans souci notre festoiement, tandis que Schlapps, l'oeil luisant, faisait circuler, au milieu d'homériques éclats de rire et de magnifiques plaisanteries, des photographies de femmes.
--A défaut de véritables, glapissait-il, il faut bien s'exciter un peu le boyau au souvenir du sexe!
Quant à Schimmel et à Wacht-am-Rhein, qui avaient réussi à participer à la razzia d'une dernière maison, ils étalaient sans vergogne le produit de leur expédition et en distribuaient généreusement des lots. Il y avait là des pièces d'argenterie, des peintures, des statuettes, des bibelots d'ivoire, d'écaille ou de bronze, des boîtes, des dentelles et un certain nombre de bijoux. Appelé le premier à choisir, le capitaine prit un gros chronomètre en or avec sa chaîne, dont il se para aussitôt avec ostentation. Quêteuses, les mains palpaient, soupesaient et les regards avides s'extasiaient.
--Et vous, mon petit Hering, me dit Schimmel, qu'est-ce qui vous ferait plaisir pour votre bonne amie?
Je rougis considérablement. Etait-ce l'évocation brutale de ma Dorothéa au milieu de ce bacchanal militaire? Etait ce la honte du geste que l'on m'engageait à faire? Je ne sais. Quoi qu'il en soit, mes doigts tremblèrent. J'hésitai.
--_Donnerwetter!_ servez-vous donc! gueula le capitaine.
J'avançai la main. J'avais distingué déjà un joli bracelet en filigrane d'or, orné d'un rubis et de deux petits brillants. Je m'en emparai avec un battement de coeur.
Serait-il pour ma soeur Hedwige ou pour ma chère Dorothéa? Je n'en savais rien encore. Mais il était à moi: c'était ma première dépouille sur l'ennemi!
* * * * *
Tandis que nous étions ainsi occupés, nous vîmes survenir un grand escogriffe de feldpostillon, avec son cor de chasse orangé sur ses pattes d'épaules bleues, qui nous dit, après avoir claqué des talons et porté la dextre à son schako:
--_Melde den Herren Offizieren_, il y aura demain matin une levée de lettres pour l'Allemagne; je passerai prendre le courrier de la compagnie.
C'était la première fois que nous étions autorisés à donner de nos nouvelles, et nous n'avions encore reçu ni correspondance, ni journaux. Depuis notre départ de la caserne de Magdebourg on nous avait, pour ainsi dire, séparés du reste du monde. Aussi, malgré mon état de fatigue, de sommeil et, si j'ose l'avouer, d'ébriété certaine, je résolus aussitôt d'écrire deux lettres, l'une pour mes vénérés parents, l'autre pour ma chère Dorothéa. C'est par celle-ci que je commençai. Et voici ce qu'à la lueur de deux bougies je couchai sur du papier d'ordonnance et pliai, sous enveloppe ouverte, à l'adresse de Goslar en Harz, Prusse:
_Quelque part en pays ennemi._
Meine herzliebe Dorothea,
_Nous venons de remporter une grande victoire. Nous avons pris une ville, que nous avons brûlée et mise à sac, après en avoir passé les habitants au fil de l'épée. Les soldats ennemis fuient en désordre, poursuivis par nos uhlans. Nos troupes se couvrent de gloire et répandent partout la terreur du nom allemand. Dieu est avec nous. Le pays que nous conquérons est riche et fertile. On y boit, on y mange en abondance, et on y trouve encore beaucoup d'autres choses dont on sera content chez nous._ Himmlische Dorothea, _je pense à vous jour et nuit et je vous réserve le plus précieux de mon butin de guerre. Déjà je vous destine un souvenir de moi. Ce ne sont pas encore les boucles d'oreilles que je vous ai promises, mais celles-ci viendront comptez-y bien. Je me porte à merveille et je vous aime. J'ai pour ma part déjà tué cinq Welches._
_Votre Wilfrid pour la vie._
J'en traçai à peu près autant à l'intention de ma bien aimée famille, avec force voeux et tendresses à mon vénéré père, le conseiller de commerce Hering, à ma vénérée mère, Mme la conseillère de commerce Hering, à mes chères soeurs Hedwige et Ludmilla, sans oublier notre domestique Johann, au cas où il ne fût pas encore parti pour la Russie.
VI
Nous partîmes le lendemain à dix heures, ayant copieusement dormi et copieusement déjeuné. Le temps était toujours radieux. Nous traversâmes la Meuse sur un des ponts de bateaux établis en face de Visé et foulâmes héroïquement la rive gauche. Nous ne savions ce qu'était devenu le bataillon Preuss, non plus que le bataillon von Putz. Les unités se décomposaient ainsi dans leurs éléments, selon la commodité des routes et les dispositions du service des étapes, pour se retrouver, se refondre ou se disjoindre de nouveau, dans un ordre admirable et une impeccable stratégie.
Les aspects que nous découvrions ne différaient guère de ceux qui nous étaient antérieurement apparus, sinon que le paysage ne présentait plus de vallonnement et s'écrasait en une plaine sans fin. Mais, sur la rive gauche comme sur la rive droite, c'était partout la même dévastation, les mêmes fermes brûlées, les mêmes villages croulants, les mêmes théories de captifs, la même poussière et la même pestilence. On marchait sac au dos en absorbant cette cendre et en respirant ces miasmes. Où se battait-on? Bien loin, sans doute, car si le bourdonnement du canon continuait à faire ronfler l'horizon, on ne percevait pas un coup de fusil, pas une roulade de mitrailleuse. Les kilomètres succédaient aux kilomètres, et nous nous demandions, non sans impatience, quand nous pourrions enfin prendre contact avec ces brigands de Belges et nous donner le plaisir de leur envoyer à notre tour un peu de notre acier dans les reins.
A mesure que nous avancions, Schimmel, qui était le meilleur liseur de cartes du bataillon, ne manquait pas de ponctuer notre itinéraire de ses indications topographiques. Ici, c'était le canal de l'Escaut; à gauche, la route de Liége; à droite, celle de Bilsen et d'Hasselt; là-bas, se distinguaient les ruines d'Hermalle et d'Hermée, les hauts fourneaux de Liége, les forts de Liers, de Lantin et de Loncin, les derniers enlevés; plus loin, c'était Houtain, puis le passage de la Geer et Bassange. Mais indifférents à toute géographie, la plupart de nos hommes, voire de nos sous-officiers, ne s'occupaient nullement de savoir où ils se trouvaient. Quelques-uns même demandaient avec obstination:
--Arriverons-nous bientôt à Paris?
A quoi le capitaine Kaiserkopf répondait:
--Tas de porcs! nous y arriverons bien une fois. Mais croyez-vous, _Sacrament!_ que ce sera sans vous être d'abord frotté le lard avec ces cochons de Français? Vous y arriverez, _Donnerwetter!_ mais pas tous: vous aurez préalablement laissé sur le chemin quelques unes de vos sales couennes!
Des traces d'engagements récents apparaissaient, en effet, de plus en plus nombreuses le long de la chaussée que nous suivions et dans les champs de céréales qui la bordaient. C'était tantôt un cheval gonflé comme un éléphant, qui de ses quatre pattes raides menaçait le ciel; tantôt un caisson démoli, gisant sur un talus entre ses roues brisées; tantôt des objets de fourniment ou des lambeaux d'uniformes, traînant dans la poussière ou parsemant les fossés. Des voitures d'ambulance nous croisaient, et des brancardiers, par couples, glanaient dans les chaumes. Parfois un cadavre, le fusil sur le ventre, nous regardait passer; on tournait un peu la tête vers lui, pour voir si c'était un Belge et quel uniforme il portait; mais c'était souvent un des nôtres, et on essayait avec colère d'identifier son arme et son unité.